AU COMTE DE SAINTE- AU LAIRE
Barante, 16 février 1824,
Vous devez avoir goût à l'époque que vous avez choisie. La Fronde est la véritable comédie politique. Rien n'y est sérieux ni tragique, rien de naïf ni de pittoresque. C'est le frivole reste de l'indépendance aristocratique et des franchises bourgeoises. L'activité et la force que Richelieu avait domptées et usées crurent vivre encore lorque celui qui les opprimait eut disparu, mais ce fut une résurrection galvanique, et non plus la vie véritable. Cela ressemblait aux vigoureuses convulsions de la Ligue, comme nos crises actuelles au commencement de la Révolution. Mais la comparaison finit là et je doute que la majesté de M. de Villèle nous subjugue et nous maintienne par une séduction pareille à celle de Louis XIV. D'ailleurs c'était alors un grand bienfait que l'établissement de l'ordre, et ici je ne vois pas que nous le tenions de nos maîtres actuels ; ils travaillent, au contraire, tous les jours à nous l'ôter. Il y a trente ans environ, qu'aucun acte n'a eu aussi bien le caractère de révolution que la circulaire du garde des .«sceaux (1) et le mouvement dont elle est l'expression. Cela a toute la mise des succès qu'on paye cher. Je ne sais pas comment le châtiment arrivera, mais il me semble qu'il n'est pas habituel de laisser tant de mépris avoir les honneurs et les profits d'un triomphe tranquille.
(1) Cette circulaire prescrivait aux fonctionnaires publics de voter pour dos candidats favorables à la politique du ministère, c. b.
On use rudement soi et son parti à faire de tels efforts, et on perd toute force pour résister au tiers. L'on devientsi vulnérable qu'on n'a pas tropde toutson monde pour se garantir et qu'on ne peut plus rien refuser. Vous me paraissez en juger à peu près ainsi, et vous êtes posé pour mieux voir que moi, rêveur et solitaire.
Vous dites assez vrai sur les dissensions de feu le centre gauche et de feu la gauche; mais n'est-ce point là de l'inutile passé, et nos querelles ne seraientelles pas des dialogues entre de pâles ombres? Il n'y a plus que des individus plus ou moins rapprochés par leur caractère ou leurs opinions ; mais ce qui constitue un parti n'existe pas parmi nous. Il n'y a n doctrines communes, ni même langage commun. Les ultras marchent assez grand train vers un résultat pareil. Ils vivent sur leurs intérêts, car leurs opinions sont éteintes ou incohérentes, Si le pouvoir actuel durait un peu, il laisserait, en tombant, la contre-révolution qui l'a produit, dans un état pareil à celui où Napoléon a laissé la Révolution dont il émanait.
Que faire donc? Regarder, attendre, dire sa pensée aussi haut, mais aussi sagement que la position le permet, donner à ce qui nous entoure le spectacle si nouveau en France de l'indépendance tranquille. Si ce n'est pas notre génération qui est destinée à balayer les indignités d'aujourd'hui, au moins les verronsnous jour à jour s'enfoncer dans la boue. Mais je ne suis point porté à croire que ceci soit longtemps calme. Personne ne gouverne en France, la masse aveugle du parti ultra n'a ni chefs ni but précis. En Russie, l'empereur Alexandre ne me paraît pas un homme dont la marche soit calculée. On peut bien aller vite, mais pour aller où? Je ne sais.
Je partirai aussitôt que la campagne électorale sera terminée. Elle a lieu, ici comme ailleurs, avec l'impudence requise; avec des fonctionnaires épouvantés et faisant peur aux autres; rougissant du métier qu'ils acceptent et parlant de leur bassesse comme d'une fatalité. Il y en a d'autres qui ont cette sorte de zèle qui s'alarme et s'irrite en proportion du mépris dont ils se voient chargés. Au milieu de cela le fond du parti, ce qui n'est pas salarié, est assez froid. Ils sont bien aises qu'on fasse cela pour eux, mais ils ne demandaient pas tant.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, 4 mars 1824.
J'ai bien manqué à mon ancienne exactitude, cher Prosper, et à présent il ne vaut presque plus la peine de s'écrire quand on est, grâce à Dieu, si près de se revoir. Nous avons été passer huit jours dans l'Eure et c'est ce qui m'a empêchée do vous écrire. Notre défaite, comme vous voyez, est complète ; les ministres sont danslajoie ! M. de Villèle, néanmoins, ditdéjàquecette Chambre est une Chambre de valets, et elle représentera alors parfaitement ceux qui ont décidé la majorité. La manœuvre des ultras est de crier autant que nous contre les tricheries, la corruption ministérielle. Ils voudraient profiter du scandale que ces ministres-ci ont donné pour les renverser et recueillir les fruits de la conduite dont ils se disentrévoltés. La réunion ultra a décidé qu'on porterait pour la présidence M. de Vitrolles inalgré les ministres, et l'autre jour, au bal de M. Rothschild, j'ai rencontré M. de Vitrolles pérorant sur l'in-
dignité des ministres et se jetant presque dans les bras de M. de Sainte-Aulaire. Je vous ai écrit quel spectacle de division de haines et de vanités avait offert notre côté gauche de Paris, et vous avez vu le résultat. Le nom de Manuel n'ayant pas été prononcé, c'est une grande honte! Enfin, cher Prosper, je ne veux pas empiéter sur nos conversations. Vous trouverez la société assez douce; la bonne compagnie est un peu honteuse des moyens dont elle s'est servie pour assurer son pouvoir et voudrait se donner les airs de les mépriser. Il nous faut vivre entre nous et voir les choses de haut, s'il est possible, pour ne pas laisser troubler son âme par trop d'irritation. Ce sera une grande distraction et un grand plaisir de vous revoir à travers tout cela; ainsi, dépêchez-vous le plus possible. J'ai envie de vous dire comme les Irlandais : Si vous ne recevez pas cette lettre de ne pas croire que j'aie oublié de vous écrire et surtout de ne pas douter de notre tendre amitié.
DE LA DUCHESSE DE DINO
Francfort-sur-Ie-Mein, 7 juin 1824.
Je dois aux feuilles que vous m'aviez confiées une charmante soirée d'auberge dont je n'aurais aperçu rien de bon sans cette preuve de votre confiance et de votre amitié, à laquelle, je vous assure, je suis bien sensible. Cette charmante préface (1) dans laquelle on trouve tout votre esprit, toute votre grâce, me paraît parfaitement digne de ce qui doit la suivre, et de ce
(1) La préface des Vues de Bourgogne, c.b.
que j'espère trouver à Baden dans trois semaines.
J'ai appris hier, douze heures après mon arrivée chez M. de Metternich, le rejet de la loi de finances (1). Il n'ya maintenant qu'à se vanter d'avoir des amis parmi messieurs les pairs, et en vérité vous croyez bien que le plaisir de la surprise n'est pas le moindre dans cette circonstance. Il me semble que les Rothschild remplissent l'Allemagne de leurs gémissements, et comme celui d'ici est tout franchement un juif bien juif, sa manière d'exprimer ses douleurs est très vraie et fort divertissante. Vous devez être singulièrement en mouvement à Paris, très remuants, très animés; n'est-il pas bien gauche de ne pas s'y trouver, de ne pas être à faire de la tapisserie dans un coin de notre entresol? N'allez pas croire cependant que ce soit cette fantasmagorie politique qui excite mes regrets; non, en vérité, je ne lui en accorde qu'une très petite part; mes affections, mes habitudes les inspirent presque tous, et le manque d'accidents, le soleil, me paraissent fort insuffisants pour appeler mon voyage heureux. Il faut, môme sur les grandes roules, plus que cela pour le bonheur.
Voulez-vous bien dire mille choses fort tendres à M. Mole. J'aurais eu envie de lui écrire pour lui faire compliment du brillant de votre Chambre, mais je sais qu'il n'aime guère les lettres qu'il reçoit, encore moins celles qu'il répond ; qu'il sache du moins par vous que je pense beaucoup à lui, et avec une bien véritable amitié.
Adieu donc, ne m'oubliez pas, et prouvez-le-moi en
(1) Le rejet, par la Chambre des pairs, de la conversion du 5 p. 100 en 3 p. 100. c. b.
m écrivant des nouvelles, du commérage, mais surtout de bonnes paroles d'amitié.