‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 2 sur 55 · DECEMBRE 1 82 1 -DECEMBRE 1822. 7 DE LA DUCHESSE DE BROGLIE · texte numérisé non relu

DECEMBRE 1 82 1 -DECEMBRE 1822. 7 DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppct, 27 mai 1822.

Je reçois une lettre de vous, cher Prosper, à laquelle je réponds bien vite comme vous voyez, mais c'est une grande joie qu'une lettre de ses amis dans la solitude où je suis et on les en remercie tout de suite. J'aurais bien aimé aussi vous voir ici; mais je comprends que vous êtes enchaîné; ce que vous dites sur l'augmentation des chaînes est bien vrai ; une femme ne sent pas cela, mais cela est compensé par d'autres choses ; il semble que la Pro\àdence ait ajouté une petite privation à chaque accroissement de bonheur, c'est ce qui arrive pour les enfants : ils entravent à mesure qu'ils rendent heureux ; il y a comme une espèce de dîme à payer de tout ce qu'on reçoit, soit en inquiétudes soit en gêne, il y a une façon de jouir de la vie, qu'il est certain que la Providence n'approuve pas même dans le légitime, il faut que la pensée de celui qui donne et de l'instabilité du don se mêle à tout, et c'est ce qu'on oublierait bien vite si la jouissance était complète. Yoilà du mysticisme, mais je trouve que le lac y porte un peu; et puis je me suis mise à en relire, pourtant le méthodisme me va mieux (1), il est plus étroit dans son centre mais beaucoup plus large dans les résultats, c'est-à-dire que ses principes sont dogmatiques et exclusifs, mais qu'il appelle dans l'action le développement de toutes nos facultés, tandis que le mysticisme, après avoir admis tout ce qu'on

(1) Madame la duchesse de Broglie appartenait à la religion protestante, c. b.

veut en fait d'idées, aboutit à une paresse et à un détachement des autres qui devient bien vite de l'égoïsme rêveur. J'ai cédé à votre anathème sur ma pauA^re préface (1) j'ai ûté toutes ces pages et j'ai raccommodé le reste tant bien que mal, mais je persiste dans la conviction que mon idée était sublime si le fond avait été un peu différent et la forme tout autre. Aussi la reproduirai-je dans quelque autre ouvrage théologique, parce que je ne ferai jamais que de cela, c'est là ma voie.

Victor me paraît très gai : ce spectacle de l'Angleterre l'amuse -vdvement; on l'y reçoit à merveOle et je jouis de le sentir là autant qu'on peut jouir quand on ne voit pas les gens. Je ne sais rien de rien ici; on croit toujours à la paix à Genève : les nouvelles d'Odessa sont dans ce sens, pourtant les journaux paraissent bien différents. Ce que je sais, ce sont des détails sur les atrocités d'Italie. A Milan tous les grands seigneurs, les hommes distingués, sont en prison. Gonfalonieri, Palla"\dcim, Yisconti, etc., toute l'élite du pays ; au moins ils ne se plaindront pas de n'avoir pas d'aristocratie, ils l'ont toute dans leurs cachots :1e peuple est d'une parfaite indifférence au milieu de tout cela.

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, 27 mai 1822.

Nathan le Sage (2) est imprimé depuis longtemps, et va paraître; cela m'a fait relire Emilia Galotti que

(1) Préface de la traduction en français, par mademoiselle Sobry, de l'ouvrage de M. Ersliine intitulé : Réflexions sur l'évidence intrinsèque de la vérité du christianisme, c. b.

(2) La traduction par M. de Barante de Nathan le Sage,

j'avais trouvée ridicule, quand je l'avais lue, étant au collège. C'est toujours un drame outré et bourgeois, malgré la présence du prince (1), mais il y a beaucoup d'esprit; c'est du reste, ce me semble, le caractère du théâtre allemand ; il brille par le piquant.

Vous demandez des nouvelles, il n'y en a guère; il court bien divers bruits, mais de ces bruits tout à fait déraisonnables tels qu'il y en a toujours aux approches d'une session ; le plus consistant est celui d'une destitution de quatre pairs, ministres d'État, MM. Mole, de Dalberg, de Jaucourt et Roy. Mais cela ne me parait pas assez sérieusement motivé. On dit aussi que Corbière retournera à l'instruction publique et fera place à Ravez, je n'en crois rien. Il est question aussi de porter le nombre des pairs à mille ou douze cents, en y faisant entrer les notables de l'opposition de la Chambre de députés et ensuite de leur faire élire une Chambre des pairs temporaire et périodiquement renouvelée, comme s'éUsent les pairs d'Ecosse. On absorberait ainsi les deux oppositions. Voici ce qui est plus réel : la scission de la droite et de l'extrême droite se fera certainement sentir au commencement de la session. M. de La Bourdonnaye le promet; je ne crois pas que le ministère en soit compromis, mais au moins en sera-t-il gêné.

C'a été un événement, non pas chez les nations mais dans les cabinets, que la mort de M. de Richelieu. Ses anciens collègues et tous leurs amis en ont été désappointés de la manière la plus visible : ils tourci e Lessing, a paru dans les Chefs-d'œuvre du théâtre étranger, c. b.

(1) Heclor de Gonzague, prince de Guastalla, un des principaux personnages de la pièce, c. b.

nent fort au découragement, et il n'y a pas grand mal. Cette mort, presque subite, donne lieu à beaucoup de contes ; ce qui est sûr, et ce que dit sa famille, c'est que le chagrin en est la grande cause. Les mots de trahison et d'ingratitude sont prononcés à tout propos, et les ultras proprement dits commencent à se tenir pour offensés des regrets qu'on lui peut donner. Au fait, ils profitent de cette mort qui rend au ministère actuel une partie au moins des cabinetsdel'Europe.

Il faut bien vous dire un mot de la guerre. Depuis huit jours, tout était à la paix; tout a changé depuis vingt-quatre heures, et les dernières nouvelles semblent assez invraisemblables. Il se pourrait, cependant, que cela traînât encore. Il paraît, au reste, qu'une des bases du traité de la Russie et de l'Autriche est le maintien de la Porte ottomane comme puissance européenne.

Voilà assez de gazettes, je me reproche presque de vous avoir parlé nouvelles comme vous me le demandiez. Je n'aurais pas mieux demandé que de respecter, que de seconder cette ignorance insouciante de toutes clioses, prête, dites-vous, à vous envahir. Ce reposlà est meilleur et moins stérile que cette acti-sité rapide et vague qui nous dévore à Paris. Je vous envie votre retraite, un intérieur doux et surtout posé, un lieu qui plaît et cher à plus d'un titre : ce doit être une vie rafraîchissante pour l'esprit.

DU COMTE MO LÉ

Paris, 1" juin 1822.

Vos impressions sur la mort du duc de RicheUeu sont justes et naturelles, comme je m'y attendais. Je

DÉCEMBRE 1 82 l -DÉCEMBRE 1822. Il

l'ai bien plus connu que vous ne l'avez fait, et il avait payé d'un étrange retour mon véritable dévouement, mais mon estime pour lui était inébranlable; c'est moins la France qui doit le pleurer que l'humanité dont il faisait l'ornement. Il n'avait pas assez d'esprit pour ses vertus et ces dernières nous ont fait bien du mal. Je crois, comme vous, qu'il a entraîné tous les ministères du prétendu milieu au tombeau. Dieu veuille maintenant que le problème ne soit pas résolu par la ^•iolence au profit d'un parti. C'est ce que l'avenir nous apprendra. En attendant, l'opposition forme les plus beaux projets de sagesse et de fusion dans le centre gauche. Je crains bien que les provocations de ses adversaires ne la mettent promptement à mal.

La guerre d'Orient paraît s'éloigner; celle avec l'Espagne semble imminente. Il y a des gens ici assez insensés pour la désirer, et si ce ne sont pas ceux qui gouvernent, ce sont ceux par lesquels ceux qui gouvernent sont gouvernés.

Les journaux vous auront appris que les ministres avaient retiré à Dossoles, à Dalberg et à moi tout traitement pour donner notre dépouille aux ministres d'État qu'ils avaient nommés (1). Vous entendrez aussi bientôt parler de moi à une autre occasion. J'avais eu la velléité de parler sur le budget; puis, en voyant l'ennui et la fatigue qui accablaient la Chambre, j'y avais renoncé. Depuis que je me suis avisé de Ure le rapport de Portai au roi, en présentant son budget, j'ai vu qu'U avait la loyauté d'attaquer, en la dénaturant, mon ordonnance sur le

(Il Duc de Narbonne-Pelet, duc de Laval-Montmorency,, duc de Doudeauville, vicomte de Bonald. c. b.

personnel, à laquelle il avait tant applaudi autrefois. Gela m'a mis en train et je me suis laissé entraîner à écrire quelques observations sur le budget, que j'ai montrées à Royer. Royer en a été content et il veut que je les publie. Je regrette que nous n'ayons pu les lire ensemble et de ne pouvoir m'appuyer de vous. Du reste Paris est solitaire, un grand nombre de nos amis sont dispersés. Si vous y revenez, n'oubliez pas que vous logez chez moi.

P.-S. — On dit que le discours royal sera pacifique à l'extérieur, et annoncera des économies au budget.

DE M. DE REMUSAT

Paris, juin 1822.

Vous devez avoir depuis un mois votre Dix- huitième Siècle (1). L'ouvrage réussit. Comme nous en étions convenus, j'avais fait un article. Ladvocat en a fait mettre un autre dans le Constitutionnel, que vous avez vu ; le mien est réservé pour le Courrier, où il sollicite, depuis longtemps, l'honneur d'être admis. J'aurais voulu avoir mes coudées franches, beaucoup de place, un journal grave et complètement bienveillant, pour vous discuter un peu, car j'ai des objections, et j'avais même juré de me dédommager en vous les écrivant ; mais ce sera pour une autre fois; vous aimez mieux des nouvelles.

(1) Troisième édition du Tableau de la littérature française pendant le xvin^ siècle, revue et augmentée d'une préface, c. b.

Victor est revenu d'Angleterre, il y a quinze jours, et reparti mercredi dernier pour Coppet. Il est très amusant à entendre sur son voyage; il a vu énormément de choses et il les a jugées avec plus d'impartialité encore que vous n'en auriez attendu peut-être. Il est du reste dans la con^viction, que je crois très fondée, que l'Angleterre, nullement menacée, profondément assurée, prospère, est tout àfait étrangère aux destinées du reste de l'Europe. Il prétend même que c'est le pays où l'on sait le moins les nouvelles étrangères; personne n'en parle. La préoccupation de soi a toujours été le partage de la liberté et de la fortune.

L'attention publique, et surtout, dit-on, dans les départements, est beaucoup plus captivée par les procès de conspiration que par les débats de la Chambre. L'affaire de Nantes fait grand bruit; les jurés, quoique fort ultras, ont eu, à ce qu'il parait, le bon esprit d'avoir peur. Des lettres très menaçantes les avaient avertis, et c'était un propos courant, un bruit général sur la place du Bouffay où vingt-cinq mille personnes étaient, dit-on, réunies, que si un seul accusé était condamné, il ne sortirait pas un juré en vie de la place. Du reste, point de menaces publiques, point de tumulte, point de cris. L'autorité miUtaire se plaint fort d'avoir été requise après le rassemblement formé. Despinoy (i) accuse le préfet; H serait plaisant qu'il fit destituer encore celm-là. Du reste, il parait que Villèle et Corbière se félicitent très haut du résultat de cette affaire; et le dernier en donne pour raison

(1) Lieutenant général, commandantla 12'= division militaire à La Rochelle, c. b.

que le lendemain de la condamnation d'un accusé, la guerre civile eût commencé en Bretagne. Restent maintenant les affaires de Poitiers, de Paris et de Belfort qui, toutes, ont leur gravité.

C'est comme à propos à toutes ces affaires, que Guizot vient d'arriver avec un manuscrit. C'est un ouvrage un peu grave; mais très ferme, très complet et, à mon avis, péremptoire. Je ne sais cependant s'il servira beaucoup. L'affaire de Nantes avance, plus qu'un livre, la cause qu'il veut gagner, et U se pourrait qu'à Berton près, il n'y eût pas un seul de ces imbéciles qu'on veut nous donner pour des conspirateurs, qui fût condamné, ou du moins exécuté. Je le souhaite fort. Quant à Berton, son arrestation inquiète assez de monde, et même ceux qui l'ont faite. Il n'y a rien de plus gênant pour les ministres que le zèle de quelques-uns de leurs serviteurs.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Barante, 28 juin 1822.

J'ai grande envie que vous veniez juger de tout ce que je fais ici. Ce genre d'occupation ne m'offre pas toutefois un très vif plaisir. J'aimerais mieux jouir au milieu de mes vieux arbres d'une maison achevée, afin de ne me mêler de rien. Le plaisir de la propriété nuit beaucoup au plaisir de la rêverie. Tout fait naître en vous des idées d'économie et de soin qui dérangent les impressions naturelles. Pour le propriétaire, le gazon est du foin ; le soleil, de la sécheresse ; l'ombre d'un beau chêne représente une somme d'argent. Puis on a des jardiniers à gronder, des ouvriers à diriger.

On porte un plaisir d amour-propre à avoir des allées bien ratissées et bien peignées. Bref, on ne retrouve rien ou peu de chose de ce que l'on éprouve en se promenant dans la campagne, ou dans le jardin d'autrui. Cependant tout cela est une condition de la vie, à laquelle on ne peut échapper, et ne m'empêche pas de me croire fort heureux ici, sauf que je ne suis pas assez occupé et que je m'en hébété chaque jour. J'ai encore six mois devant moi; je réussirai peut-être bientôt à arranger enfin mon temps. Entre le travail mécanique de quelques traductions, j'ai un peu étudié l'histoire du xiv'^ siècle, assurément un des plus hideux de l'histoire de France, mais il faudrait plus de Uvres que je n'en ai; il faudrait avoir sous la main toutes les grandes collections, et des manuscrits.

Je suis aise que vous soyez maintenant mieux habituée avec votre tristesse (l)et qu'elle vous ait laissé la faculté de reprendre un train de vie calme et solitaire. Ces douleurs ^ives et sincères ont beau se cicatriser, il en reste toujours une mutilation plus ou moins profonde. On ne se retrouve plus comme on était. La vie de l'âme s'use et se détruit par les pertes successives qu'on est condamné à subir. Chacune d'elles épuise une substance qui ne se répare pas, et l'on arrive à la fm, par cette route, en même temps que par la dégradation du corps.

(1) Madame Anisson avaitperclu un enfant quelques mois auparavant, c. b.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 1" juillet 1822.

Je ne vous ai pas répondu aussi exactement cette fois-ci, mon cher Prosper, c'est que j'ai été malade, j'ai pris une bête de fluxion dans la tête et dans l'oreille qui m'a fait souffrir comme un chien : du reste cela n'a pas d'autre inconvénient que celui-là et c'est une maladie perdue, parce qu'elle ne donne d'émotion ni à soi-même ni aux autres, mais elle m'a entièrement empêchée de m'occuper depuis quinze jours, ce qui est fort désagréable dans une vie où l'occupation tient la principale place. Victor est revenu en très bonne santé, très content de son voyage, et pourtant moins en train de croire que tout cela puisse s'appliquer à nous ; cela lui a paru une admirable aristocratie, mais plus aristocratie que celanelui convenait, et surtout i)lns que cela ne pourrait être établi chez nous, où cela ne peut pas l'être du tout. Il n'y a ni hauteur dans les grands ni bassesse dans les petits, et pourtant il y a une distance réelle entre les hommes qui nous choquent toujours, nous autres qui ne sentons plus cela. Il croit ensuite que l'opposition commence à se dissoudre comme la nôtre et que l'ancien système ivhig et to7'y est à sa fin. Du reste il vous dira tout cela beaucoup mieux lui-même quandilvousverra.il a rapporté le roman de ^Yalter Scott qu'on dit n'être pas bon (1), mais, s'il vous tombe entre les mains, je vous recommande la préface : il n'y a rien de plus spirituel et de plus original que cette peinture de son talent par lui-même.

(1) Mgel. G. B.

DÉCEMBRE 1 8 2 1 -D É CE MBR E 182â. 17

Nous l'avons bien deviné, il se montre comme nous l'avons dit, comme un homme qui s'amuse lui-même sans s'inquiéter de nous qui le lisons et qui suit sa loi instructive en faisant des poèmes comme les vers à soie font de la soie, sans s'embarrasser de ce qu'on en fera après. Ce qui est bizarre, c'est que ce qui l'amuse leplus lui-même dans ses romans, c'est souvent ce qui nous ennuie le plus : ce sont ces longs développements de caractères comiques qui se répètent toujours. Il y des êtres à qui le bon Dieu a donné comme cela la \ie comme un charmant spectacle, tandis que d'autres pauvres créatures s'y traînent en prenant tout au grave et en n'y trouvant juste que ce qu'il faut pour se tourmenter.

Cela me rappelle que j'ai reçu une lettre de Benjamin depuis son duel (1), il s'est laissé aller à me montrer tout ce profond ennui, cette insouciance des choses et des personnes qui fait le fond de sa vie à présent, aussi Victor m'a dit qu'il avait montré un grand sang-froid dans toute cette affaire, et qu'il s'était fait beaucoup d'honneur chez les ultras. 11 prétend qu'il avait emle de tuer M, de Forbin, je crois qu'il se vante et qu'U aurait dit après, comme lord Queensbury : cela ne ma pas fait de plaisir. Il voit la politique fort en noir, il y a de quoi, mais pourtant pas autant qu'il le dit. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je me fâche encore plus de loin que de près,

(1) Duel survenu entre M. le marquis de Forbin des Issarts et M. Constant, à la suite d'une polémique de presse. M. Constant ne pouvant se tenir debout à cause de son état de santé les deux adversaires assis sur des chaises, à vingt pas l'un de l'autre, échangèrent quatre balles sans résultat, c. b.

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