SUR LE REJET DE LA LOI DE CONVERSION DES RENTES
Dans le vote de la Chambre des pairs qui rejeta la conversion se réunirent des opinions et des cabales fort diverses, qui ne se concertèrent pas et même se seraient repoussées l'une l'autre, si elles avaient essayé de communiquer. Lorsque nous entrevîmes la possibilité du succès, la gauche renonça à se montrer dans la discussion. M. de Broglie, M. Mole et moi nous gardâmes le silence, encore que nous eussions fort étudié la question pour être prêts à la traiter. Nous abandonnâmes l'attaque à ces messieurs du ministère Richelieu, qui ne faisaient point peur à la droite et avaient des accointances avec quelques-uns des cardinalistes. M. de Talleyrand entraînait peu de suffrages, mais déploya une grande activité dans l'influence qu'il pouvait exercer. Ce futlui et laduchesse de Dino qui imaginèrent de faire parler l'archevêque de Paris. Il fallut du soin et de l'habileté pour l'amener là, et madame de Dino y mit bien de l'esprit. Tous ceux dont M. de Villèie avait mécontenté l'ambition, ceux que choquait son élévation travaillèrent à lui ôter des voix. M. Mathieu de Montmorency s'en cacha peu, et, à vrai dire, les douze ou quinze votes qu'il décida firent le sort de la loi. M. de Blacas y travailla aussi, mais, par un vrai tour de courtisan, après avoir déterminé des suffrages contraires, il vota pour, en laissant voir son bulletin afin de constater son obéissance au roi. M. de Chateaubriand n'était pour rien dans cette intrigue contre le
projet, mais on savait qu'il n'était pas favorable et il n'essaya point de lui gagner une voix. Le dépouillement du scrutin fut d'un intérêt dramatique. Des deux côtés, il y avait doute sur le résultat. Longtemps les oui et les non se balancèrent et alternativement se s urpassaient. Car alors on ne votait point par boules blanches ou noires, mais par bulletins écrits que le président lisait à haute voix. Ce ne fut que vers la fin du dépouillement qu'on vit la majorité se fixer et s'accroître. M. de Villèle était au banc des ministres, faisant bonne contenance, la physionomie assez calme, mais se frappant le front, comme en jouant, avec un couteau d'ivoire.
M. de Villèle dura encore trois ans; mais, de ce jour, sa décadence était commencée. On put voir aussi quelle était la puissance et la libre action du mécanisme constitutionnel et de l'opinion publique. Le pays sentit sa force, prit confiance en lui-même et en l'avenir.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
. Coppet, 26 juin 1824. -
Vous êtes bien aimable, cher Prosper, d'avoir pensé à m'écrire le premier, d'autant plus que vous n'avez pas grand agrément à espérer de ma correspondance. En l'absence de Victor je suis encore plus oins dans Coppet qu'à l'ordinaire. Je passe dans le pays pour mélhodisle, donc pour ne pas aimer les visites, cette conclusion est juste plus peut-être que la cause, qui est, je crains, plus frivole; mais je ne sors point et ne reçois point. Je vis de mes propres pattes, et je mène une vie très régulière, ce qui, à travers beaucoup
d'avantages, a un peu l'inconvénient d'éteindre le mouvement de l'esprit. On s'habitue à faire sa tâche machinalement, sans trop regarder au développement intérieur. C'est un grand sujet d'incertitude pour moi, de me demander si l'accomplissement de tous les petits devoirs réguliers de la vie, peut marcher de front avec le développement de toutes les facultés intellectuelles. J'entends d'ici nos doctrinaires s'indigner de ce doute, mais notï'e société bien distinguée a un peu l'inconvénient de ne pas tenir compte des bizarreries des personnes et de l'existence. Au fait et au prendre dans la pratique, il est certain qu'il faut beaucoup de soin pour entretenir le foyer intellectuel. Quand on donne à l'aspect de la vie une grande régularité et, par conséquent, une grande monotonie, cela se peut sans doute, mais cela demande beaucoup de peine; il en faut autant pour défendre la partie animée de soimême contre l'envahissement de la règle, le combat ne finit jamais, et encore est-il difficile d'en sortir sain et sauf de toutes parts.
Votre roman d'Flisa Hivers (1) m'a fait penser à tout cela. Elle tranche la question, votre dame; elle met l'ennui du côté de la vertu et le mouvement moral du côté de l'irrégularité; elle a tort, je crois, mais il faut se lever assez haut pour voir qu'elle a tort: dans les régions inférieures elle pourrait avoir raison. Il y a beaucoup de naturel dans ce roman et beaucoup d'esprit dans la préface; néanmoins vous avez eu tort de le comparer même de loin à Corinne; cela nuit au roman en lui donnant l'air d'une copie, ce qu'il n'est
(1) Roman de madame Brunton, traduit de l'anglais par la comtesse Mole, avec une préface de M. de Barante. c. b.
pas: il a son originalité à lui, mais il y a dans celte Élisaune dureté et une vanité qui sont insoutenables et dont elle ne se repent pas assez; il y a beaucoup de vérité dans les sentiments; bien que ces sentiments soient exaltés et quelquefois invraisemblables, leur expression est toujours très sincère, il y a de plus une grande pureté d'âme : je voudrais en connaître l'auteur; le second, Osmond [i], est plus mauvais, il est extravagant ; elle a entassé des folies sur son héros pour faire ressortir la morale ; les fautes et les violences des passions sont plus nuancées, plus compliquées, et la Providence n'arrange pas nos torts de façon à nous faire ainsi une leçon en grosses lettres. Néanmoins il y a la même vérité, un grand charme de sensibilité, l'union d'une tendresse très passionnée avec une grande pureté et réserve, chose assez peu commune chez nous et que les Anglais ont beaucoup; la fin est très belle. En tout, cela m'a très bien fait passer mon voyage. J'ai relu aussi madame de Rémusat (2). C'est très remarquable d'esprit et d'une raison éclairée, mais, si je puis m'exprimer ainsi, c'est plus sérieux de pensées que cela n'est au fond grave de sentiments; elle n'a pas d'assez puissants mobiles pour obtenir ce qu'elle demande. Quoique la religion y ait une part très> respectable; quoique le mot de missioti soit très répété pourtant les vraies questions de l'existence des femmes^ leurs véritables difficultés n'y sont pas traitées. Les êtres que l'on doit élever pour un autre et qui ne s'ac-
(l)Du même auteur qu'Élisa Rivers, Osinond a été également traduit en français par la comtesse Mole. c. b.
(2) Essai sur Védacation des femmes, ouvrage de madame de Rémusat, publié en 1824. c. b.
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coutument que trop à cette idée, peuvent pourtant et ne pas trouver cet autre ou\(i perdre et le trouver inférieur à elles, et enfin passent la plus grande partie de leur vie à ne pas être pour cet autre un intérêt constant; alors tout ce désir de perfectionnement dont le motif seul est de plaire passe un beau jour. 11 y a donc quelque chose d'incomplet dans cette manière d'élever les femmes et il est très difficile d'y suppléer. Madame de Rémusat ne satisfait pas complètement à tout cela, elle veut bien que les femmes soient des créatures raisonnables, mais la difficulté c'est de leur en donner le désir, c'est de leur offrir un véritable intérêt. Les enfants une fois élevés (et les fils s'en vont très vite), l'existence active des femmes n'a plus début. On peut avoir un mari médiocre qui ne se soucie guère du développement de sa femme, et si l'on n'a pas existé par soi-même, le découragement s'empare intérieurement de l'âme. Prononcer les mots de 7mssion, de devoir,^i vous n'allumez pas l'étincelle, c'est comme rien. Voilà une bien longue lettre sans un mot d'aucune nouvelle de nulle part, mais c'est que je ne sais rien du tout. Les querelles religieuses de nos cantons ne vous intéressent guère; ce qui est triste, c'est de voir à quel point le véritable esprit de liberté existe peu dans ces soi-disant républiques : le peuple trouve tout simple d'opprimer ce qui lui déplaît, et croit seulement avoir fait celte découverte à lui tout seul; il ne se doute pas que ces moyens ont été employés partout. Ils ne sont pas aussi joyeux que je l'attendais du rejet de la loi des rentes à Genève ; ils avaient déjà spéculé là-dessus et sont plutôt dérangés. Du reste leur gouvernement est beaucoup plus sage que celui du canton de Vaud.
Adieu, cher Prosper, je me réjouis aussi beaucoup de pouvoir vous voir à la campagne à mon aise, mais j'aurais voulu que ce fût à Goppet, oii tant de liens et de souvenirs nous réunissent.
En relisant ma lettre je la trouve immorale. Ce doute sur l'accomplissemenldes devoirs et du développement actuel pourrait être mal interprété, mais je n'ai pas achevé ma pensée: cela serait vrai s'il n'y avait que de \a.morale, mais c'est précisément ce qui rend la religion indispensable, elle seule met de l'enthousiasme au fond de l'âme en mettant du calme dans la vie extérieure.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Bourbon-l'Archambault, 3 juillet 182i.
Je vous remercie de votre petite lettre, d'abord parce qu'elle m'a fait plaisir, et de plus elle me mettra dans le cas de satisfaire la curiosité de quelques amis que j'ai en Angleterre qui, j'en suis sûr, vont par le premier courrier me demander de votre écriture. On fait là des collections de lettres comme nous faisons ici des albums. J"en ai déjà envoyé trois : une de Mirabeau, une de madame de Staël ; j'ai oublié de qui était la troisième. Les eaux, malgré le mauvais temps, me font du bien. Quoique la pluie laisse bien peu de moments au régime du dehors, je n'en ai pas moins fait une assez bonne rencontre : j'ai trouvé hier, sur la grande route, un gendarme qui trottait à l'anglaise; pour nous autres constitutionnels, qui sommes un peu réduits, c'est quelque chose. Chateaubriand y verrait le frontispice d'une nouvelle édition de la Monarchie selon la charte.
Quoique je doive être à Paris quinze jours ou trois semaines avant la clôture, je ne compte pas aller à la Chambre : la session est finie pour moi.
Puisque M. Mole se porte si bien, dites-lui que le 14 nous devrions bien dîner ensemble.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppct, 12 juillet 182i.
J'ai voulu vous avoirlu, cherProsper, avant de vous écrire, et je ne puis assez vous remercier des journées que vous nous avez fait passer. Gela est ravissant; on ne peut pas voir passer devant ses yeux les anciens temps avec plus de vivacité, de vie, de vérité, il me semble que l'on n'a jamais senti ce que c'était que le passé jusqu'à présent. Je ne vous parle pas du talent de récit parce que vous le savez de reste, mais ce qui nous a beaucoup frappés, c'est à quel point cela fait masse devant les yeux, comme on voit l'ensemble nettement tracé, comme on emporte une idée claire et frappante de tout un temps, de toute une époque, de la situation d'un peuple, ily a plusque n'en diraient vingt résumés les plus méthodiques, ensuite les résultats généraux sortent si saillants, si frappants. Je veux bien que vous soyez impartial, et néanmoins vous avez fait plus de mal à la cause adverse que toutes les diatribes n'en auraient pu faire; je ne puis croire que les ultras s'y trompent : cela leur fait tant de mal, on voit tellement ce pauvre peuple foulé, méprisé, écrasé, dont l'existence semble ignorée si ce n'est pour payer et pour souffrir; traité comme une espèce de crétin, de lépreux, il paraît si III. 13
simple qu'un beau jour ce peuple se soit levé et se soit mis à dévorer, tout autour de lui, ce qui lui avait fait tant de mal ! Vous voyez que vous m'avez rendue bien jacobine, et pourtant c'est sans ôter la plus petite qualité aux hommes de ce temps-là : c'est en leur conservant tout ce qui, à travers leur férocité, nous attire et nous charme, cette force de vie intérieure, cette jeunesse d'impression, cette bonne foi dans les opinions bonnes ou mauvaises, ce besoin de mouvement, cette croyance en eux-mêmes et en toutes choses. Ils nous plaisent comme des gens qui vivaient bien fort; cela fait tout pardonner et on les regarde avec l'espèce d'attrait avec lequel on se rappelle les plus grandes sottises de sa première jeunesse.
Je ne vous parle pas des morceaux particuliers qui nous ont ravis, et les guerres de Flandre que je connaissais et les tournois de Paris et la démence du roi et Nicopolis, et ces croisés si brillants, si frivoles, si débauchés, et mourant le lendemain comme des martyrs, etc. Que le monde serait amusant s'il était vu et conté comme cela! Vous voyez que les réflexions ne sont pas nécessaires pour ajouter à l'effet, si elles l'étaient ce serait plutôt pour adoucir un peu, pour pallier ce qu'on raconte bien plus que pour le faire ressortir. Victor, qui vous avait lu deux fois, vous a relu tout d'une traite, et Auguste, qui est un grand chien de paresseux et qui passe sa journée à marier ses moutons et ses chevaux pour acquitter ses dettes envers la population, vous a lu en une matinée ne pouvant pas vous quitter. Voilà des faits et vous m'avez convaincue que cela vaut mieux que des réflexions. Je ne vous dirai rien de plus aujourd'hui, si ce n'est qu'il est bien agréable d'avoir pour ami
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un homme qui a tant de talent et que nous vous prions, du milieu de vos succès, de rester affabhi et amical pour nous.
DE M. DE REMUSAT
Paris, 29 juillet 1824.
Je vous dirai donc que vos épreuves sont corrigées. Celles de votre nouvelle édition (1) de la Littérature du xvni^ siècle n'avaient guère de fautes que des contresens, mais point de grand désordre ; aucun remaniement à faire. Et quant à Y Histoire de Bourgogne, elle était à merveille. En vérité, sans les u pour les n, et réciproquement, c'était une sinécure que vous m'aviez laissée. Du reste, je ne réponds pas d'une parfaite exactitude ; j'étais un peu comme le souffleur qui pleure un drame; j'oubliais de lire sans comprendre, et je me passionnais vraiment comme un lecteur. Franchement cette dernière partie du volume estadmirableetjedélîe qu'on s'interrompe en la lisant.
J'aurais été bien aise d'aller vous voir ces jours-ci, et d'admirer ce beau château, mais il n'y faut point penser; mes affaires m'appellent et mon voyage est comme ces médecines qu'il ne faut pas trop longtemps laisser sur sa table si l'on veut les avaler. Je pars aujourd'hui. Mais que ferai-je après? En vérité je ne le sais. C'est une triste situation que celle où l'on n'a pas en soi-même les éléments de la décision. J'agirai selon la circonstance; ma fan-
(1) Quatrième édition du Tableau de la littérature française pendant le xviii« siècle, c, b.
taisie actuelle est d'aller en automne en Angleterre.
Remarquez-yous que voilà deux pages et point de nouvelles, ni de politique; c'est que je suis plus ignorant de tout cela que jamais. Une nouvelle qui serait grande et que vous avez, peut-être, vu naître, ce serait la dissolution de la Sainte-Alliance, à la suite de laquelle se mettent tous les États de l'Ouest. Suivant cette version, la liaison de M. de Chateaubriand avec l'empereur de Russie serait la principale cause de son renvoi. De là aussi le silence et la mauvaise humeur de Pozzo. Si la chose était vraie, Canning aurait habilement manœuvré d'enlever l'Europe à l'empereur Alexandre, et de nouvelles chances s'ouvriraient pour tout le monde. Mais que faut-il penser de tout cela? Ce qui paraît vrai, cependant, c'est que M. de Talleyrand a eu une conférence avec les ambassadeurs de Russie et de Prusse. Il serait plaisant de le voir se liguer contre le système de politique qu'il soutient depuis dix ans.
Adieu, féodal Hérodote, pensez à moi.