DE M. VILLEMAIN
Le iMoiit-Dore, 28 août 1824.
J'ai été si accablé de douches et de mauvais temps que j'ai eu la bêtise de laisser partir un courrier sans répondre à votre aimable lettre, et la poste ne revient pas vite dans nos montagnes; je ne sais même si, avant peu, elle ne sera pas arrêtée par les glaces et les neiges. Tout cela, monsieur, ne m'empêcherait pas d'aller vous voir si je n'étais venu avec ma mère, que je ne voudrais pas laisser seule dans ce pays de loups, où elle a voulu venir absolument, et oîi elle prend les eaux. Voilà ce qui me privera de visiter votre retraite dont j'ai bien mesuré la distance et qui est à deux jours de nous. Je suis, du reste, avec vous autant qu'il est possible; je vous relis et il me prend des remords de n'avoir pas loué davantage tout ce qu'il y a de neuf, d'intéressant et d'animé dans cette Histoire des ducs de Bourgogne. Je vous avouerai cependant que le IIP volume m'a donné des scrupules. L'analyse du discours de Jean Petit me paraît trop étendue. Je crois que l'usage de ces documents originaux perdrait de son effet par trop d'extension. Je vous livre cette critique et je la défendrai contre vous au besoin.
Je m'avancerai, peut-être, dans la montagne jusqu'à la hauteur de M. de Montlosier. Je serais curieux de voir où il en est de notre politique qui va vite, et, je crois, autrement qu'il ne veut. Je ne sais, du reste, d'autres nouvelles que les tristes blancs (1) des journaux.
(1) Les journaux laissaient en blanc la place des articles interdits par la censure, c. b.
Je ne crois pas encore rester ici plus de huit jours et si ma mère voulait s'arrêter deux jours à Clermont, je tenterais un voyage jusqu'à Thiers. Ma première pensée était d'y passer, et d aller jusqu'à Genève ; j'avais fait mes arrangements pour cela, mais la saison avance bien vite, et certaines incertitudes me font craindre la dépense du voyage, en dépit de ce Lascaris (1) dont vous avez la bonté de me parler. On m'écrit de Paris, ce que j'ai vu de mes yeux, que votre seconde livraison aie plus grand succès, surtout le IV" volume. Un homme d'esprit m'écrit que c'est le meilleur ouvrage d'histoire qu'on ait fait depuis cinquante ans; j'adopte, pour ma part, cette opinion ; je suis sûr que les volumes suivants la confirmeront. Votre sujet monte, et rien n'est plus favorable. Je suppose que vous aurez fini cette année et je vous réserve, pour la seconde édition, quelques remarques dont je vous poursuivrai académiquement.
VeuiHez me rappeler au souvenir de madame de Barante qui n'a pas, dans ce climat sauvage, de berger plus respectueux et plus fidèle que moi ; et agréez mon sincère et ancien attachement.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppet, 1" septembre 1824.
J'ai été une bien mauvaise correspondante, cher Prosper, mais j'ai imaginé d'aller faire une course à la légère en Suisse et j'ai pris la fièvre sur le haut du
(1) Roman historique de M. Villemain sur la diute de l'empire d'Orient, c, b.