‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 24 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

Saint- Goihard, à côté du Pont du Diable, sans femme de chambre, sans ressource quelconque. Enfin on m'a ramenée à Goppet dans une bonne voiture et je suis à présent très bien, si ce n'est un peu faible. Je vous ai retrouvé à mon arrivée, mais on a profité de ce que j'étais dolente pour vous enlever, et entre Auguste, Victor et mademoiselle Randall.je n'ai pas encore pu vous lire, ou du moins je n'ai fait que commencer, mais je crois qu'on est aussi enchanté de ceci que du reste. Vous dites que je vous ai trop loué, il faut donc que je recueille dans ma tête tout ce que j'ai entendu dire en critique. Mais d'abord il n'y a qu'une voix sur le talent etl'intérêl; ensuite, j'ai entendu dire que vous aviez trop exclusivement puisé dans les chroniques françaises et que vous ne donnez pas assez l'idée de l'état des autres pays. On aurait surtout désiré que dans l'introduction vous missiez plus au fait de l'état général de l'Europe. Après cela j'ai entendu regretter, (ceci c'est de madame Necker) qu'avec le talent de peindre que vous avez, vous n'ayez pas décrit plus souvent les lieux, et donné plus de détails sur les figures des personnes, de façon à les graver dans l'esprit. Je crois bien en efîet que la couleur du temps et des mœurs est plus vive jusqu'à présent que l'impression des caractères individuels, mais cela vient, je crois, en grande partie, de ce qu'il en était ainsi dans la réalité. M. de Sismondi prétend qu'il y avait grande ressemblance dans les hommes de cette époque (il en est du reste bien content tout en en ayant du chagrin), et je crois bien, en effet, que lorsque les caractères généraux sont très prononcés les individualités le sont moins, néanmoins Philippe, Charles V, le sire de Goucy, etc., se dessinent très bien, mais il est possible

qu'un peu plus de description locale et personnelle ajoutât encore un charme de plus, et ce n'est pas le talent qui vous manquerait pour cela. Vous me direz peut-être que vous ne trouveriez pas cela dans les Chroniques et que vous ne pouvez dire que la vérité ; mais cela est tellement entraînant comme un ouvrage d'imagination qu'on le juge ainsi, et qu'on vous demanderait presque comme à Auguste Lafontaine (1) pourquoi vous avez refusé de faire épouser le héros à l'héroïne. De Paris l'on m'écrit que l'on est ravi et amusé, mais surpris, les pédants n'osent pas dire qu'ils sont contents sans s'excuser, sans faire une révérence à la gravité de l'histoire philosophique.

Voilà bien des critiques ; je ne suis pas bien en train de vous parler d'autre chose, car vous avez été notre plus grand plaisir de l'été. J'ai pourtant vu un superbe pays, ce Saint-Gothard est magniûque, c'est une manifestation de puissance et de force sublimes, une cascade de près d'une demi-lieue sans l'ombre de végétation tout autour, un bruit épouvantable et monotone toujours semblable dans sa violence et tout à côté les neiges éternelles dans leur inaltérable repos. Jamais le vers de M. de Fontanes,

L'éternel mouvement et l'éternel repos,

n'a été mieux appliqué, ces neiges ont une couleur d'éternité toute particulière : c'est Jéhovah qui règne là, mais cette eau qui se précipite avec une rapidité si

(1) Auguste Lafontaine [1739-1831], littérateur allemand dont les nombreux romans étaient très appréciés au commencement de ce siècle, c. b.

violente a l'air d'être mue à la fois par la fatalité et par la passion. Je pense tout à coup que vous reprochez aux modernes de comparer la nature physique à la nature morale, ce qui est le contraire de ce qui doit être et je tombe dans ce péché : mais je ne puis faire autrement: la nature est toute symbolique pour moi, et je crois qu'elle est l'expression d'une intelligence sublime.

Adieu, voilà bien du bavardage, sans politique, cette triste, cette irritante politique; il y aurait pourtant long à dire. Mais la Grèce, que c'est beau ! que c'est beau! Mille et mille tendres amitiés et mille remerciements de tout le plaisir que vous faites.

J'oublie de vous dire que nous avons rencontré la duchesse de Dino et madame la duchesse de Raguse sur tous les Près, dès les six heures du matin en robe de soie et en bracelet de perles fines. La duchesse de Dino a déjeuné ici et elle était dans ses jours très gracieux.

DU COMTE MOLE

Paris, 1" septembre 1824.

Je viens d'être bien souffrant, mon cher ami, quoique point sérieusement malade, et c'est ce qui m'a empêché de vous répondre plus tôt. Je ne vois donc que les personnes qui viennent me voir, et jusqu'ici ces personnes-là se sont réduites à M. de Talleyrand qui vient le matin ou le soir passer une heure avec moi. De l'humeur dont vous me connaissez, vous ne devez pas me plaindre de cette solitude ; maintenant que je ne souffre plus, j'y trouve même une douceur infinie, et

redoute le moment où elle cessera. Le beau temps, ce ciel magnifique lui prête encore du charme. Je me lève à six heures, et à dix heures je suis couché. J'ai fait, durant cette retraite, une connaissance que vous ne devineriez pas, c'est celle de ma seconde fille. Ce que je puis en dire de moins, c'est que je ne connais pas un caractère plus aimable. C'est une douceur, une égalité d'humeur, une gaieté d'esprit et une tendresse de cœur qui la rendront un trésor pour celui qui la possédera. Elle m'a été une véritable ressource comme garde-malade et comme société, et malgré la tristesse du tête-à-lète qu'elle a rigoureusement gardé, elle ne s'est pas ennuyée un seul instant. Vous voyez que j'en prends à mon aise avec vous, mais vous êtes père et bon homme, ainsi vous ne vous moquerez pas de moi.

Avez-vous lu les Mémoires de Fouché? Rien de plus amusant, de plus complet, si l'on veut de plus trompeur, mais à mes yeux, rien de plus authentique, malgré les désaveux de sa famille et les affirmations de M. de Talleyrand. Ce dernier a entrepris une petite tâche où il échouera : c'est de persuader que tous les Mémoires où on parle de lui et qu'il n'a pas écrits sont apocryphes. Quant au désaveu des familles c'est l'accompagnement obligé d'une publication de cette espèce. Du reste, je suis nommé dans ces Mémoires d'une manière peu agréable, mais vitam impendere vero. La phrase de Fouché, sur mon compte, m'a de nouveau prouvé qu'il n'y a jamais eu d'homme plus mal jugé et mal connu que moi. La faute en est un peu à mon insouciance qui laisse tout dire et n'éclaircit rien. Savez-vous maintenant où j'en suis réduit pour les lectures? A la Correspondance générale de

Voltaire. Depuis Sannois (1) je n'avais pas mis le nez là dedans. Quel temps comparé au nôtre ! Il y a dix siècles d'écoulés!

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