III
226 SOUVEMHS DU BARON DE BARAXTE.
livres, et entre mes filles et eux, je ne regretterais que les conversations telles que la vôtre. Ce qui m'attire le plus en vous, c'est que vous êtes aussi divers, que tout vous est aussi souverain bien, et que vous entrez dans les mobilités d'autrui sans vouloir les ramener à un type invariable et uniforme. Plus je vieillis et plus les esprits tout d'une pièce me deviennent contraires. L'habitude de la souffrance augmente la flexibilité de l'âme et la rend d'autant plus ouverte à toutes les impressions.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppet, 1" octobre 1824.
Je vous dois encore une réponse depuis quelque temps, cher Prosper, mais si vous saviez comme on a peu de temps dans ce pays de visiteurs! On se croit à la campagne et l'on veut faire quelque chose et puis chaque jour on est interrompu. C'est le seul avantage qu'aura Broglie sur Coppet, c'est qu'on y sera plus solitaire. Du reste, c'est un grand crève-cœur pour moi de quitter ce lieu-ci oii je retrouve beaucoup d'impressions que nul autre lieu ne m'offrira. J'en pars toujours meilleure que je n'y arrive. Quand on a vécu quelque temps dans une atmosphère de méditations plus pures, il y a une sensation pénible à se retrouver dans une atmosphère tout autre. Mais malheureusement, au bout de peu de temps, on perd cet étonnementde ce qui n'est pas bien et on ne sent plus de différence entre ce qu'on éprouve et ce qu'on voit.
Que dites-vous de la mort du roi, et de la résurrection simultanée de toutes les vieilles formes? C'est bi-
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zarrede faire revivre l'étiquette à l'occasion d'un tombeau qui semblerait pourtant devoir enseigner des sentiments naturels. Je ne puis m'ôter de devant les yeux la figure de M. de Talleyrand assis au pied de ce lit funèbre, cette mort morale assistant à cette mort naturelle, ces deux dissolutions dans ces deux signes intellectuels et physiques ! Quelles pensées ont dû le traverser pendant qu'il remplissait un office si grave pour un motif si frivole ! On nous écrit et on vous l'écrit sans doute que le nouveau roi est toute douceur : nous serons reçus à merveille.
Je suis à la fin de votre tome IV, toujours avec le plus grand plaisir; je n'aurais pas voulu perdre une ligne de Jean Petit. Cette corruption générale, cette perversité de tous, est un peu plus uniforme que les commencements, mais ce n'est pas vous qui la faites. Cela laisse une grande impression de tristesse; pas une trace lumineuse dans cette dépravation universelle ! Bizarre chose que le monde et les systèmes qui nient la corruption de l'homme et le mal; ils doivent être embarassés de comprendre un tel spectacle.
Adieu, cher Prosper. A quelle époque reviendrezvous? Écrivez-moi, vous êtes moins dérangé que nous. Gomment ai-je pu vous écrire jusqu'ici sans vous parler de ce pauvre Charles; quel incroyable oubli! Cette pauvre jeune fille (1) l'aimait très vivement, c'est ce qu'on n'a pu assez lui cacher ; cela est triste. Sa douleur ne sera peut-être pas longue, mais elle doit être poignante. Il regrette l'inconnu et cela ouvre un vaste champ à l'imagination; peut-être est-il près de vous.
(1) Mademoiselle Perler, à laquelle M. de Rémusat était fiancé, venait de mourir, c. b.
Que de morts cette année ! Ah ! qu'est-ce que de nous ! comme ma mère disait toujours ; et il y a des geas qui oublient tout cela.
DU COMTE DE S A INTE-A ULAIRE.
Éliolles, 11 octobre 1824.
Comment n'êtes-vous pas encore arrivé pour prendre votre part des délices du nouveau règne? Prenez garde, les lunes de miel sont courtes en général et ce qui est violent ne peut pas durer. Notre enthousiasme actuel l'est beaucoup ; il y aura bientôt assurément du déchet. Je suis cependant disposé à croire que notre situation devient meilleure, il n'y a rien de pire pour des vivants qu'un roi qui ne vit plus et c'était bien la position de tout point du pauvre défunt. Le roi actuel est plus accessible au présent, nous avons ainsi plus de chances pour nous rencontrer avec lui en sympathie (1). Il a positivement envie de plaire et d'être bien pour l'opposition. Gela ne durera pas, assurément, mais je crois maintenant qu'il veut conserver les formes de ce gouvernement et je n'étais pas rassuré même sur
(1) Charles X était un plus aimable souverain que son prédécesseur, plus bienveillant, plus loyal, plus soigneux de plaire et d'obtenir de la popularité. Louis XVIII, sauf ses manies de favoritisme, était égoïste et sec. Ciiarles X avait des entrailles. Tous ceux qui avaient plus ou moins vécu avec la cour de l'ancien régime n'admettaient nulle comparaison entre les deux frères. J'ai souvent entendu M. de La Fayette parler de l'un et de l'autre. Il détestait et méprisait Louis XVIII, et tout en jugeant sans illusion aucune Charles X, il témoignait du goût pour lui.
cela. Tout ce qui revient du duc d'Angoiilême donne du bonheur à entendre; j'en suis à craindre que Portai ne nous le gâte, car il a du crédit sur le prince et ne vaut, à beaucoup près, tant que lui.
N'arriverez-vous pas bientôt ? Si vous vous occupez de nos plaisirs et de notre instruction je sens qu'il ne faut pas trop vous presser, mais je voudrais et vos livres et votre conversation dans ce Paris où si peu de choses me plaisent et oij vous me plaisez tant. Nous y retournons à la fin de cette semaine.
Je ne suis guère avancé de ma Fronde. Quand on n'a pas l'habitude de travailler de suite on ne se fait pas l'idée des proportions d'un ouvrage. J'aurai cependant fini avant ce printemps si je tiens les résolutions que j'ai prises pour cet hiver, mais je me connais bien capable de ne rien faire du tout. La politique ne sera pourtant pas le sujet de ma distraclion ; je n'ai point à m'en mêler, et tant mieux, car je n'y entends rien; le passé me semble fini et je ne saurais prévoir l'avenir. Non pas, assurément, que je renonce à la grande et consolante idée de perfectionnementprogressif en politique comme en toute autre chose, mais cette vérité n'est vraie que sur une échelle de temps horsde proportion avecles pauvres petites années de l'homme. Vivons dans le passé, mon cher ami, pour les affaires et dans le présent pour nous réjouir en honnêtes gens. Il fait bon vivre au y^w^ siècle; personne ne peut nous en ôter notre part.
Vous trouverez un Salon plus garni de peintui»e qu'aucun de ceux que vous ayez jamais vu. L'exposition est assez brillante; il me semble que la médiocrité se soit élevée de quelques degrés, à la vérité il n'y a pas grand'-chose au-dessus, mais enfin tous les gens
font quelque chose de mieux que de la menuiserie. Les Bouffons seront encore fort à la mode ; j'ai été l'autre jour y chercher une loge, on m'a fait entrer pour cette affaire à la répétition de l'Opéra où je n'avais jamais été. J'y ai bien trouvé deux cents filles la jambe en l'air et toutes en deuil de veuves; cela m'a paru un drùle d'hommage rendu à la légitimité!
A MADAME ANISSON DU PERRON
Barante, 15 octobre 1824.
L'abolition de la censure m'a, comme vous croyez, fait grand plaisir, non point comme à un combattant qui voit des armes rendues à son parti, mais comme à un citoyen paisible qu'on avait condamné à lire d'ennuyeux mensonges et à végéter sous un indigne despotisme, sans entendre une réclamation. Qu'une telle mesure ait été prise contre le gré d'un ministère, et que ce ministère tienne en place voilà qui est bizarre; mais je le comprends fort bien. Tout ministère pris dans ce parti sera contraint d'en faire autant ou pis. En attendant, je suis bien aise que le roi soit populaire, et les opinions conciliantes. Dans quelle ligne marchera-t-on, quelles idées se fail-on sur les garanties dont nous manquons si complètement? c'est ce que j'ignore mais je prends le bon temps quand il vient et même lorsque je m'inquiète un peu de l'avenir, je ne suis pas ingrat envers le présent.
DE M. GUIZOT
Paris, IG octobre 1824.
Voici trois semaines curieuses, mon cher ami, qui ont déçu bien des espérances et en décevront proba- . blemenl bien d'autres en sens contraire; le l'ait est que tout est changé, dans le gouvernement et dans le public. Dans le gouvernement, il n'y a plus de ministère ; le pouvoir royal a remplacé, quant à présent, le pouvoir ministériel; Villèle était maître et n'est plus qu'un serviteur. Dans le public, l'effet de l'abolition de la censure a été immense ; pour la premièi-e fois les libéraux ont reconnu les Bourbons (1) ; pendant quinze jours, le roi et le dauphin ont été vraiment populaires ; cela se refroidit un peu ; mais le langage et l'attitude du parti n'en sont pas moins changés sans retour. Les ultras, j'entends ceux d'ici, sauf la congrégation et les ministériels, sont tout étonnés de se dire contents et se demandent pourquoi; cependant ils approuvent. Il n'est plus question que de transaction entre les partis, d'administrations mixtes, de rapprochement entre les hommes un peu indépendants des deux côtés. Je n'ai pas besoin de vous dire que la métamorphose n'est pas bien profonde ; beaucoup de gens s'y prêtent qui intérieurement en sont fâchés. Cependant il y a là quelque chose de réel. Qu'en résultera-t-il? Rien
(1) Beaucoup de gens, découragés de l'opposition, saisirent cette occasion pour faire acte de dévouement, surtout parmi les généraux. Le général Lamarque donna, par une lettre insérée dans les journaux, une complète publicité à son adliésion.
de prochain. La Chambre des députés est un obstacle que personne n'a encore songé à écarter ; faile par et pour Villèle elle est encore à lui; aucun autre ministère n'y prendrait son assiette ; sa dissolution me paraît l'indispensable condition de tout système un peu nouveau, et ni le roi, ni le dauphin, ni personne n'en a seulement conçu l'idée. Je crois donc encore à la durée du ministère jusqu'à ce que la presse et la tribune aient poussé plus loin les esprits. Mais il sera presque aussi faible auprès du roi que décrié dans le public, et hors d'état de rien entreprendre. Aussi est-il déjà question de ne faire, à la session prochaine, que le budget et l'indemnité des émigrés. Vous connaissez le dauphin ; il a demandé l'abolition de la censure, s'oppose aux destructions, se plaindra des injustices; mais son influence ne sera pas plus hardie.
Le roi est un peu étonné de tout le bruit des journaux contre des ministres qu'il a livrés sans avoir l'intention de les renvoyer; cependant il ne regrette point, dit-il, la suppression de la censure. Tout ce qui restait d'officiers généraux mécontents s'est donné avec transport. Je n'ai jamais vu une telle déroute des partis. Les dévots se taisent, mais sont pleins d'humeur ; les ultras laïques affichent hautement leur brouillerie avec eux. On avait décidé le roi à répondre au grand aumônier, qui devait lui présenter son clergé, d'une façon assez significative; le discours était fait et recommandait aux ecclésiastiques de ne pas se mêler d'affaires temporelles. Le grand aumônier a été averti et n'a fait au roi ni présentation ni harangue. Au milieu de tout cela, je ne vois aucune ambition personnelle qui espère et se remue beaucoup ; tout le monde a le sentiment de son impuissance;
seulement chacun se félicite de voir le ministère impuissant lui-même. Le roi voudrait contenter tout le monde et ne sait comment s'y prendre pour donner autre chose que de bonnes paroles. Il est plus que jamais impossible de prévoir ce qui arrivera.
DE M. DE RÉMUSAT
Vizille, 20 octobre 1824.
Je suis toujours ici, mon cher ami, n'ayant ailleurs ni devoir, ni affaire, ni bonheur. Je me laisse aller au charme d'une vie intérieure et tranquille, et de celte oisiveté rêveuse qui seule soulage des grands chagrins et des efforts d'esprit ; nous avons fait des courses dans les montagnes, visité des corniches, des précipices et des torrents qui me rappelaient en grand l'Auvergne, puis au retour, nous lisons tout haut X Histoire des ducs de Bourgogne qui nous la rappelle mieux encore, et le soir nous nous attendrissons tout simplement avec Alzire et Zaïre. Vous me parlez d'avenir, je n'y pense point ; je m'abandonne au penchant qui, chaque soir, me retient ici un jour de plus. Une fois, quelques lettres ou quelque caprice me feront repartir pour Paris où je me retrouverai comme auparavant, et, selon toute apparence, consumant mon temps et ma jeunesse dans un provisoire qui n'est pas le bonheur, et auquel il manque désormais l'espérance.
Les débuts de ce règne sont assez piquants; il paraît qu'il a pris aux princes une fantaisie de popularité et d'acclamations. Delà, la suppression de la censure, et de là, cette duperie épidémique, cet enlhou-
siasme niais qui, m'écrit-on, est assez réel à Paris et qui s'élend jusque dans les pays que j'habite. Je crois cependant que tout cela ne change rien au fond des choses. Seulement l'impulsion du parti n'a point reçu, de cette, récente mort, le mouvement d'accélération que l'on prévoyait et, dans cette voie, c'est se ralentir que de ne pas augmenter de vitesse. Je suppose que tous les faiseurs de transactions, de projets et de commérages sont en l'air. Le fait important, et il était prévu, c'est que le personnel des princes est un élément important dans le gouvernement, et c'est un grand encouragement à l'intrigue. Aussi suis-je assez de l'avis de M. Bourgeois, qui m'écrit : « Celui-ci est un meilleur homme, mais l'autre était un plus grand roi. »