AU COMTE DE S AINTE - A U L A I RE
Barante, 2b octobre 1824.
Je voudrais, mon cher ami, ne point tarder à aller vous revoir. Il me semble que j'ai encore un peu plus envie qu'à l'ordinaire de la conversation de mes amis. Ce n'est pourtant que par pure récréation, car nous sommes autant que jamais étrangers par l'action à tout ce qui se fait. Cependant le spectacle qu'on nous donne est devenu plus agréable; nous sommes à une péripétie comique. La popularité du roi, la confiance qu'on met dans le dauphin sont devenues le texte de si belles paroles, le Constitutionnel aime tant les Bourbons, le Journal des Débats tant la liberté, que je me figure dans l'âge d'or. C'est au point que je souhaiterais que le privilège du joyeux avènement s'étendît
sur les pauvres ministres. Leur lune d'absinthe est trop amère; pourquoi les ôter de là? Je ne comprends pas trop l'utilité d'un changement de ministère aussi longtemps que le parti qui a produit les ministres actuels, et qui est le complice et la cause de tout ce qu'on leur reproche sera en situation d'en fournir de nouveaux et de garder la domination. Je ne crois point aux ministères de transaction; on peut bien associer ensemble des noms propres qui n'ont pas encore été accolés, mais ce n'est point là faire la part à des opinions, il viendra toujours un moment où il faudra opter entre la vérité du gouvernement représentatif et le règne des ultras; il viendra un moment oii il faudra lâcher la main et perdre l'administration impériale avec sa centralisation. Je ne sais point de transaction entre ceux qui veulent cela, et ceux qui, par goût ou par crainte, veulent conserver cette mainmise universelle. En un mot, entre le régime actuel et celui où le pays ferait les élections, les jugements et l'administration locale, il y a plus loin peut-être qu'entre la monarchie absolue et la charte. Je ne m'étonne point qu'on recule devant une telle expérience, mais je persisterai toujours à penser qu'il vaut mieux que cela soit donné que conquis.
Ce sont de bonnes raisons pour se mettre un peu plus au courant des affaires de la Fronde ou de la Praguerie que des affaires de M. de Villèle, et c'est aussi ce que je fais. C'est un moment curieux que le milieu du xv' siècle, où l'ordre commença à s'établir quelque peu, où la société cessa d'être un rassemblement d'animaux de proie. C'est le plus pauvre homme de roi qu'on puisse imaginer, Charles VII, qui fut l'instrument nécessaire et passif de ce besoin
impérieux et universel. On a pu attribuer le rétablissement de notre ordre social au consulat et à l'empire, on a pu y voir l'œuvre d'un homme; là il n'y a pas moyen de s'y méprendre, le fruit était mûr, aucune main n'eût aie cueillir, il tomba de lui-même. LouisXI, qui vint ensuite, lit plus de mal que de bien à la constitution nouvelle de la société, en tournant au profit du pouvoir l'amélioration qu'elle avait éprouvée; je^ continue à tenter de faire toucher tout cela au doigt et à l'œil sans en parler et par le seul récit, mais plus la machine se complique, plus cette forme devient difficile à suivre ; cependant c'est sous cet aspect que l'histoire m'amuse et m'intéresse. Ce langage des faits plaît à mon imagination et me semble à la fois vivant et intelligible.
Je vous remercie de me garder le Salon; j'en suis curieux. Il paraît que là aussi l'aristocratie a disparu et que les privilègesdu talent sont éparpillés. C'est bien pour détruire les dominations factices; mais là, plus que dans la société politique, on ne peut aller loin sans des supériorités à la fois réelles et reconnues; il faut entraîner après soi la médiocrité et la forcer à admirer et à imiter. N'est-il pas évident que celui qui devine et exprime la pensée de tous doit servir de modèle, comme la nature elle-même? Ceux qui l'imitent ne l'égalent point, mais ils sont un signe de l'effet qu'il produit.
Adieu, mon cher ami, encore quarante jours et j'aurai le plaisir de me retrouver avec vous. J'ai eu la lettre que madame de Sainte-Aulaire a bien voulu m'écrire et je lui ai répondu, ainsi qu'à M. de Salvandy ; son talent et son genre d'esprit s'appliquent parfaitement à un moment de tendresse comme celui-ci,
d'autres sont trop racornis pour se mettre avec tant de vérité dans l'espérance. Ce n'est pas que ces âmes sèches soient mécontentes, bien au contraire, mais toute cette afFaire-là ne leur semble pas si facile à arranger.
DE M . G u I z 0 T .
Paris, 2o novembre 1824.
Ils se sont enfin décidés, pour avoir un appui, à traiter avec la congrégation. Du reste le ministère tient bon à son pilori ; il s'y trouve bien et n'en sera, je crois, renversé ni par en bas ni par en haut. Je l'aime au moins autant comme vous; rien n'est prêt pour autre chose, et il se forme beaucoup de choses qui ont besoin de temps. M. de Peyronnet seul court des risques, pour la commodité des arrangements ministériels. On m'assure que Villèlo a deux fois fait pro posera Corbière la pairie et la place de Sémonville (1) ; mais Corbière n'en veut pas; il veut mourir et non pas fuir devant l'animadversion publique ; il a raison. On a dit vingt fois que M. de Polignac arrivait et il n'arrive point. La coterie du Journal des Débats commence à se former en parti décidé ; très utile, à mon sens, pour l'avenir, je ne lui vois aucune chance dans le présent. Les lettres et les articles de M. de Chateaubriand lui vaudront beaucoup d'approbateurs; mais peu d'alliés. L'évacuation de l'Espagne a commencé; quelles en seront les suites? j'en jette ma langue aux
(1) M. de Sémonville était grand référendaire de la Chambre des pairs, c. b.
chiens; il n'y a pas moyen de voir clair dans le chaos. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le ministère, qu'il laisse ou retire les troupes, sera, d'ici à quelque temps, gravement compromis par là. On parle beaucoup, et je m'en désole, d'un congrès sur la Grèce, au printemps prochain ; l'empereur Alexandre voudrait leur donner, pour roi d'une monarchie constitutionnelle, le prince Gustave, le fils du roi de Suède détrôné; l'Angleterre vise à un protectorat de la Grèce, comme celui qu'elle exerce sur les îles Ioniennes. Pendant qu'on médite, ces braves gens souffrent et triomphent; je ne m'attends pas à les voir, de notre vivant, formés en gouvernement, ni même en peuple; mais ils ne retomberont pas sous le joug des Turcs, et je suis bien porté à croire que la chute de l'empire turc sera Técueil où la Sainte-Alliance viendra se briser.
Année 1823. (1)
DE LA DUCHESSE DE DINO
Paris, i\ juin 1825.
J'allais vous écrire pour vous dire que le tome VIII des Ducs de Bourgogne m'a fait encore plus de plaisir
(1) Événements de 1825. — Loi relative à la liste civile. — Attaques de la droite contre l'article qui garantit à la branche d'Orléans la possession de son apanage. — Discussion à la Chambre des pairs, de la loi sur les communautés religieuses de femmes. — Adoption, malgré le ministère, d'un amendement de M. Pasquier en vertu duquel l'établissement de ces communautés doit à l'avenir être autorisé par une loi, et non par une ordonnance. — Mécontentement que le roi en éprouve. — Discussion à la même Chambre de la loi du sacrilège. — Malgré les efforts de MM. Mole, de Broglie, Pasquier, de Chateaubriand, de Barante, l'article qui punit ce crime de la peine capitale, appuyé par M. de Donald, est voté àla majorité de quatre voix, avec le concours des évéques (17 février). — Indignation excitée par cette loi, que le roi a soutenue de toute son influence.—Popularité de la Chambre des pairs. — Discussion de la loi qui accorde une indemnité aux victimes des con-
que tous les autres que j'ai lus presque tout d'un trait, et que personne n'attend vos deux derniers
fiscations révolutionnaires. — Imprudence et violence du langage tenu par plusieurs membres de la droite, qui semblent se complaire à transformer une loi de réconciliation en une loi de haine et de vengeance. — Amendement votés dans ce sens par la Chambre des députés. — Amendements contraires de la Chambre des pairs. — Conduite ferme et habile de M. de Villèle. — Vote définitif, par la Chambre des députés, de la loi relative aux communautés religieuses de femmes. — Vote par la même Chambre de la loi du sacrilège. — Exagération religieuse de cette Chambre. — Influence croissante de la congrégation et des jésuites. — Impopularité croissante de Charles X, qui multiplie les manifeslotions extérieures de sa dévotion. -^ Inquiétudes de M. de Villèle, dont la position commence à être ébranlée. — Discussion et vote delà loi de conversion de la rente. — Discussion et vote de la loi des comptes de 1823. — Nouveau débat sur les dépenses de la guerre d'Espagne et les marchés Ouvrard. — La cour royale évoque cette afïaire. — Discussion et vote du budget de 1826 à la Chambre des députés.— La question delà décentralisation, celle de la réduction du nombre des tribunaux, celle de la reconnaissance des nouvelles républiques américaines, etc., sont encore vivement débattues. — Sacre de Charles X (29 mai). — Vote du budget par la Chambre des pairs. — Clôture de la session (13 juin). -- Succès très incomplet delà conversion de la rente. — Grande baisse des fonds français. — Crise financière en Angleterre. — Suite des querelles religieuses. — Écrits de M. de Montlosier contre les congrégations et les jésuites. — Reconnaissance, par le gouvernement français, de l'indépendance de Saint-Domingue moyennant une indemnité pour les colons et certains avantages commerciaux pour la France. — Séjour de M. de Metternich à Paris. — Ses entretiens avec M. de Villèle. — Relâchement de l'ai-
volumes avec plus d'impatience que moi. J'allais donc vous dire tout cela lorsque votre très bonne et très
liance de l'Angleterre et de rAulriche par suite de l'antipathie réciproque de M, de Metternich et de M. Ganning.
— Obstacles que le caractère mobile et défiant de l'empereur Alexandre oppose à un concert intime entre la France et la Russie. — Les conférences ouvertes à Saint-Pétersbourg sur les atTaires d'Orient échouent encore. — Comités philhelléniques en France, en Angleterre, aux États-Unis.
— Défaites des Grecs. — Succès des forces ottomanes, appuyées maintenant par les Égyptiens que commande Ibrahim-Pacha. — Les Grecs, réduits au désespoir, oirrent à l'Angleterre de se placer sous son protectorat. — Refus du cabinet de Londres. — Tentatives faites pour engager les Grecs à appeler au trône le duc de Nemours. — Profond découragement de l'empereur Alexandre. — Il demande à l'Angleterre dese charger de résoudre laquestion grecque, se réservant de résoudre seul et sans plus consulter ses alliés la question des principautés du Danube. — Le roi de Portugal reconnaît l'indépendance du Brésil. — Fin de la crise financière. — Progrès de l'opposition. — Mort du général Foy (28 novembre). — Ses funérailles triomphales. — Souscription nationale en faveur de sa famille. — Acquittement du Constitutionnel et du Courrier, poursuivis pour outrages contre la religion et les ministres. — Brillant plaidoyer de M. Dupin. — Joie du parti libéral, consternation de la cour et du parti religieux. — Querelles religieuses en Belgique et en Russie. — L'affaire des marchés d'Espagne est déférée à la Cour des pairs par suite de la déclaration d'incompétence de la cour royale. — Coalition des oppositions de droite et de gauche. — M. de Chateaubriand en est l'âme. — Intrigues des courtisans contre le cabinet. — Mort de l'empereur Alexandre (I" décembre). — Avènement de l'empereur Nicolas. — Conspiration militaire énergiquement réprimée par le nouveau souverain. — Il annonce