‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 28 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

242 SOUVENIRS Dl BAROX DE BAHANTE.

aimable lettre est venue me surprendre et me faire bien plaisir. Oui, je suis charmée que vous ayez de l'amitié pour moi. Laissez-moi croire que vous savez que je le mérite par toute celle que je vous porte ; elle est de bon aloi, et la longue absence dont vous nous menacez pourra la faire soufï'rir, mais non pas l'altérer. Je ne vois que des personnes qui projettent de s'éloigner de Paris pour du temps. Si j'en crois la disposition actuelle de M. de Talleyrand, il songerait à se reposer dans les pays chauds d'une année très fatigante ; il s'est très bien porté à Reims même, mais, depuis son retour, les représentations de cour continuant toujours, je trouve qu'il reprend son air abattu, et lui-même sent qu'après s'être retiré des afiaires, il lui serait peut-être utile de se reposer pendant quelque temps du métier de courtisan, qui n'est guère compatible à la longue avec ses infirmités. Tout cela est cependant bien en l'air et bien vague encore, et comme je passe ma vie à voir former des projets qui ne se réalisent pas, j'espère toujours que nous nous retrouverons tous ici au jour de l'an au plus tard. En attendant, tout ce mois-ci est consacré à des fêtes dont je ne prends que le strict nécessaire pour efîacer mon absence de Reims qui, ainsi que presque toutes celles des autres femmes de la société, a paru peu aimable.

rintention de renfermer sa politique extérieure dans la défense des intérêts permanents de la Russie, d'abandonner les (irecs, mais d'obtenir à tout prix de la Porte les satisfactions auxquelles il a droit. (D'après les sommaires des chapitres xcvii, xcvni, xcix, c, ci, en, cm, civ, cv, de l'Histoire de la Restauration , par M. Louis de Viel-Castel.)

Je pourrais vous faire les descriptions de ces fêtes qui marquent chacune de mes journées, mais les journaux vous diront cela mieux que moi; je me bornerai à remarquer qu'hier à l'Opéra, oii était le roi, in fiocchi, les jupons des danseuses tombaient jusqu'à la cheville et qu'ils étaient épaissis. Toutes les grandes dévotes du temps remplissaient sans scrupules la salle qui était très éclairée, très belle et applaudie ; le roi mettait toutes les consciences à Taise.

Vous a-t-on envoyé un livre d'Alibert, la Physiologie des passions? Il fait assez de bruit, parce que l'auteur est premier médecin du roi, homme d'esprit et d'intrigue, avec un mélange de grossièreté et de prétention assez remarquable. Il me semble que l'on retrouve assez bien l'homme dans son livre; je cherche; depuis que je lis, le but médical, ou moral ou philosophique du livre, et je ne puis en trouver d'autre, si ce n'est de prouver ou de chercher à faire croire que lui, Alibert, n'est pas matérialiste comme le sont la plupart des médecins. Indiquez-moi de votre retraite quelque bon livre à lire en attendant que je fasse plus ample connaissance avec Louis XI et Charles le Téméraire. A Andilly je relisais Pascal le matin et La Bruyère le soir, ainsi que quelques passages du Phèdre de Platon. Je me suis, au bout de six jours passés ainsi, retrouvée plus dédaigneuse pour les autres, et plus mécontente de moi que jamais, trouvant qu'il n'y a de beau que la mort; encore faut-il savoir mourir. Et comme enfin, il faut vivre avec les autres et avec soi-même et que j'ai bien peur de ne pas mourir de sitôt, je vous prie de m'indiquer quelque ouvrage qui me réconcilie avec le prochain, avec la vie et avec mon pauvre propre individu.

Savez-vous bien qu'une des choses que je ferais le plus volontiers serait de vous aller voir à Barante?

DE M. GUIZOT

Saint-Mandé, ]2 juin 182;).

Mon cher ami, votre tome VIII est le meilleur de tous, je suis très décidé là-dessus ; vous y avez tous les avantages de votre manière sans aucun de ses inconvénients ; les vues générales, vos opinions ou vos impressions personnelles n'y sont pas plus exprimées que dans les autres ; vous vous êtes également tenu à la narration ; et en même temps la narration a perdu ce caractère de chronique qui a souvent quelque chose de désultoire et de monotone, quels que soient la vérité et l'intérêt des détails. Les bons récits font ici plus que se succéder; ils se lient, se rapportent à un ensemble ; on ne passe point de l'un à l'autre comme d'un tableau à un tableau dans une galerie : ce sont des scènes d'une grande action, une, dramatique, où quelques personnages sont toujours en saillie, où les événements se développent bien enchaînés. Je ne doute pas que la nouvelle nature du sujet ne soit en ceci pour beaucoup ; peut-être était-il impossible d'introduire dans les volumes précédents le même ensemble sans tomber dans quelque unité arbitraire et factice. Votre Louis XI se peint à merveille comme les personnages historiques doivent se peindre, c'està-dire qu'on le voit se modifier, découvrir successivement en lui-même ses qualités et ses vices, se faire en un mot à mesure qu'il vit et devenir, de situation en situation, tel que le voulait sa nature. La vieille figure

ANNKE 1825. 245

de Philippe le Bon, celle puissance du passé qui rend un homme imposantan milieu de sa propre décadence, la folie de son fils, pressentie de tout le monde et qui n'empêche pas que tout le monde n'aille à lui parce qu'il est jeune, tout cela est excellent et m'a attaché plus que je ne puis dire. Soyez sûr que celte dernière partie de l'ouvrage vous fera le plus grand honneur. Si je ne trouve personne qui comprenne bien et veuille dire quelque part ce qu'elle a de nouveau et, à mon avis, de supérieur aux précédentes, je lâcherai de prendre quelques heures pour le dire moi-même. Beaucoup de gens recevront la même impression que moi, mais il faut que le public soit averti qu'il doit la recevoir.

Je pense tout à fait comme vous sur noire situation ; nous n'avons rien à nous dire. Il est arrivé du sacre commedebien d'autres événements : il a tourné contre les gens qui s'en étaient promis un grand profit, contre le clergé. Ce serment si formel à la charte, le retranchement de tant d'anciennes formules, la prodigieuse timidité qui a percé, de la part des évéques, dans le soin avec lequel ils ont retranché tout ce qui avait un caractère vraimenl religieux, pour réduire la religion même à une pure cérémonie, tout cela a été pris par le public comme une victoire du siècle, et la congrégation est demeurée stupéfaite d'avoir ainsi fait éclater sa faiblesse sur ce théâtre de son triomphe. 11 y a plus: ce qu'elle a conservé, la prééminence du pouvoir spirituel dans les détails de la cérémonie, l'air de supériorité de l'archevêque sur le roi lui-même, tout cela a choqué les assistants de toute opinion, la cour comme le peuple; ils en ont parlé ouvertement et avec division. Singulier état où tous sont également impuissants,

ceux qui ont le pouvoir comme ceux qui voudraient résister, et oîi les événements n'ont d'autre résultat que d'apprendre à tous les partis qu'ils sont incapables de faire ce qu'ils voudraient. Leur destinée n'en sera point changée ; mais nous y gagnerons, je l'espère, d'échapper aux grands orages. Il faut bien que nous ayons cette consolation au milieu de la solitude et de l'ennui où nous vivons.

Je n'entends parler de rien en Europe si ce n'est des Grecs dont les affaires vont bien, et de Cuba, que l'Amérique espagnole forcera de se déclarer indépendante, si elle ne s'y décide elle-même. Il me paraît que la Sainte-Alliance sera bientôt, au delà de l'Atlantique, un sujet de moquerie bien plus que d'effroi.

DU VICOMTE DE CHATEAUBRIAND

Paris, 13 juin 1823.

J'ai trouvé, monsieur, votre lettre en revenant de Reims oii j'étais allé faire ma mission comme votre Jeanne la Pucelle. Je suis honteux de vous avoir fait attendre si lontemps cet article. Je devrais avoir de l'espace et du temps dans ma vie désœuvrée et pourtant je ne sais comment elle est encombrée de niaiseries qui me laissent à peine une place pour quelque chose d'utile et de sérieux. Je ne sais trop ce que je vais devenir, ce qui m'empêche de rien pouvoir vous promettre pour vos deux derniers volumes, que je vais lire avec le même plaisir que les premiers. Continuez, monsieur, vos nobles travaux ; réservez-vous pour l'avenir; moi je m'en vais. Le

temps, disent les Italiens, est un galant homme; en effet, il nous débarrasse de nous et des autres.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Broglie, 21 juin 1823.

Je vous remercie de votre aimable lettre, cher Prosper, qui m'est arrivée dans mon grand manoir(l), auquel je commence à m'habituer, bien que l'absence de souvenirs cause un grand sentiment d'isolement; le départ d'Auguste a été aussi un grand chagrin pour moi ; la vie régulière a néanmoins tout de suite beaucoup de pouvoir; elle calme tout et apprend bien à ne pas trop écouter ses propres impressions, quand chaque chose doit arriver à son heure, n'importe ce qu'on éprouve, on finit par ne plus y regarder, et c'est le grand secret du calme, c'est do ne pas regarder ce qu'on sent, le retour sur ses propres impressions est ce qui trouble le plus. Je suis bien reconnaissante et touchée de ce que vous me dites; l'approbation de ceux dont on apprécie le jugement n'est pas une simple jouissance d'amour-propre, c'est comme un témoignage qu'on est dans le bon chemin et c'est un plaisir pur; néanmoins je repousse le mot de mérite, d'abord moi, puritaine, qui ne crois pas au mérite des œuvres et, sérieusement, je trouve qu'il y a tant d'alliage dans nos sentiments que je dirais presque qu'il y en a encore plus dans nos bonnes œuvres que dans nos mauvaises .

(I) M. le duc et madame la duchesse de Broglie s'installaient à Broglie, dont les travaux de restauration étaient terminés, c. b.

248 SOUVEMHS DU UARO.N DE BARANTE.

Je n'ai point lu M. Ciuigniaut(l), mais Victor trouve que c'est un grand fatras; cela n'a produit aucune impression profonde sur lui, je ne sais pas si je m'y engagerai. Je suis à la fin de M. Thierry (2), bien enchantée de son talent. Combien il y a de vie, de verve ! Cet espèce d'intérêt passionné pour toutes les populations vaincues n'est peut-être pas bien raisonnable, mais il donne une couleur vive et originale à l'histoire. Il est singulier de pouvoir réunir à ce point autant de vérité de peinture et si peu de rectitude de jugement, bien voir et juger faux. Cela compose néanmoins un livre plein d'intérêt. L'histoire est la muse de notre temps; nous sommes, je crois, les premiers qui ayons compris le passé, et cela vient beaucoup de ce que nos propres impressions ne sont pas assez fortes.

Je reviens à ce que vous dites sur moi, je ne sais pas si je resterai à ce point que vous aimez et si ce point vaut quelque chose, parce qu'il y a beaucoup d'inconvénient à ce caractère personnel, mais, en théorie, il me semble qu'il faut conserver de l'abandon et de l'involontaire dans le bien; c'est là même la vraie transformation qui devrait s'opérer en nous, il faut

(l)M.Guigniaul, maître de conférences à l'École normale, helléniste et archéologue érudit, publiait les premiers volumes de : les Religions de l'antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques. Cet ouvrage est la traduction en français, mais revue, remaniée et annotée, de la Symbolique et Mythologie des peuples de l'antiquité et surtout des Grecs, par Creuzer, philosophe et philologue allemand, né à Marbourg [17" l- 18o8]. C.B.

(2) L'Histoire de la conqw'te de l'Angleterre jjar les ISormands. c. b.

que nos affections s'élèvent, mais en conservant le caractère des affections, la spontanéité et le naturel; la contrainte est le chemin mais non le but; il faut se forcer pour reprendre le bon pli, mais si une fois il était repris il ne doit plus être le résultat de l'effort. Vous comprenez que je ne m'en crois pas là, mais je devise avec vous sur ce qui devrait être, et je crois que la répugnance que nous inspirent les plus vertueux caractères trop tendus par la règle, vient de ce que ce sont des gens dans un pénible voyage mais non à leur lieu de repos. On dira que ce lieu n'est pas la vie. C'est possible, j'ai rencontré quelques êtres en qui le bien paraissait êlre involontaire et tout à fait spontané, mais je ne me représente pas trop le monde allant avec de pareils hommes, il en résulte bien une sorte d'incapacité pour les affaires et les intérêts de cette vie qui ne doit pas être universelle. Néanmoins je n'ai jamais vu la foi prise de l'Évangile manquer de produire une sublime image là où elle est gravée, avec les différences d'esprit de caractère je viens d'en avoir un exemple. Celte madame Vernet, de Genève, a été sublime à l'occasion de la mort de son fils; elle a trouvé dans la puissance de Dieu, dans le sentiment de sa bonté, une force qu'on ne saurait comprendre humainement; dans ses plus grandes douleurs elle n'a pas cessé de répéter : Dieu est bon, Dieu est bon; je le sens, Unie soutiendra, il aime moyi enfant; il nous aime tous . Elle disait : Quand je sou ffre, je me sens entourée des bras de Dieu avec mon enfant et je me cache dans son sein. Dites cela à Césarine, cela est bon à répéter à toutes les mères ; du moins, pour moi, cela m'a donné un calme et une paix que je ne puis dire. Ce n'était pas un effort de résignation, c'était une

2oO SOUVENIRS DU BARON DE BARAXTE,

paix reçue d'en haut; le mérite de la créature n'y était pour rien, celui qui la frappait la consolait en même temps.

Ah! je suis bien convaincue que cette foi chrétienne pure, simple, qui se pénètre des attributs de Dieu, de sa sainteté, de sa bonté infinie, est la vérité même ; si ce n'était pas, l'erreur serait plus belle que le vrai ; je ne sais si je dois me laisser aller à le dire, mais cette phrase où vous me dites que vous croyez valoir mieux autrefois m'a attristée ; certes cela ne parait pas à l'extérieur, tout ce qui est bon, noble et élevé a fait des progrès en vous de plus en plus, mais cela prouve que vous n'acquérez pas de certitude intérieure sur les pensées les plus importantes, que vous ne sentez pas cette joie d'une âme iniihortelle qui sent la vérité croître en son cœur. Ne restez pas dans cette situation s'il en est ainsi; cherchez et cherchez toujours, avec la conviction que vous trouverez, sans doute. C'est notre condition de chercher, mais pour trouver : cette recherche est le moyen nécessaire de communication entre Dieu et nous; mais ce n'est que près de lui qu'il faut vraiment chercher; tous les moyens sont utiles, mais un seul est efficace, c'est de demander directement à la lumière même de nous éclairer. Les pratiques ne sont qu'un moyen de communication, bonnes si elles y servent, mauvaises si elles la retardent, mauvaises si elles se font passer non pour utiles mais pour nécessaires. Il n'y a de nécessaire que de sentir sa misère et de demander le secours de celui qui peut nous guérir. David a dit : .Pal vécu Jusqu'à la blanche vieillesse et je n'ai point vu le juste abandonné ni sa postérité mendier son pain. Combien il est plus vrai sous la loi nouvelle que

ANNÉE 1825. 2ol

celui qui a cherché avec zèle et sincérité n'a jamais été de son espoir! iMais je me laisse aller à un véritable sermon ; vous savez que c'est mon métier habituel et jesuis plus portée à m'ylaisscrallerpar lettres et dans la solitude; ainsi excusez-moi.

Auguste a quitté Paris; il m'écrit que les fêtes ont ennuyé tout le monde y compris le roi. Quelle belle chose que celte victoire des Grecs (Ij!

En voyant la longueur de ma leltre et son contenu j'en suis tout embarrassée, vous verrez au moins que j'ai mis du laisser aller dans ma prédication, mais je ne sais pas séparer mes affections de ce monde d'avec les pensées d'une autre nature ; plus je tiens aux gens plus je voudrais qu'ils pensassent comme moi. Adieu, cher Prosper, pardon de ce galimatias. Je ne vous ai rien dit de mon nouveau séjour; je vous le conterai une autre fois.

AU VICOMTE DE flOUDETOT.

Barante, 22juin 1825.

Notre vie ici est telle que vous la connaissez. Les premiers jours de l'arrivée de madame de La Briche, il y a eu un zèle brûlant de promenades. Depuis, la chaleur est devenue si forte et si continue, que nous faisons à peine le tour du jardin à sept heures du soir. Madame de La Briche est toujours de plus en plus contente : jeune, bienveillante, soigneuse à écarter toute pensée, tout jugement qui troublerait son plaisir.

(1) L'amiral grec Miaoulis avait incendié, le 13 mai, une partie de la flotte turque dans le port de Modon. c. b.

2o2 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

Elle ne souffre pas le pli d'une rose, et malgré cela n'est point égoïste. Elle est remplie d'affection. Pour compléter la béatitude d'une autre personne bien heureuse,j'aifaitàlacomtesse(l)cettepelitepréface(2) dont elle avait une fantaisie si obstinée; mais j'ai mis dans mes conditions que si l'on voulait faire mettre dans les journaux des annonces ou des articles de libraire, vous les verriez d'avance. J'ai peur des niaiseries qu'on pourrait y fourrer. Soyez assez bon pour y veiller.

Louis XI et Charles le Téméraire sont un peu en suspens. Avez-vous lu la Conquête de l'Angleterre -par les Normands, de M . Thierry? J'y ai pris un vif plaisir. C'est un des meilleurs livres qu'on ait fait depuis longtemps. Les Religions ne sont pas si claires; c'est un ouvrage très confus, mais il y a de belles choses. Mon imagination a été frappée de cette antique et originaire conformité entre les idées et même les formes religieuses. Qu'est-ce à dire? Une révélation primitive, ou une nécessité innée et nécessaire à l'essence de l'âme humaine, hypothèses qui ont de grands rapports entre elles et qui toutes deux agissent puissamment sur la méditation.

(1) Madame la comtesse MoIé. c. b.

(2) Préface pour la traduction, par madame la comtesse Mole, des Épreuves de Marr/uerite Lijndsay, de AUan Cunnlnghara. c. b.

ANNKÉ 1823, 2o3

DU PRINCE DE TALLEYHAND

Bourbon -l'Archambault, 18 juillet 1825.

A Moulins j'étais bien tenté! 11 n'y avait qne quarante lieues à faire pour aller à Thiers. J'aurais bien aimer à voir ce que doit être à la campagne cette conversation simple, riche, élégante qui, au milieu de Paris, donne tant de charme à votre amitié. Mais il a fallu venir aux eaux de Bourbon.

Je suis déjà à la fin de mon traitement d'eaux, et par conséquent de mon séjour ici, car une heure après que l'on n'y fait plus rien pour sa santé, on s'enfuit. Les Angevins, les messieurs d'Orléans et de Bourges y abondent ; mais aucun visage de Paris ne s'y montre. J'y ai cependant rencontré un petit abbé qui va être prêtre au mois de septembre, qui est fâché du parti qu'il a embrassé, qui est instruit, qui a de l'imagination, un peu fougue dans la tête et qui vient se faire guérir d'une loupe qu'il a sous le pied ; ce sont les échasses de ce pays-ci. Je n'en connais point, le Berri compris, qui soit demeuré plus en retard. II y a deux mille cinq cents habitants à Bourbon et il n'y a point de libraires, on n'y reçoit d'autre journal que le Bulletin des lois qui n'exige point de cabinet de lecture; aussi n'y en a-t-il point.

Le duel Ségur est fini (1). L'honneur du duel et la

(1) A la suite de la publication de l'Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l'année 1812, par le général comte de Ségur, le général Gourgaud avait lait paraître un Examen critique de Vouvrage de M. le comte Philippe de Ségur, dans lequel se trouvaient quelques appréciations in-

2o4 SOUVENIRS ItU BARON DE BARANTE.

répiilation comme auteur sont restés à M. de Ségur. Villemain se désole. 11 sait que la perte totale de la vue qu'il éprouve n'est pas l'effet d'une goutte sereine, mais il ne voit rien de ce qui est devant lui. 11 croit que ses yeux sont pleins de mouches et de guêpes: il les dépeint exactement. J'aurais voulu qu'il vint essayer ici de nos douches qui, données sur les yeux, ont fait des miracles. Sa mère n'a pas voulu: elle le tient à Sèvres où il se désespère.

Lisez les Mémoires de M. d'Argcnson, qui paraissent. Si les d'Argenson avaient vécu sous Louis XIV, ils seraient comptés parmi les grands de notre pays, Louis XV rapetissait tout.

Adieu. Soyez assez bon pour présenter tous mes hommages à madame de Barante ; vous avez eu là un grand lot dans votre vie. Je vous en fais mon bien sincère compliment.

DU COMTE MOLE

Paris, 19 juilletl82o.

<Jh! que vous avez raison de vouloir écv'neV Histoire du parlement de Paris; vous trouverez lames vrais titres de noblesse, les seuls que je tienne pour véritables. Seulement, étudiez bien les faits, dépouillez-

jurieuses pour l'historien de la Grande Armée. Ce fut la mère de M. de Ségur qui vint apporter à son fds VExameii critique, qu'il ne connaissait pas encore, en lui disant : « Lis et va te battre ». Le duel eut lieu le 15 juillet à la barrière du Maine, M. de Ségur fut blessé au bras et M. Gourgaud à la poitrine, c. b

vous, s'il est possible, en faisant vos recherches, de l'esprit de notre temps; oubliez ce que nous savons, ce que nous avons vu ; interrogez naïvement les documents historiques et vous verrez, si je ne me trompe, que ce grand corps, son esprit, les services qu'il a rendus et le mal qu'il a fait sont bien loin de répondre à la prévention commune; je dirai même à l'idée que les meilleurs esprits en conservent. 11 n'y a rien de plus curieux et de plus utile à rechercher et à peindre. C'est un travail tout à fait digne de succéder à vos Ducs de Bourgogne et auquel je ne puis trop vous encourager; peut-être, moi indigne, vous aurais-je prévenu, si mon âme n'était logée dans un corps qui lui sert d'éteignoir, au lieu de lui servir d'organe. Hélas! si les destins l'avaient permis, je n'eusse pas été Marcellus, mais peut-être quelque autre chose. Soit dit, en passant, mon cher ami, vous ne savez pas ce que c'est que de se manquer sans cesse à soi-même, et de n'avoir reçu certains dons de la nature qu'à la condition de ne s'en servir jamais!

DE M. CtUIZOT.

Saint-Mandé, 20 juillet 1825.

Quoique je sois à vingt minutes de Paris et qu'on vienne assez souvent me voir, je n'ai pas plus de nouvelles à vous mander que vous à moi, mon cher ami ; on dirait que, par cette chaleur étouffante, les ministres dorment tout le jour comme les citoyens. Le seul mouvement que j'entende annoncer est pour Saint-Domingue et l'Amérique du Sud; on assure que Villèle prendra bientôt son parti, que la Bourse le

250 SOUVEiVIRS DU BAROX DE BAKAMÏE.

demande, etc. Je crois assez au fait, moins à cause de la Bourse que par cette influence du bon sens public qui ne permet pas les trop longues bêtises. Nous chassons devant nous notre gouvernement comme laDidon de Scarron dit à Énée qu'elle le chassera des Champs Élysées ; nous lui faisons Aou//îom.' et il prend tantôt honte, tantôt peur. Le gouvernement d'Haïti a pris, depuis quelques mois, très probablement par des conseils venus d'ici, un moyen indirect qui pourra bien faciliter, les négociations. Il traite avec les colons un à un, désintéresse par une indemnité tous ceux qui veulent y consentir et se présentera ensuite comme propriétaire légitime de la plupart des habitations. Gomme Villèle semble ne chercher qu'un prétexte pou r traiter, il pourra prendre celui-là parmi tant d'autres. Il montrait de la même manière assez de tolérance cachée en faveur des Grecs ; mais leurs derniers revers ont tout ralenti (1); le comité avait été à peu près autorisé à recruter, même dans les régiments de la garde, des officiers et sous-officiers d'artillerie; on vient de lui retirer cette permission. Lesintriguesdiplomatiques sont pour beaucoup dans les brouilleries des Grecs entre eux. Je suis inquiet ; il esf évident que le parti qui peut seul triompher sur mer, c'est-à-dire Mavrocordato et les Grecs des îles, est inconciliable avec celui qui peut seul triompher sur terre, c'est-à-dire Golocotroni et les Klephtes des montagnes. Du reste il faut voir la fin de la campagne ; les commencements

(l) Les troupes égyptiennes, commandées par Ismaël- Pacha, s'étaient emparées successivement de Navarin, Tripolitza, Colomata, et dévastaient la Morée. Toute résistance semblait désormais impossible, c. b.

ont toujours été mauvais pour les Grecs, Le public prend ici leurs affaires assez à cœur, et cela gagne dans le pays, au moins dans les villes, plus que je n'aurais cru.

Je n'ai pas encore lu l'ouvrage de M. Guigniaut; je connais depuis longtemps l'original allemand, et je me rappelle que, quoique je fusse alors beaucoup plus Allemand que je ne le suis aujourd'hui, je fus frappé de la mauvaise philosophie qui s'y cachait sous beaucoup de vues ingénieuses etde science. M. Creuzer appartient à cette école de savants qui ont essayé d'échapper à l'athéisme par le panthéisme et de se faire mystiques Orientaux faute de pouvoir être religieux en Europe ; je le crois sincère et sérieux dans cette direction d'idées qui n'a été pour beaucoup d'autres qu'une forme hypocrite, mais elle est radicalement mauvaise et autant qu'il m'en souvient son livre en porte partout l'empreinte.

Je pousse vivement mon Histoire de la l'évolution cV Angleterre qui était vraiment en souffrance. Elle aura quatre volumes au lieu d'un que, dans ma première idée, j'y avais consacré; je nage en pleine eau dans le deuxième.

DE LA DUCUESSE DE BROGLIE

Broglie, 20 juillet 1825.

Je voudrais bien pouvoir vous dire quelques nouvelles, cher Prosper, mais personne ne m'écrit. De nos amis les uns se marient, ce qui absorbe, les autres sont malades comme ce pauvre M. Villemain, dont je ne puis parvenir à avoir des nouvelles. Enfin m. 17

les autres, comme M. de Ségur, se battent. C'est affreux, ces duels ! je n'en sais point de détails et j'ai été bien tourmentée pendant deux jours. Madame de Castellane est ici ne sachant rien non plus, si ce n'est que le sacre a fait sur chacun l'effet d'une pièce tombée.

Nous sommes ravis du roman de Walter Scott (1) ; on dirait qu'il a deviné l'ouvrage de M. Thierry et qu'il veut le compléter en montrant la vérité, ce sont les Gallois, les ISormands, les Flamands. C'est plus vif, plus animé, plus poétique et plus réel à la fois que presqu'aucun autre. Voilà le vrai génie romantique. Vienne un poète dramatique semblable et l'affaire sera faite, mais ce n'est pas votre cynique et brutal Clara Gazul (2), il m'indigne; nous le trouvons sans verve et n'ayant que des prétentions à la grossièreté, même sans pouvoir y atteindre.

Parlez-moi, je vous en prie, des Ze/^res (3), d'Auguste si vous les avez, après les avoir lues en entier. Mon établissement commence à me plaire, mais combien je voudrais vous y voir, cher Prosper; c'est alors que je vous ferais des sermons, puisque vous les prenez si bien. Pourquoi ne peut-on pas réunir cette vie réglée, solitaire, qui fait tant de bien, avec des amis bons, aimables, dont l'entretien est un si grand charme et en aurait encore bien plus hors du tracas de Paris?

[{) Contes des croisades, c. b.

(2) M. Mérimée faisait ses débuts litléraires en publiant un volume d'Essais dramatiques sous le voile d'un double pseudonyme. Il les donnait comme traduits de l'espagnol par Joseph L'Estrange et les attribuait à une comédienne nommée Clara Gazul. (Nouvelle Biographie universelle.)

(3) Lettres sur l'Angleterre, c. b.

Enfin le bon Dien nous accordera peut-être cette joie; on peut s'attendre à tout de sa bonté.

DE M. ROYER-COLLARD

Chàteauvieux, 20 juillet 1825.

Que ferez-vous après vos Ducs de Bourgogne! car il faut que vous fassiez quelque chose. Il me semble qu'avec cette excellente préparation, il n'y a pas de sujet au-dessus de vos forces. Marchez devant vous, vous touchez à la plus grande des époques historiques, l'Imprimerie, l'Amérique, la Réforme dont la Ligue n'est qu'une scène, et l'établissement régulier des nouvelles monarchies sur les ruines du gouvernement féodal. De là, excursions dans les temps passés; on rentre assez tristement dans les temps présents. Il s'est fait sous nos yeux, et il se fera encore de grandes innovations, mais il me semble qu'à la différence des événements du xvi" siècle, le génie de l'homme n'y soit pour rien. On ne sait ce qu'on fait, on n'est qu'instrument ignorant et involontaire.

C'est un grand malheur pour moi de n'avoir pas, comme vous, une lâche, un but, une règle de mes études et de laisser aller mes pensées aussi bien que mes lectures. Mais qu'y faire? J'ai entrepris plusieurs fois et je suis encore tenté d'entreprendre, mais le progrès m'efîraye, je me perds dans l'infini. J'ai devant les yeux un idéal qui m'accable. Preuve que je n'ai point la vocation naturelle de produire de ma propre énergie ; j'ai besoin du devoir ou de la nécessité.

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