‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 29 sur 55 · DU GENERAL DE SEGUR · texte numérisé non relu

DU GENERAL DE SEGUR

Paris, 29 juillet 1825.

11 esttropvrai, mon cher Barante, queSainte-Aiilaire a pensé avoir une affaire avec Marbot. Celui-ci, quand Sainte-Aulaire eut la bonté de porter mes paroles, se trouvait chez M. Gourgaud et le lendemain Sainte-Aulaire reçut une proposition de rendez-vous fondé sur ce que Marbot prétendait avoir été provoqué par un regard plus que fier de Sainte-Aulaire. Le fait est qu'il n'est pas possible d'avoir mis dans celte affaire plus de mesure, de dignité, de fermeté et de générosité que Sainte-Aulaire.

Mon cher Barante, j'en parle, je vous assure, sans exaltation; mais quelque bonne opinion qu'on puisse avoir de Sainte-Aulaire, il n'était pas possible de s'attendre à une amitié si noble, si généreuse, si ferme, ni à tant de délicatesse, et tout cela avec une raison parfaite, lia répondu sans réflexion qu'il acceptait le combat qu'on lui proposait, mais non" le litre de provocateur, ce qui ne conviendrait qu'à, un duelliste, profession qu'il méprisait, mais qu'enfin dans tous les cas il acceptait le combat et qu'aussitôt après mon affaire il était prêt à vider la sienne. Figurez-vous, mon cher Barante, que pendant les quatre ennuyeux jours qui ont suivi, non seulement Sainte-Aulaire m'a caché cette circonstance, mais qu'il a su empêcher tous nos amis de me l'apprendre et pourtant nous étions en rapports continuels. Je ne l'ai su que lorsque Sébastiani et d'autres avaient persuadé à Marbot qu'il était tout à fait dans son tort. Il en est convenu, avec Sainte-Aulaire le surlendemain de mon duel, et

lui a même demandé que le souvenir de ce coup de tête soit efîacé. C'est une fort mauvaise tête, mais un brave et bon cœur. Je ne comprends pas comment il avait pu prendre Gourgaud pour son cbef de file : il vaut mieux dans son petit doigt que l'autre dans toute sa personne.

Pardon si je me répète, mais je ne puis m'empêcher de vous dire encore qu'il n'y a pas d'ami plus noble, plus généreux, plus délicat que Sainle- Aulaire, Comment a-t-on autant d'âme et autant de mesure, autant de dévouement et de raison, autant de fermeté et de courage, et si peu d'emportement? Comment saisit-on l'ensemble d'une affaire avec tant de précision et de justesse et comment en soigne-t-on avec tant de chaleur, tant de zèle, tant de dévouement, jusqu'aux moindres détails? Car pour lui celte affaire a duré vingt jours.

Sainte-Aulaire est l'ami le plus précieux qu'on puisse avoir ; il a beau être aimable autant qu'il est possible, il tient mille fois plus qu'il ne promet encore.

AU BARON DE STAËL

Barante, 12 août 1823.

J'ai enfin voire livre, mon cher Auguste. Vous aviez bien voulu l'envoyer chez moi, à Paris, et l'on me le fait seulement passer. Ce que j'en connaissais déjà m'avait donné grande envie de lire le resle, et en effet j'y ai trouvé plus d'intérêt encore. Il est impossible de mieux regarder et de mieux juger.

Nous n'avions rien sur l'Angleterre qui ressemblât à cela et vous aurez été très utile. Vous faites comprendre à merveille la vie publique dans un pays libre. L'eau en vient à la bouche de voir en action tant de bon sens, pour produire tant de bonheur. On apprendra par vous à quelle distance prodigieuse nous sommes de la vraie liberté, et vous montrez comment elle est bonne à tout. On se méfie des généralités et des abstractions, mais vous racontez cela, comme on pourrait rapporter les effets profitables de la machine à vapeur en sortant d'une manufacture. D'ailleurs tout est usé et même concédé sur les avantages du gouvernement représentatif. Ce qui était à expliquer, c'est qu'un roi et deux Chambres sont une vaine comédie lorsqu'ils ne sont pas le dernier résultat de tout un régime de délibération libre, appliqué à tous les intérêts, grands et petits, de la société. Vous persuaderez d'autant mieux que vous êtes plus aristocrate que démocrate, et que votre livre n'a pas la moindre tendance révolutionnaire.

Votre discussion sur la division des propriétés et le partage des successions est excellente. Je suis bien aise que vous, qui avez vu la chose de près, en portiez le mômejugementquej'ai, avecmoins de détail, exposé en parlant des communes et de V aristocratie. Au reste, si vous tenez votre promesse, et que vous nous arriviez ici, nous deviserons de toute chose. Si c'est du temps actuel, ce sera certes avec un profond dégoût. Jamais le pouvoir ne fut tellement abaissé, et jamais on n'en a moins souffert. J'ai peur que les gouvernés et les gouvernants ne soient assez dignes les uns des autres,

A travers les nausées que donne l'aspect du conti-

AN.\ÉE 182b. 263

lient, le sort des Grecs est pourtant une impression plus poignante. Je crains bien qu'ils ne succombent. Ce serait la honte éternelle de notre époque.

DU BAROX DE STAËL

Coppet, 18 août 1825.

Merci mille fois, cher Prosper, de votre bon souvenir et de vos éloges qui m'encouragent à mieux faire une autre fois. Il m'est revenu beaucoup de compliments d'Angleterre et de Paris, et comme je crois que celle voie, toute de pratique et de gros bon sens, a quelque utilité, je me suis fait le plan d'un second volume pour cet hiver. Quant à cet été, mon agriculture m'a pris tant de temps que j'ai vécu dans une déplorable oisiveté intellectuelle. Du reste, je ne puis guère faire autrement dans ce moment-ci. Mon entreprise agricole prend de l'extension ; elle excite de l'intérêt et du mouvement autour de moi, et elle exige mon attention, soitsousle rapport pécuniaire, soitsousle rapport scientifique, si tant est que le grand mot de science puisse s'appliquer à ce que jetais. Une des choses dont je m'occupe le plus en ce moment, est d'encourager, soit par mes exemples, soit par mes conseils, les réunions d'héritages dispersés. Autant j'aime la division des successions, autant je trouve fâcheux, sous mille rapports, le morcellement des fonds de terre entre les mains du même individu. Nous avons ici maint paysan dont la propriété foncière ne vaut pas cent louis et qui possède plus de vingt portions disséminées sur un espace de deux ou trois lieues. Cela vient d'un esprit étroit d'égoïsme mal entendu et de méfiance mal

entendue dans les partages, et c'est un mauvais principe moral dont il est difficile de triompher. Les réunions forcées, comme les voudrait Mathieu de Dombasle, seraient injustes et déraisonnables, mais tout ce qui favorisera les réunions volontaires sera un grand bienfait.

Du reste, cher ami, je meurs d'envie d'aller vous voir, ne fût-ce que pour un jour. Je compte partir d'ici à la fin de septembre ou au commencement d'octobre pour une grande tournée du Midi, par Grenoble, Valence, Marseille, Nîmes, Bordeaux, Nantes, et retour. L'excursion à Barante serait tout à fait hors de ma route; mais j'en serais amplement payé. J'intrigue dans ce moment auprès de Frédéric de Châteauvieux pour l'engager à faire ce voyage avec moi. Et vous, cher Prosper, ne viendrez-vous point passer Tété prochain avec nous? je ne vous dis pas combien nous en serions tous heureux, parce que, vous le savez, et j'ai la prétention de croire que madame de Barante se trouverait bien à Coppet. Je plaiderai cette cause auprès d'elle et de vous cet hiver.

J'ai eu il va deux jours la visite de Charles et de sa femme (1), quoiqu'elle éprouvât quelque embarras, disait-elle, à venir chez un homme qu'elle ne connaissait pas du tout avec un homme qu'elle ne connaissait guère. Elle m'a beaucoup plu, elle a l'air simple et bon enfant. Lui ne touche pas terre. Casimir Perier, qui marchait de conserve, retourne à Paris. La chute des 3 p. 100 l'appelle au combat et il ne peut pas y résister.

(1) M. de Rémusat venait d'épouser mademoiselle Fanny Perier, sœur de la fiancée qu'une maladie de poitrine lui avait enlevée Tannée précédente, c. b.

Les petites élections de Genève sont toutes à l'honneur des libéraux. Sismondi et Bellot (1) ont été nommés d'emblée.

DU COMTE DE S A l NT E-AULAIRE.

La Grave (2), 22 août 1823.

Youlez-vous me recevoir, mon cher ami? Il serait bien mal à vous de me refuser, car je m'enfonce, pour vous aller voir, dans des pays presque sauvages. Les récits des intrépides voyageurs qui ont tenté de gagner Lyon par Périgueux et Tulle font trembler. J'arriverai probablement chez vous un bâton à la main comme le connétable de Ghester, enfin pourvu que j'arrive, je serai bien content. Les provinces du centre de la France offrent un certain intérêt à être parcourues, parce qu'elles conservent encore, bien distincte, une empreinte effacée dans les autres. Je suis ici depuis huit jours chez mes enfants, vos amis; nous parlons souvent de vous, et cela contribue à nous faire une bonne vie. J'y passerai huit jours encore, puis j'arrêterai quatre jours dans le Périgord pour nos débris d'émigration. J'irai ensuite chercher ma femme et mes filles à Zurich; je vous embrasserai en passattt, et vogue la galère! Tout va bien jusque-là, mais quand ensuite notre caravane s'enfoncera dans le pays étranger nous jetterons souvent des regards de regret en arrière. Un Anglais disait l'autre jour, à Paris, qu'il aimait les voyages parce qu'il y trouvait une conti-

(i) Jurisconsulte distingué de Genève [1776-1836]. c. b, (2) Propriété de M.leducDecazes, près de Libourne. c.b.

nuité de privations. Passe pour les mauvais gîtes et la mauvaise chère, mais la privation des parents et des amis, c'est un chagrin sans compensation.

J'ai quitté Paris depuis trop longtemps pour vous parler nouvelles.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Broglie, 23 août 1825.

J'ai attendu pour vous écrire que M. Guizot fût ici, cher Prosper, afin que mes lettres fussent un peu moins vides. Il ne nous a pas cependant apporté grandes nouvelles. Il croit comme vous que M. de Villèle restera, bien que la déconfiture des 3 p. 100 (1) ait donné à tous une complète idée de son incapacité. La reconnaissance de Saint-Domingue a produit une grande sensation sur le public, et le public Va pris comme il fallait, suivant le langage doctrinaire, c'esL-à-dire comme nous; en se réjouissant beaucoup du fond et se moquant fort de la forme. Les lettres d'Angleterre annoncent beaucoup d'humeur et même beaucoup

(1) M. de Villèle, après le rejet en 1824 de son projet de conversion par la Chambre des pairs, était parvenu l'année suivante à faire voter une conversion facultative du 5 p. 100 en 3 p. 100. Les porteurs de rente ne montrèrent au début qu'un très médiocre empressement à adopter ce nouveau fonds. Coté d'abord à 73 fr. 50, il baissa presque aussitôt pour descendre quelques mois plus tard à'60 fr. Mais le nouveau type de rente n'en restait pas moins susceptible de hausses interdites à l'ancien fonds par l'écart qu'il présentait entre son prix et le pair. Aussi se releva-t-il graduellement. En 1829, il atteignit le cours de 80 francs, c. b.

d'inquiétude à cette occasion. C'est un bien grand événement; ces messieurs disent que cela l'est bien plus pour l'espèce humaine que la reconnaissance des colonies espagnoles, et l'abbé de Pradt pourra de plus belle trotter sur le boulevard en disant que le genre humain marche. E pur si muove, mais, pendant ce tempslà nous n'en jouissons guère. Nous avons fort applaudi à votre comparaison du lion Néron. M. Guizot nous lit son Histoire d'Atigleterre^ c'est une grande fête intellectuelle, cela est grave et animé, ayant un peu du sérieux antique avec toute notre finesse d'observation. Le dedans des choses, pour ainsi dire, c'est-à-dire le moral des faits et des gens est merveilleusement bien vu, mais je ne sais s'il saura aussi bien peindre les circonstances extérieures. Ses portraits font comprendre et connaître plus que voir. Il y a un peu trop de mélange des métaphores avec des réalités. Quand il dit des gens qu'ils entrent ou qu'ils sortent on ne sait pas si c'est dans une chambre ou dans une nature d'opinion. En tout c'est quelqu'un pour qui les individus sont les représentants des idées abstraites et qui voit moins leur action personnelle que leur part dans la marche universelle. Néanmoins il y a du mouvement même dramatique à force d'esprit. Il y a une très belle scène de la Chambre des communes, qu'il nous a lue hier, et peut-être, en devenant plus détaillé et en commençant l'histoire plus vive de la révolution, cela deviendra plus pittoresque. En tout ce sera un bienbeaulivre etc'estlui-même, unespritbien étendu; toutes ses idées sont pleines pour ainsi dire d'autres idées, mais elles n'ont pas toujours la forme la plus piquante. Je crois que cela vient de ce que, lors même qu'elles sont toutes neuves, elles lui sont arrivées par

268 SOUVENIRS DU BAROIV DE BAHANTE.

voie de déduction logique et non de prime abord. Il ne tarit pas sur votre dernier volume et il dit que le public en a reçu la même impression. Sa femme est aussi d'une grande ressource, mais elle a l'esprit bien moins droit sans l'avoir plus souple; c'est de la logique aussi, mais une logique qui mène souvent de travers ou s'égare dans une forêt de catachrèses et de dilemmes. Plaisanterie à part, je les aime tous deux de tout mon cœur. Mais, cher Prosper, quel chagrin que vous ne soyez pas ici; ce serait trop déplaisir de vous avojr ensemble, vous faisant valoir mutuellement, vous comprenant et vous aimant si bien au milieu de nous, car nous vous aimons bien tous et nous ne pensons et sentons presque rien, nous n'avons pas une impression vive sans penser à la vôtre aussi.

M. Guizotest un peu plus consolant sur les Grecs, il croit la lutte bien longue, mais non perdue. L'opinion s'est fort éveillée pour eux en France, dit-il, et on commence à avoir beaucoup d'argent. Adieu, cher Prosper, mille inaltérables amitiés.

P. -S. — J'oublie de vous dire les contes qu'on fait sur l'Espagne. On assure que lord Wellington est arrivé pourarranger une charte àFerdinand Vllquiva, dit-on, venir à Paris, chassé par don Carlos. Tout cela ne signifie rien de plus que la reconnaissance de l'impossibilité de voir durer un pareil élat de choses.

M. de Rémusat a la tête perdue d'amour, à ce qu'il revient de partout, et croit avoir inventé le mariage. Pour quelqu'un qui aime tant les idées neuves il doit pourtant trouver cette inslilulion un peu ancienne. Je suis bien contente de sa joie pourtant. Dieu la lui conserve et le rende heureux.

ANNÉE 182o. 269

DE M. GUIZOT

Broglie, 30 août 182o.

Je suis maintenant, mon cher ami, aussi loin de Paris que vous; il n'en est pas plus question dans la vallée de Broglie que dans les vôtres; à la vérité je ne sais pas s'il est question de rien i\ Paris même ; je n'ai jamais vu un tel sommeil.

Je me demande quelquefois si nous sommes vraiment aussi apathiques que nous en avons l'air et si en effet rien ne fait plus rien à ce pays-ci; en y regardant de prèSjje crois voir que non ; dès qu'il arrive le moindre événement, politique, financier ou autre, une foule de gens s'occupent, et avec tout autant d'activité que jamais, mais c'est pour en tirer parti, point pour en parler. Je sais, à n'en pouvoir douter, que la reconnaissance de Saint-Domingue a mis en beaucoup de lieux beaucoup de mouvement; que de tous côtés on prépare des expéditions, des tentatives; eh bien, on n'en parle déjà plus; on dirait que la mesure est tombée à plat. Voyez l'indemnité : il n'en est pas plus question que si on n'en avait jamais traité; je ne sais combien de parties prenantes, de gens d'affaires, de commis y consacrent toutes leurs pensées, tout leur temps; on fait des liquidations chaque jour, et tout cela sans bruit, sans que personne semble y prendre garde ou s'y intéresser. Toute l'activité sociale est aujourd'hui taciturne et réservée; on travaille peut-être plus que jamais; on est aux aguets de tout ce qui peut fournir quelque moyen, quelque chance de pousser sa fortune, d'améliorer sa situation ; les individus, pris isolément et en ce qui les touche, n'ont jamais été

moins stationnaires et apathiques; mais il y a un dégoût de la parole, une méfiance de toute idée générale qui empêchent que tous ces individus mettent en commun leurs travaux, leurs pensées, et forment ainsi un public. 11 sortira de là un jour quelque chose de bon et probablement d'assez fort; en attendant je conviens que rien n'est plus ennuyeux.

Je ne crois point que M. de Villèle tombe avec ses 3 p. 100, ce que pourra contre lui la session prochaine je l'ignore ; mais d'ici là il n'y a rien pour le renverser ; le roi, apathique comme tous les autres, se soucie peu de se donner quelque embarras; le dauphin se contente de désapprouver de temps en temps; les intrigants sont mous, tout aussi bien que les hommes de parti. M. de Montmorency et M. de Polignac ne peuvent et ne font pas davantage que "M. de La Bourdonnaye; Villèle tient et tiendra. Son affaire de Saint- Domingue fait dire à beaucoup de gens que c'est pourtant un homme dont il y a encore quelque chose à tirer; on attend la reconnaissance des républiques espagnoles ; on le méprise, mais on ne le tient pas pour tout à fait impuissant; c'est beaucoup par le temps qui court. Je n'ai pas entendu parler de ses projets pour la session ; on croit cependant qu'elle sera tardive. 11 me paraît impossible qu'elle n'appartienne pas surtout au clergé; de là seulement viendra le progrès et aussi la réaction. Que dites-vous du réquisitoire de Bellart (I)? Ses amis l'excusent par la folie, moi j'y joindrai l'excuse de la platitude; Bellart m'a toujours paru un de ces honnêtes bourgeois qui ont mis une

(1) Réquisitoire du 21 août contre les rédacteurs du Courrier français et du Constitutionnel, c. b.

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fois pour toutes leur vertu à braver le danger d'obéir. Personne ne croit que les deux journaux soient condamnés; s'ils s'échappent, ce sera encore une forte racine de plus à la liberté de la presse.

Les affaires des Grecs vont mal; je ne puis croire qu'ils retombent sous le joug turc; mais je crains que la dévastation et la dépopulation ne soient telles qu'il ne devienne impossible pour des siècles d'espérer là, je ne dis pas un gouvernement, mais l'ombre d'une société. Lord Cocbrane 1), si décidément il y va, peut leur être très utile. Le gouvernement anglais est d'un bon sens admirable d'avoir ainsi toujours sous son aile quelque grand aventurier qu'il peut employer et désavouer en même temps.

(1) Après s'être distingué par de nombreuses actions d'éclat pendant les guerres contre la France, lord Goclirane s'était lancé dans la politique radicale et dans des spéculations fîaancières. Gravement compromis, et même condamné à une peine infamante à la suite d'une opération de Bourse frauduleuse, il quitta l'Angleterre pour prendre la commandement de la flotte du Ghili, récemment insurgé contre l'Espagne, et qui maintenant aidait le Pérou à conquérir aussi son indépendance. Il dirigea ensuite la marine du Brésil, qui venait de se séparer du Portugal, puis se consacra à la cause grecque au secours de laquelle il se rendit avec les navires achetés par les comités philhellènes. De retour en Angleterre lord Gochrane fut accueilli avec enthousiasme. Rétabli sur les contrôles de la marine, nommé bientôt vice-amiral, puis amiral, comblé d'honneurs et de dignités, il mourut en 1852. c. b.

DE M. DE RÉMUSAT

Vizille, 8 septembre 1825.

Vous me faites des questions, mon cher ami, auxquelles bien d'autres seraient fort embarrassés de répondre. Vous me demandez comment je me trouve... Y a-t-il beaucoup de gens qui le sachent d'eux-mêmes, qui même pensent à y regarder? Il faut pour cela presque du talent d'observation, et je serais presque fondé à croire que si j'en ai, le mien m'échappe. J'ai toujours pensé le plus grand bien du mariage, et je trouve que j'avais raison. Cependant le mien est plutôt jusqu'ici une action qu'un repos, d'où il suit qu'il ne me fait pas l'effet d'un état définitif. Tant que les choses iront ainsi, ma vie est prise, elle est toute faite, je n'ai pas le droit de l'arranger. Ainsi ne me demandez pas ce que je ferai.

Quant aux circonstances extérieures, je vous dirai que je me plais dans la vie prodigieusement vide et désœuvrée que je mène ici. Il y a de plus, dans l'ensemble des choses et des personnes, une originalité qui me convient. Ma famille, même en la prenant dans son étendue, est singulière, sans aucune trace de vulgarité, et point provinciale, éclairée, riche, vivant facilement, largement, toujours en réunions, en festins, en parties de campagne. Il y a peut-être ici dix personnages des romans anglais. J'observe tout cela. On me traite avec bienveillance, je n'exige rien; les petites choses me sont égales, comme vous savez, je ne me mets sur le chemin de personne et mon rôle de spectateur impartial ne me coûte rien à jouer. Quand il y a du trouble et de l'ennui, je joue avec les

AXXEE 1825. ils

enfants en attendant qne j'en aie et je tire le lîl on cache l'étui des petites filles. Est-ce cda que vous voulez savoir? Et dans tons les cas, sur mes réponses, n'allez-vous pas dire que je suis enfoncé dans le domestique? J'en conviendrai, mais n'ayez pas peur, en fait de ton, je suis comme l'intimé: Oui-da! ']en ai plusieurs. — Tout cela dit, j'ajouterai que je pars dans trois ou quatre jours pour Nice, où nous conduisons ma belle-sreur toujours souffrante, mais cependant dans un état d'amélioration lente qui permet quelque espérance; j'y resterai deux ou trois mois, et puis je reviendrai présenter ma femme à madame Guizot et à la duchesse de Raguse. Fassent le ciel et la session que vous soyez à Paris!

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Broglie, 23 septembre 182o.

Je vous dois une lettre, cherProsper, mais notre vie passe si vite dans sa monotonie douce, que le temps coule entre mes mains. Nos hôtes (1) vont nous quitter dans huit jours; je les regrette plus que je ne puis l'exprimer. C'est un charme de caractère et une variété d'esprit qu'il est bien pénible de ne plus retrouver. Je l'ai trouvé, lui, tel que je l'ai toujours vu et tel que je le croyais; mais qui a gagné du tout au tout dans mon esprit, c'est elle. Elle a une simplicité, une facilité de caractère dont on ne se doute pas sous les formes cassantes qu'elle prend dans un salon. Elle sait si bien n'être plus jeune, et l'est pourtant

1) M. et madame (iiiizot. c. b.

tellement pai^ le cœur; enfin elle a une rectitude de sentiments, une droiture d'âme qui m'ont beaucoup touchée. Il m'est arrivé ce qui m'est bien rare de trouver : une grande sympathie sur les sujets intimes avec une personne qui pourtant n'est pas en sympathie sur le plus intime de tous. Elle est plus loin que lui sur ce sujet-là de la vérité, selon moi, par le raisonnement parce qu'elle raisonne moins bien, mais elle est plus vulnérable ; la vie a pour elle plus de difficultés et par conséquent je crois qu'au fond, par le cœur, elle en aurait plus le besoin. Nous n'avons eu qu'une seule explication là-dessus, car je crois inutile de l'engager par des paroles. Victor a eu, selon moi, la victoire complète dans l'argumentation ; je crois le trouver aussi impartialement à part de mon avis. Mais ce qui m'est clair au moins, c'est qu'il n'y a pas dans son système à lui, Guizot, système le plus spiritualiste, le plus noble qui se puisse, il n'y a pas de quoi consoler d'une vraie douleur ni défendre contre une forte tentation, enfin il est impossible pour une âme agitée et faible comme nous le sommes en majorité, de vivre et de mourir en paix avec ce seul appui. 11 reconnaît dans l'homme un besoin légitime mais jamais satisfait de communiquer avec la divinité, une impossibilité de solde?' son compte entre ses fautes et ses bonnes œuvres, mais sans secours qui l'aide à sortir de cet état désespéré; enfin une nécessité de ne recevoir la vérité qu'avec l'appui de l'erreur, erreur qui fait en réalité (comme le lui a très bien objecté Victor), la force des religions, car il admet que la philosophie ne suffit pas, ne commande pas à l'homme, qu'il lui faut une religion positive, mais ce qui rend cette religion positive, c'est la foi en cette communication qui est la

fausseté. C'est donc à l'erreur que l'homme doit ce qui le fait vivre moralement. Gela merépugneplusà admettre que tous les points incompréhensibles de la révélation.

Je vous ai parlé trop froidement de son Histoire; il y a des morceaux du plus beau talent : la mort de StralTord, l'armée de Gromwell, etc. Tout cela est peint avec une vigueur, une gravité bien frappante; enfin c'est un esprit auquel il ne manque rien que de se trop apprécier et de ne pas sentir l'insuffisance de la créature. Ils reviendront sûrement les autres années, j'espère bien alors, cher Prosper, que les choses s'arrangeront de façon à nous réunir. Il y a dans le plaisir que nous goûterions ainsi rejoints quelque chose de si pur, de si élevé, qu'en conscience cela me semble une jouissance toute spiritualiste et que, si je m'en croyais privée pour ce monde, je l'ajournerais volontiers en toute croyance à un meilleur monde.

Que dites-vous des Grecs ? Nous sommes fort tristes là-dessus, mais M. Guizot n'en désespère pas : vous savez qu'il n'y est pas sujet.

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