DE M. DE CHATEAUVIEUX
Genève, 5 octobre 1825.
Je vous ai ouï dire à vous, monsieur, il y a deux ou trois ans, que tous les ministères, de quelque point de l'horizon qu'ils fussent venus, finiraient par tendre inévitablement de droite à gauche. Je fus très frappé de ce point de vue, parce qu'il me parut contenir toute l'histoire de notre temps, et en effet vous voyez que tout le justifie. Les ministres sont entraînés par les faits, parce que les faits finissent par une nécessité,
276 SOUVENIRS DU BAHON DE BARAM'E.
pour tout ministre qui veut rester en place dans un pays trop puissant pour n'être pas indépendant; c'està-dire pour que le ministère n'y^ soit pas imposé par l'étranger. Ainsi les grands faits américains, après avoir été reconnus par l'Angleterre, commencent à l'être el le seront bientôt complètement par la France, parce que sa position lui en a fait une nécessité. Cette nécessité en entraîne d'autres, comme de pousser le gouvernement espagnol à l'abdication des républiques américaines, avec la seule garantie de Cuba et de Porlo-Rico. Mais, pour amener à ce point l'Espagne, il faut y produire une immense réaction et la tourner de droite à gauche. C'est à quoi l'on travaille ; mais avec peine, parce que la force est aujourd'hui du côté de la droite et qu'il faut abjurer tout ce qu'on a fait et rappeler Ballesteros et Morillo, avant d'en venir à bout. Mais la chose n'en arrivera pas moins, grâce à la sottise des moines et de la reine de Portugal qui ont complètement dégrisé l'empereur Alexandre, par leurs petites révolutions en faveur des fils et des cadets contre les pères et les aînés.
Le cabinet de Pétersbourg vient de changer d'allure, et nous allons en voir les résultats en Espagne et en Grèce. L'affaire du protectorat anglais pour ces derniers n'est pas si ridicule que nous l'avions cru d'abord et pourrait avoir des suites. C'est au moins ce qui m'est revenu, sans que j'aie pourtant à cet égard aucune donnée certaine.
Enfin, monsieur, il faut vivre, comme vous le dites. C'est la morale de notre fable. Non seulement il faut vivre par curiosité, mais il faut vivre pour être ministre et j'espère bien aller en cette qualité rendre mes hommas^es à madame de Barante, les mercredis ou les
vendredis, ainsi qu'à mesdames de Broglie, iMolé et Pasquier.
Encore une fois il ne faut que vivre.
DE M. GUIZOT
Saint-Mandé, 17 octobre 1825.
La session ne commencera pas avant la lin de février; personne ne me paraît bien impatient de rentrer en campagne ; Villèle la redoute un peu et ses ennemis n'en espèrent pas grand'chose. Ce que c'est dans ce temps-ci que d'avoir les moindres racines 1 Nul ministère n'a été aussi décrié que celui-ci; mais il est l'œuvre d'un parti ; il subsiste en vertu de son origine; formé de toute autre façon, il serait déjà tombé dix fois. On m'assure que Villèle est inquiet, qu'il voudrait bien ne pas aller plus loin avec la congrégation, qu'il pense à chercher d'autres alliances, à renouveler tout son ministère; je crois à ses embarras, mais non à aucun effort réel pour en sortir. Il essayera de regagner quelque faveur dans le public, au nom de l'industrie, du commerce, etc., mais comme le public, quand on s'est une fois brouillé avec lui, ne soutient plus les mesures mêmes dont il profite et qu'il approuve, il faudra bien que Villèle marche avec les siens, c'est-à-dire avec les dévots, les seuls qui aient encore besoin de lui. Vous le verrez reconnaître les colonies espagnoles et abolir en même temps l'indépendance de l'état civil en France; le système de bascule ne s'appliquera plus aux hommes, mais aux mesures et on légitimera quelque république chaque fois qu'on défera quelque chose de la Ré-
278 SOUVENIRS pu BARON DE BARANTE.
volution. A ce prix Villèle ira encore quelque temps.
On dit que vous avez eu chez volis beaucoup de monde; j'espère que vous n'en aurez pas été trop empêché de travailler, il faut finir vos Ducs de Bourgogne ei entreprendre autre chose. Rémusat m'a écrit que vous pensiez de nouveau à VHistoire du parlement de Paris; c'est un sujet admirable et d'une tout autre nature que celui dont vous allez sortir. Pour moi j'avance, quoique lentement; je donnerai VHistoire de la Révolution dans le cours de l'hiver; celle de la Restauration viendra plus tard : une grande comédie après une grande tragédie. Je suis impatient d'en finir de mes travaux historiques pour en entreprendre de différents; je voudrais dire ce que je pense de quelques questions morales et même religieuses. Je viens d'achever la lecture du nouveau volume de Constant; petit ouvrage dans une large sphère d'idées. Je lui sais beaucoup de gré pourtant du bon sens qui y règne et de sa colère contre les admirateurs du panthéisme indien, égyptien, etc.
P.-S. — J'oubliais de vous dire qu'on m'a demandé de vous parler d'im grand ouvrage qui se prépare sous le titre d'Encyclopédie progressive et dont on vous enverra le prospectus. C'est une encyclopédie nouvelle faite à peu près sur le plan de celle d'Edimbourg, c'est-à-dire destinée à oITrir, sur toutes les questions importantes des articles assez étendus; presque tous les gens de notre connaissance ont promis d'y écrire. Dans le premier cahier, Constant doit faire l'arlicle Religion; Broussais l'article Irritation, etc. Nous en causerons quand vous serez
ici. Dites-moi seulement si vous êtes disposé à y écrire quelques morceaux à votre choix.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 18 octobre 1823.
Votre lettre m'a trouvée dans la solitude, cherProsper. Victor est allé faire une course à Paris pour finir quelques affaires et voir M, de La Fayette. Je suis retombée un peu rudement dans ma solitude après une si douce société I Néanmoins je désire et j'espère que nous resterons ici tard, car, à tout prendre, c'est la vie quej'aimele mieux. Victordoitramener pour quelques jours M. Piscatory (1), qui est revenu de Grèce pour chercher des pistolets et des fusils et qui va y retourner. Le retour me paraît plus honorable encore que le voyage et il me semble que c'est ce qu'il peut faire de mieux. Je vous écrirai ce qu'il nous racontera, ce que j'en sais déjà, c'est qu'il faut compter sur un long état de désordre qui finira, mais après nous, par la liberté de ce pays-là. 11 paraît qu'il n'est pas aussi découragé sur les Grecs que l'ont été les voyageurs vulgaires. Le colonel Fabvier a pris là une influence réelle; son corps est le seul qui ait pu résister aux Égyptiens et s'il avait plus d'argent il pourrait peut-
(1) M. Ttiéobakl Piscatory [1799-1870] se montra un des partisans les plus zélés de la Grèce, où il se rendit à plusieurs reprises, pour combattre dans les rangs de ses défenseurs. Député de Chinon (1842), ministre plénipotentiaire en Grèce (1844), pair de France (1846), ambassadeur en Espagne (1847), M. Piscatory termina sa carrière politique comme député à la Législative (1849). c. b.
être discipliner plus de Klephtes. Mais quelle humble proclamation que celle des Anglais! Il faut que ce soit, à tout prendre, une bien mauvaise institution que les gouvernements, puisque les plus libres se conduisent si mal.
Vous me tentez de retomber dans ma préoccupation habituelle, cher Prosper, en me répondant sur notre conversation avec M. Guizot d'une manière si spirituelle, et cependant je sens que j'ai tort car on fatigue à parler de ces choses qui, en effet, ne se communiquent guère. Pourtant je crois que la condition de ceux qui ont reçu ce que vous appelez le symbole dans leur cœur est bien changée.
Je m'interromps au milieu de mon homélie commencée, cher Prosper, pour vous dire que Victor est revenu ramenant M. Piscatory. Celui-ci raconte ce qu'il avu d'une façon vive, simple et frappante. Je vais tâcher de vous le redire, mais c'est bien plus triste encore que je ne le croyais. Il les croit très possibles non à soumettre, mais à détruire, à massacrer, La Morée ne contient plus que cinquante mille âmes; on traverse des espaces, des villages détruits, brûlés, où Ton ne voit plus de créatures vivantes. Eux-mêmes, les Grecs, ne se font pas d'illusion, ils ont pu résister fi des troupes analogues à eux, irrégulières comme eux, mais ils ne le peuvent aux troupes régulières des Égyptiens si l'on ne vient à leur secours. Néanmoins ils savent aussi qu'ils ne peuvent se soumettre et ne le veulent pas. Ibrahim a changé tout à fait le système de la guerre, il n"a point été féroce ; il a tenu toutes ses paroles, toutes les capitulations; il a promis de ménager tous les villages oi^i il trouvait des habitants, mais malgré cela il n'en a pas trouvé un seul, il n'y
a pas une trahison ni une soumission. Je me suis fait répéter cela plusieurs foispour le comprendre, ils sont à la fois très décidés à ne pas se soumeil)'e et découragés de se défendre. Les troupes que discipline Fabvier sont leur seul espoir : ils s'y enrôlent quoique à regret, quoique en calculant avec beaucoup de sagacité et d'esprit tout ce que cela valeur imposer de privations et de gêne. AI. Piscatory a lui-même recruté dans l'Atlique, et il les a trouvés fort disposés, point impétueux, point fougueux, mais pleins d'aptitudes et de talents pour tout ce qu'ils entreprennent, pas aussi cruels aussi désordonnés qu'on nous les fait, mais sans aucune homogénéité quelconque, plus dissemblables encore que désunis, dil-\\. Ce qui lui a inspiré un profond mépris, ce sont les gouvernants, Mavrocordato et les autres, gens à argent, à intrigue, voulant implanter de certaines demi-lumières qui ne peuvent nullement aller au pays, lequel pays, dit-il, pense peu à l'indépendance, c'est-à-dire à autre chose qu'à échapper aux joug des Turcs. Ils prendraient un roi de toutes mains. Sur le continent c'est la France qui est surtout populaire, dans les îles c'est l'Angleterre. Mais comme individus il n'y en a pas d'au très que des Français et des Français pleins de zèle, de dévouement, de courage, leur faisant des habits, des souliers, enfin se dévouant à cette cause avec cette facilité et cette simplicité dans les sacrifices que notre nation porle à un si haut point. Aussi leur nom est-il aimé et respecté et c'est la pensée adoucissante de ce cruel tableau.
L'espoir et le désir de Fabvier seraient de discipliner assez de troupes pour faire des sièges pendant l'hiver, temps où les Arabes sont le moins propres à combattre. Selon M. Piscatory, il est possible d'en plus
apprendre à ces Grecs en deux mois qu'à tout autre peuple, car au milieu de leurs misères, de leurs divisions, ils ont conservé ces admirables facultés de l'intelligence; ils comprennent, ils jugent avec une perspicacité et un calme incomparables; ils réussissent à tout ce qu'ils font, mais ils ne peuvent pas réussir à être plus nombreux. Car, à tout prendre, cela me paraît être la dernière raison, ils sont épuisés, détruits, dévastés par cinq années de guerre. Je ne puis vous dire ce que c'est que ce tableau, et cet admirable climat dominant sur toute cette désolation, et ces belles colonnes antiques debout à côté de ces ruines récentes, de ces femmes, de ces enfants abîmés de maladies et de souffrances ; et ces malheureux habitants encore spirituels, encore gais, insouciants, encore parés des dons de cette nature qui les livre à la flamme et au fer. Cette sorte d'élégance et de grâce de mœurs au milieu de la barbarie et du désespoir, c'est un récit qu'on ne peut entendre sans se sentir les yeux pleins de larmes à chaque mot. Je voudrais me rappeler plus de détails pourvous les dire, mais tout m'échappe excepté l'émotion ressentie. Qu'espérer ? que croire ? Sans doute on fera quelque chose, sans doute on sauvera quelques derniers restes de celte malheureuse race, mais quelle responsabilité pèse sur tous, gouvernements et sujets, quand on voit de quelle utilité leur ont été quelques officiers habiles. Que n'aurait pu de l'argent si on leur en avait plus envoyé! Je trouve qu'on se sent sa part de honte de tout cela, surtout quand après avoir été émus, ébranlés de leurs souffrances, on se reprend une demi-heure après à rire, à causer de M. de X***, de madame de Y***, etc., etc., qu'on oublie toute cette désolation pour les plus puérils instincts.
Heureusement vous nous apprenez que nos pères n'ont pas valu mieux que nous dans leur genre !
Adieu, cher Prosper, vous voyez que nous pourrions causer longtemps, car c'est un moyen fort incomplet que les lettres. Auguste m'écrit de chez vous, bien heureux de votre réception, et trouvant votre demeure charmante. L'état de Césarine m'attrisle ; il faut qu'elle pense pour se consoler que c'est la meilleure de toutes les conditions que de naître à présent, ces gens-là verront de meilleures choses que nous, mais où en seront ces pauvres Grecs alors ?
DE LA DUCHESSE DE DINO
Aix-eu-Savoie, 19 octobre 1825.
Au moment de quitter Genève, j'ai reçu une bonne et aimable petite lettre dont je vous remercie de tout mon cœur. Un témoignage d'intérêt, d'amitié, qui vient vous trouver à de grandes distances, à travers une vie errante et vagabonde, acquiert un double prix. Je sais si bon gré à mes amis de ne pas permettre au temps et à l'éloignement de m'effacer de leur pensée 1
Nous voici en route depuis plusieurs semaines. Atout prendre, la saison nous a été favorable, surtout à Genève, où le mont Blanc a eu la coquetterie de se montrer chaque jour dépouillé de nuages ; nous avons très bien vu tous les environs ; le passage des étrangers encore considérable nous a fait rencontrer des connaissances agréables; madame Rillet, les Eynard, M. de Châteauvieux, M. Sismondi, les Pictet, M. Dumont ont élé parfaitemen], obligeants, et nous ont fait passer rapidement des jours agréables à admirer leur
beau pays et à connaître leur société, leurs intérêts, les établissements utiles dirigés par le meilleur esprit. Le bonheur, la liberté, la richesse de ce petit État fait plaisir à voir; ce cadre sied bien aux Genevois ; hors de chez eux on serait assez tenté de les accuser de pédanterie ; mais il me semble que sur leur propre terrain, ils sont instruits avec simplicité, et tout à fait agréables. Rien de provincial ne s'y fait sentir et quoi(iue ce ne soit pas Paris, c'est encore moins une petite ville ; il me semble que c'est, avant tout, une université élégante.
Le vide de Coppet en a été un fort grand pour moi; je m'étais fait une fête de revoir M. de Staël, et l'absence de madame de Broglie, si généralement pleurée à Genève, l'a particulièrement été par nous. M. de Staël et moi, nous nous sommes croisés entre Lyon et Nantua, car notre voyage est arrangé de façon que, partagés en trois bandes, pour éviter le concours aux relais et dans les auberges, nous ne nous retrouvons que dans les grandes villes, ou alternativement nous nous précédons et nous nous suivons. Dans ce moment-ci, je devance M. de Talleyrand et la princesse (1), puisque, moins pittoresques que moi, ils ne se sont souciés ni l'un ni l'autre de voir la cascade de Grecy et le lac de Bourget ; nous devons nous retrouver à Grenoble, puis, par des routes différentes, à Marseille. Je n'ai jamais été inquiète de la première partie de notre voyage, mais je le suis beaucoup de la seconde; la vie de province n'est vraiment connue dans toute son horreur qu'en France, et il me semble que nous ne
(1) La princesse Tyszkiewicz. c. b.
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sommes faits ni les uns ni les autres pour nous en arranger. Si le mislral nous parait trop aigre à Marseille, nous irons à Hyères nous mettre à Tabri, et si nous nous y ennuyons nous essayerons des promenades de Nice. Tout cela n'est pas bien séduisant, et je ne serai pas étonnée que le signal des Chambres fût aussi celui de notre retour ; alors nous ne reviendrions guère après vous à Paris, et si vous êtes de moitié aussi aise de me revoir que je le serai de vous retrouver, vous le serez beaucoup. Soignez bien la santé de madame de Barante et donnez-moi de ses nouvelles et des vôtres. Ce sera une grande charité que de m'écrire, les absents seront tout pour moi. Voyez comme toutes nos habitudes de société vont être rompues cette année. Le voyage des Sainte- Aulaire, qui doivent être à Florence, celui de la duchesse de Plaisance qui s'embarque maintenant à Marseille pour aller à Naples ; les courses de M. de Staël, le deuil de Catellan (1), la grossesse de madame de Barante, la mauvaise santé de M. Mole, tout cela ferme ou vide tous les salons où nous avions l'habitude de nous réunir, et comment se retrouvera-t-on ? Personne ne manquera-t-il à l'appel? Je n'ai point votre bon esprit, votre heureuse et douce dispositit)n qui ne vous fait rien prévoir de pénible et vous fait supporter avec courage, gaieté et résignation ce que le présent offre de fâcheux ; vous n'avez pas comme moi une bile noire qui rembrunit toutes choses, serre le cœur, attriste la pensée, effraye pour l'avenir, dépouille le présent et ternit le passé. J'envie votre heureuse sérénité ; j'en suis bien loin ;
(1) Le marquis de Catellan venait de mourir, c. b.
mais mes dragons ne me rendent, je crois, que plus tendre pour mes amis, et je le suis beaucoup pour vous, je vous jure !
AU DUC DECAZES
Barante, 3 novembre 1823.
Notre projet était, avant la mort de mon beau-père(l), de revenir vers la fin de janvier. Le besoin de nous retrouver avec ceux qui éprouvent les mêmes regrets que nous, hâtera, vraisemblablement, notre départ. C'était cependant une année à passer tout entière à la campagne.
Je crois, comme vous, que le temps est propice pour faire beaucoup de choses raisonnables. Je crois même que ce ministère est fort bien posé pour cela; mais je suis persuadé qu'il n'en fera rien. xMa surprise sera grande si nous sortons de la situation assez douce, mais pauvre et imprévoyante où nous végétons. Tout cela du reste ne nous concerne plus, et ce mot même ne nie va guère , à moi qui n'ai jamais été
(1) César-Ange, comte de Houdetot [1750-1825], lieutenant géuéral fils de Claude-Constance-Césuf, comte de Houdetot, lieutenant général, et d'Élisabeth-t>ançoise-Soptiie de la Live de Bellegarde, prit part dcins les Indes, comme maréchal de camp, aux campagnes du bailli de Sufîren contre les Anglais, et commanda l'ile de France, puis la Martinique, pendant les guerres de la Révolution et de TEmjDire. Prisonnier en Angleterre après la prise de la Martinique, ce fut à l'intervention de madame de Staël que le général de Houdetot dut sa libération en janvier 1814. c. B.
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grand'chose dans ce qui s'est fait. Mais vous, mon cher ami, qui. y avez été pour beaucoup, combien vous devez vous féliciter que voire responsabilité soit complètement dégagée du présent et de l'avenir? Rien n'est resté de vos amis. Ils ont été chargés d'anathèmes et d'injures. Eh bien, où en est-on depuis qu'on a sauvé la monarchie que vous perdiez? Je souris en lisant ces diatribes du Journal des Débats h\ous autrefois dédiées, et qui aujourd'hui s'adressent aux héros du Conservateur, à ceux qui étaient l'orgueil et l'espérance du parti. Qu'ont-ils fait cependant? Pas autre chose que ce qu'on leur a demandé. Ils ont été les dociles instruments du parti. Ce spectacle me plaît assez. Je ne suis point pressé de le voir finir, et j'espère qu'il va durer encore un peu de temps. Je le préfère au gâchis oîi nous mettrait invraisemblablement un nouveau ministère pris dans les mêmes rangs.
DE LA DUCUESSE DE BROGLIE
Broglie, 6 novembre 182a.
Je voudrais bien, cher Prosper, pouvoir dire à cette pauvre Gésarine tout ce que je sens pour elle dans l'instant actuel, mais il n'y a rien de plus impossible que de s'exprimer pour un pareil malheur. Il n'y a aucun bonheur intérieur qui répare jamais une perle semblable, car cette afTection paternelle a un caractère qui ne se retrouve jamais. Je voulais lui écrire moi-même dès que j'ai appris ce malheur si je ne savais combien toutes ces lettres sont une fatigue et une peine de plus. Je m'en fie à vous pour lui dire toute ma profonde sympathie, car je. ne connais per-
sonne qui en inspire une plus vive qu'elle dans tous ses sentiments.
Vous me donnez bien envie de lire votre Louis XI; je vous dois plus de reconnaissance que personne pour votre livre, car il n'y a rien qui me soit plus difflcile que de lire Ihisloire, excepté la vôtre ; les faits n'entrent ni ne restent dans ma tête quand ils sont privés de cette couleur que vous leur donnez. Et n'est-ce pas aussi créer que de reproduire avec vie et vérité? D'ailleurs il serait singulier de créer autrement lorsqu'on raconte. Je viens de lire M. Constant. Son livre vous fâchera plus que moi, quoique je le trouve très injuste et très partial contre le sacerdoce; je ne suis pas très chalouiUeuse sur le sujet des prêtres, vous me direz que vous ne l'êtes guère non plus, mais vous croyez plus au besoin de l'autorité que moi. Son chapitre de la Bible est remarquable et réussira à le brouiller à la fois avec les théologiens et les philosophes, mais néanmoins il sera utile. Avez-vous lu M. Villemain(l)? il y a de la grâce et de nobles sentiments, mais cela est un peu froid comme tout ce qu'il fait. 11 est tombé dans une bien grande mélancolie et ne fait plus aucun effort sur lui-môme. Cela serait charitable à vous de lui écrire du bien de son livre pour le remettre.
Je ne sais pas jusqu'à quelle époque nous resterons ici; on se laisse aller à cette vie régulière, et on prend une sorte d'embarras et de répugnance à se retrouver au milieu du monde. Je désire mes amis dans cette vie, mais il ne me semble pas les retrouver ailleurs. Les impressions tristes comme les impressions douces Unissent par attacher à ce cours monotone
(1) Lascaris. c. b.
d'existence. N'y perd-on pas un peu de mouvement, un peu de facilité à se plier à toutes les manières d'être? Voilà ce que je crains quelquefois.
Depuis l'article de M. de Chateaubriand dont vous parlez, il en met tous les jours de plus ridicules; comment est-il possible que son esprit ne le préserve pas de se faire ainsi exactement danseur de corde? Il semble qu'ils fassent tous à qui mieux, ministres et partis, pour se déconsidérer et se faire mépriser.
Adieu, cher Prosper, je ne vous dis pas encore assez combien je pense à toutes les peines, à toutes les souffrances de Césarine qui réagissent aussi sur vous, je ne le pourrais jamais.
DE LA DUGUESSE DE DINO
Marseille, 7 novembre 1825.
C'est donc le mois prochain que vous retournerez à Paris ; soyez généreux et écrivez-moi souvent de la grande Babylone; ce n'est pas que je la regrette beaucoup, ni que j'aie grande envie de savoir ce qu'y font les gens dont je ne me soucie pas; mais on n'est jamais assez au courant de ceux qui intéressent. Vous me parlerez beaucoup de vous, n'est-ce pas? de M. Mole à qui je ne veux pas faire le chagrin d'écrire parce qu'il n'aime pas à répondre ; vous me direz quelques paroles sur Royer-Gollard; je saurai par vous si le salon de madame de Rumford, si celui de madame de Broglie sont les mêmes; comment Amable (1) gouverne son veuvage; si Lascaris a augmente
(1) Madame de Catellan. c. b.