‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 31 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

OÙ diminué le succès de Villemain chez madame de Duras. EnOn si nous manquerons un peu à nos amis, et si vous, particulièrement, vous n'êtes pas fâché de passer devant notre porte sans y entrer. Je ne puis vous faire des récits qui vaillent ceux que je vous demande, mais je veux cependant vous dire que le grand but de notre voyage semble atteint et m'ôte tout moyen de regret, puisque M. de Talleyrand a un visage rajeuni de dix ans. Le soleil qui — excepté le jour de la Saint-Charles, suivi de vingt-quatre heures de mistral — luit constammentet nous donne l'illusion d'être au mois de juin, le soleil, dis-je, permet à M. de Talleyrand des modifications à son régime vraiment admirables pour sa santé : de l'exercice, du grand air, point d'autre feu que celui du soleil; l'air de la mer qui lui permet d'ajouter à son diner ordinaire un bon petit déjeuner, tout cela me fait crier au miracle. Jusqu'à présent, les jouissances physiques semblent le garantir de l'ennui. D'ailleurs on lui lit beaucoup, presque trop, mais cela plaît toujours: il y a des libraires bien fournis à Marseille.

L'homme d'esprit de la ville c'est M. Bricogne, le receveur général, grand ennemi de l'abbé Louis et connu, je crois, en finances, par des brochures assez distinguées. Il est très malicieux, assez animé et sa conversation est de ressource pour M. de Talleyrand. Le préfet nous prête sa loge; le maire donne des bals; le commandant joue à l'écarté; le duc d'Albuféra demande qu'on soigne par des visites sa convalescence et le dévouement de sa femme qui est sa garde-malade. L'amiral Verhuel vient dîner souvent avec nous; voilà la partie sociale. Pour moi qui, en véritable enfant du Nord, ne suis pas encore très sen-

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sible aux beautés atmosphériques, je trouve que l'heure de la poste est préférable encore à celle de la promenade ; le grand événement de ma journée, c'est l'arrivée des lettres, et quand j'en vois une de vous dans le paquet, elle est la première ouverte. Nous habitons une maison de campagne à un quart de lieue de la ville; mon cabinet donne sur la mer ; je me plais à observer ses agitations ou bien à admirer son calme; rien ne prête autant à une rêverie qui a du charme et de l'utilité; les montagnes et la mer excitent le plus à vivre hors de soi; je crois cependant que les idées s'étendent davantage encore à la vue de ce grand et brillant élément qui nous menace et nous respecte tour à tour; je me suis dit que n'ayant jusqu'à présent jamais bien senti Montaigne, je le comprendrais peut-être mieux, dans ces lieux-ci, et je me remets à le lire sur cette terrasse, d'où je ne vois que les vagues de la Méditerranée. Je crois avoir deviné juste, cependant; c'est encore son chapitre sur l'amitié que je préfère à tous les autres; cela me fait craindre de n'avoir pas fait autant de progrès dans le détachement de moi et des autres que je le voudrais bien.

On nous assure que plusieurs semaines s'écouleront avant que le mistral souffle à Marseille; comme c'est la plus vilaine et la plus malsaine chose du monde, nous le fuirons, dès qu'il se manifestera, pour aller nous réfugier à Nice. Nous irons même probablement un peu au nord de l'Italie.

Les Sainte-Aulaire me paraissent bien contents de leur voyage; ils m'écrivent de Florence. La duchesse de Plaisance s'est embarquée ici avec les Delavigne, pour Naples. Est-il bien élégant d'être à Paris? je ne le crois pas; car tout le midi de la France et toute

l'Italie sont remplis de Parisiens. On ne fait pas un pas sans retrouver des connaissances ; les aubeiges, les maisons de poste sont encombrées, ce qui — joint aux débordements des rivières — nous a fait voyager très lentement. Nous sommes fort désireux de l'arrivée de M. de Rémusat, mais qui est-ce qui le voudrait dans le Midi? Sa femme aurait-elle quelque crainte de la maladie quia frappé sa sœur? cela serait affreux.

Adieu donc; je vous prie de m'aimer un peu.

Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire un mot des Grecs. Vous croyez peut-être que, dans une colonie de Phocéens, on doit s'intéresser beaucoup à eux: oui et non; on n'en parle jamais, mais le même négociant est ici à la fois leur trésorier et fait construire et armer des frégates et des corvettes pour le pacha d'Egypte.

Il n'y a ici rien qui me paraisse ressembler à de l'esprit de parti ni religieux ni politique, l'esprit commerçant seul y règne; ce n'est pas le plus élevé.

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