‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 32 sur 55 · DU COMTE DE S AI NTE - A UL AI R E · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S AI NTE - A UL AI R E

Rome, !=■■ décembre 1825.

Cher ami, il y a bien longtemps que je me promets de causer avec vous, pour vous donner de nos nouvelles et surtout pour solliciter des vôtres. Nous avons quitté votre beau-frère Frédéric de Houdetot à Florence, à notre grand regret. S'il s'était associé au reste de notre voyage nous croirions ne pas vous avoir quittés tout à fait, et nous aurions grand besoin de quelque amitié pratique à placer dans nos journées, du reste bien garnies d'admiration et de toute sorte d'au-

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1res intérêts. Un mois de séjour nous a suffi pour faire connaissance avec Rome; on emploierait, je crois, plusieurs années, peut-être toute la vie, à jouir de cette connaissance. Il y a tant de choses à étudier, tant de sujets de méditations graves ou d'occupations frivoles. II y a surtout un fonds inépuisable de rêveries : les heures coulent incroyablement vite à regarder les eaux du Tibre, et les sens toujours caressés par des impressions agréables nous rendent des pensées analogues. Je crois bien que ce séjour ne vaudrait rien pour la jeunesse, la vie physique y prendrait trop de place, mais à mon âge on peut se chatouiller beaucoup sans se faire trop rire. Les voyageurs sont rarement d'une humeur assez ingrate pour dire du mal du climat de l'Italie ou de ses monuments, de ses peintures ou de la figure de ses habitants, mais c'est ordinairement là le terme de leurs admirations et moi je vais bien par delà.

Sans prétendre juger en dernier ressort de trop nouvelles connaissances, je crois aujourd'hui sincèrement qu'il n'y a pas de pays où les femmes aient plus de sagesse et les hommes plus de probité. Je ne prendrai pas les salons de Rome pour point d'observation ; les grandes dames de tous les pays se ressemblent un peu. Il n'y a pas ici, je crois, de bons ménages, beaucoup plus qu'à Paris, mais il n'y en a pas moins, et les liaisons illégitimes ont, sans contredit, plus de sérieux et de durée ; elles sont souvent interrompues par des bouffées de dévotion, presque jamais par la coquetterie. Si nous parlons du peuple il se rencontre ici une différence bien à l'avantage du pays. La prostitution n'y est point une industrie. Depuis un mois je n'ai pas aperçu dans les rues une fille publique

comme dans Paris, Londres, etc., et pas un... ruffiano comme à Milan, Venise, etc. Cette circonstance me semble immense pour la moralité d'un peuple. Je ne prétends pas en conclure que toutes les Italiennes soient sages ; je suis au contraire convaincu que le diable et le soleil ne perdent pas leurs droits, mais la débauche qui se donne vaut encore bien mieux que l'amour qui se vend, et si nous y regardions bien, nous trouverions qu'à Paris tous les marchés de ce genre ne se font pas au coin des bornes. Quant à la probité du peuple, il est de fait que les portes des boutiques et des maisons ne ferment pas, et rien de plus rare qu'un vol domestique. Depuis quinze jours je fais l'expérience de laisser mon parapluie dans une salle du Vatican oii il passe deux mille personnes; il est vrai que je l'ai choisi assez vieux pour le plus sûr, mais tel quel je le retrouve à sa place, et si je voulais l'échanger contre un meilleur j'aurais à choisir. En réponse à ce fait ma femme m'oppose les brigands de la montagne et les coups de couteau qui sont assez fréquents dans les rues. Quant aux brigands, c'est une question fort curieuse et tout à fait en dehors de l'ordre social; quant aux coups de couteau, c'est le duel de la canaille et on conçoit qu'il s'en donne un grand nombre dans un pays où il n'y a point de justice ni de gouvernement; c'est jusque-là (jusqu'au gouvernement) qu'il faut me pousser pour trouver la fin de mon optimisme, non que je blâme tout sans restriction ; mais aux inconvénients nécessaires du gouvernement ecclésiastique on en a joint de nouveaux plus intolérables, et, pour ne pas sortir du paradoxe, je les attribuerais tous au cardinal Consalvi; c'est lui qui a frappé de mort ce pays en le livrant à

une bureaucratie de tradition tout impériale. Sous un gouvernement par sa nature mort et par son devoir peu intelligent des choses de la terre, il était indispensable de laisser une grande action aux libertés locales, ou au moins aux privilèges de corporation; le cardinal Consaivi n'a rien laissé subsister de pareil; il a réduit à une nullité complète les princes romains, les anciens des villages, les congrégations même des cardinaux. Tout se fait par des employés, et comme aucune main puissante ne divise l'action de cette machine si compliquée, il en résulte l'anarchie la plus complète et un découragement profond chez tous les hommes de la classe élevée. Nous avons fait cependant un héros du cardinal Consaivi parce qu'il était précisément aussi libéral que M, de Melternich, avec lequel il s'entendait à merveille, pour ne pas permettre que l'indépendance religieuse donnât nulle part de l'embarras aux gouvernements. Nous voilà bien tels que nous sommes, pauvres benêts de libéraux, nous prétendons ne pas vouloir du despotisme, et cependant nous crions à l'aristocratie s'il se présente pour résister au despotisme des intérêts particuliers assez puissants. Si la résistance prend son point d'appui sur une force morale indépendante de la hiérarchie politique, nous crions slu jésuitisme.

Mais, cher ami, voilà un long et ennuyeux pamphlet; il y a trois mois que je n'ai causé avec personne, et j'abuse de la patience que vous avez de m'écouter; peut-être aussi vous ne l'avez pas et je vous le pardonne, pourvu qu'en échange de ce fatras vous me disiez un mot de vous et de la santé de madame de Barante. Toutes les nôtres sont parfaites. Adressez-moi votre lettre à Rome. Nous y sommes pour deux mois.

Nous partirons après pour Naples et reviendrons passer ici la semaine sainte. Les étrangers ne sont pas aujourd'hui fort nombreux ; ils ont eu peur du jubilé qui nous prive des spectacles, mais pas sans compensation, puis, qu'est-ce qu'un spectacle à Rome sans gladiateurs? Le seul Anglais notable ici est M. Bennett (1). On nous promet madame de Castellane bientôt ; madame de Dino ne s'avancera pas par delà Florence; cependant la duchesse de Sagan vient ici passer l'hiver et je voudrais bien que cela l'entraînât. Et vous, mon bon ami, ne viendrez-vous pas ici une fois? vous me trouverez tout prêt à recommencer. Si vous saviez comme ici tout est bon marché? un tout petit Duc de Bourgogne vous défrayerait pour une année. Adieu, j'envoie cette lettre au hasard ; dites-moi que vous l'avez reçue, que vous et tous les vôtres se portent bien et nous conservent un peu d'amitié.

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