‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 33 sur 55 · DE LA COMTESSE DE S AI N TE-AU L A I RE · texte numérisé non relu

DE LA COMTESSE DE S AI N TE-AU L A I RE

Rome, l^'' décembre 1825.

Si je n'avais pas un rhumatisme de la tête qui me fait cruellement souftrir, j'ajouterais une longue page à la lettre de M. de Sainte-Aulaire pour réfuter toutes ses propositions. On ne peut pas dire assez de bien des ruines de Rome, ni assez de mal de la Rome vivante. Je voudrais pouvoir vous extraire les ordonnances de la semaine ; elles détruiraient l'effet du parapluie troué dont personne n'a voulu. Hier on a tué

(1) Membre du Parlement anglais, c. b.

(2) Née du Roure. c. b.

ANN'ÉE 182o. 297

un homme dans la rue; aujourd'hui, quand j'ai questionné mon domestique de place, il ne se souvenait plus de ce dont je voulais lui parler. Les pénitents noirs, blancs et roses remplissent les églises, mais c'est pour y baiser les pieds de statues de Minerve ou de Bacchus qu'on leur donne pour saint Pierre ou saint Paul. Les Italiennes se promènent sur le Forum, et n'interrompent pas leurs caquetages pour regarder les ruines du Colisée ; enfin je vous conseille bien aussi de venir à Rome, mais, pour ne pas abuser de votre innocence, il faut vous conseiller en même temps d'y venir sans lettres de recommandation, sans y voir une âme parlante, de vous y loger derrière quelque beau tombeau et surtout de ne jamais dîner comme je l'ai fait à côté d'un cardinal. Ne dites à personne que mon indignation surpasse mon admiration ; j'ai trop grand'peur des coups de couteau, et un trop vif désir de revoir mes amis.

Broglie, 7 décembre 1823.

Voilà un bien triste événement, cher Prosper, que cette mort du général Foy. Elle nous a bien bouleversés. Le mouvement d'opinion que cela amène est bien remarquable aussi. Cela, et l'acquittement des Constitutionnel, semble indiquer que nous sommes bien plus forts que nous ne croyons. Je crois que nous serons témoins de quelques secousses cet hiver. Cette scène de l'enterrement de ce malheureux général Foy est un bizarre mélange de beauté et de ridicule. La foule est sincère, grave et émue, mais tous ceux qui se sont mis en avant ont été bien vaniteux, bien secs.

Les discours qu'on aurait prononcés sur sa. tombe, cette vanité et cette mode allant jusque sur les cercueils, cela caractérise bien ce que c'est que Paris. Etpuis ces cent mille hommes suivant silencieusement, cela est frappant et sérieux, symptôme de notre temps si mélangé I... Mais quelle triste chose que celte absolue absence d'émotion religieuse, quel singulier phénomène que ce respect des morts, ce souvenir sérieux, tous ces sentiments de créatures immortelles sans doute; avec cette volonté de s'arrêter à ce monde, à ce monde pourtant qui croule en poussière devant leurs yeux. Cela me ramène, cher Prosper, à votre dernière lettre, si bonne, si sérieuse, qui m'a touchée plus que je ne puis dire par la vérité des sentiments surtout. Je ne puis m'empêcher de remarquer combien vous êtes appelé (passez-moi ce langage un peu mystique) fortement à vous tourner vers ces pensées-là ! Je suis loin d'attaquer l'autorité quand elle est un secours, mais je ne puis m'empêcher de me désoler quand je vois qu'elle est un arrêt, qu'elle empêche les âmes les mieux faites pour se rejoindre à leur source de l'essayer. Si vous me disiez demain que toutes les pratiques du catholicisme vous plaisent, vous satisfont, et que vous allez les suivre exactement, je m'en réjouirais de très bon cœur, car je suis bien sûre que vous les comprendriez largement et qu'elles peuvent souvent être utiles. Mais que vous soyez arrêté par là, c'est ce qui me paraît incompréhensible. Ce n'est certainement aucune passion à sacrifier qui vous empêche d'être tout à fait pratiquant (1) ; c'est là où vous ne sentez pas un carac-

(1) M. de Barante devint, quelques années plus tard, catholique très pratiquant, c. b.

tère de vérilé que vous ne pouvez vous soumettre, et comment le pourrez-vous jamais ? Mais qui empêcherait de prendre ce que votre cœur approuve et aime dans cette religion, en laissant de côté tout le reste, si ce reste est vrai, vous y serez amené naturellement en suivant ce que vous croyez maintenant, s'il ne l'est pas vous vous en éloignerez toujours plus et vousserez plus que compensé par la conviction intérieure. L'autorité me paraît un appui, une sauvegarde, un préservatif, mais tout cela est négatif. Elle peut empêcher qu'on se sépare, mais je ne conçois pas que l'autorité puisse produire la foi, cette foi chrétienne qui, pour moi, du moins, est toute d'expérience morale qui se compose de la connaissance de nous-mêmes et de la révélation des attributs de Dieu. La foi que l'autorité crée, la foi qui se fonde sur des témoignages historiques, même sur de très bons arguments métaphysiques; tout cela peut être détruit par des preuves et des arguments opposés; mais la foi fondée sur une nécessité morale trouvée au fond de nous-mêmes, qui peut l'anéantir à moins de changer notre être, ou de le réduire au désespoir? L'autorité ne peut m'apprendre que j'ai besoin de pardon et de secours; elle peut me faire répéter des paroles, mais me faire sentir cette misère, cette corruption intérieure qui me conduit aux pieds d'un sauveur, qui me fait m'écrier comme saint Pierre : Seigneur, à qui irai-je? Toi seul as les paroles de la vie éternelle, c'est ce qu'aucun enseignement extérieur ne peut faire. Et quand cette misère est profondément sentie et quand on a trouvé un remède admirable, qu'on a commencé à ressentir les effets de ce pouvoir régénérateur et consolateur, qui peut détruire cette conviction ? L'âme a une singulière

faculté d'admettre des vérités morales, sans en éprouver le moindre effet réel et pratique, et c'est ce qui arrive d'une part aux croyances philosophiques et de l'autre aux croyances qui n'ont d'autre base que la simple autorité. N'allez pas croire que je pense cela de tous les catholiques, il y a chez eux une foi souvent pleine de vie et d'action, mais alors elle a un autre principe que la simple autorité.

Je suis témoin de cela ici, je vois des gens qui enseignent et qui répètent les vérités chrétiennes, qui n'en doutent pas, mais ces vérités sont mortes. Nous éprouvons tous cela. Il nous arrive d'admettre un principe moral, de ne pas en concevoir le plus léger doute, mais ce principe dort dans notre sein. Non seulement dans la pratique nous nous en éloignons, cela arrivemêmepour les convictions les plus vivantes, mais nous ne regardons pas même le principe comme obligatoire; en réalité c'est notre esprit seul qui l'admet, il ne sort pas des régions de l'intelligence. Je suis convaincue que c'est là ce qui arrive aux vertus religieuses, tant qu'elles ne sont que d'autorité et de raisonnement, mais quand elles deviennent véritablement une foi, leur caractère change. Je dirais, pour me servir d'une comparaison bien mondaine qu'il nous arrive alors pour une vérité ce qui arrive lorsqu'après avoir connu longtemps une personne on en devient tout à coup amoureux. Qu'y a-t-il de changé? ce sont les mêmes traits, le même caractère, les mêmes actes, mais tout cela a pris puissance sur notre âme. De même il arrive pour une vérité religieuse. Nous avons su de tout temps que Dieu était présent partout et cependant nous avons vécu sans songer à cette présence, et quand cela devient une vérité de foi, alors

cette présence nous suit partout, nous accompagne, nous vivons environnés de cet esprit divin comme de l'atmosphère qui est autour de nous. Nous avons su que Dieu était bon de tout temps et cependant nous avons murmuré, nous avons eu delà méfiance, etpuis quand cette bonté nous est révélée par la foi, elle inonde notre cœur de joie et de reconnaissance; cette pensée devient si vivante, si certaine, qu'elle donne à une personne comme madame Vernet, au milieu de la plus horrible douleur, le besoin de s'écriera chaque instant : Dieu est bon! Dieu est bon!\\ en est de même de toutes les vérités religieuses, de celles nous regardant nous-mêmes : nous savons que nous ne faisons pas ce que nous devons faire, mais cette pensée ne fait qu'effleurer notre âme, et quand elle devient une vérité de foi, la gravité de nos fautes nous apparaît avec toute solennité; nous nous apercevons que le mal que nous croyons haïr, nous ne le haïssons pas réellement, que le bien que nous croyons aimer, nous ne l'aimions pas, que notre repentir était à la surface comme notre zèle.

Mais comment cette transformation des opinions à la foi s'opère-t-elle? Je dois dire que je ne puis l'attribuer qu'à un secours de Dieu lui-même. Je crois que c'est là Faction de Dieu sur notre cœur et que cela ne peut être le résultat ni de la raison, ni des pratiques, ni de l'autorité. Toutes ces choses très bonnes peuvent nous conduire à admettre, mais non à sentir; il faut toujours les consulter pour éviter de tomber dans le fanatisme, mais elles sont incapables de créer. Mais le secours de Dieu s'obtient et n'est jamais refusé à qui le demande; il n'y a rien dans le monde dont je sois plus persuadée et que j'aie vu mieux se

réaliser au doigt et à l'œil, pour ainsi dire, pour moi et pour les autres. Les efforts sont payés au centuple. Je sais combien il est difficile de faire passer cette conviction à un autre; je sais combien tout cela peut ressembler à de l'imagination. Je vous assure que je me défie beaucoup de ma propre imagination, cependant à la longue on finit par prendre confiance, on finit par se persuader que ce qui nous soutient, ce qui nous guide, ce qui nous régénère, ce qui nous calme et nous anime en même temps n'est pas une illusion. Je sais aussi que ces vérités s'obscurcissent souvent même pour ceux qui les ont reçues; je sais qu'on se retrouve dans la glace et dans les ténèbres, mais cela n'est que passager et même alors la situation n'est pas telle qu'auparavant. La voix intérieure se tait, mais on n'en perd pas le souvenir et lors même qu'on se retrouve en face des grandes vérités sans être ému et touché on sait pourtant qu'on l'a été et qu'on le sera. Enfin à travers souvent bien du trouble et un grand sentiment de sa misère intérieure, on reconnaît pourtant qu'un germe a été déposé dans notre cœur qui opérera un jour sa régénération et sa renaissance semblable au grain de moutarde qui étant la plus petite de toutes les stmences devient enfin un grand arbre qui couvre les oiseaux de son ombre. Et le seul moyen, et pour commencer, et pour continuer, et pour achever, c'est la piété, la prière qui est le but de toutes les pratiques, sans laquelle aucune n'est bonne, qui peut les remplacer toutes. Cette prière dépend de nous, car nous sommes toujours libres de demander la lumière, même en étant dans l'incertitude sur cette lumière, libres de demander, même sans désirer vivement. Cette demande qui est peut-être la seule chose

ANNÉE 1823. 30a

qui soit de nous dans toute notre carrière religieuse et le premier anneau qui soutient tout le reste.

Prenez-vous-en à vous-même, cher Prosper, de tout ce long bavardage mystique, c'est trop me tenter de répondre quand une personne que j'aime autant que vous me parle sur le sujet auquel je pense toujours, et sur lequel je voudrais, au prix de plus que je ne peux dire, voir les gens que j'aime penser comme moi ou mieux que moi, ce qui vaudrait encore bien mieux. Cette lettre vous trouvera encore à Baranle. Je crois que nous aurons un hiver animé, les deux acquittements des journaux sont des événements bien graves. Nous serons à Paris le 1^'' février; si nous étions au printemps vous nous auriez peut-être donné un jour ici, j'aimerais à vous montrer le lieu avec lequel je commence à me lier. Je compte bien vous y voir un jour, car j'espère que chaque année nous rapprochera toujours plus.

DE LA DUCUESSE DE DINO

Marseille, 27 décembre 1825.

Vous êtes sûrement bien aimable d'avoir parlé de moi à M. Mole et à madame de Vintimille; vous êtes bien plus aimable encore de m'avoir écrit des nouvelles et surtout des paroles d'amitié. Ne perdez pas cette bonne habitude, et ne vous arrêtez pas à la pensée que je n'ai rien à vous ofîrir en retour que des vœux de bonne année, d'heureuse paternité et de succès dans toutes vos entreprises, même dans celui de faire des préfaces aux traductions de madame Mole.

Je fais chercher partout son roman, depuis que je sais l'honneur que vous lui avez fait.

J'ai cru que les grands événements qui se succèdent et se pressent nous feraient monter en toute hâte dans nos voitures pour vous revenir, mais, après vingtquatre heures d'hésitation, on a trouvé qu'ayant fait arriver fort haut que cette absence était surtout motivée par le désir de calmer sur les velléités ambitieuses dont on était sans cesse soupçonné, il y aurait inconséquence manifeste à se retrouver dès le lever de la toile ; que ce serait même manquer plus son but que de n'avoir pas quitté la scène. Cette réserve est, en effet, fort sage, d'autant plus qu'on reste toujours le maître de l'abréger.

Le duc d'Albuféra qui se meurt tous les jours un peu plus; une centaine de navires marchands naufragés près de Gibraltar, ce qui consterne le com- . merce de Marseille ; et le mistral qui s'élève et va bientôt nous conduire à Hyères et à Nice, si toutefois le grand nombre d'étrangers nous permet d'y trouver quelques chambres, voilà avec quoi nous vivons et nous causons ici, en attendant que nous fassions nos adieux à ce séjour dont je n'emporterai aucune mauvaise impression. La mer et le soleil réconcilient avec tout, même avec la province qui disparaît devant l'étendue de l'une et l'éclat de l'autre.

SUR LES DERNIÈRES ANNÉES DE l'eMPEREUR ALEXANDRE DE RUSSIE.

Le contre-coup des élections de 1818, puis de la chute de M. de Richelieu, s'était fait nécessairement sentir sur l'empereur Alexandre, ses craintes du libéralisme

ANNÉE 182o. 301)

se réveillèrent, la France lui sembla encore une fois folle et ingrate. De ce moment, la Sainte-Alliance devint une précaution et une ligue contre l'esprit révolutionnaire. Jusqu'à ce jour elle n'avait rien signifié; elle eut dès lors un sens connu et déterminé. L'assassinat de Kotzebuë par Sand, les associations des étudiants allemands, la mort du duc de Berry, les révolutions d'Espagne, de Naples et de Piémont, achevèrent de jeter l'empereur Alexandre dans cette voie tout opposée à ses premières directions. 11 y porta la même passion et la même conscience : c'était pour lui une autre mission divine à remplir.

Sa disposition mystique et religieuse s'aviva encore. Madame de Kriidener avait perdu de son crédit sans qu'on ait bien dit pourquoi. Mais l'empereur n'en restait pas moins à l'alTùt de tout ce qui était illuminisme, commerce avec le ciel et tirant sur le miracle. Ce fut au point que la femme d'un boulanger de Marseille, nommée madame Bouché, moitié visionnaire, moitié intrigante, s'en alla chercher fortune à Saint-Pétersbourg et y eut son moment de vogue. M. de Richelieu sous le second ministère de qui cet incident se passait, déjà un peu embarrassé de la trop grande ardeur antirévolutionnaire de l'empereur, craignit même un instant que madame Bouché n'eût été expédiée par quelque manœuvre française. La police s'enquit de son mieux et ne découvrit rien.

Cette tournure d'esprit était parfaitement commode à M. de Metternich ; il était devenu ainsi le maître de l'Europe et la puissance colossale de la Russie lui servait à tout maintenir en Europe selon ses vues et ses idées. On put s'en apercevoir au congrès de IIL 20

Laybach, où fut décidée rexpédition de l'Autriche contre la révolution de Naples. Cette disposition de l'empereur Alexandre se manifesta surtout l'année d'après, lors du congrès de Vérone. L'Angleterre ne voulait pas de l'expédition française en Espagne, M. de Metternich s'en souciait peu ; c'était risquer plus qu'il n'aimait à risquer. M. de Villèle partageait cet avis et M. de Montmorency partit avec des instructions en ce sens. Je n'ai pas bien su l'intention première du tsar Alexandre, mais ce qui est assuré, c'est que tous les ambassadeurs publics ou cachés du parti ultra de France trouvèrent accès auprès de lui. L'empereur Alexandre se montala tête, exigea l'expédition, dit que c'était la cause des rois ; qu'il la ferait, le sac sur le dos, s'il le fallait. M. de Chateaubriand se laissa prendre aux bonnes mines et aux flatteries du grand empereur, et ainsi se résolut la chose, en même temps que l'on refusait tout secours, toute audience aux Grecs dont la révolte, de près ou de loin, avait sûrement été encouragée par la Russie.

On sait comment réussit cette guerre d'Espagne. Ce fut le sommet de la gloire et des prospérités du parti ultra. Il n'y avait alors rien de si ardent et de si triomphant que M. Pozzo; il semblait le grand meneur de toute cette affaire : «Vous en avez pour vingt ans, messieurs les libéraux, » disait-il dans ce temps-là à M. Villemain. Rienne fut tenté pourdonner quelques garanties àl'Espagne; tout poussait à l'absolutisme. Mais les premiers moments passés, le cours des choses commença à descendre sur l'autre pente. L'Angleterre se détachait de la Sainte-Alliance : M. Canning succédait à lord Castlereagh, le gouvernement de M. de Villèle s'embarrassait de plus en plus et semait partout le mécontente-

ment ; l'Espagne était absurde, les Grecs témoignaient d'une constance admirable et leurs souffrances faisaient honte au souverain russe; l'empereur Alexandre séparé à l'amiable de M. Cape d'Istria, n'employait plus que M. de Nesselrode entièrement à M. de Metternich. Cette popularité européenne tant recherchée, dont il avait été glorieux et flatté, s'évanouissait sans qu'il fût arrivé à un résultat grand, noble ou solide. En Russie c'était bien pis : le mécontentement était grand et général; Alexandre blessait les opinions religieuses en abandonnant les Grecs ; il se montrait insensible à l'ardeur de son armée; aussi n'ignorait-il pas tout ce qui se tramait et qui a éclaté après sa mort. Ce sont de ces conspirations que l'on connaît avant qu'elles aient pris corps et qu'on les puisse saisir. A cela se joignait la fermentation religieuse de son esprit ; il devenait de plus en plus orthodoxe et quittait les religions de fantaisie des mystiques. Toujours préoccupé des desseins de Dieu sur lui il était bourrelé d'indécisions, d'angoisses, de remords. Laisserait-il massacrer les Grecs, ses frères en religion, que toute sa vie il avait pensé à affranchir du joug turc? Risquerait-il le repos de l'Europe? Prendrait-il la responsabilité des effroyables calamités, des flots de sang que ferait couler une rupture entre les grandes puissances? De telles méditations, dans une âme méfiante, solitaire, méprisante pour tout ce qui l'entourait, le troublaient profondément. Souvent il avait recours à la prière et aux pratiques religieuses. Tout lui était importun et douloureux. On assure même que sa raison parfois s'obscurcissait ou s'égarait. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il alla à Taganrock, presque seul, sans pompe, sans suite. Peut-être était-il au mo-

meht de se décider et cherchait-il à prendre une résolution. Celle souffrance morale avait usé sa vie. II en mourut plu.s que de sa maladie.

M. de Fonlenay, à celle époque premier secrétaire de l'ambassade de France, m'a plusieurs fois dépeint, presque dans les termes que j'emploie, les derniers temps de l'empereur Alexandre I". Ce que j'ai ouï raconter en Russie est très conforme à ce témoignage.

SUR l'avènement de l'empereur NICOLAS AU TRÔNE.

Bien longtemps avant la mort de l'empereur Alexandre, on avait commencé à dire, en Russie et même en Europe, que, s'il venait à mourir, son frère Constantin ne lui succéderait pas. Il avait si peu de raison et un caractère si violent, que lui-même déclarait parfois qu'il ne se sentait point capable de régner, et que, sur le trône, il courrait grand risque de finir comme son père.

En 1822 seulement, l'empereur Alexandre se décida à statuer que la couronne passerait à son second frère, le grand-duc Nicolas. On assure que cet acte fut tenu si secret que le successeur ainsi désigné n'en avait point connaissance. Toujours est-il que le grand-duc Nicolas, après la mort de son frère, fit paraître des scrupules, et, se référant au statut fondamental par lequel Paul avait réglé pour toujours l'ordre de succession, regarda l'acte de l'empereur Alexandre comme n'ayant nulle valeur. Pour accepter la couronne, il voulut une nouvelle et libre renonciation de Constantin. L'empereur Nicolas se sut à lui-même un gré infini d'avoir ainsi respecté une loi constitutionnelle

qu'il regardait comme supérieure au pouvoir impérial et autocratique et ce souvenir était pour beaucoup dans cette religion de la légitimité qu'il aimait à professer hautement. Sans doute il avait obéi à une sincère inspiration de conscience, assez conforme à son caractère. Toutefois cette délicatesse a passé complètement inaperçue en Russie. Personne n'imagina de lui en savoir gré et d'en faire un motif de gloire. Outre que cette règle suprême émanée de l'empereur Paul était bien nouvelle et n'avait jamais eu d'autre sanction que sa volonté, ce qui ne lui imprimait pas un grand caractère de respect, personne n'a supposé un instant que le grand-duc Constantin songeât à revenir contre l'exclusion qu'il avait consentie. J'ai mêmeentendudireque cetteconsultation,cetappel àsa volonté plus libre, avait été une pure formalité, et que la façon dont on s'acquitta de ce message lui montra bien qu'on le comprenait ainsi. Tellement que si l'on put apercevoir une ombre de regret, une velléité de régner, cène dut être qu'une impression fugitive. L'hésitation du grand-duc Nicolas, le délai qu'elle entraîna, encouragea les conspirateurs à leur folle et stupide entreprise du 26 décembre, qui n'avait même pas un but arrêté.

Année 1826 (1).

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Broglie, 8 janvier 1826.

Augusle m'écrit que vous nous regrettez, cher Prosper, je vous en remercie de tout mon cœur, mais

(1) ÉvÉ.NEMENTs DE 1826, — EfTorts des ultra-royalistes pour décider le gouvernement à présenter un projet de loi qui, en modifiant l'ordre des successions, empêche l'excessif morcellement des fortunes, et un autre projet répressif des excès de la presse. Le gouvernement se refuse à cette dernière exigence, mais M. de Villèle est contraint, malgré lui, de subir la première. Ouverture de la session (31 janvier.) — Procès du Journal du commerce, traduit devant la Chambre des députés comme prévenu d'avoir attaqué ses droits et son autorité. Habilement défendu par M. Barthe, il est condamné à une peine légère. Discussion et vote par la Chambre des pairs d'un projet de loi relatif à la répression des crimes commis par les sujets français dans les Échelles du Levant. M. de Chateaubriand y fait introduire, malgré la vive opposition du ministère, une disposition qui a pour but de punir le transport sous pavillon français des Grecs réduits en esclavage par les Turcs. Le projet de loi n'est pas porté à la Chambre des députés.

cela ne sera pas bien long, nous serons à Paris le jour de la séance royale ; Victor croit que la session se pro-

— Discussion et vote par les deux Chambres d'une loi concernant la répartition de l'indemnité accordée aux colons de Saint-Domingue. Débats prolongés sur l'étendue de la prérogative royale en matière de cession de territoire. — Projet de loi relatif au droit d'ainesse et aux substitutions. Réprobation générale qu'il soulève. — Discussion de ce projet à la Chambre des pairs où il est fortement combattu par MM. Mole, Roy, Pasquier, de Durante et surtout par le duc de Rroglie. Malgré tous les efforts du ministère, l'article relatif au droit d'ainesse est rejeté à la majorité de 120 voix contre 94 (8 avril). Celui qui permet d'étendre au second degré la substitution de la portion disponible des successions est voté aune forte majorité. La loi, réduite à ce seul article, est adoptée par la Chambre des députés. — Démonstrations de la joie publique ù l'occasion de ce nouvel échec du ministère. — Continuation des querelles religieuses. — Assistance du roi à toutes les cérémonies et processions du jubilé. Fâcheux effet de ces démonstrations exagérées. — Mémoire de M. de Montlosier contre un système religieux tendant, suivant lui, à renverser la religion et le trône. — Nouvel ouvi'age de M. de Lamennais, dans lequel il soutient les doctrines les plus exagérées de l'ultramontanisme, y compris celle du droit des papes de déposer les rois. — Agitation que produisent ces deux écrits. — M. de Montlosier perd sa pension, et M. de Lamennais, traduit en police correctionnelle, est condamné à 30 francs d'amende. — Déclaration de treize archevêques et évèques, souscrites ensuite par la plupart des membres du corps épiscopal, qui adhèrent à la Déclaration du clergé de 1682, au moins en ce qui touche l'indépendance du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. — Mort du duc Mathieu de Montmorency, gouverneur du duc de Bordeaux. 11 est remplacé en cette qualité par le duc de Rivière. M. Tharin,

longera peut-être tard et que si on ne veut pas rester huit mois à Paris, il ne faut arriver qu'au dernier mo-

évêque de Strasbourg, connu pour l'exagération de ses opinions, est nommé précepteur du jeune prince. — Suite de la session des Chambres. Vote d'une loi de douanes. Adoption, après de longs et vifs débats, d'un amendement qui consacre en faveur des Chambres le droit de sanctionner toute disposition d'un traité qui établirait la perception d'un nouvel impôt. — Violentes attaques des deux oppositions contre le ministère, au sujet de son indifTérence à l'égard des Grecs et de la faveur qu'il accorde à la congrégation et aux jésuites. Fâcheux effet qu'il produit. Autres débats non moins vifs sur l'état de l'armée, sur la censure que réclament les amis des ministres, sur le dégrèvement de l'impôt foncier, repoussé par la gauche comme diminuant le nombre des électeurs, etc. Le seul ministère de la marine ne reçoit que des éloges de tous les partis. — Clôture de la session (6 juillcl). — Affaiblissement progressif de la situation du ministère. Incertitude, irrésolutions du roi en présence du progrès du mécontentement public. — Arrêt de la Cour des pairs sur l'affaire des marchés de la guerre d'Espagne. Elle met hors de cause tous les prévenus, en renvoyant seulement Ouvrard et cinq de ses agents devant la police correctionnelle sous la prévention de tentative de corruption de fonctionnaires publics. Deux sont condamnés. — M. de Montlosier publie une dénonciation aux cours roj'ales contre l'existence de la congrégation et des jésuites et contre les empiétements du clergé. Consultation du barreau de Paris à l'appui de cette dénonciation. La cour royale de Paris, tout en reconnaissant la validité d'une partie des griefs qui y sont exposés, se déclare incompétente (1 8 août). Grand effet produit par cet arrêt, à Amiens, à Nancy ; querelles entre le clergé et la magistrature. — Mort et obsèques de Talma. — Vive polémique entre les gallicans et les ultramontains,

ment : mais certainement si quelque chose peut me donner envie de retourner à Paris c'est de savoir votre

entre les uns et les autres et les non-croyants. — Les tribunaux, en même temps qu'ils se montrent hostiles aux j ésuites et aux ultramontains, répriment les attaques contre la religion et contre les mœurs. — Arrêt de la cour de cassation annulant un jugement par lequel la cour royale de la Martinique a condamné trois hommes de couleur à la marque et aux travaux forcés, jugement déjà exécuté malgré leur pourvoi. — Redoublement des attaques de la presse, et particulièrement de M. de Chateaubriand, contre la politique ministérielle. Prospérité matérielle du pays. — Inquiétudes de M. de Villèle. — Les royalistes ministériels, leurs journaux, les conseils généraux, le clergé demandent de nouvelles mesures de répression contre la presse. Le roi ordonne à ses ministres de préparer un projet de loi en ce sens. — Mort de Jean VI, roi de Portugal (10 mars). Son fils dom Pedro, empereur du Brésil, appelé à lui succéder, abdique la couronne de Portugal en faveur de sa fille donha Maria, à condition qu'elle épousera son oncle dom Miguel, et donnera au Portugal une constitution libérale. Grande agitation en Portugal. — La constitution est proclamée à Lisbonne, à Porto, mais des mouvements insurrectionnels éclatent dans plusieurs provinces où dom Miguel est proclamé roi absolu. Les insurgés vaincus se réfugient en Espagne où ils trouvent asile et protection. Le cabinet de Madrid refuse de reconnaître le nouveau régime établi à Lisbonne. Efforts de la France et de l'Angleterre pour prévenir une rupture entre les deux royaumes péninsulaires, et amener l'Espagne à une conduite plus raisonnable. — Revers des Grecs. Prise de Missolonghi parles Turcs et les Égyptiens (22 avril). Les Grecs demandent la médiation de l'Angleterre auprès de la Porte. Démarches faites auprès du duc d'Orléans pour appeler au trône de Grèce le duc de Nemours. Le duc de

arrivée, et celle de nos autres amis. Il sera aimable h vous de m'ccrire avant mon retour sur tout le mou- Wellington est envoyé à Saint-Pétersbourg par M. Canning, pour offrir la médiation de l'Angleterre entre la Russie et la Turquie et entre la Turquie et la Grèce. Protocole du 4 avril, par lequel les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Londres s'engagent à procurer à la Grèce une demi-indépendance. Étonnemcnt que ce protocole produit en Europe. La Porte, acceptant un ultimatum du gouvernement russe, se décide à envoyer à Ackerman des plénipotentiaires chargés de négocier avec des plénipotentiaires russes, l'arrangement des difficultés existant entre les deux empires au sujet des principautés du Danube, de la Serbie, etc. Suppression et massacre des janissaires (16 juin). Convention d'Ackerman, par laquelle la Porte accède à toutes les exigences de la Russie. Le protocole du 4 avril sur les affaires de Grèce est officiellement communiqué aux cours de Paris, de Vienne et de Berlin, avec prière de garantir le traité auquel il devra servir de base. La France paraît disposée à y consentir. — M. Canning vient à Paris se concerter avec le gouvernement français sur les affaires de Grèce et de Portugal, — Invasion du Portugal par les réfugiés absolutistes retirés en Espagne et que favorise ouvertement le gouvernement espagnol. Rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. L'ambassadeur de France, M. de Moustier, est rappelé de Madrid. Le Portugal ayant réclamé, aux termes des traités. le secours armé de l'Angleterre, le cabinet de Londres envoie une armée au secours des constitutionnels portugais. Discours prononcés à ce sujet par M. Canning dans la Chambre des communes, remplis de bravades et déclamations provocantes qui, en France, excitent chez les royalistes une vive indignation (12 décembre). Regrets et inquiétudes qu'il en éprouve. Ouverture de la session des Chambres françaises(12 décembre). Violentes attaques de l'opposition

vement actuel, aûn que nous n'arrivions pas tout dépaysés. Il me semble que la mort de l'empereur Alexandre n'a pas produit toute la sensation qu'elle aurait dû faire. Nous l'avions regardée comme une plus grande nouvelle. Il est probable néanmoins que d'ici à longtemps on n'en sentira pas les effets, les frères d'Alexandre l'un ou l'autre sepiquerontde suivre en tout sa politique, je le crois surtout de Nicolas, parce qu'il est plus consciencieux et que sûrement son frère lui aura paru un saint. Il est si rare que des souverains aient de la conscience, et encore, quand ils en ont, ils n'en font que plus de mal. C'est ce qui était le cas avec Alexandre ; le seul des rois actuels qui eût un sentiment moral nous a fait plus de mal que tous les autres.

On me mande que le laconisme de la réponse à la cour royale a produit de la sensation, mais tout cela sera fini avant le 31 janvier, car Paris est de tous

de droite contre le ministère à l'occasion de la politique qu'il a suivie dans la question portugaise et qui est défendue par l'opposition de gauche. — La situation s'améliore dans la péninsule espagnole. Rétablissement des relations diplomatiques entre l'Espagne et le Portugal. Cependant, l'Espagne continuant à protéger sous main les réfugiés portugais, le gouvernement français rappelle de Madrid la brigade suisse qu'il y avait laissée pour protéger la personne du roi. Le cabinet espagnol se met enfin à la raison. — Agitation libérale sur quelques points de l'Espagne. Formation sur la frontière portugaise d'une armée d'observation espagnole de vingt mille hommes. Suite des pourparlers relatifs à la Grèce. (D'après les chapitres cvi, cvn, cvni, cix, ex, cxi, cxn, cxni, de VHistoire de la Restauration, par M. Louis de Vieil-Castel.)

les lieux celui où les impressions s'usent le plus vite. La souscription du général Foy a mis Victor en relation avec la fleur des libéraux de notre arrondissement. Ils sont assez bien, ne paraissent pas avoir l'esprit trop bouché; ils ont pour Victor beaucoup de considération mais toute fondée sur sa carrière personnelle; il est bien clair que toute influence aristocratique est finie, le plus grand seigneur de notre canton est Dupont (de l'Eure).

DE LA DUCHESSE DE DINO

Hyères, 31 janvier 1826.

Si Hyères est riche en cédrats, en oliviers, en orangers, il ne l'est pas en papier ; ceci c'est pour vous demander pardon du très vilain chifl"on sur lequel je vous écris. A Hyères on n'a rien que des fruits, des fleurs, du soleil et de la mer : c'est beaucoup, mais enfin ce n'est pas tout; et sans le voisinage de Toulon qui fournit jusqu'aux besoins les plus primitifs de la vie, on serait fort mal ici ; ce n'est pas cependant que je m'y déplaise ; d'abord nous sommes trop bien logés, nous voulions passer une quinzaine de jours à l'auberge en attendant qu'on fît notre établissement à Nice. Au lieu de cela, les auberges étant très pleines, nous avons accepté les offres du plus gros et plus élégant propriétaire à Hyères qui s'appelle M. Filhe ; il nous a abandonné la plus belle partie de sa maison située au milieu du jardin le plus réputé de l'endroit, en plein midi, en vue de la mer, enfin tout ce qu'il y a de mieux, puis un temps tel, que je vous écris auprès de ma fenêtre ouverte dont j'ai baisséles stores

afin que le soleil ne frappe pas sur ma tête. Puis des promenades le soir, comme au mois d'août à Paris ; il n'y a rien à désirer ici comme température . Je ne sache pas d'endroit où il fut plus doux de se sentir vivre, eh bien, on n'y voit que mourants, on ne rencontre qu'enterrements, on n'entend parler que de pulmonie. La fille de Parnet a été enterrée il y a quatre jours ; le soir même son père est arrivé ! Madame d'Olrante, une Suédoise qui a épousé le fils de Fouché, est moribonde. Pourquoi venir si tard dans ce joli endroit ; pourquoi, au lieu de la vie qui y serait si douce, n'y chercher qu'une agonie plus ou moins lente? Tous ces mauvais visages, ces éternelles conversations sur les progrès d'une maladie incurable attristent un peu M. deTalleyrand,et je pense que vous ne recevrez plus de lettres de moi que datées de Nice, oii on meurt à peuprèsautaut qu'ici, mais où le cadre est plus grand, et où on est moins obligé d'arrêter sa pensée et ses regards sur des scènes de deuil.

Vous me demandez nos projets, nous n'en avons qu'un, c'est de rester où nous nous trouvons bien, de ne revenir que quand il le faudra absolument pour ne pas avoir l'air de dire adieu à tous ses devoirs ; de ne prendre Paris qu'au passage.

Voici M. de Talleyrand maire de Valençay ; cela double son intérêt pour ce beau lieu, en lui donnant plus de facilités pour y faire des établissements utiles et agréables ; il vivra désormais à peu de chose près comme M. de La Rochefoucauld : cela me convient parfaitement. Il y a entre Paris et moi une brèche qui ne se réparera peut-être jamais. Vous viendrez à Valençay ; je vous assure que vous ne vous y trouverez point mal. M. de Talleyrand y a tout son charme ; si je veux

quelque chose c'est là. Venez en essayer Télé prochain, et croyez que là, en Provence, en Ilalie, partout vous me trouverez la meilleure et la plus tendre de vos amies.

Page 1