‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 35 sur 55 · AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE · texte numérisé non relu

AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Paris, 1" mars 1826.

Je crois que cette lettre vous arrivera encore, mon cher ami, et si elle ne vous parvient pas, ce sera tant mieux, puisque vous serez déjà en route pour nous revenir. Je me fais un plaisir de passer avec vous un mois et de vous entendre raconter ce que vous avez observé dans cette Italie oiî il me paraît qu'en définitive les hommes n'ont pas gagné votre estime. Je pense, tout comme vous, qu'un pays est en pauvre état et offre peu de ressources lorsque les classes supérieures sont sans force vitale, sans lumières, sans mouvement. Malgré l'apparence, notre révolution française s'est faite de haut en bas et je trouve les mœurs et les idées nouvelles plus enracinées, plus incorporées dans la classe supérieure que partout ailleurs. Je conçois bien encore cette crainte que vous donne le spectacle des nations européennes qui, moins avancées que nous, nous contraindront, peut-être, à retarder notre marche pour les attendre un peu. Pourtant, ou je me trompe beaucoup, ou vous constaterez, à votre retour, que nous n'avons pas cesser de marcher. Ce n'est pas qu'il y ait un plus grand désir d'action, une impatience plus forte de ce qui est : mais cette inertie est devenue pleine de confiance dans l'avenir, et même de satisfaction dans le présent, devant les craintes, les embarras, la déconsidération, l'impuissance du parti dominant. De son

côté, celui-ci a perdu beaucoup d'illusions, et maître de tout, il semble encore ensorcelé dans l'impossibilité d'agir. Ce n'est point de ses discordes que vient le danger. Ce qu'on a appelé la contre-opposition n'est pas en progrès et ne représente rien, mais les gens des deux centres se dégoûtent de plus en plus et insensiblement, l'année prochaine peut-être, formeront une majorité antiministérielle. Le peu de crédit des ministres, la nullité de leur influence, à moins qu'elle ne résulte d'argent payé sous une forme ou sous une autre, sont vraiment chose curieuse avec le peu d'espoir et le peu d'intérêt qu'on met à les renverser.

Notre discussion du droit d'aînesse est encore retardée de dix jours. Jamais projet de loi n'a été si décrié : personne ne le défend. Les gens qui l'ont proposé à l'étourdie n'ont pas vu que c'était le premier signal d'une attaque directe contre nos mœurs et nos constitutions sociales, et qu'avec ce caractère tout était grave ; ils sont, je crois, bien attrapés maintenant d'avoir inventé cette flatterie aux idées de leur parti. Je ne sais si la loi passera mais l'effet sera le même sur l'opinion; seulement la Chambre des pairs se grandira ou se diminuera selon la résolution qu'elle prendra.

Le livre de M. de Montlosier(i) est encore un des événements de ce moment. Il y a longtemps que la liberté de la presse n'avait eu tant d'effet sur les esprits. On ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de sagacité, de talent, de conviction dans cet ouvrage^ mais ce qui fait surtout son mérite et son succès, c'est qu'il est

(1) Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion, la société et le trône, c. b. III. 21

en complète harmonie avec la disposition publique. Il y a une distinction de la vie chrétienne, qui ne comporte que le respect, d'avec la vie dévote, qui exige la pratique, dont, vous le pensez bien, chacun a pu se saisir facilement. On lui sait gré aussi de ne pas avoir versé dans tout le patelinage des libertés de l'Église gallicane, et d'avoir compris dans la même attaque Bossuet et l'abbé de Lamennais. Celui-ci a pris soin, par sa nouvelle brochure (1), de montrer que M. de Montlosier n'avait rien dit de trop fort. Ces deux ouvrages paraissant à vingt-quatre heures de distance, n'y a-t-il pas là de quoi charmer la libéralité doctrinaire? Le fond de la question politique actuelle est là, dans celte liberté de la presse. L'attaquer est bien grave; on ignore quelle masse de mécontentement et de crainte on soulèverait. En outre le parti à qui on la sacrifierait deviendrait ingouvernable. La respecter, c'est se laisser dériver au courant et, peutêtre, au torrent. Que fera-t-on?... Jamais on n'a vécu plus au jour le jour.

Après ce commérage sur les généralités, il est temps de vous donner le bulletin de nos amis. Madame de Broglie est revenue de la campagne charmante et à la fois sévère et animée. Depuis quelques jours elle est un peu souffrante. Son mari nous fera, je n'en doute pas, quelque beau discours sur le droit d'aînesse. Si vous regardez les journaux, vous aurez vu qu'il y a presse pour parler sur cette question. M. Guizot va publier les premiers volumes de son Histoire d'Angleterre. Je crois qu'il aura grand succès. Elle est écrite

(1) De la religion considérée dans aes rapports atec l'ordre politique et civil, c. b.

d'une main ferme, et le récit vient se mêler avec charme et, même dramatiquement, à l'intérêt des idées générales. Le voilà aussi qui entreprend une encyclopédie sur un plan nouveau. M. Royer-Collard est plus en train que de coutume, il est disposé presque à la petite guerre de tribune. L'extrême vogue de son petit discours sur la mise en jugement du Journal du Commerce ào\i l'encourager.

AU COMTE DE MONTLOSIER

Barante, 13 avril 1826.

Ce n'est pas moi, mon cher ami, qui ai appris aux journaux la nouvelle de cette brutale destitution (1) : l'effet en est tel que vous pouvez le supposer: cela fait hausser les épaules et donne un vif sentiment •d'indignation. Il n'était nul besoin de cette circonstance pour honorer votre caractère, mais elle ajoute à l'autorité de vos opinions et de vos paroles.

J'avais su, en effet, que l'on avait regardé comme indispensable de faire jouer la bascule ministérielle entre vous et M. de Lamennais; c'est une double sottise. Tout ce qui a un peu d'honneur blâmera hautement la petite vengeance exercée contre vous et la portion du clergé la moins ullramontaine blâme la poursuite de M. de Lamennais. Il n'a aucun caractère public, c'est un simple écrivain. Il est évidemment resté dans le ton et les limites d'une décente controverse, et le poursuivre, tandis qu'on a récompensé un

(1) La pension servie à M. de Montlosier, par le ministère des affaires étrangères, avait été supprimée, c. b.

archevêque qui a professé les mêmes doctrines dans une lettre pastorale, est un procédé tout digne des inconséquences et des faiblesses ministérielles.

Vous voyez quels transports excite le rejet du droit d'aînesse (1) : illuminations, attroupements, chansons populaires, rien n'y manque. La loi déplaisait sans doute, mais tout ce bruit n'est point pour elle seule, c'est le besoin toujours croissant de manifester son opinion; c'est, comme vous dites : Quâ data porta, ruunt. Quelque jour, au lieu de prendre des petites portes, on en ouvrira une grande. Cependant tout est calme; seulement on peut remarquer que toutes ces manifestations ne sont en aucune façon excitées par des meneurs; au contraire, la tête du parti libéral se complaît au statu quo et craint que quelque impatience de la foule ne gâte les affaires et ne retarde la marche au lieu de l'avancer.

Depuis deux jours, on répand sans trop de certitude que le duc de Wellington a échoué dans sa mission. Ce serait encore une nouvelle. Toutefois rien ne fait supposer encore aux personnes qui approchentle plus des affaires la possibilité d'un changement de ministère. M . de Villèle essayera-t-il de radouber son ministère et de remplacer quelques-uns de ses collègues. Mais s'il appelait des auxiliaires un peu forts, ils détruiraient rapidement sa prééminence. On parle de M. Portails pour les sceaux. Il est bien docile et

(i) C'est M. le duc de Broglie qui prononça le plus remarquable discours de cette discussion : le succès en fut très grand. Dès lors il commença à être placé très haut parmi les orateurs et les hommes politiques. Ses adversaires les plus décidés, le duc de Fitz-James, entre autres, s'en montrèrent émus jusqu'à l'enthousiasme.

ANNÉE 1826. 32b

ne prétend jamais à rien diriger ; pourtant sa capacité, ses relations avec M. Pasquier, son influence à la Chambre des pairs, en auraient bientôt fait un ministre plus considérable qu'il ne conviendrait au président du conseil.

DE M. DE RÉMUSAT

Grenoble, 20 juin 1826.

Je vous suppose, mon cher ami, dans vos montagnes, et j'aime autant à vous y savoir aux prises avec le bon roi Louis XI qu'avec cet honnête M. de Villèle.

Qui viendra cette année visiter vos pénates ? Je me figure qu'il y a des moments oii vous-même en regrettez la solitude. L'hospitalité a ses charges. La conjecture est un peu insolente à moi qui ai tant profité de la vôtre, mais j'ai quelquefois idée que cette liberté absolue qui vous est chère et que je ne hais pas, est plus facile à celui qui est reçu, qu'à celui qui reçoit. Du reste, je suis tout porté pour faire des réflexions sur le bon et le mauvais de la vie. Je suis ici dans une maison assez habitée, avec un vaste voisinage de tantes et de cousines. Je m'en accommoderais encore, sans les beaux esprits de la ville qui viennent me relancer et je ne suis pas tout à fait affranchi du joug des visites. Je vous suppose quelquefois à ma place et cela m'amuse. Cependant j'aurais tort de me plaindre, et il me resterait encore beaucoup de temps si je voulais l'employer bien, mais en ce genre, je fais chaque jour d'assez tristes découvertes sur moi-même, et le pis est que je les prends philosophiquement. L'esprit d'observation énerve le remords comme tout le reste.

Ah çà! il faut que vous m'écriviez quelque chose, du moins tout ce qui peut être su et écrit sur votre Cour des pairs. Tout cela est lettres closes pour nous, et cependant je soupçonne que la chose est importante et ne sera pas une des moindres affaires de celles qui doivent un jour nous amener la grande. J'ai quelque idée que la commission d'enquête s'est un peu fourvoyée et qu'Ouvrard a souvent raison contre elle. Son mémoire m'a plu beaucoup et à peu près persuadé. Ai-je tort?...

Si je conjecture bien, M. de Villèle a repris un peu de terrain, et la censure est ajournée. L'intervalle des sessions pourra bien se passer sans secousse ministérielle, et les affaires d'Europe ne sont pas de nature à ce qu'il nous vienne rien du dehors. Le dernier Grec peut périr, le dernier rempart peut sauter, le dernier brûlot sombrer sans qu'il en résulte le moindre ébranlement dans les cabinets, et quant aux peuples, ils ont encore un long avenir de haine et de mépris à accumuler, avant d'en rien répandre au dehors. Ils sont un peu comme ces négociants qui amassent péniblement et en mangeant du pain sec une grande fortune, et puis qui, tout d'un coup, passent sans transition de la lésinerie au faste et montent leur maison sur un grand pied, après avoir végété dans un grenier.

Je lis le Globe qui m'ennuie, et ce qui me fâche c'est que je ne saurais trop dire pourquoi. C'est quelque chose un peu d'insipide que ces idées nouvelles sans résultats, et qui ne correspondent k rien.

...Et je vis l'ombre d'un coclier, Qui, tenant l'ombre d'uue brosse, etc., etc.

Je voudrais quelque chose de moins substantiel; j'au-

rais bonne envie de la tirer de mon propre fond, mais jusqu'ici, c'est peine perdue. Pour vous, vous êtes plus heureux; vous avez l'esprit tout à la fois moins dégoûté et plus fécond. En vérité c'est trop de moitié et je suis jaloux.

J'ai lu le livre de madame Guizot (1) qui m'a plu extrêmement. Je doute qu'il ait beaucoup de succès. C'est cependant à mon gré la première fois qu'on a pris la morale à la fois dans les principes et dans la réalité, et qu'on a su concilier ce qui est éternel et ce qui est du temps. Adieu donc. Écrivez-moi, vous me ferez un vrai plaisir. Je suis ici un peu relégué, un peu oublié, et cependant, vrai, je n'oublie rien, ni personne.

A M. GUIZOT

Barante, 22 juin 1826.

Notre route s'est passée heureusement; ma femme en a été plutôt reposée que fatiguée; mais elle n'a pas encore trouvé à la campagne le calme qu'elle y vient chercher, le plaisir de tout revoir, arbres, fleurs, promenades, et le petit tracas de l'installation ne la laissent pas s'asseoir, ce qui lui serait fort salutaire. J'espère que ce premier transport s'apaisera et qu'elle reprendra enfin ses forces. Nous sommes sans doute pour longtemps ici; la session sera tardive, si les ministres se contentent du statu quo, et en vérité, c'est encore ce qui leur vaut le mieux, ainsi qu'à nous. La censure et les coups d'État, qui en deviendraient la

{l)Lettresde famille sur rMiicalion domestique, c. b.

suite nécessaire, lanceraient le navire dans la mer des orages, et M. de Villèle ne les aime pas. La session qui finit, en dissipant quelques inquiétudes, en jetant un peu de satisfaction et d'espoir dans les esprits, les rendra, j'imagine, un peu plus calmes et patients qu'ils ne l'étaient. Ce pays-ci est heureux et libre; il manque complètement de garanties manifestes et légales, mais est-ce donc une souffrance pour le vulgaire, et peut-on s'attendre à le voir s'irriter de cette peine morale?

Si vous savez, si vous prévoyez quelque chose, vous aurez la bonté de me l'écrire; je suis curieux surtout du procès d'Espagne. Ce serait une grande contrariété pour moi que d'être rappelé avant la session; et si j'en crois les journaux, notre commission se dépêche beaucoup. En attendant, je vais sans délai me remettre à ma besogne et terminer ma longue entreprise. J'aurais peut-être dû m'arrêter après la bataille de Nancy. Dramatiquement parlant, c'était un dénouement plus vif que la mort de Louis XI, mais je conviens que l'intérêt sérieux de l'histoire exigeait de n'en point rester là.

Je vais vous envoyer sous peu de jours quelques pages sur V Éducation domestique. C'est là un de ces livres qui font beaucoup penser; tout y est noble, pur et en même temps facile; on se trouve porté dans une atmosphère morale où l'on respire librement ; personne plus que moi n'est frappé de sa vérité d'observation, et n'est plus persuadé que l'éducation morale n'est que la culture du bien inné au cœur de l'enfant. Mon embarras n'est pas là, mais je voudrais que madame Guizot me tirât de peine par un autre livre qui aurait pour sujet spécial le développement de l'intelligence

dans les enfants. Le besoin d'apprendre est chez eux si fugitif, si peu en harmonie avec ce qu'il faut leur enseigner que l'obéissance passive et la contrainte viennent nécessairement jouer un rôle plus grand et plus continu que ne l'exige peut-être l'éducation morale. La curiosité de savoir s'accroît avec l'âge, je le sais, et il arrive une époque où elle est fort active, mais, si alors l'habitude du travail n'a pas été prise, si la faculté d'attention n'a pas été acquise, les difficultés rebutent l'adolescence, et elle ne répare point les omissions de l'enfance.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Pont-de-Sains (1), 23 juin 1826.

Ici tout le monde se porte bien excepté moi qui me vois forcée de m'en aller dans les premiers jours de juillet à Dieppe passer quinze jours à recevoir la vague et des douches. Je n'en serai pas moins le 1" aoûtà Valençay. Dieu veuille que M. de Talleyrand ne soit pas obligé de m'y laisser pour vous retrouver à Paris et y refaire le métier de juge. Les lettres que nous recevons disent que les ministres veulent absolument que toute cette affaire reprenne le plus vite et finisse le plus promptement possible.

Nous sommes ici dans le plus singulier lieu du monde; ce n'est point un château, nullement une maison de campagne, point du tout une ferme; ce n'est rien que la maison isolée d'un maître de forges,

(1) Propriété du prince de Talleyrand, sur la frontière belge. G. B.

placée entre un étang et une usine, entourée d'une prairie et cernée par d'immenses forêts qui contiennent les plus beaux arbres qu'on puisse voir; point d'autre vue que celle de ces bois, point d'autre bruit que celui du marteau des forgerons; du reste un silence, un repos, une retraite absolus; M. de Talleyrand y travaille et j'y rêve; tout cela est très simple; mais le Montrond qui vient d'arriver, quel parti tirera-t-il de cette petite maison toute simple, toute tranquille? Point de voisins, point de passants, rien que de la vie contemplative; j'y ai quelquefois quelques souvenirs d'Allemagne, j'en retrouve la belle végétation, mais bien aussi le peu de chaleur même en été. Ceci est froid et, s'il pleuvait, facilement humide. A tout prendre c'est fort joli, mais parfaitement le contre-pied de Valençay.

DU COMTE MOLE

Paris, 28 juin 1826.

Voici, mon cher ami, la réponse à votre question sur le procès Ouvrard. Le jour oii on votera le budget, notre président annoncera à la Chambre que ses commissaires seront prêts le 13 et demandera si on veut les entendre et juger, ou ajourner le tout. C'est donc la Chambre qui décidera. Tous les jours les bancs s'éclaircissent, et le budget voté il ne restera personne. Si les ministres engagent leurs amis à faire juger, ils auront tort, car ce sera du scandale en pure perte, attendu qu'ils n'ont rien à redouter, ni de l'ajournement ni de l'issue de l'affaire.

A NX ÉE 18 26. 331

Voilà encore une place vacante à l'Académie (1), il faut laisser les médiocrités littéraires ou de cour se la disputer. Si on savait s'entendre et s'accorder on pourrait former une société libre dont la composition et quelques séances publiques auraient bientôt mis tous les gens d'esprit de son côté. J'ai souvent eu cette idée. Savez-vous que l'entreprise de Chateaubriand (2) ne va pas trop bien. On souscrit lentement et je ne m'en étonne pas.

DE M. GUIZOT

Paris, 30 juin 1826.

Je crois comme vous que le ministère se contenterait à merveille du statu quo; mais, en attendant mieux, voilà que du fond du Brésil on se charge de l'en tirer. La constitution portugaise leur déplaît beaucoup; elle rendra le statu quo en Espagne impossible; si elle n'avait que le peuple portugais pour défenseur, je n'y compterais guère, mais l'Angleterre l'a faite et la soutiendra. On nous rapporte de Londres que Sir Charles Stewart sera fait pair après son retour. La régence de Lisbonne aura dix ans devant elle avant que la reine et dom Miguel arrivent au trône. L'em-

(1) M. Lemontey venait de mourir, c. b.

(2) M. de Ctiateaubriand, dont la situation de fortune était des plus précaires depuis sa disgrâce, entreprenait, pour se procurer des ressources, une édition de ses Œuvres qui devait comprendre quelques morceaux jusqu'alors inédits : la tragédie de Moïse, le Voyage en Amérique, les Natchez, etc. c. b.

pereur d'Autriche est beaucoup plus malade; vous pouvez tenir cela pour certain.

Les élections anglaises changent peu de chose au fond à la composition du Parlement, quoiqu'elles y amènent environ cent quatre-vingts membres nouveaux. Les catholiques y perdent quelques voix, moins pourtant qu'on n'avait cru; mais, à mon avis, peu importe pour eux; qu'ils y perdent dix ou cinquante voix, leur question est également ajournée. Le changement des lois sur les blés y gagne; sur ce point, le comme}'cial interest est plutôt en progrès que le lande)' interest. L'opinion anglaise paraît tendre à mettre sur les blés étrangers un droit élevé mais fixe. Ce sera un grand pas et un échec plus grave qu'on ne pense pour l'aristocratie territoriale. Du reste, à ce que dit Auguste, qui est arrivé avant hier et repart demain pour Coppet, le pays est fort apathique; le mouvement moral y est moins vif qu'ici et ils ne veulent que la paix. Lord Gochrane est bien décidément dans la Méditerranée avec deux petits bâtiments; une frégate construite à New-York doit l'y rejoindre dans le cours d'août, plus deux bateaux à vapeur armés de huit pièces de canon et déjà partis de Londres. Que fera-t-il? personne n'en sait rien. Fabvier a repris du commandement et s'est chargé de la défense de Napoli; huit à neuf cents Rouméliotes, débris de la garnison de Missolonghi, y sont arrivés, en ont renvoyé la plupart des Moréotes, et gardent la place de concert avec Fabvier et les débris de sa troupe régulière. Nous en saurons davantage quand le capitaine Gérard, qui est au lazaret de Marseille, sera arrivé.

AU BARON DE STAËL

Barante, 16 juillet 1826.

Vous devez être curieuxà entendre sur l'Angleterre, et c'est un petit motif à ajouter à tous ceux qui me font regretter d'être si éloigné de vous et durant tant de mois. De loin, et à travers les récits des journaux, je me sens peu de goût pour les élections anglaises. Ce sont trop des saturnales. Cette émancipation des esclaves à jour nommé semble une comédie assez dérisoire. Je comprendrais presque comment les seigneurs russes en pourraient faire autant à certaines époques, sans inconvénient pour leur puissance. Quoi qu'il en soit, ce sont des élections, et ce que nous avons n'en est pas.

Vous avez dû recevoir M. le duc d'Orléans; il a eu de grands succès dans sa tournée d'Auvergne. Je ne sais s'il s'en est bien aperçu. La chose éiaitd'autant plus à remarquer que les fonctionnaires auraient voulu que cela se passât autrement; quelques-uns ont laissé voir assez gauchement qu'ils avaient fort grande envie de gagner une excellente noie en ne faisant aucune réception à un prince si mal recommandé.

LE DUC d'ORLÉANS PENDANT LA RESTAURATION.

Il n'était nullement question d'orléanistes, et à dire vrai, aucune l'action n'a, sous la restauration, pu recevoir ce nom. M. le duc d'Orléans ménageait sa situation avec cette prudence et celte patience qui était le fond de son caractère. Il se montrait respectueux, con-

venable, loyal envers le roi, sans désavouer rien de sa vie passe'e, sans renier les opinions qu'il avait professées ; mais avec un extrême soin de n'être ni de paraître engagé dans aucun parti. « On ne m'y prendra » point », me disait-il un jour; « les partis sont in- » grats, infidèles, aveugles; on ne peut mettre aucun » fondement sur eux; voyez oi^i ils ont entraîné mon » père ! » Il trouvait bonne et belle sa position de prince etenliraittous les avantages riches qu'elle comportait; parfois même, sans ménager une popularité à laquelle il attachait beaucoup de prix. La première fois que je m'entretins un peu sérieusement avec lui, il s'agissait d'une bien petite affaire. Son concierge de Neuilly s'était mis, en vertu d'anciens privilèges ou usages, à vendre du vin età tenir une sorte de cabaret. L'administration des contributions indirectes interdit cette contravention aux lois. Le duc d'Orléans me fit inviter à venir lui parler. Je lui expliquai comment la loi était égale, universelle, sans exception. Alors il me demanda si les suisses ou concierges des maisons royales n'avaient point repris ce privilège. Je l'assurai que non. « Eh bien », répondit-il, « je m'en fie à vous; » on ne vendra plus de vin chez mes concierges. Je » désirais seulement savoir avec certitude que la loi » était pour tout le monde. Voyez-vous, monsieur de » Barante, puisqu'il y a des princes et que je suis » prince, je veux l'être autant que les autres. »

Un autre sentiment qu'il ne celait guère dès qu'il avait un peu de confiance, c'était son éloignement, je dirai presque sa haine héréditaire contre la branche aînée. Il regardait la maison d'Orléans comme ayant depuis cent ans de continuels griefs contre la maison royale et parfois il en déroulait toute la série, mais

toujours avec convenance et avec une certaine mesure, racontant cela historiquement comme un fait. Il ne parlait jamais directement de son père, mais on voyait qu'il attribuait en lui-même la première cause de l'indigne et affreuse route suivie par Philippe- Égalité aux injustices et aux persécutions de la cour. II en résultait dans son esprit une idée de fatalité qui, sans excuser le crime, l'expliquait en quelque sorte. Il accueillait avec prévenance, et ne s'en cachait point, les membres de l'opposition et les généraux mécontents. Il avait avec quelques-uns des relations assez intimes, mais point secrètes et qui ne pouvaient compromettre formellement ni lui ni eux. Le général Gérard, le général Foy, M, Stanislas de Girardin, M. Guizot, le duc de Broglie; plus tard, M. Laffitte et M, Perier, tels étaient ceux avec qui il entretenait une sorte de liaison, mais isolément avec chacun sans que sa confiance fût un motif de rapprochement entre eux. Leurs opinions appartenaient à des nuances très diverses; leurs vues ou leurs expériences n'étaient point semblables et il ne convenait à presque aucun d'appartenir à M, le duc d'Orléans. En même temps il eût été bien fâché que l'aristocratie française, que la noblesse de cour n'ait pas afflué aux réceptions du Palais-Royal. A cet égard, il avait satisfaction ; personne, dans cet ordre, ne manquait aux devoirs imposés ou même indiqués envers le premier prince du sang.

Posé ainsi, il attendait, sans nulle impatience, sans nulle ardeur. Content de sa situation, de sa richesse, de sa très morale vie de famille, il jouissait de sa prudence, se trouvant de bonnes chances, même sans révolution, se disant et disant à d'autres : « Si ceci

» dure, il n'y a encore entre le trône et ma maison » que la vie d'un enfant. Je serais bien fou de troubler » un ordre de choses oii je suis si bien placé. » Dans son intimité il blâmait assez hautement les fautes du gouvernement et du parti royaliste et ajoutait quelquefois : u Ils ne veulent pas être raisonnables, il leur » arrivera malheur. Pour moi, je ne suis résolu qu'à » une chose : je n'émigrerai pas. » Une fois, il me répétait en nous promenant à Randan, deux ou trois ans avant la révolution de Juillet : « Alors, monsei- » gneur, lui répliquai-je,vous serez roi. — Ne parlons » pas de cela, répondit-il, mais je n'émigrerai pas. — » Émigré ou roi, insistai-je, il n'y a pas de milieu. — » Qui sait s'il y aura encore des rois dans cinquante » ans! » s'écria-t-il en riant pour finir la conversation. Le gros du public ne pensait point à lui. L'opinion générale, habituellement pleine de mécontentement et de méfiance contre la restauration et ne l'acceptant que sous conditions, ne souhaitait pas une révolution. La faire ou la vouloir pour M. le duc d'Orléans serait encore bien moins entré dans la tête de personne. Mais les gens un peu avisés se disaient sans le désirer que la restauration marchait à sa propre ruine, et qu'il n'y avait pas un autre dénouement. Je puis même affirmer qu'avant la révolution de Juillet, cette idée déplaisait moins à beaucoup d'hommes graves et honorables qu'elle ne leur a déplu au moment de la crise ou depuis. Ils en espéraient mieux et tandis qu'ils s'eflVayaient de la maladie, leur imagination ne s'occupait point des inconvénients du remède. Ils en comprenaient la nécessité et se promettaient de l'accepter.

DE LA DUCUESSE DE BROGLIE

Coppot, 19 juillet 1826.

Je suis désolée, cher Prosper, que vous ayez partagé la terreur que nos autres amis ont bien voulu éprouver pour Coppet; non, il n'est point brûlé et j'avais même si bien oublié l'incendie de la ferme que je ne vous en ai pas parlé dans ma dernière lettre. Nous avons eu très peur, et Auguste a perdu beaucoup d'argent, environ vingt-cinq ou trente mille francs, mais il supporte cela avec son excellent caractère et il bénit Dieu comme nous tous de ce qu'il n'y a point eu d'accident et de ce que ce n'est pas ce lieu si cher pour nos souvenirs qui est brûlé. Cher Prosper, votre lettre m'a touchée jusqu'au fond du cœur et vous m'avez si bien peint avec votre imagination et votre cœur le chagrin que j'aurais eu, que j'ai été un moment à me demander si ce n'était pas vrai.

Yictorestà Paris. Y êtes-vous aussi? Si vous y étiez il vous demanderait de vous ramener, ce serait trop de joie. Vous m'avez demandé l'impression d'Auguste sur les élections en Angleterre ; elle n'est pas favorable, il a trouvé plus de luxe dans les nobles, plus de misère dans le peuple, beaucoup d'aristocratie et de grossièreté; un seul élément au milieu de tout cela qui purifie tout, c'est la publicité. C'est elle qui compense l'ivrognerie, la brutalité, la corruption. Je voudrais que vous entendissiez ses récits en détail; je l'engage à les publier. Cela donne l'idée d'un pays où chaque chose a été faite au jour le jour, où on a mis une pièce là où l'habit était déchiré sans jamais remonter à la théorie du tout, mais où il y a de si bons éléments III. 22

d'activité qu'ils se font jour à travers tout et qu'on voit sortir l'ordre de la confusion, la vertu de la corruption. Auguste dit qu'une réforme ne lui a jamais paru plus nécessaire et plus impraticable à la fois. Les whigs ont beaucoup perdu dans les élections actuelles et pourtant leurs principes gagnent; il y a à peu près cent vingt membres tout à fait inconnus et qui rendent assez difficile de prévoir le nouveau Parlement. Si je n'étais pas si fatiguée de toutes nos visites je vous parlerais des Orléans et de leur séjour. J'ai été enchantée des femmes; leur âme et leurs sentiments sont des plus vrais et des plus élevés et cela a certainement un grand charme, même dans notre temps républicain, de voir tant de vertus placées haut.

Adieu, cher Prosper, merci encore de votre émotion.

A MADAME DE BARANTE

Paris, samedi 22 juillet 1826.

Nous avons eu hier notre première séance, et l'on commence à voir ce que sera l'affaire et combien elle durera. I.a Chambre était beaucoup plus nombreuse qu'on ne l'avait d'abord imaginé et mon voyage a été évidemment beaucoup plus convenable encore que je ne l'avais pensé. Ma situation dans la Chambre ne peut que gagner à l'exactitude avec laquelle je remplis un devoir si contrariant. Malgré ce zèle inattendu de la Chambre, il n'y a pas, ce me semble, beaucoup d'esprit de parti, on est assez disposé à s'entendre du moins pour le fond même de la décision. C'est là ce qui abrégera la procédure.

Le jour de mon arrivée, c'est chez M. de Talleyrand que j'ai dîné. Madame de Dino était revenue de Dieppe. Après le dîner je me suis laissé mener aux Bouffons, où j'ai trouvé tous les pairs arrivant, et une foule de gens de connaissance; M. de Sainte-Aulaire, M. de Semonville, Canou ville, Eugène Anisson du Perron, et nombre d'autres. Il y a une actrice fort à la mode ; elle est Allemande et n'a pas vingt ans 1); elle est jolie, pas tant qu'on le dit toutefois. Elle chante aussi fort bien ; mais le plus beau, ce qui fait son succès de salon, c'est qu'elle est la plus honnête du monde, la mieux élevée, qu'elle a inspirée à Berlin les plus vives passions. Lord Clan-William, ambassadeur d'Angleterre, a voulu l'épouser, mais elle a promis sa foi au comte de C***, qui est des plus grands seigneurs de Bohême et qui doit l'épouser à sa majorité. Tout cela me paraissait un peu fabuleux et plein d'engouement; mais hier elle était chez madame de Rumford et elle a si bonnes façons, l'air si naturel et si décent, que l'on conçoit mieux tout ce succès.

Hier vendredi, j'ai déjeuné chez M. Guizot, et, en sortant de la séance, M. deBroglie m'a emmené dîner au restaurant; puis je suis allé voir madame d'Aguesseau et madame de Rumford. M. Mole a été malade à Plombières; il arrive demain. La comédie au Marais a été son train accoutumé.

(1) Mademoiselle Soiitag. c. b.

AU BARON DE STAËL

Paris, 6 août 1826.

Le procès qui nous a appelé à Paris ne valait pas la peine du moindre dérangement. Victor vous dira combien nous nous sommes consciencieusement ennuyés. Mais cet accomplissement d'un devoir, la façon dont nous avons voté, combattant ce que dans notre intérêt de parti et de popularité il aurait fallu appuyer, le langage de conscience et de modération que nous avons tenu, n'ont pu que nous bien placer dans la Chambre. Beaucoup de gens nous ont, il est vrai, trouvés doctrinaires insupportables et nous ne nous sommes pas fait grand honneur auprès des libéraux de gazette. Mais il était impossible d'agir autrement; tout le monde, dans ce procès, n'en voyait seulement que la partie politique, tandis qu'on ne pouvait prononcer que sur un fait judiciaire. Notre mérite a été de ne pas nous y méprendre et de ne rien tenter pour tirer de là du bruit et du scandale. Les amis de M. de Bellune, et quelques libéraux aux ordres de la popularité, ont eu beau montrer grande ardeur, nous sommes restés froids et insensibles à tous les reproches.

DE M. DE RÉMUSAT

Grenoble, 14 août 1826.

J'ai voulu vous savoir revenu, mon cher ami, pour vous écrire. Je soupçonnais que vous auriez été à ce procès et j'ai été à Genève pour m'en assurer. Vous

voilà donc avec votre part de l'impopularité de notre auguste Sénat. On dit que les Parisiens comptaient sur un ou deux pendus, et ne peuvent se résigner de se passer de traîner à Montfaucon un ministre ou un traitant. Nous sommes plus raisonnables ici et je vous assure que je rencontre bon nombre de gens qui comprennent la différence du judiciaire au politique. Pour mon compte, je suis bien aise que mon ami Ouvrard soit hors d'affaire ; j'avais fini par m'intéresser tout à fait à cet excellent citoyen et je ne fais plus de vœux q^ue pour lui voir obtenir la liquidation favorable à laquelle il a tant de droits. Au fait, il me semble qu'il y a de la vieillerie, du rabâchage et du bonapartisme dans le discrédit de cet homme et des opérations auxquelles il prend part, et je ne comprends pas bien comment une nation toujours prête à donner la couronne civique à quiconque gagne 10 millions dans un emprunt, se montre si sévère envers un homme qui fait des profits dans une fourniture bien servie, eût-il placé son argent à 20 p. 100. Si d'ailleurs l'usure est permise, c'est bien avec un gouvernement. Il n'y a pas de fils de famille qui nie plus effrontément ses dettes à sa majorité.

Laissons tout cela, c'est de l'histoire ancienne; on dit le ministère dans sa veine de modération ; il y paraît tant soit peu. Il y a bien de l'étourderie, de la badauderie et de la haine dans tout ce bruit à propos de l'ouvrage de M. de Montlosier, et je ne suis pas du tout convaincu que le Constitutionnel et même les avocats soient ici les organes de la véritable opinion publique. Je n'ai presque rencontré personne à qui l'on ne pût faire comprendre quelque chose de plus juste et de plus élevé que tous ces lieux communs

parlementaires gallicans et monarchiques dont on rhabille les haines et les préjugés philosophiques et révolulionnaires. Sur ce point, l'esprit en France me paraît très facile à égarer, mais pas très difficile à éclairer. Malgré la sottise et la conduite odieuse de certains prêtres, il y a des besoins de tolérance, de respect et parfois de religion qu'on retrouve encore, et qu'il serait aisé de provoquer et de satisfaire. Ce qui me dégoûte le plus dans le ton de l'opposition sur ces questions, c'est son hypocrisie.

M. Eynard (1) prétend que les affaires des Grecs se relèvent et qu'il y a lieu de beaucoup attendre de lord Goehrane. A la bonne heure !

Mais je vous fais de la politique, comme si vous n'arriviez pas de Paris. Je suis tout fier parce que je viens de Genève et que j'ai couru les rues et les républiques; j'ai été au bal dans la salle de spectacle de Chambéry, et au concert dans l'église de Calvin. J'ai vu le roi de Sardaigne prendre des glaces et la noble compagnie des syndics et des pasteurs battre des

(1) M. Eynard, négociant genevois, s'était d'abord établi à Lyon. A la suite de la prise de cette ville par la Convention, il avait transporté à Gênes sa maison de commerce, et lors du siège de 1800, il servit comme volontaire dans l'armée française commandée par Masséna. Après avoir considérablement augmenté sa fortune dans des opérations d'emprunt pour le roi d'Élrurie, M. Eynard représenta successivement la république Helvétique au congrès de Vienne, puis le grand duc de Toscane au congrès d'Aix-la-Chapelle. 11 se dévoua avec passion à la cause des Grecs, lui consacrant une très grande partie de sa fortune et parcourut l'Europe pour lui obtenir, des diverses puissances, aide et protection, c. b.

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mains à la musique de Rossini. Enûn je me suis lancé dans le monde avec la curiosité d'un provincial et me voilà rentré dans ma coque, me préparant à visiter les marionnettes, les automates et les chevaux de Franconi que la foire de Grenoble vient de réunir ici. Vous voyez qu'il ne me manque aucun plaisir.

nu COMTE MOLE.

Champlàtreux, 21 août 1826.

Avant de savoir vos inquiétudes, je vous reprochais un peu d'être parti sans me donner au moins une journée, car l'occasion était unique et pour moi précieuse. Il n'}^ aura pas souvent une noble cour qui vous retienne à Paris pendant que j'habite Champlàtreux; mais, mon cher ami, vous étiez tourmenté sur la santé des vôtres, vous êtes parti et vous avez bien fait. Heureusement qu'en terminant votre bulletin, vous m'annoncez la fin de vos inquiétudes. Vous voilà dans une solitude qui vous forcera à travailler beaucoup. Cette nécessité est le beau côté de votre affaire, je regrette quelquefois qu'elle ne m'élreigne pas, mais entre le salon, la promenade, les soins du logis, les leçons de mes filles et les lettres à mes amis, il me reste peu de moments pour l'étude, plus encore cependant qu'à Paris. Notre salon s'est composé jusqu'ici de mesdames de Pastoret, de Vintimille, et de Fézenzac. M. Pasquier doit venir aprèsdemain si la santé de sa femme le lui permet.

Ce que vous appelez vos rêveries sur le temps présent est un excellent jugement. Cependant, croyezmoi, si l'on est en hésitation ou dans le doute sur ce

qu'on souhaite, on est très arrêté et très unanime sur ce qu'on repousse, elle malheur, le très grand malheur est que, le cas échéant, on détruirait ce qu'on déleste sans s'embarrasser d'abord de ce qui le remplacerait. Ceux qui se mêlent de gouverner le présent et de préparer l'avenir, ne sauraient trop se le redire. Au lieu décela, il est probable qu'ils ne s'en doutent pas. Ils ne voient que le moment qui s'écoule et la petite intrigue du jour dont il leur faut triompher pour conserver le pouvoir. Jamais les hommes ne furent moins en proportion avec les choses. C'est le propre de cette époque; aucun arbre n'y porte son fruit; la grandeur est dans les événements, dans les hommes il n'y a que médiocrité. L'avenir est gros, sans doute, mais pour nos enfants bien plus que pour nous. Mes entrailles paternelles s'en émeuvent quelquefois, car je n'ai pas oublié ce qu'il en coûte pour assister à tout ce que j'ai vu.

J'avais toujours projeté et oublié de vous parler de ce Guillaume et de son frère l'évêque qui rendirent Troyes à Charles VII. J'ai eu un grand-père qui ne me parlait d'autre chose, il faut absolument que vous leur accordiez un petit souvenir. Ce grand-père si fier de nos aïeux champenois est précisément celui qui a prononcé l'arrêt du bannissement des jésuites. La cour royale vient de confirmer autant qu'il était en elle cet arrêt. Les considérants seront mémorables et serviront de préambule à tous les discours de la prochaine session. En tout elle sera curieuse, cette session, et il n'y tiendra qu'au ministre de rallier tous les gens sages, les hommes également ennemis des révolutions et des réactions ou des sottises qu'elles préparent et rendent inévitables.

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DE M. GUIZOT

Bois-Milet, 22 août J82d.

Je vous écris do la campagne, mon cher ami, à vingt lieues de Paris et pour trois semaines seulement, mais presque aussi loin des grandes routes que vous pouvez l'être, et dans un pays encore bien plus apathique que le vôtre; il n'y a ici, dans un rayon de trois lieues, que des paysans et trois ou quatre petits châteaux où le Journal des Débats fait pourtant pénétrer quelques idées, surtout de l'humeur contre les jésuites; elle gagne vraiment comme la contagion la plus rapide ; je vois des gens qui, il y a dix-huit mois, auraient brûlé les philosophes et qui aujourd'hui invoquent Voltaire de tout leur cœur contre le clergé. Il n'y a dans tout cela rien de bien profond, et pourtant c'est assez pour arrêter beaucoup de choses. Je commence à croire que les peurs prendront désormais la place des maux; les gouvernements, les peuples, les partis, se feront peur réciproquement et se contiendront à ce prix; il y aura des réactions de peur qui n'iront pas plus loin ; etnous autres, philosophes, nous appellerons cela la domination de l'opinion publique. Au fait, cela y ressemble fort. Je ne sais rien de nouveau, sinon que Montlosier, lorsqu'il aura obtenu des vingt-six cours royales un arrêt analogue à celui de la cour de Paris, se propose de poursuivre en forfaiture les quatre-vingt-six préfets, pour avoir toléré ce que défendent les lois ; et puis viendront les pétitions aux Chambres contre les minisires. En tout, préparez-vous à traiter la question à la session prochaine ; je ne sais sous quelle forme elle vous arri-

vera, mais à coup sûr vous l'aurez et elle a grand besoin d'être relevée.

Quand je suis parti de Paris, il y a huit jours, on ne parlait absolument de rien, on ne savait rien, on n'annonçait rien. J'ai vu Piscatory, toujours convaincu que la Grèce continuera de résister, que le corps de Fabvier réparera son malheur et qu'il ne faut songer qu'à faire vivre les gens qui se battent. Il est curieux à entendre sur l'état de ce peuple à qui n'est pas encore venue l'idée même d'une patrie, qui ne pense point à refaire une Grèce, qui sourit de l'enthousiasme avec lequel on parle de lui et s'en méfie, mais qui demeure parfaitement décidé à se battre partout où les Turcs viendront le chercher, et qui, une fois contraint à l'héroïsme, l'accepte sans hésiter. Pour moi, je suis toujours sans rien comprendre à l'affaire de Constantinople ;.je ne puis croire qu'il sorte de là un rajeunissement, seulement un replâtrage de ce vieil empire; cependant c'est bien là le but de M. de Metternich ; et il faut que la nation turque soit aussi usée que son gouvernement pour se laisser ainsi faire.

Je ne sais rien de Lisbonne, qui devient pour le moins aussi important que Constantinople.

Je suis charmé que vous ayez repris votre Louis XI; il me tarde que vous en ayez fini avec lui pour vous voir entreprendre votre nouveau travail. Dites-moi si vous voulez que je parle de Louis XI ailleurs que dans les Débats, où Salvandy a déjà fait un article. L'article sur mon Histoire de la Révolution cV Angleterre é\.dM aussi de lui. Vous avez bien raison de faire cas de ce journal, il exerce et exercera une véritable influence ; sa direction actuelle est un événement, et il devient meilleur de jour en jour. Je ne sais qui leur

a donné tout à l'heure un article sur deux jugements absurdes contre les piétistes et les quakers; mais la question légale de la liberté des cultes y était traitée à merveille.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Valençay, 1" septembre 1826.

Il ne s'agit pas seulement de promettre, il faut tenir. Vous êtes annoncé, désiré, attendu ; et très décidément, il ne faut pas que ce soit en vain. Royer- Collard veut savoir le jour, moi l'heure de votre arrivée ; tâchez de nous faire le plaisir de venir ici bien promptement, vous savez bien avec quel cri de joie j'accueille vos arrivées. Vous trouverez ici un vrai collège, cela m'est égal, vous aimez les enfants, et nos professeurs sont gens d'esprit, aiment la chasse où ils lisent Horace, ce qui les empêche de tuer des chevreuils qui passent entre leurs jambes. M. Mole écrit de Champlâtreux qu'il voudrait bien venir et qu'il ne viendra pas ; c'est tons les ans les mômes regrets et les mêmes impossibilités ; je ne crois pas du tout à l'amitié des gens qui ne se donnent pas un peu de mouvement pour venir me voir, me chercher oîi je suis, même dans ce pauvre Berry auquel on fait si mauvaise réputation. Ne me demandez des nouvelles d'aucune façon, je n'en sais ni n'en veux savoir ; j'ai du bien-être, c'est beaucoup, c'est si rare ! j'ai envie d'en jouir, et pour cela, il ne faut penser ni à la veille ni au lendemain. Je pense cependant et beaucoup au jour où vous viendrez; tâchez que tous les vôtres se portent bien. S'il y a de la santé

348 SOUVE.XIRS DU BARON DE BARANTE.

à Barante et que vous ne veniez pas, c'est une brouillerie à jamais.

DE M. GUIZOT

Paris, 17 septembre 1826.

Je pense tout à fait coinm« vous sur la question du gallicanisme; le Globe est plus qu'excessif; il est hors du vrai. Il veut qu'en matière de religion il n'y ait, comme aux États-Unis, point d& gouvernement du tout, tandis qu'il s'agit de savoir si, au lieu d'un gouvernement absolu qui existe, on tentera d'établir un gouvernement constitutionnel dont on peut retrouver, dans les faits, les germes ou les débris, comme on voudra les appeler. Il n'est au pouvoir de personne de se mettre hors des faits, et le catholicisme est un grand fait au sein duquel la réforme ne peut être introduite qu'au nom de ses propres maximes et de sa propre histoire. Je suis charmé cependant que le Globe existe et soutienne sa thèse ; il fait faire à la liberté de conscience, au respect réciproque des hommes pour leurs croyances, de grands progrès parmi les jeunes gens, et nous en avons besoin. Pour la première fois, depuis quelques années, nous nous accoutumons un peu à supporter la liberté de nos ennemis ; c'est le pas décisif hors de l'état révolutionnaire et dans le régime égal.

Vous savez sûrement le triste accouchement de madame deBroglie (1); elle en a beaucoup de chagrin.

(1) Madame la duchesse de Broglie était accouchée d'un enfant qui ne vécut que quelques instants, c. b.

Du reste Victor me mande qu'elle est très bien et ne lui donne absolument aucune inquiétude. Il ne faut pas qu'elle soit mise souvent à de telles épreuves.

Voire article sur l" Éducation domestique a paru dans le dernier cabier de la Revue encj/clo/jédique. L'article est excellent ; c'est le seul jusqu'ici où l'ouvrage ait été présenté sous son vrai jour et je crois, dans toute sa valeur. Ma femme vous en remercie de nouveau.

DE M. DE REMUSAT

Grenoble, 20 septembre 1826.

J'ignore si vous n'avez pas oublié dans quelle disposition vous m'avez écrit votre dernière letlre, mais elle correspondait bien à la mienne. Je ne suis point des détracteurs du siècle, je crois être de mon temps jusqu'au bout des ongles, mais j'avoue que ce que j'y trouve de bien et de mieux ne m'inspire nulle admiration, nulle reconnaissance pour les hommes. Je m'applaudis du progrès des choses, du développement de l'ordre général, mais nous y sommes et pour trop peu aussi; notre mérite y est trop mince, et nous laissons trop faire à la Providence. Cette incertitude d'action et de foi, cette timidité universelle offrent un triste spectacle; les ultras sont des hypocrites, et nous des fanfarons. La vie politique est un privilège difficile à obtenir ; la vie civile est bonne, mais bornée, et aujourd'hui bien exclusivement matérielle. D'ailleurs, je suis de ceux à qui elle ne suffit pas. Quant au métier de l'esprit, le temps est passé où il se faisait dans les salons, avec agrément et avec honneur; et pour les livres, je crains que leur temps ne passe aussi. Les

ouvrages de pure littérature ne sont pas assez utiles pour la solidité du siècle, ceux de philosophie sont des rêveries, ou n'ont de précieux que ce que le sens commun du public aurait découvert sans qu'on s'en mêlât. Les journaux me paraissent suffire à la dose d'activité intellectuelle qui nous reste, et nous voyons que les livres qui auraient fait du fracas, il y a quatre-vingts ans, sont à peine remarqués aujourd'hui.

Notre époque ressemble à ce qu'on appelle une femme essentielle, et vous et moi savons si c'est de ces femmes-là que nous voudrions être maris. De tout cela, il ne reste donc que la vie des affections et je ne me sens pas d'humeur à la déprécier. Mais que de chagrms, d'inquiétudes et de craintes y sont attachées ! J'admire notre ami Guizot avec sa sérénité et sa confiance. N'allez pourlanl point conclure que je haïsse ce monde, nullement; je trouve, comme Dieu (qu'il me pardonne la comparaison),

Que ce qu'il a fait est bon.

Je trouve les plaisirs vrais, les vertus belles, l'esprit charmant, etc., mais je ne suis pas très satisfait du parti que nous tirons de tout cela en 1826.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Yalenray, 30 septembre 1826.

Celte date vous surprendra, chère Sophie, et elle m'étonne aussi. Je ne sais trop comment j'ai quitté ma vie tranquille, mon entourage domestique et mes occupations pour un voyage aussi lointain. Je le promettais depuis plusieurs années. On avait la bonté

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de me presser beaucoup et j'ai fini par ne pouvoir plus reculer. Me voici donc dans ce firand château où tout est magnifiquement hospitalier, où règne une richesse aristocratiquement dépensée, dont il n'y a plus ou dont il n'y a pas encore un autre exemple en France. C'est un parc de trois cents arpents avec des troupeaux de daims et de chevreuils. Ce sont de vastes forêts percées comme le bois de Boulogne, où l'on se promène aussi facilement que dans un jardin. Ce sont des chasses, des chevaux, des calèches au service des hôtes. C'est ensuite une population de commensaux de toutes sortes, médecin, aumônier, précepteur, musiciens, gens d'affaires, puis un mobilier très riche, des marbres, des tableaux, des gravures, une bibliothèque de dix mille volumes, enfin tout ce qu'on raconte des grands châteaux en Angleterre.

Les promenades en voiture sont un des principaux plaisirs d'ici, et dès hier, M. deTalleyrand m'en a fait faire une de quelques lieues, ra<?iémentant de sa conversation si pleine de souvenirs et si spirituelle. Ce lieu lui plait; il le montre avec complaisance, et l'on voit, malgré sa négligente indifférence, que c'est une sorte d'affection pour lui. (Juant à madame de Dino, elle semble aussi fort contente de son séjour ici; elle monte beaucoup à cheval, court la chasse et emploie son activité en mouvement. M. Piscatory est reparti avant-hier, M. Berlin de Vaux une heure après mon arrivée, M. Archambault de Périgord y est encore. M . de Montrond est un peu perclus de rhumatismes; il ne se fait guère aux peines et aux obstacles physiques, lui qui n'a jamais rencontré ni peines ni obstacles moraux.

Coppel, 2 octobre 1826.

Mon cher Prosper, le chagrin ne m'ôte pas le besoin de communiquer avec des amis tels que vous; au contraire, je compte sur leur sympathie et j'en ai besoin. C'est une peine très vive que celle que je ressens, vous le comprendrez et pourtant c'est surtout sur Gésarine que je compte pour la sentir tout à fait, car il n'y a que la mère qui sache combien l'intimité est commencée avec un enfant chéri avant qu'il eût encore vécu, combien il est cruel de voir succéder à. cette inefiable joie de la maternité, qui compense toutes nos douleurs, une séparation absolue et si prompte. Mais, cher Prosper, j'ai pourtant un grand liesoin de vous dire aussi combien la bonté de Dieu m'a soutenue et a été grande pour moi dans cette épreuve. Je me suis constamment sentie protégée, et je n'ai point été privée de ce sentiment dont la douceur est aussi inefiable; c'est que nous sommes entre les mains d'un être plein de miséricorde et de tendresse, d'un être qui compatit, mieux qu'aucune créature, à toutes nos peines, à toutes nos faiblesses. Quelle admirable foi, cher Prosper, que celle qui nous fait sentir dans le maître de l'univers, dans l'intelligence inlinie et éternelle, l'ami le plus intime et le plus tendre. Mon pauvre cher enfant qui n'a vécu que quelques heures, moins qu'un insecte de l'air, et qui sera oublié de tous excepté de moi, ne le sera pourtant jamais par ce Dieu si bon ; c'est un être immortel qui a reçu de lui le don précieux de la vie pour la connaître et pour l'aimer. Je le vois, sans

difficulté aucune, faire partie de celte société céleste où Dieu est connu et adoré. Je te loue, ô mon Père, d'avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux simples et aux petits enfants! C'est une région tout à fait à part que celle où ces choses de la foi se font sentir comme des réalités indubitables, où l'on voit comme un coin du voile se soulever, mais il est bien difficile de les communiquer et il semble même que le souvenir très distinct nous en échappe afin que nous sentions bien que c'est un secours qui nous est envoyé et rien qui vienne de nous-méme. J'espère, cherProsper, que tous les jours ee secours vous sera plus envoyé, j'espère que ce Dieu de bonté vous appellera toujours plus, vous inspirera lui-même de lui demander ce qu'il veut vous accorder, cette nourriture du cœur et de l'intelligence qui par moment du moins ne nous laisse plus rien à désirer et satisfait toutes les facultés diverses de notre être.

Adieu, cher Prosper, je vous parlerai d'autre chose que de moi une autre fois, mais aujourd'hui j'avais besoin de vous parler avec plus de confiance, et vous ne m'en voudrez pas de cela. Victor vous dit mille choses ; il a été bien excellent pour moi dans tout ceci. Hélas! que de biens dont on est entouré encore et dont on ne sent pas assez la valeur dans le cours habituel de la vie. Nous sommes ingrats toujours. Adieu encore, mille choses tendres à vous tous. Je fais bien des vœux pour votre bonne santé à tous.

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