III
DE LA DUCUESSE DE DINO
Valençaj', 17 octobre 1826.
Votre apparition ici nous a été parfaitement douce. Ces quatre jours, placés au bout de chemins si difficiles et d'une distance considérable, sont devenus une preuve d'amitié précieuse et qui, pour ma part, m'a touché profondément; je ne crois pas beaucoup à l'affection qui se passe de la présence, de la conversation de ses amis. Je suis bien aise de ne pas douter de la vôtre. J'irai vous remercier à Bavante l'année prochaine, et j'espère que vous serez moins embarrassé de me faire bien passer le temps que vous me paraissez l'être de remplir les heures que vous donne et vous impose madame d'A***.
V Avocat PatheU'n, que vous nous avez vu préparer, a excité avant-hier des rires immodérés dans notre auditoire berrichon; j'avais bien peur de faire manquer notre spectacle, car depuis ce gros rhume qui me rendait si mauvaise compagnie, j'ai toujours eu plus ou moins de malaise, que le commencement de nos vendanges avait fort augmenté. Je crois cependant m'en être tirée complètement, car j'ai repris depuis hier mes grandes courses à cheval. Notre cercle diminue chaque jour; chacun pense à retrouver son établissement d'hiver. Dans quinze jours nous y penserons à notre tour. M. de Talleyrand a renoncé à revenir après la Saint-Charles parce qu'il nous manque ici des poêles et des arrangements suffisants pour braver le froid et l'humidité. La Saint- Charles nous verra donc faisant notre cour dans ce palais qui n'est pas celui des fées et oij, pour ma part,
je ne porte jamais qu'un grand fonds d'ennui et quelquefois d'humeur.
Je ne sais aucune nouvelle ni de Paris ni d'ailleurs. Mes enfants se portent bien, c'est tout ce dont je m'informe.
DE M. GUIZOT
Paris, 19 octobre 1820.
On fait assez de bruit du courrier arrive avant-hier de Pétersbourg et qui a apporté la nouvelle d'un échec notable des Russes contre les Persans; on croit Tiflis au pouvoir de ceux-ci. Je ne puis mettre à cela aucune importance ; il est trop clair que le jour où la Russie fera un effort un peu sérieux, la guerre de Perse finira. La vanité des conférences d'Ackermann est plus grave ; tout le monde s'attend à la prochaine occupation des deux Principautés par les Russes, mais sans plus d'effet. Je ne puis parvenir à savoir ce qui se brasse sur la Grèce, mais il se brasse quelque chose, qui probablement ne sera rien. La crise me paraît toujours en Espagne ; les ministériels proclament très haut qu'elle ne peut rester dans l'état où elle est, et qu'il est trop dur d'avoir à la fois chez nous les embarras de la liberté, en Espagne ceux du pouvoir absolu. Ils ne parlent pas du troisième embarras, qui est de sortir de ceux-là. Quant à la reconnaissance de l'Amérique du Sud, vous voyez qu'elle est à peu près faite et le sera bientôt complètement.
Comptez, pour votre session, sur une loi de la presse, espèce de code où seront réunies, combinées et modifiées toutes les lois précédentes; point de cen-
sure; la portion politique du projet réside dans deux articles contre les réimpressions. S'il n'y a rien de plus, cela ne me fait pas grand'peur. On répète avec affectation qu'aucune loi ne touchera aux questions ecclésiastiques. J'entends parler d'une loi sur la chasse, mais je ne puis croire que sérieusement on y veuille mettre ce qu'on annonce. Du reste, il est assez probable que nous verrons défiler successivement toutes les questions révolutionnaires, nullement avec l'espoir de changer effectivement la solution que la révolution en a donnée, mais pour le seul plaisir de lui dire des injures, et d'étaler cette supériorité impuissante à laquelle nous assistons depuis cinq ans. L'ouverture des Chambres est toujours pour le 16 décembre.
J'attends la fin de votre Louis XL J'avance aussi, pas aussi vite que je le voudrais, car je suis distrait par d'autres travaux qu'il faut bien suivre, dans un intérêt actuel; cependant je publierai cet hiver jusqu'à la restauration. Ce temps-là et son monde ont fini par devenir pour moi une véritable société; je sais l'âge de chacun, sa figure, ses enlours, ses goûts; je parle, on me répond, avec les rognures de l'histoire, j'aurais de quoi faire des romans, mais à Dieu ne plaise!
A M. GUIZOT
Barante, 28 octobre 1826.
Je pensais bien, mon cher ami, que le pauvre Charles aurait, dans son cruel malheur (1), le besoin de
(1) Madame de Rémusat venait de mourir, de la même maladie dont était morte sa sœur aînée, c. b.
la solitude absolue; là seulement on peut chercher un peu de rêverie. Les impressions déchirantes s'émoussent sans se briser et l'on se laisse comme bercer dans une sorte de vague qui ne permet point la parole d'autrui ou même la présence humaine. Je suppose comme vous que plus lard il lui conviendra de voyag-er. Sûrement il sera longtemps triste et abattu; il ne vaudrait pas ce qu'il vaut s'il en était autrement, mais il n'est pas à cet âge oii une telle douleur détruit la vie et enlève tout ressort à l'âme. Il est peu d'hommes pour qui je regrette plus le mouvement des atîaires ; quelque bien doué qu'il soit, il est sujet à ne pas trouver en lui-même son centre d'activité, mais ce genre d'animation pourra lui manquer longtemps encore.
Plus les circonstances générales forcent le gouvernement à leur obéir, plus elles assurent de durée à la domination actuelle ; il fera de mauvaise grâce, sans donner de sécurité, sans inspirer de reconnaissance tout ce qu'il faut pour passer le temps. Cette loi sur la presse dont vous me parlez, si elle est dirigée contre les réimpressions, sera en vérité un trop grand acte de dévouement. Car que fait Voltaire à M. de Villèle et pourquoi livrer bataille pour autrui?- Il est vrai qu'on ne se croit pas battu en cas de défaite, et cela est assez commode. Le ministère, en défendant ainsi ce dont il ne se soucie guère, perd la responsabilité de sa conduite. Déjà le seul nom propre qui peut être prononcé dans les affaires pâlit et s'efface, et si M. de Villèle avait la vanité qu'on parlât de lui, il devrait se tenir pour moins content ; mais il vise au solide.
J'espère vous faire remettre bientôt la fin de
3b8 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
Louis XI. Ce que je me suis surtout efforcé dépeindre, c'est l'effet progressif des événements, des années, des maladies sur cet homme mobile et agité. L'unité historique est dans un tel tableau ; celle du drame et même du roman est nécessairement plus resserrée dans un cadre plus étroit. Le beau de l'histoire est d'être le chaînon d'une chaîne non interrompue. La composition littéraire ferme sur elle-même sa conclusion. Du reste, il faudra être bien aveugle pour ne pas voir la justice sévère que je fais de ce règne si exécré des contemporains, et que plus tard on s'est avisé de ne plus juger sensément.
DE LA DUCHESSE DE DINO
Paris, 3 novembre 1826.
J'ai bien aimé à trouver en arrivant à Paris quelque chose qui me fît plaisir; votre lettre a eu bien ce mérite-là, et je vous en remercie de tout mon cœur. Vous voulez de mes nouvelles ; vous avez raison de ne pas étendre vos questions au delà de mon petit individu, car je ne sache guère que lui dont je puisse rendre compte. J'ai été fâchée de quitter Valençay ; j'y suis sur mon terrain, et il me manque complètement dans le monde oii je reste avec regret, et oia, du reste, je rentrerai moins que jamais. J'ai passé par Chambord; je me suis enrhumé^ sous ses arceaux gothiques qui se dégradent de toutes parts et où une pluie battante m'a fort maltraitée. Cependant, ce petit malaise a un avantage que je prise fort, c'est de m'éviterles corvées de la Saint-Charles. Je les redoute pour M. de Talleyrand qui, de jour en jour, me paraît
moins appelé à les subir. Il me semble que le monde n'est pas fort en train de se réunir. Cependant on annonce une session si pleine qu'il faudra bien que les plus paresseux, vous-même, par conséquent, vous arriviez voter dans la question de la presse et dans celle du jury.
Royer-CoUard et moi nous nous sommes dit au même instant que, depuis la réformation, le catholicisme n'avait pas fait une perte aussi notable que celle que l'enterrement de Talma lui a causée. Cet homme célèbre se déclarant non catholique (1) et accompagné jusqu'à sa dernière demeure avec tout l'éclat et la pompe, et l'ordre et le respect possibles, c'est un événement qui ne me paraît pas assez frapper ici les esprits. Cependant j'ai trouvé M. Mole de notre avis; j'ai eu grand plaisir à le revoir, à causer avec lui et aie retrouver plus sociable.
Je n'ai vu presque personne ; je ne sais comme commérage, rien comme affaires sérieuses — générales s'entend; car, particulières, je vous dirai que mon fils a été le premier dans sa classe qui est la seconde et une seconde très forte. Yoilà un dîner de la Saint-Charlemagne assuré; cela me fait un grand plaisir. A\''alter Scott est venu passer cinq jours ic'\, pour y puiser des renseignements authentiques sur l'empereur, dont il écrit la vie. Quelle pauvreté! Pourquoi peut-on être si incomplet avec un si beau talent ! J'ai lu en route le compte rendu de M. de Montlosier au parlement d'Aix sur l'affaire des jésuites lors de leur destruction ; c'est écrit à merveille, c'est clair,
(1) Talma avait demandé à être transporté directement au cimetière, c. b.
détaillé, excellent et bien curieux à relire maintenant. C'est M. Royer qui me l'a prêté, et je le fais lire maintenant à M. Mole. Le petit libelle de l'abbé de La Roche-Arnauld (1) est curieux ; il a fait, au profit du jansénisme, chez les jésuites, le très vilain métier d'espion, mais ses révélations sont très bonnes à connaître. Dupuytren a fort compromis l'archevêque dans la question Talma, et le prélat est, dit-on, au désespoir de toute la mauvaise besogne qu'on lui a fait faire (2) ; je ne l'ai point encore vu.
Adieu. Je suis à bout de mes petites mauvaises nouvelles citadines. Dansquelques jours, si j'apprends quelques nouvelles à vous mander je ne vous les laisserai pas ignorer.
Adieu, mille tendresses à madame de Barante, si belle et si charmante.