SUR LA REVUE DU 29 AVRIL ET LA DISSOLUTION DE LA GARDE NATIONALE
Il y avait ce soir-là un grand concert chez M. de Sémonville. Déj;\ on commençait à se pénétrer de la gravité des circonstances et de leur progression rapide vers les derniers périls. Cette revue de la garde nationale était le sujet de tous les entretiens. On se parlait par petits groupes de deux ou trois personnes, sans conversation générale, avec réserve et tristesse, évitant toute controverse entre opinions opposées. Seulement quelques-uns des généraux qui escortaient le roi à la revue, s'animaient en racontant ce qu'il avait eu à entendre. Le plus vif contre ces manifestations de la garde nationale, était le général Exelmans, rallié depuis le nouveau règne, et qui, embarrassé d'argent, avait eu quelquefois recours aux bienfaits du dauphin.
Vers le milieu de la soirée. M." le duc de Doudeau-
ANNÉE 1827. 38b
ville fut averti de se rendre au conseil des ministres, chez M. de Villèle. Hélait le seul membre du cabinet qui se trouvât au concert. Chacun vit aussitôt qu'il s'agissait de la dissolution delà garde nationale. La possibilité d'un tel acte d'autorité avait été surtout le sujet de toutes les conversations. Sans se dissimuler ce que présentait d'anarchique et de menaçant celte conduite et cette attitude de la garde nationale de Paris sous les armes, tous les hommes sensés étaient convaincus que la dissolution serait le premier gage d'une rupture entre le roi et le pays. M. de Doudeauville, avant de sortir, se retira un momentavec M. de Sémonville qui lui répéta, d'une façon adroite et persuasive, l'opinion à peu près générale. Le lendemain malin, à six heures, M. Sosthène de La Rochefoucauld vint éveiller M. de Sémonville.
« Mon père m'envoie vous dire, lui dit-il, qu'il vous a tenu parole. Il a fait tous ses efforts, et comme ils ont été inutiles, il a donné sa démission. »
L'importance de cette décision frappa tous les esprits; mais le roi et le parti royaliste n'apercevaient en cela qu'un péril du moment, un fait de sédition actuelle. L'opinion publique était pour eux un mot vide de sens. Des conspirateurs, des provocations de journaux, des mutineries populaires, paraissaient, selon leurs idées, les seuls dangers à redouter, les seuls ennemis à comprimer. Ainsi pour eux, la dissolution de la garde nationale était un coup à frapper, un instant difficile à passer. Ils le comprenaient tellement de celte façon, que le baron de Damas, ministre des affaires étrangères, fit célébrer, pour le succès de la mesure, des messes dans la chapelle d'un petit couvent de la rue de la Madeleine, très accrédité parmi m. 25
les principaux de la congrégation, et dont une des religieuses possédait tout particulièrement leur confiance.
On a beaucoup prétendu à cette époque que xMadame la dauphine avait contribué à décider le roi à cette dissolution de la garde nationale. J'ai ouïdire à Madame la duchesse d'Orléans, dont la calèche suivait la voiture où étaient Madame la dauphine et Madame la duchesse de Berry, qu'elle n'avait entendu aucune parole insultante. Cependant les deux princesses étaient convaincues d'avoir été insultées. Depuis j'en ai souvent parlé à M. de Chabrol, qui attribuait cette mesure uniquement et exclusivement à M. de Villèle. Des cris poussés sous ses fenêtres furent la circonstance déterminante. C'est ce que l'on ne supposa point généralement. Une si grave résolution, un acte si incisif ne semblaient point dans son caractère.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, 12 juin 1827.
J'avais prié M. Guizot, cher Prosper, de vous dire que je ne pouvais pas vous écrire, niais voilà ma conscience qui se trouble et je veux vous adresser un petit mot. M. Pasquier et M. Mole sont autour de la table, et M. Mole nous donne les nouvelles les plus lamentables. Il se croit sûr de la nomination de pairs, et V Étoile d'hier a annoncé la censure. Il croit qu'on prendra les pairs dans la Chambre des députés et qu'alors il y a division dans le ministère pour savoir si on dissoudra ou si on réélira. Une partie du ministère préfère les réélections comme diminuant
laconlre-opposition. Ces mesures paraissent décidées. Le roi a exprimé la plus vive humeur contre la Chambre des pairs. M. Mole est extrêmement triste de tout cela, surtout de la mesure des pairs. On dit que M. de Chateaubriand va placer son discours sur le budget. On avait prédit des coups d'État encore plus violents, une suspension de la charte datée de Saint-Ouen, mais on n'y croit plus. On annonce aussi la nouvelle loi d'élections à deux degrés et les collèges d'arrondissement ne faisant que présenter les candidats. Nous voilà donc dans une belle orgie 1 On parle toujours de l'arrivée de dom Pedro et on ditM.Canning très décidé à maintenir le Portugal, très bien disposé aussi pour les Grecs. Lord Lansdowne (1) a dit à M. Eynard : — M. Canning est aussi Grec que vous ! Voilà des consolations lointaines ; qu'arrivera-l-il de tout cela?Nous allons si bien jusqu'à présent que cela doit nous encourager à nous lier à la Providence.
J'espère que vous nous reviendrez si tout se rembrunit. Madame Guizot est bien souffrante, et lui est bien troublé. C'est solennel de partir (2), Dieu sait ce que quelques mois peuvent amener, mais quelle douceur de pouvoir se dire comme cet enfant dans une tempête :
— Je sais que mon père est au gouvernail.
(1) Lord Lansdowne était alors ministre de l'intérieur dans le cabinet Canning. c. b.
(2) M. Guizot allait conduire madame Guizot aux eaux de Plombières. c. b.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Bourbon-FArchambault, 19 juin 1827.
Nous avons bien fait d'augmenter le budget de la poste, car cela donne le moyen de payer quelques employés de plus pour décacheter un plus grand nombre de letlres, et faire qu'une lettre de Barante partie le 6 juin arrive àBourbon-l'Archambaultle 19. Nous sommes ici sans nouvelles d'aucun genre ; personne n'écrit à Bourbon-l'Archambault. Il est vrai que nous sommes très peu de buveurs d'eau : cette année il n'y a pas un rhumatisme de connaissance.
Ce qui résulte pour moi de la lecture des journaux, c'est que la bonne entente qui se manifeste entre les puissances sur les afTaires de la Grèce soutient ou, comme l'on dit à Paris, raffermit les fonds publics. Si l'on faisait quelque démonstration aussi positive relativement aux affaires du Portugal et de l'Espagne la confiance renaîtrait malgré le faux système du gouvernement dont la marche se montre si Iranchement opposée aux vœux comme aux intérêts de la nation. Mais les fonds publics n'y regardent pas de si près, une mauvaise administration les affecte moins que les affaires commerciales; et je serais même porté à croire que la Bourse proOle de la méfiance qui règne dans toutes les branches de l'industrie et du commerce.
A M. GUIZOT
Barante, 19 juin 1827.
Je ne suis pas encore à l'ouvrage; le précepteur de mes enfants a pris un congé qui me laisse sur les bras les leçons et la surveillance de deux écoliers. C'est un dérangement de chaque heure; cependant je lis un peu mes registres du xiu* siècle et je deviens royaliste comme un vieux Français. C'est la bonne justice grandissant aux dépens de la mauvaise, et l'ordre naissant peu à peu au seul lieu qui en renfermât quelques éléments; si mes jugements ne se modifient pas, ce qui est possible, en étudiant mieux, je ne tomberai pas dans les colères et les doléances deBoulainvilliers, Montlosier et Sismondi sur les légistes, d'autant que ce n'est pas la cour du roi qui s'est transformée en parlement, c'est la cour du seigneur: l'institution me semble n'avoir point porté d'abord, et habituellement, un caractère de centralité. J'ai grand besoin d'examiner tout cela par le menu.
Je suis impatient d'avoir votre deuxième volume. Je vous en écrirai dès que je l'aurai lu.
Barante, 10 juillet 1827.
Je m'enfonce de plus en plus d'ans mon travail; mais je ne puis encore avoir d'idées bien arrêtées, les documents sont si dispersés que tout ensemble est une hypothèse, et il ne faut pas s'y attacher trop tôt. De première vue il me paraît que le parlement s'est créé graduellement et ne s'est substitué à rien. Ce n'est pas une cour des pairs ou des barons qui est
devenue un tribunal de légistes. Plus on remonte, plus on trouve un conseil privé qui peu à peu prend un caractère et des formes judiciaires. Je ne vois pas non plus que ce soit Philippe le Bel qui, ainsi que l'a dit Pasquier, ait rendu le parlement sédentaire et constitué sa forme. Tout ce début me coûtera assez de peine et j'ai peur de me tromper.
Je viens de relire vos Essais que je commence à savoir par cœur et dont je suis plus content à chaque, fois. Mais ce qui m'a plu encore davantage, c'est votre deuxième volume d'Angleterre. Le procès du roi est dramatique, on le voit s'avancer jour à jour, amené par la nécessité. Gromwell me semble peint avec une grande profondeur de vérité. Son caractère se révèle plus fort, et cependant il a moins de prévoyance et de projet qu'on ne lui en attribue communément, il est bien l'homme qui a dit : « On ne va jamais plus loin que quand on ne sait pas où l'on va. » Je suis persuadé que vous aurez un grand succès. Mais peutêtre la censure ne laissera-t-elle pas les journaux s'en expliquer à leur aise. Pourquoi n'avez-vous pas rappelé ces lettres de la reine que vous m'aviez montrées? ne leur avez-vous point trouvé d'importance?
Pensez-vous toujours à remplirvotre loisir des eaux par quelque écrit politique ? Je ne sais jusqu'à quel point le ministère s'est proposé de rendre sa censure légère et impartiale, mais si elle pouvait avoir ce caractère, elle n'aurait pas été établie, aussi les journaux me paraissent-ils complètement opprimés. On ni'a écrit de Paris le refus de M. Guvier 1), qu'il a été
(1) M. Cuvier avait refusé de faire partie de la commission de censure, c. b.
défendu d'annoncer. Je vois aussi que M. de Broë n'en a pas voulu. Ce sont-là des signes de l'opinion publique.
Broglie, H juillet 1827.
J'ai été bien attristée, cher Prosper, de votre dernière lettre, de ce tableau de votre intérieur avec des maladies, et de la faiblesse de Gésarine, et de la tristesse chez vous. J'ai su par Sophie que cela allait mieux, grâce à Dieu, et que vous étiez en train de travailler. Je ne doute pas que votre travail ne vous soit bientôt d'un grand intérêt et que vous n'y puisiez un mouvement qui anime votre solitude. Mais néanmoins je sens qu'il vous faut encore autre chose et vous avez une empreinte de tristesse depuis quelque temps qui se fait jour à travers votre esprit toujours si aimable et si vif et qui m'a bien souvent serré le cœur. J'en aurais le cœur encore plus serré, si je n'étais pas convaincue que c'est une impression passagère. Je ne doute pas que vous soyez conduit par là à vous approcher plus de la source où vous retrouverez tout ce que le cours de la vie nous fait perdre, un mouvement plus réel, et non moins animé que celui de la jeunesse, un intérêt toujours croissant. Parlez-moi souvent de vos dipositions, cher Prosper, si cela ne vous ennuie pas, car vous savez combien c'est un sujet d'intérêt pour moi. Je voudrais souvent le faire en causant avec vous, mais je n'ose pas, de peur que cela ne vous soit pénible.
Victor a passé huit jours à Paris pour un ennuyeux
procès à nous ; il n'en a pas rapporté de notions très précises sur les événements; il croit le parti le plus absurde entièrement maître des affaires, et méditant toutes les folies, mais il n'en prévoit pas de précises. On va échapper i\ la censure sous mille formes. M. de Salvandy va faire une brochure tous les huit jours, contenant tous les articles censurés et on en imprime d'autres qui seront distribuées gratuitement. Vous avez su que tous les censeurs ont refusé et que la censure se fait à la police uniquement. Du reste Victor a trouvé tout !e monde toujours insouciant et indigné, mécontent et tranquille. Combien de temps cela ira-t-il ainsi?
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Paris, 21 juillet 1827.
Ces trombes qui font de si grands dégâts en Auvergne me font bien désirer d'avoir des nouvelles de chez vous. Je suis encore pour quinze jours à Paris, après quoi j'irai à Valençay en m'arrêtant dans deux ou trois endroits sur la route. Le traité grec est la nouvelle de Paris et celle de Londres. Des deux côtés de la Manche on est également étonné de la publication des articles secrets, même avant les ratifications qui ne doivent avoir lieu que dans deux mois. Chateaubriand a écrit sur cela un morceau qui fait ici beaucoup d'effet. C'est de toutes les brochures qui paraissent la seule dont on parle ; les autres ne se vendent point, elles restent chez les libraires.
Une nouvelle qui, si elle est vraie, servirait mieux les Grecs que tous les traités, c'est l'insurrection
de l'Albanie; elle est arrivée ici de plusieurs côtés.
Mademoiselle (1) m'a dit de vos nouvelles, et c'est avec beaucoup d'éloges qu'elle parle de tout ce qui vient de Barante.
On annonce aujourd'hui des Mémoires de l'impératrice Joséphine par mademoiselle LeNormanl(2). Après la publication de Beaussel (3) il n'y avait pour descendre qu'un ouvrage du même genre de mademoiselle Le Normant. Adieu, mille amitiés. Veuillez présenter tous mes hommages à madame de Barante qui, malgré tous les malencontres du voyage, était bien belle et de bien bonne humeur à Randan.
DU COMTE MOLE
Paris, 23 juillet 1827.
Savez-vous que nous allons à Dieppe le 1" août? C'est pour moi la plus triste corvée; elle abrégera le
(i) Madame Adélaïde habitait souvent son château de Randan, situé à quelques lieues de Barante. c. b.
(2) L'auteui' des Mémoires secretsde l'impératrice Jo^éjMve, mademoiselle Le Normant, eut, comme nécromancienne, la plus grande vogue sous l'empire et la restauration. Elle reçut même, au congrès d'Aix-la-Chapelle, où elle s'était rendue, le meilleur accueil des souverains alliés. La moderne Sibylle, ainsi qu'on l'appelait alors, a fait paraître de nombreux écrits d'actualité. Cette intrigante, qui avait acquis dans son métier une fortune considérable, était née en 1772; elle mourut en 1843. c. b.
(3) Mémoires anccdotiqiies sur Vintérieur du jMlais et sur quelques événements de Vempire dernier depuis 1805 jusqu'au ^" mai i84i, par L.-F.-G. de Beausset, ancien préfet du palais impérial, c. b.
meilleur temps de mon année, celui que je passe à Champlâtreux.
On se demande toujours ce que feront les ministres; il paraît également difficile et qu'ils ne fassent rien et qu'ils fassent quelque chose. S'ils cassent la Chambre, ils perdront la majorité dans les élections; s'ils conservent la Chambre, il ne faut pas qu'ils attendent d'elle, ni de la nôtre, aucune loi d'exception, aucun appui pour affermir leur tyrannie; au contraire, on leur demandera compte de tant d'inutile oppression; ils n'ont de salut que dans les fautes que ferait l'opposition. Celle-ci ne peut trop se le répéter. Qu'elle ne sorte jamais dans sa résistance des voies légales, qu'elle s'abstienne de colère et des choix qui la témoignerait dans les élections, et elle sauvera la France et la dynastie. Le ministère doit périr par lui-même si nous ne le sauvons pas, et rien ne pourrait autant accélérer sa chute que l'inconcevable abus qu'ils font de la censure. Je trouve, à cette conduite, tant de maladresse et si peu d'esprit, que je crois son chef entièrement maîtrisé. J'aurais reconnu M. de Villèie si sous l'empire de la censure on avait joui de beaucoup de liberté. Tout le secret consistait à prouver que sa censure n'était fatale qu'à la licence; mais ne pas même permettre d'annoncer les brochures sans réflexions, d'insérer les faits tels que les refus et démissions, les plaidoyers et débats judiciaires, punir les blancs du refus du visa, etc., etc., tout cela est violent, odieux, inutile et, par conséquent, stupide. Tout cela révolte les esprits les plus modérés, indigne les plus pacifiques et navre le cœur des hommes sincèrement dévoués au roi. Je pourrais m'en citer pour exemple, car Dieu sait jusqu'oîi
va mon dégoût des affaires et mon goût pour le repos.
On dit que vous avez refusé d'aller en Angleterre avec madame de La Briche. — Vous auriez parfaitement bien fait. — Vous ne pouvez multiplier les absences, et si vous y allez une fois, il vous faut un compagnon de voyage qui vous fasse ou laisse mieux voir les hommes et les choses d'un tel pays. Si jamais les souffrances auxquellesje suis sujet changeaient de nature, je vous y mènerais : je n'ai pas un désir plus vif que celui d'y retourner. J'ai reçu hier une très longue lettre de lord Lansdowne.Ils sont pleins de raison, de vues, de bonne volonté, mais ils ont des embarras. Personne, ou presque personne ici, ne se fait une idée juste de ce pays et du ministère qui vient de s'y former; les articles supprimés du Globe et qu'on vient d'imprimer à part sont loin de me satisfaire.
DU COMTE DE S AI NÏE- AU L Al R E.
Paris, 25 juillet 1827.
Je vous dirai un projet qui me charme, c'est de vous visiter à Barante vers le 15 de septembre. Y serezvous? Je partirai alors de la Grave pour aller en Suisse où je compte laisser mon fils pour l'hiver à Hofïwil (1). La difficulté que je prévois c'est que je voyagerai sans équipage ; il me faudra suivre les roules fournies de diligences et de malles-postes, et quand
(1) Célèbre établissement d'éducation dirigé par M. de Fellemberg. M. le duc de Broglie en parle longuement dans ses Souvenirs, tome II, p. 31 et suiv. c. b.
je tiendrai une place penl-êlre ne serait-il pas sûr de la quitter. Enfin je mettrai toute mon industrie à trouver les facilités, et il me suffira de vaincre les impossibilités.
Les nouvelles du cabinet que j'ai ramassées dans les rues c'est que l'embarras est toujours plus grand, toute grande mesure est ajournée ; on ne dissoudra pas la Chambre avant la session, on a épuisé toutes les combinaisons possibles pour inventer une loi d'élection qui garantit de M. de La Fayette et de M. Delalot. La nomination de ce dernier, surtout, a épouvanté; mais l'avis des préfets consultés est que la loi actuelle est la plus favorable possible; pour continuer la marche actuelle il ne reste donc plus que les grands coups d'État. M. Corbière le sent, mais il est, dit-on. le seul qui ose jouer si gros jeu : les autres voix du conseil sont pour rester dans la charte, qui, comprise dans leur sens, laisse en effet beaucoup de place. Ce qui déconcerte le plus nos habiles, c'est la défection de la noblesse de province. Après s'être donné tant de soins depuis sept ans pour la reconstituer et lui rendre un rang, un esprit de corps, une influence dans l'État, ils s'aperçoivent que nulle part ils ne pourraient trouver une opposition plus hargneuse et moins maniable : cela m'amuse, je l'avoue, parfaitement. La chose que, pour ma part, je hais le plus, c'est le despotisme. Je ne me dissimule pas qu'il y a encore autre chose intolérable, mais ma fantaisie est moins contraire h tout qu'au pouvoir absolu des ministres et de la cour, et ils ont si bien travaillé que les voilà en présence de l'obstacle le plus insurmontable qui puisse leur être opposé. M. de Bonald profite de l'effroi que causent les hobereaux pour revenir à
son vieux plan de quatre mille pairs. Enfin il n'y a sorte d'extravagance qui ne soit reproduite en ce moment. Le dégoût de Monsieur le dauphin perce un peu plus et l'envoi de Sainl-Priest en Espagne fait aussi supposer qu'il prend plus d'influence. Malheureusement les affaires de M. Canning ne vont pas toutes seules ; les arrivants d'Angleterre croient cependant que la lutte, difficile pour tous, se terminera à son avantage.
Je voudrais vous parler de vos travaux, cher ami, à quoi occupez-vous votre bel et bon esprit? Moi je goûte fort doucement la paresse; je fais un ouvrage par semaine, comme les enfants qui avec trente sols d'étrennes veulent acheter le Palais-Royal. Ma fantaisie actuelle c'est d'écrire une Histoire des salons de Paris à partir de l'hôtel de Rambouillet. Le sujet me sourit fort, mais il faudrait de grandes recherches et de la science. Gomme j'aime beaucoup mieux le commencement que la fin de toute espèce d'à (faire, il est probable que je m'en tiendrai désormais aux titres ou aux préfaces tout au plus. A propos d'affaire, qui se termine, le mariage de M. de Termes et de mademoiselle Fouché s'est fait hier, puis la noce est partie pour Suresnes où madame de Vandemont la fêtait.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 28 juillet 1827.
Cher Prosper, votre lettre me touche jusqu'au fond du cœur. Je suis reconnaissante de ce ton de confiance qui vous est peu habituel, et peut-être pénible, mais je ne me repens pas de l'avoir provoqué, je ne crois
pas qu'on augmente les choses en les disant. Je crois surtout qu'en évitant ses pensées on ne les distrait pas. Elles sont quelque temps plus supportables et puis elles finissent par envahir l'âme qui s'en serait peut-être mieux défendue en les envisageant tout à fait. Mon cher Prosper, il vaut mieux les combattre en cherchant le remède, le remède si indiqué. Je comprends parfaitement vos dispositions ; je les comprends si bien que personne ne les éprouve plus que moi. Le monde, la vie, vous-même, vous ont tout dit, vous savez ce qu'ils contiennent et le sentiment de leur imperfection, de leur incomplet vous poursuit. J'ai douze ou treize ans de moins que vous, et je sens tout cela tout aussi fort, et ce n'est pas d'hier. Je n'ai Jamais eu tant de bonheur; je suis comblée des biens de Dieu, et je vous jure qu'un poids de tristesse habituel est sur mon cœur, que je sens comme l'impossibilité absolue du bonheur ici-bas qu'il me semble voir toute chose se décolorer, et que surtout mes propres facultés me semblent me manquer complètement et que je finis par ne plus m'y intéresser. Voilà ce que je suis humainement parlant; mais, après cela, il y a une source oîi je me ranime et qui vivifie même les moindres objets de la terre, qui rend des couleurs brillantes à tout ce qui m'entoure. Cette source, c'est Dieu révélé à moi dans l'Évangile, c'est Dieu dans son immense amour et dans sa sainteté parfaite, c'est cet être qui remplit toutes mes facultés, que j'aime parce qu'il est seul bon, parce qu'il est le seul ami, que j'admire parce qu'il est la beauté éternelle, qui est un but pour mon intelligence et une flamme pour mon cœur; Il m'appelle à le servir, il m'appelle à travailler à une œuvre immense, non pas seulement à une
œuvre dont dépend le bien-être passager de telle ou telle nation, mais à l'œuvre éternelle du triomphe du bien sur le mal, du vrai sur le faux, du beau sur le hideux.. Je suis enrôlée dans cette milice qui le sert nuit et jour, et quelle que soit ma place, elle est bien belle et bien noble. Alors mes facultés si faibles peuvent pourtant faire un grand bien s'il me prête son secours, alors telle occupation qui m'ennuyait, tel être qui me paraissait insipide, reprendra l'intérêt le plus vif à mes yeux. Tout être est une âme, une âme que Dieu peut changer, dont il peut faire son temple, et il peut me faire l'instrument de ce changement. Ce n'est pas seulement un intérêt direct à une conversion, à un entretien religieux. Si mon esprit est un peu large je verrai le fil qui réunit à ce grand but toute discussion politique, tout livre d'histoire, etc. Tout doit avoir de l'inlérêt, car en tout il y a du vrai, du beau et du bon, en lutte avec le faux et le mal. La vie est bien courte, le temps s'écoule, mais n'eussé-je qu'une année à passer, ils ont bien de la valeur envisagés ainsi, j'y peux semer ce qui sera la moisson de l'éternité. Gela ne me dégoûte de rien, je sais que cette vie a son importance que les petites jouissances comme les plus hautes pensées nous viennent de la même main et j'ai tort quand je ne soigne pas les fleurs de mon jardin, ou que je néglige le plaisir d'un jour de ceux qui m'entourent, car Dieu nous a donné toutes choses pour en jouir et tout ce qu'il a créé est bon et doit être employé avec action de grâces. L'avenir m'offre la perspective d'une foule de découvertes dans cette région lumineuse qui m'est ouverte, non seulement la jeunesse, mais la vie recommence, pour celui qui naît de nouveau, qui doit être régi par de nouveaux
mobiles, de nouveaux penchants. Suis-je donc en effet toujours dans une telle situation d'âme? ai -je constamment un tel bonheur, une telle joie? Oh! loin de là, il y a des jours où je l'éprouve, il en a d'autres, et beaucoup, où ces mêmes vérités sont sans puissance sur moi; je reconnais leurs traits, mais on a enlevé leurs couleurs et elles ne me touchent plus. Mais pourtant je les reconnais toujours, je sais qu'elles existent, je sais qu'elles ont agi sur moi, etj'ai confiance que cette puissance leur sera rendue, mais je sais qu'il ne dépend pas de moi de les faire agir, je puis seulement continuer l'action, en attendant le mouvement intérieur, je puis tendre les voiles, préparer le navire, et espérer qu'un vent favorable le fera marcher.
Deux moyens me restent toujours, la prière, la demande même sans ferveur, la demande sincère et la lecture habituelle de l'Évangile; là je retrouve encore de la vie quand elle manque tout à fait en moi. Que je voudrais croire que vous employez ces deux moyens constamment, je ne crois pas à la possibilité de transmettre nos croyances à un autre; il y a des certitudes qui ne peuvent pas passer d'une âme à l'autre, mais le chemin de toute conviction est le même, c'est la lecture de l'Évangile et la prière. Toute autorité, même celle qui se dit infaillible, s'appuie sur l'Évangile, c'est à la source qu'il faut aller la chercher, mais il est bien différent d'avoir lu l'Évangile, de ne le lire qu une fois, ou d'en faire sa nourriture habituelle. Ce n'est qu'en le lisant et relisant constamment que tout ce qui y est contenu se révèle à nous.
J'ai presque honte à présent de cette longue lettre et il faut que je compte sur toute votre amitié pour
oser l'envoyer : un ami moins indulgent s'en moquerait, mais je ne crains rien de pareil de vous, nos âmes sont trop liées par trop de souvenirs communs pour qu'elles ne s'entendent pas toujours et vous ne m'en voudrez jamais de me laisser aller à ce qu'une bien tendre alTection me fait dire de plus ou moins raisonnable. Mille tendres amitiés de nous tous. Voilà ces pauvres Ciuizot en route. Dieu veuillequ'ils arrivent sains et saufs? Lisez-vous M. de Salvandy? il a vraiment un zèle bien méritoire.
AU COMTE DE S Al N TE - A UL A 1 RE.
Clermont, 2 août 1827.
Vous avez là, mon cher ami, une bonne et aimable idée. Je vais vous attendre au 15 septembre, mais ne me donnez pas une fausse joie : faites ce que vous promettez et n'allez pas prendre une autre route, ou passer sur la nôtre sans vous arrêter.
Vous semblez un peu plus rassuré sur les affaires publiques, et depuis quelques jours j'ai eu d'autres lettres dans le môme sens. Je ne m'explique pas bien comment on espère que ces gens-là succomberont avant d'avoir fait les dernières sottises. Qu'y a-t-il donc de si difficile à insérer un beau jour dans le Moniteur une promotion de cent pairs? Gela ne procurera peut-être pas la majorité. Peut-être que, pendant ce temps-là, on la perdra aux députés, mais je ne sais aucune raison pour attribuer à ces messieurs del'habiletéet delà prévoyance. Je ne vois pasqu'ils en aient jamais montré. La Fontaine n'était pas dégoûté de se résigner à un sage ennemi. C'est un ennemi 111. 26
absurde qui est à craindre; il vous tue, même quand il en doit mourir et cela s'appelle de Ténergie. Du reste leur censure tourne au plus mal.
Je vous écris de Clermont. Chacun y lit les brochures. On les trouve belles, spirituelles, éloquentes; les propos de Paris courent la ville trois jours après. Il ne paraîtrait pas prudent de faire des élections dans une telle disposition des esprits. Vous avez bien raison sur la noblesse de province, c'était la base de M. de Villèle, et elle s'éboule sous ses pas. C'était un parti sans opinions et sans doctrine. On a vaincu et anéanti la faction opposée, alors a disparu toute vivacité et tout zèle. Depuis l'indemnité ils n'ont plus rien à demander, ils sont mécontents. En outre, tout quémandeurs qu'ils sont, il y a, en eux, un point d'honneur et, aujourd'hui, ministériel est la plus grosse injure qu'on puisse adresser à quelqu'un.
Vous me parlez de mon travail. Je suis juste au point où l'on n'a plus, comme vous, le plaisir de rêver un nouvel ouvrage chaque semaine, etoii l'on n'a pas encore la jouissance de suivre un plan arrêté, et d'ajouter, chaque jour, quelques pages à un texte commencé. J'en suis au gros ouvrage, et pioche comme un manœuvre. C'est chose curieuse que la force d'une situation : le parlement, au temps des Bourguignons et des Armagnacs, a déjà le même esprit que dans la Fronde.
Certes oui, ce serait un curieux sujet que l'histoire de la conversation en France. Ce fut notre seule institution pendant plus d'un siècle ; à prendre même les choses de plus haut, dans aucun pays l'opinion parlée n'a eu une telle puissance. Elle faisait, pour ainsi dire, ses affaires elle-même sans aucun organe légal ;
A.NNEE 1827. 403
aucun despotisme n'a été au-dessus du qu'en dira-t-o)i! Vous traiteriez à merveille ce point de vue. Pensez-y plus de huit jours, et, quand nous nous verrons, vous me direz votre plan.
A M. GUIZOT
Barante, 4 août 1827.
Hélas! mon pauvre ami,' le coup qui vous menaçait si cruellementvousa frappé (1): tout ce que vous avez de force et de raison échoue contre une telle douleur, et ce que vous pourrez peut-être renfermer en vousmême n'en sera pas moins poignant. Une si intime union, qui comprenait toutes les idées quelque élevées et fortes qu'elles fussent, toutes les impressions, toutes les facultés, laisse un vide qui se fera sentir à chaque moment. Le travail et la pensée, qui sont les plus austères des consolations, vous rappelleront sans cesse que là aussi vous viviez en commun. On m'écrit que jusqu'au dernier instant, elle a été forte, calme et simple : de tels adieux vous soutiendront, mais en vous rendant plus malheureux. Je cherche ce qui vous apportera quelque consolation, et il me semble que vous devez songer avec une sorte de satisfaction à tout le bonheur que vous lui avez donné, à cette perfection de tendresse, de soins, d'égalité qu'elle a toujours trouvée en vous, et vous étant mutuellement choisis avec une vive affection, elle n'a pas eu un mécompte; il n'y a pas eu une illusion; c'est là ce que vous avez droit de vous dire ; ainsi vos
(1) Madame Guizot était morte le 1'"' août. c. b.
regrets ne seront pas mêlés des scrupules et des remords que la douleur est d'ordinaire si ingénieuse à se former. Je ne vous parle d'elle que pour tous. Qu'avez-vous à faire de nos regrets à nous, de l'admiration que nous avions pour son caractère, de la sympathie que nous éprouvions pour son talent, du respect que nous inspiraient l'élévation et la pureté de son âme ? Il y a une telle différence entre les relations d'une amitié même intime, et celles d'une complète union que tout au plus devons-nous avoir le droit de concevoir vos regrets.
Quand vous pourrez, quand vous voudrez, vous me donnerez de vos nouvelles; mais je suis sûr que de temps en temps vous vous êtes ressouvenu que mon cœur se serrait à l'idée de vos angoisses prolongées et du cruel dénouement d'une si horrible attente.
DE M. GUIZOT
Paris, 8 août 1827.
Mon cher ami, vous m'avez dit les seules paroles qui m'atteignent; elle a été heureuse par moi, tout à fait, sans mélange, jusqu'au dernier moment, si cette idée pouvait m'êlre sans cesse présente elle mêlerait certainement quelque douceur au plus amer chagrin; mais je ne la retrouve que de loin en loin; elle m'apparaît, et bientôt je retombe sur moi-même, dans ce vide immense, sous ce poids affreux. J'ai tort pourtant: après le bonheur de l'avoir pour femme, ce que j'eusse souhaité le plus au monde, même au prix de la douleur, c'est celui de l'avoir eue; j'ai joui quinze ans du premier; le second me reste. Bien souvent
d'ailleurs j'ai demandé à Dieu que cette épreuve ne fût pas pour elle ; je n'ai pas le droit de me plaindre. Nous nous sommes séparés aussi tard qu'il se peut; elle a vécu aussi avant dans le tombeau, je l'y ai accompagnée aussi loin qu'il peut nous être donné ; elle est morte en m'écoutant lire le sermon de Bossuetsur l'immortalité de l'âme; je sais en quel endroit, à quelle phrase elle a cessé de m'entendre ; deux minutes auparavant, déjà ses sens s'étaient troublés; elle a fait effort pour les rappeler; évidemment elle voulait suivre jusqu'au bout un bon et sublime raisonnement de Bossuet sur sa question ; l'effort lui a réussi, elle est rentrée en possession d'elle-même; elle a entendu la fin du paragraphe, et alors, à la lettre, elle nous a quittés sur les ailes d'une excellente preuve de l'immortalité. Un quart d'heure encore, ne m'entendant plus, ne me voyant plus, de moment en moment elle me serrait la main ; quand elle a cessé, dix minutes après, elle avait complètement cessé de respirer, sans qu'aucun mouvement, aucune altération décelât le moindre combat; elle n'y était plus, voilà tout. Je ne vous demande pas pardon, mon cher ami, de vous donner tous ces détails; ils sont ma pensée habituelle ; il faut que je me taise ou que je parle d'elle, et je suis sûr que vous prendrez plaisir à suivre aussi, jusque dans les dernières traces de son passage ici-bas, cette créature si noble et si tendre, une des plus nobles, comme me l'écrit Royer, qui aient jamais honoré la vie humaine.
Adieu, écrivez-moi, vous me ferez plaisir ; je suis sûr que vous me parlerez d'elle comme je le désire. Je pars dans huit ou dix jours pour Broglie. Ils sont venus tous deux dans l'espoir de la revoir encore ;
ils sont arrivés quinze heures trop tard. Ils voulaient m'emmener; mais j'avais besoin de rester ici quinze jours.
A M. ANISSON DU PERRON
Barante, 8 août 1827.
Je vous écris, cher ami, uniquement pour vous envoyer des nouvelles d'ici et avoir des vôtres. Sans cela je ne risquerais pas d'adresser une lettre à des gens tout occupés à courir et à voir. C'est assurément ce que nous faisons le moins; rien de si immobile que notre vie. J'en ai peu à peu pris l'habitude, et il me semble que si je me donnais le plaisir de voyager, je serais poursuivi par l'idée que je perds mon temps et que je néglige ma tâche. Toujours est-il qu'il n'est pas malheureux de prendre ainsi l'esprit de sa situation.
J'ai quelquefois plus de regrets pour mes enfants. La monotonie d'une éducation à la fois classique et domestique a de l'inconvénient; il en résulte de la gaucherie et de la lenteur dans le développement des idées. Cela vaut mieux sans doute qu'une éducation mêlée à tout le train frivole et mal réglé de la vie du monde ; mais vous suivez un juste milieu entre les deux, et votre fils ne sera ni un écolier de rudiment, ni un apprenti jeune homme. Ce voyage d'Angleterre lui fera du bien, et le formera.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Paris, H août 1827.
Vous avez appris par les journaux la mort de M. Canning, plus promptement que nos lettres n'auraient pu vous l'annoncer. Toute l'Europe est en conjectures. Un mouvement rétrograde, s'il avait lieu, et je ne le crois pas, causerait quelques courtes joies à Vienne, mais bien de grandes et longues douleurs. Lisez le Moniteur de chaque jour : il est presque amusant. Ce n'est selon lui ni à l'accord de tous les cabinets pour la paix du monde, ni à un meilleur choix de conquêtes que fait aujourd'hui la France, que nous devons ce que notre pays offre d'accroissement et d'amélioration en population, en industrie, en revenus publics, mais au génie de nos ministres dont la France ne savait pas le nom en 1816 et qui le lui rendent en ne la connaissant pas aujourd'hui.
Ce qui aveugle tous ces messieurs, c'est que la France paye d'assez bonne grâce un milliard. Mais la France n'en fait honneur qu'à elle seule; elle comprend très bien que c'est elle qui, par son travail et son industrie, rend les produits de l'impôt progressif pour son gouvernement. Il ne faut pas être bien habile pour savoir que la progression facile de l'impôt est le résultat de la progression que chaque contribuable obtient lui-même, dans ses revenus propres, par son travail. Les gens éclairés de France doivent conclure de tout cela que le pays peut être généreux sans regret, puisque définitivement la France doit placer
sur elle-même, en accumulation, chaque année, une somme bien plus forte que celle qu'elle abandonne à son gouvernement.
Comme Beugnot n'est pas ici et qu'il prend les eaux dans les Pyrénées, je raisonne sur tout cela bien à mon aise, bien sûr que l'on ne me répondra pas. Je ne suis ici que pour peu de jours. Je vais àËclimont(l) passer deux jours et de là, par la route de Vendôme, à Valença}-, où je voudrais bien vous voir travailler au discours préliminaire de votre grand ouvrage, et lire, en l'améliorant encore, le discours académique de M. Royer.
DU COMTE MOLLIEN
Jeurs, 13 août 1827.
C'est un événement de quelque importance que la mort de M. Canning; je regrette un tel Anglais, sans croire cependant que sa perte puisse arrêter sur notre coin, en Europe, la marche de cette civilisation qui n'a rien d'utopique et qui appelle aujourd'hui plus d'un peuple à la création et au partage de tous les bons produits de l'intelligence humaine. M. Pitt, lorsqu'il se déclarait contre notre grand preneur de villes, n'était pas étranger lui-même à cette doctrine, et avait seulement encore un reste de superstition pour quelques articles des tarifs prohibitifs, mais, dans ce nouvel état du monde, le creuset de MM. Hus-
(1) Château du duc de Luynes, situé dans le département d'Eure-et-Loir. c. b.
kisson(l)et Robinson (2) a réduit en vapeur beaucoup de vieux scrupules sur les douanes, et M. Canning, par sa sagacité et son éloquence, s'était rendu de notre temps le meilleur interprète de ce que M. Pitt ne voyait guère que dans le lointain, et de ce que les deux autres en marchant à sa suite, ont reconnu et déclaré prochainement possible. Quand une discussion de cette importance est parvenue au point de rendre plus palpables pour une foule d'intérêts leurs moyens virtuels de développements et de progression, que la législation ne contrariait, que faute de les avoir bien connus, la conviction, pour se répandre, ne dépend plus du talent d'un seul homme ; bientôt alors la pratique devient plus habile que la parole pour faire pénétrer partout la doctrine.
Ce n'est pas sans raison qu'on nous dit qu'en Angleterre tout ce qu'il y a de bon dans les tories et dans les IV h ig. s est d'accord, et pour un accord de ce genre. La modération des prohibitions de douane est la plus sûre garantie de la paix entre les peuples, car il n'y a plus alors dans leurs rapports que rivalité et échange de prospérités. Mais soyez sûr qu'une généra-
(1) Homme d'État, économiste éminent, ami et collaborateur de Pitt, puis de Canning. William Huskisson a surtout attaché son nom à la réforme de la législation prohibitive qui pesait sur le commerce anglais. Les diverses lois qu'il fit voter par le Parlement furent le point de départ, pour l'Angleterre, d'une période de prospérité commerciale des plus grandes, c. b.
(2) M. Robinson, chancelier de l'Échiquier dans le ministère Canning, succédait à celui-ci comme premier lord de la Trésorerie et venait d'être créé pair d'Angleterre, sous le titre de vicomte Goderich. c. b.
tien passera encore avant que de telles vérités soient bien comprises par le petit fabricant qui juge que les douanes ne sont faites que pour le maintien en possession de nous faire payer 100 francs le travail que nous acbèterions 60 francs ailleurs. Voilà où en est encore notre tbéorie sur la formation des richesses. Ce n'est pas une voix aussi faible, aussi cassée que la mienne, qui pourrait se faire entendre à de tels sourds; cet honneur vous est réservé à vous et à deux ou trois de nos amis, dans une vingtaine d'années. En attendant, je cours le mieux que je puis dans celle qui va finir, puisque ce ne sera que vers son dernier terme que je pourrai vous redire de plus près combien je vous suis attaché.
A M. GUIZOT
Barante, 16 août 1827.
Je vous écris à Broglie, mon cher ami ; vous y serez aussi bien que l'on peut être dans les premières souffrances d'une telle douleur, avant de l'avoir enfermée en soi-même et identifiée avec son âme. On y doit mener une vie sérieuse et vous pourrez, au milieu de beaucoup de sympathie, y trouver du silence et de la solitude. Si je n'avais pas été à cent lieues de vous, je serais allé vous voir et je vous aurais offert aussi de venir partager quelque temps notre retraite. Je pense que vous aurez votre fils avec vous. Parlez-moi de lui ; comment ce pauvre enfant a-t-il reçu et compris le coup dont il a été frappé? Conservera-t-il un souvenir complet de celle qu'il a perdue? Cette fin si calme et si forte, ce qu'elle lui aura dit,
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laissera sans doute des impressions inefFaçables. J'ai souvent rennarqué quelle sorte de maturité soudaine et instinctive une grande douleur donnait aux enfants. Je vous remercie des tristes détails que vous m'écrivez. Vous serez longtemps, je crois, à ne voir et à n'entendre autre chose que les scènes douloureuses et solennelles dont vous étiez rempli en m'écrivant. Tout le reste, le train ordinaire de la vie, doit vous être confns et indifTérent. En de tels moments les objets paraissent à travers une sorte de brouillard, et les paroles qu'on entend au milieu d'un sourd bourdonnement. Assurément il a bien raison, Royer; elle honorait la vie humaine. Je n'ai connu personne qui ait si bien réussi à faire passer dans la vie réelle tout ce que l'imagination rêve de bien et de noble. La pensée n'était pas pour elle, comme pour le vulgaire des gens distingués, une occupalion et un plaisir ; elle en tirait le devoir et dans les moindres choses on voyait que ce qu'elle disait était, non une parole de vérité fugitive, mais un engagement pris envers elle-même.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Valençay, 23 août 1827.
Après avoir été faire deux jours d'économie politique et d'éloge du système de M. Huskisson chez M. Mollien, et vingt-quatre heures d'écarté chez madame de Luynes, je suis enfin arrivé à Valençay. Les vacances se sont emparées de la maison : il y a des enfants de tous les âges, et des maîtres pour que le temps n'ait pas l'air d'être trop perdu.
J'aireçud'Angleterre des lettres assez curieuses avant mon départ de Paris. Toutes les inquiétudes sont dissipées parce que, disent les faiseurs, M. Ganning a laissé son esprit et son plan dans le cabinet : il aura peut-être aussi laissé son talent à quelque inconnu. Pour moi, cela paraît une moquerie que de dire que M. Robinson pourra donner et suivre la grande direction dans laquelle M. Ganning avait mis l'Angleterre. Tous les plans nouveaux exigent dans ceux qui les conçoivent et qui veulent les faire adopter, une espèce d'enthousiasme, et je n'en vois point dans le ministère tel qu'il est. Le grand éloge que j'entends faire c'est que ce sont des gens très sages. Gerlainement ils sont sages, ils ne le sont que trop ; notre ami, le marquis deLansdowne, l'estéminemment. Dès son enfance je trouvais qu'il l'était un peu trop, et son père le trouvait aussi. Le duc de Wellington prend la place de chef de l'armée, qu'il regrettait fort; mais il ne rentre pas dans le cabinet.