DU COMTE DE S AINTE-AULAIRE
Étiolles, 9 septembre 1827.
J'ai laissé tous les salons fort préoccupés du ministère anglais, l'opinion la plus accréditée était pour la retraite des ivhigs, et peu de jours auparavant, M. de Garaman, autrement M. de Metternich (1), assurait « que la paix de l'Europe en dépendait, qu'il fallait s'attendre, dans le cas contraire, au triomphe du libé-
(1) M. de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, passait pour être complètement inféodé à M. de Metternich. c. b.
ralisme sur le continent ». Il me semble que le journal d'hier donne tort à cette prophétie, au moins pour une moitié; nous verrons plus tard pour l'autre. Au reste je tiendrais peu au triomphe des libéraux, s'ils ne me promettaient pour ma part de la victoire que de m'enterrer comme M. Manuel, et de venir faire sur ma tombe des discours tels que ceux de M. de La Fayette et de M. de Schonen (1). Je déclare que pour mériter un tel cortège et de telles oraisons funèbres, je ne ferai rien pendant ma vie et ne serai pas pressé de me faire enterrer un quart d'heure avant ma mort, Avez-vous lu la Relation de Mignet? Mon Dieu, que tout cela me paraît faux et d'un mauvais esprit! Ces grands artisans de morale et de religion qui nous gouvernent si bien pour la gloire de Dieu doivent être bien contents de leur succès.
Les amis du général Foy sont à bon droit fort choq ués dece mot « un défenseur plus énergique de nos libertés. »
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Valençay, 11 septembre 1827.
Puisque vous êtes en relations habituelles avec M. de Montlosier, dites-lui qu'on trouve dans notre pays un acte passé devant notaire, souscrit par Marguerite de Yalois, reine de Navarre, qui porte que tel nombre de dindons sera nourri par le fermier de sa
(1) M. de Schonen, conseiller à la cour royale de Paris, avait prononcé sur la tombe de Manuel un discours où il faisait l'appel le plus passionné aux rancunes et aux violences de l'esprit de parti, c. b.
terre d'Alencon. Ainsi les jésuites, qui paraissent de 1530 à 1540, ne nous ont point apporté les dindons, il me semble que c'est leur ôter un beau fleuron.
On me mande d'Angleterre qu'à la prochaine session tout ce qui était pour les principes de M. Ganning et contre sa personne votera avec le nouveau ministère : ainsi lord Grey, le duc de Bedford, etc. Je le veux bien, j'en suis bien aise; mais il faut que les choses aillent toutes seules, car je ne vois dans ce ministère personne qui puisse gouverner ou plutôt diriger. Je n'en vois pas un qui soit plus gros que l'autre, car lord Lansdowne,avec votre permission et celle de nos amis, n'est pas de la grande espèce d'hommes d'affaires. Gela n'empêche pas que je ne sois bien aise qu'il soit là.
J'ai des nouvelles de madame de Dino qui se repose deux jours à Bordeaux et qui ne dit d'autre mal d'elle qu'un peu plus de faligue qu'il ne faudrait quand elle fait quelques lieues en voiture. Je crois qu'elle arrivera ici le 15. Nous la recevrons avec deux ou trois comédies.
Je suis étonné que François P"" soit votre point de départ pour l'ouvrage dont vous vous occupez. Qu'estce que vous faites donc des remontrances qui ont précédé son règne? Je pense souvent à votre ouvrage, et mon vœu est que vous adoptiez le format in-folio, qui est de sa nature fort exigeant.
DE M. DE RÉMUSAT
Vizille, 14 septembre 1827.
Je suis ici depuis douze jours, mon cher ami, et j'y trouve une sorte de bonheur. Vous devinez quelles impressions m'y attendaient, mais cependant il me semble que je ne respire à Taise qu'en ce lieu; c'est
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un grand mal que la contrainte et il ajoute à tous les autres maux. Elle est nécessaire pourtant, et dans certaines situations ce n'est guère qu'en se contraignant qu'on parvient à vivre.
Je trouve ici presque toutes les ruines réparées. Ce grand château est en quelque sorte plus beau qu'avant son désastre (1). L'activité de tous genres semble être augmentée : on bâtit, on charpente, on cultive, on file, on tisse, on imprime; que ne fait-on pas ici, et tout cela sur le même point et sous la même direction. Je porte envie à une telle existence, quoique bien étrangère à mes dispositions; ce n'est point le bonheur, mais c'est au moins une destinée qui ne peut vous être enlevée, et l'éternel « j'ai perdu ma journée » ne s'applique pas à cette façon de vivre. 0 mon Dieu, que ce lieu est beau! Il m'est impossible de rendre compte de tout ce qui m'y plaît et il est vrai que j'ai pu y vivre, que j'y ai vécu plus heureux, cent fois plus heureux que je ne l'avais rêvé de ma vie. Est- il possible que le passé ait été? Je ne puis le croire, et mes plus vifs souvenirs m'apparaissent comme des illusions, ce n'est qu'à mon abattement d'esprit, ce n'est qu'à l'insipidité de ma vie actuelle que je m'aperçois qu'ils sont réels. Il y a, dans ce pays, et dans ceux qui l'habitent, pour moi, quelque chose de romanesque et de positif, de singulier et de naturel que je ne saurais exprimer, et qui allait merveilleusement aux besoins de mon imagination. C'était vraiment trop heureux hasard que d'avoir rencontré cela. La vie ne nous doit pas de tels biens, et quand
(1) Le château de Vizille avait brûlé l'année précédente, c. B.
elle nous les donne, elle ne nous les laisse pas longtemps. Il fallait bien, par quelques points, me rappeler à la condition humaine. Ce qui est arrivé pouvait seul le faire. Je n'étais vulnérable que là. Arrêtonsnous maintenant, mon ami, car je touche à ce dont je ne puis parler.
Je compte toujours aller vous voir dans le courant du mois prochain; une fois avec vous, j'espère y rester longtemps.