‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 40 sur 55 · DE M. DE SALVANDY · texte numérisé non relu

DE M. DE SALVANDY

Chantemerle (Ij, 23 septembre 1827.

Je ne soupçonnais pas, monsieur, qu'on pût être très obligé à un palefroi qui vous jette à dix pas de lui, en se laissant choir lui-même. Vous me l'apprenez parle plaisir que j'ai eu à recevoir un très aimable souvenir de vous. Ma chute a dû être très dangereuse ; je pouvais, et dans les règles, je devrais être tué. Ma tète a porté tout le poids de mon corps, et elle est de fer, apparemment, car elle a soutenu si merveilleusement cette épreuve qu'il n'en est résulté aucun inconvénient visible ou caché. Je n'ai eu que le mal des remèdes. On m'a épuisé de saignées, si bien qu'il m'a fallu renoncer à une de mes expéditions hebdomadaires contre l'administration. Je me félicite de cette interruption passagère, puisque vous avez l'extrême bonté de vous en apercevoir.

(1) Résidence attenante à l'une des fabriques que possédait à Essonnes le célèbre manufacturier Oberkampf, dont M. de Salvandy avait épousé la petite -fille, c. b.

Je suis heureux de penser que mes brochures arrivent au milieu de vos montagnes, que vous approuvez cette petite guerre, que vous accordez même un suffrage bienveillant à la manière dont je la fais. Comment recevez-vous ces publications? J'ai dû renoncer à vous les adresser, passé les quatre premières, parce que la poste prenait l'aflranchissement et gardait les quatre paquets. Ce procédé est ce. qu'il y a de moins indélicat et de moins blâmable dans les actes de ceux qui nous mènent.

Vous savez, je suppose, que la dissolution est irrévocablement résolue. C'est une nouvelle plus grande encore que les affaires de Constantinople et de Catalogne. Je trouve la résolution hardie et habile. M. de Villèle ne pouvait plus aller avec ses deux Chambres. Il fallait en modifier une. Modifier celle qui dure toujours avait de grandes difficultés, de grands périls, et pourquoi? Pour gagner un an. Car cent cinquante députés et plus, peut-être, refusaient de passer OQtre. De plus, son ministère est décidément usé et percé à jour. Sa censure est une sottise dont il ne savait comment se délivrer. Avec une jeune Chambre tout se rajeunit sans secousse et, il me semble, sans concession. Pour que le calcul fût mauvais, il faudrait que deux cent vingt députés se rencontrassent résolus à repousser le budget pour briser M. de Villèle. Il n'en sera pas ainsi. Il y aura une majorité quelque part dans les centres. M. de Villèle la déclarera sienne, prendra d'autres collègues, dira au roi qu'il arrête le mouvement libéral; à eux, qu'il a arrêté le mouvement ultra, et il commencera un nouveau bail avec des doctrines nouvelles. II y a deux choses' qui doivent rendre M. de Villèle éternel : le parti pris m. 27

418 SOUVENIRS DU BARON DE lîARANTE.

du roi, et sa propre indifférence de ministre pour les avanies. Avec ces deux avantages, on ne peut être renversé que par une révolution et on ne fait pas de révolution pour chasser un homme. Voilà ses combinaisons; il est facile de comprendre comment leur succès ne serait pas de longue durée. Mais je ne doute pas qu'il y ait d'abord succès. Ne le pensez-vous pas aussi?

Vous continuez, dans votre paisible retraite, monsieur, vos utiles et nobles travaux. Encore un bon ouvrage va nous arriver, cet hiver peut-être, de votre féconde Auvergne. Vous êtes bien heureux de pouvoir vous occuper ainsi de choses qui durent. C'est une désolation pour moi de perdre mon temps, de consumer les années jeunes et fortes de ma vie, dans ces productions stériles dont rien ne reste, car, à défaut de ce succès solide et stable que le talent seul peut donner, on trouve au moins toujours de vives jouissances dans les études profondes. Remuer la poussière des siècles, c'est agrandir sa vie, ne fût-ce qu'en la prolongeant dans le passé.

DU COMTE MOLE

Champlàtreux, 27 septembre 1827,

Vous me remplissez d'aise avec vos projets pour l'année prochaine. Je ne puis dire le plaisir que j'aurai à vous tenir ici un peu de suite. Si vous revenez, ainsi que vous le dites, au commencement d'octobre, j'espère bien que vous serez pendant tout ce mois plus rci qu'à Paris. Je m'y plais cette année un peu moins que de coutume à cause de la quantité d'allants et

venants qui ne me laissent pas un moment à moi.

Depuis huit jours, nous avons eu madame de Lagrange, Frédéric (1), M. de Galard, l'évêque de Beauvais, et à demeure le jeune ménage Fitz-James, madame de Fézensac et sa pauvre sœur. Le spectacle de la lente destruction de cette bonne madame de Vintimille répand aussi de la tristesse sur tout notre intérieur. J'attends Chateaubriand pour dîner, et ces jours-ci Yillemain, Pasquier, Ghoiseul, madame de Rumford, madame de Girardin, ma nièce et son mari et tous les Fézensac. En voilà plus qu'il ne m'en faut. Tout cela bien distribué et surtout non en visite, mais un peu de suite me plairait fort, mais on vient comme à Paris ou pour deux jours et cette bonne vie de campagne doucement occupée que je recherche, se trouve empêchée ; mon projet est de prolonger les champs jusqu'à la fin de novembre. Si vous ne revenez que pour la session vous reviendrez tard. L'Étoile a annoncé positivement hier qu'elle s'ouvrirait en février. On ignore toujours le parti que prendra le ministère quant aux élections. Il resasse en ce moment les listes, et d'après les chances qu'il se reconnaîtra il se décidera.

Deux points de l'horizon politique s'obscurcissent de plus en plits. L'Espagne ou plutôt toute la Péninsule et l'Orient. Pour l'Orient, on se flatte toujours que le Divan cédera. Personne ne peut rien sur l'Espagne, elle est livrée à une force qui l'entraîne et peut troubler le monde. Les deux principes s'y combattent avec acharnement et les autres cabinets peuvent être

(1) Le comte de Houdetot. c. b.

placés dans la nécessité de prendre parti et de se ranger sous l'un ou l'autre drapeau.

D'après ce que vous m'avez écrit, vous avancez dans vos recherches; il me tarde que vous ayez quelque chose à me montrer, car je suis très curieux de savoir comment vous aurez pris ce sujet et ce qull deviendra dans vos mains. Il vous conduira plus d'une fois dans mes pénates et vous fera rencontrer plus d'un homme honorable de mon nom.

DE M. GUIZOT

Broglie, 27 septembre 1827.

Ne craignez pas pour moi le découragement, mon cher ami ; ce n'est pas mon mal. Le changement profond, irrévocable, qui se développe et s'éclaircit chaque jour davantage à mes propres yeux, le voici : je suis comme un homme qui n'a plus de chez-lui et qui passera désormais sa vie dans la rue. Je me sens détaché de moi-même, sans personnalité intime; j'appartiens tout entier à l'activité. Je n'y prends et n'y prendrais encore, quelle qu'elle fût, aucun plaisir ; mais je suis sûr que cela me reviendra; rien de ce qui me semblait important ou intéressant au dehors n'a perdu pour moi son importance ou soninléiêt; les événements, les idées, la part d'influence que chacun de nous peut ou pourra exercer, tout cela m'occupe et m'occupera autant que jamais. C'est le dedans qui ne subsiste plus. Vous savez ce que c'est, pour un honnête ouvrier qui a fini sa journée, que de rentrer chez lui, de retrouver sa femme, ses enfants, sa chambre, son feu, de se reposer au sein

de cette existence à la fois personnelle et sympathique où l'homme ne songe plus à rien, excepté à lui-même, à ses affections et à son bonheur. Je ne finirai plus ma journée ; je ne rentrerai plus chez moi; je ne retrouverai plus la sympathie dans la vie intérieure de l'âme. Je vivrai toujours au dehors, toujours en travail. Là aussi le vide sera immense, car là aussi je n'étais pas seul; là aussi la sympathie me suivait, amenant avec elle le bonheur. Mais enlin je pourrai agir, je pourrai m'occuper seul ; je pourrai me retrouver et me plaire dans l'activité. Ce qui ne me plaît plus, ce qui ne m'occupe plus, ce qui ne m'apparaît plus que comme devoir ou comme affaire, c'est moi. Voilà à quel état il faut que je m'accommode. J'y travaille de mon mieux; je tâche de faire, à ma vie intérieure et personnelle, qui n'est plus qu'un souvenir, la part que je puis lui accorder pour qu'elle n'absorbe pas tout et ne me rende pas incapable de tout. Je retrouve aussi, et dans toute leur plénitude, des convictions rassurantes ; elles sont même la seule pensée, la seule occupation personnelle qui subsiste encore pour moi. Du reste le temps passe ; je ne lui dispute et ne lui disputerai point son pouvoir. Je sais qu'il naturalise et adoucit dans l'âme les plus cruelles douleurs; j'y compte sans le désirer ni le craindre ; je suis encore bien loin de l'éprouver; il me semble au contraire que j'avance et m'enfonce chaque jour plus dans mon mal ; mais cela doit être, et je puis maintenant accepter la nécessité : comme on dit, le plus difficile est fait.

Je voudrais vous donner quelques nouvelles ; il n'y en a pas. Un moment il a été question de l'entrée de M. de Polignac; il devait renvoyer Peyronnet et

abolir la censure. Je suis même sûr que M. de Chateaubriand y a cru; mais je n'en entends plus parler. Je ne crois pas non plus à la dissolution, du moins pour cette année. Y a-t-il chez vous un peu d'activité parmi les électeurs? L'inégalité est prodigieuse entre les départements et je n'ai pas encore la moindre idée de la liste qui sortira de là.

Le ministère anglais est assez solide dans sa faiblesse. Nous attendons des coups de canon sur Constantinople ; c'est là le seul événement qui se laisse entrevoir, mais il peut être grand. La France, et surtout l'Angleterre, sont bien évidemment traînées à la queue de la Russie qui a déclaré que son parti était pris. On n'annonce encore aucun projet de loi, aucun projet d'aucune sorte pour la session.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Broglic, 3 octobre 1827.

II y a un siècle que je ne vous ai écrit, cher Prosper, cela me fâche car cela m'empêche d'avoir vos aimables lettres, mais j'ai été fort occupée tout ce mois. D'abord notre maison a été remplie par toute la famille Dillon et Guizot, de plus le précepteur de mon frère a été obligé d'aller à Paris pour sa santé trois semaines et toutes les leçons des enfants me sont tombées sur les bras. A présent nous sommes rentrés dans notre vie solitaire dont nous sortirons pour recevoir votre sœur dans huit jours. M. Guizot a toujours la liberté de son esprit, il n'a rien perdu de son intérêt pour tout ce qui le mérite, mais il me semble que chaque jour il est plus triste, il mesure mieux

son isolement, et je crois qu'il a fait sur lui-même un plus grand effort dans le commencement que je ne le croyais. Il a fait une bien belle méditation sur l'immortalité de l'âme ; son esprit s'agite pour fortifier sa certitude; il ne la puise que là, plus que jamais il repousse toute certitude révélée. Une disposition hostile pour ces sentiments m'a singulièrement frappée dernièrement dans toute cette société, surtout dans M. de Rémusat. Singulière chose que cette répugnance pour ce seul remède quand on se sent et se recounaît si malade.

Ces messieurs ont été bien frappés du jugement de l'affaire Manuel. Élisa(l) écrit à son oncle que la cour royale ne recevrait pas le successeur de M. de Schonen si on le destituait, et qu'alors on se contentera de le suspendre pour deux mois. Les juges ont dit qu'ils donneraient toujours raison aux. libraires contre le gouvernement tant que durerait l'état actuel. M. Dillon croit aussi que la dissolution n'aura point lieu. Le roi a déclaré qu'il avait été si bien reçu dans les départements qu'il ne doutait pas que sa Chambre ne rivalisât de zèle avec eux, c'est un bizarre raisonnement de ne pas tenter l'opinion parce qu'on est trop aimé. J'ai les meilleurs nouvelles du ménage d'Auguste, son bonheur va croissant tous les jours. Cela repose à penser quand on voit souvent tant de souffrances.

Mademoiselle Guvier vient de mourir à vingt-quatre ans, belle, spirituelle, modèle de vertu et de piété. Elle allait épouser M. du Parquet: les deux fiancés s'aimaient tendrement. Je n'entends plus parler de

(1) Mademoiselle Élisa Dillon. c. b.

madame de Castellane, je lui vaux mieux dans la maladie que dans la santé.

Adieu, cher Prosper, je vous écris en face d'un superbe coucher de soleil dont les derniers rayons dorent les arbres à moitié jaunis de la forêt. Cette vallée qui vous a plu est bien belle en ce moment. Comme elle est mystérieuse, cette impression du beau, comme elle est en même temps jouissance et souffrance ; il semble qu'elle nous révèle quelque chose pour laquelle notre intelligence n'a point d'organes et que nous soyons tourmentés du besoin de comprendre, de saisir, de soulever, ce qui est voilé, impénétrable, pour nous.

Adieu, cher Prosper, avez-vous aussi dans cet instant un beau rayon de soleil devant les yeux, peutêtre... peut-être lui demandez-vous aussi ce qu'il veut dire !

A M. GUIZOT

Barante, 8 octobre 1827.

Je suis de plus en plus content de la tâche que je me suis donnée. Cette Histoire du 'parlement aura même plus de vie et d'intérêt que je ne l'avais espéré, et la France vue sous cet aspect sera, je crois, nouvelle. Ce régime de François P% par où commencera le récit, est on ne peut plus animé. Quant à l'introduction, elle se débrouille peu à peu dans ma tête. La chronologie du régime féodal éclaircira singulièrement les questions. Du xi^ au xni<= siècle, il s'est fait bien du chemin et l'on n'en a pas assez tenu compte. Dites-moi, je vous prie, ce qu'offre d'intéressant

un ouvrage cité par tous : Théoyne des lois politiques de la France (1)? Sauriez-vous s'il y a eu quelques recherches tentées sur la justice criminelle de ces époques? Je ne trouve pas qu'on s'en soit même occupé, tandis qu'il y a des montagnes de livres et souvent fort bons sur la législation et la juridiction civile. Meyer (2), dont le tome I" est excellent, est bien médiocre dans son tome II. Pardon de vous parler toujours ainsi de mes livres faits ou à faire; mais dans ma solitude je n'ai guère qu'une seule occupation, c'est encore pis que les années précédentes et je deviens plus exclusif dans mes objets de lecture et d'études : cela rend borné.

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