‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 4 sur 55 · AU VICOMTE DE DOUDETOT · texte numérisé non relu

AU VICOMTE DE DOUDETOT

Barante, 15 août 1822.

Venez nous voir l'an prochain, puisque vous ne le pouvez cette année. Beaucoup de choses vous plairont ici, et moi je serai heureux de de^dser avec vous sous nos tilleuls, en face de nos montagnes. Vous nous trouverez un peu mieux arrangés que cette année, où nous vivons dans la poussière et le bruit. C'est au milieu d'un ménage remué que nous avons reçu l'autre jour la A-isite de M. Decazes et de sa femme, arrivant du Danemark par la Suisse. Vous savez qu'il est bon enfant et facile à vivre. Elle, que nous connaissions moins, l'a été beaucoup aussi. Elle est fort naturelle; elle a du sens et de la finesse. Maintenant nous avons M. de Rémusat. Quoiqu'avec lui on conA'erse de toutes choses, sa présence m'a mené un peu plus positivement à notre triste et incertaine poUtique.

Aucuns disent que la situation actuelle, toute déplaisante qu'elle est à tant de gens, doit se prolonger indéfiniment : ils n'y découvrent nul motif de renversement. Pour moi je n'y vois aucun signe de stabinté. Tout me semble positif, progressif et non pas stationnaire. Le parti, bien que peu ardent, le ministère, bien qu'avec répugnance, obéissent à leur tendance. La possession du pouvoir ne leur suffit pas, il leur faut l'employer à tenter de périlleuses choses. En même temps, malgré une soumission très complète et une inertie en apparence inaltérable, les haines s'avivent chaque jour. Bref, je ne conseille pas à ce gouvernement d'éprouver un embarras sérieux, car

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Il ne sait où il va et son succès tient précisément à la parfaite insouciance de ceux qui le dirigent.

On dit que la session sera tardive. Je l'attendrai; ma présence hâtera ici mes petites réparations, et quelques modestes améliorations d'agriculture. J'avancerai aussi mes Ducs de Bourgognp, que nos chaleurs et nos visites ont un peu écartés de ma table. Quand l'automne et les gelées vont arriver, je reprendrai ma tâche avec plaisir. A mon retour, je m'occuperai de la publication : ce me sera un intérêt que, de tout mon cœur, je désire se trouver plus grand pour moi que celui de la session car, tout en jugeant la domination actuelle détestable, sans amour du pays, sans vue pour l'avenir, j'aimerais mieux encore son sommeil que son déUre.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 16 aoùl 1822.

Vous êtes bien aimable, cher Prosper, de me dire tant de bien de moi-même, cela me fait un très grand plaisir ; mon méthodisme ne peut m'empôcher de penser qu'il n'est rien de plus agréable que les éloges des gens dont on prise très haut le jugement et l'opinion. Quand les gens médiocres vous louent on en conclut seulement qu'ils vous voient favorablement, mais les gens distingués en vous louant vous donnent l'idée de ce que vous êtes, on se sent beaucoup plus sûr de soi, c'est celui d'être rassuré sur ses propres facultés.

J'ai vu passer ici madame de La Briche et madame de Bazancourt (1). Je lui ai montré scrupu-

(1) Une des sœurs de madame de Barante. c. b.

leusement tout ce qu'il y avait à voir, à madame de La Briche, et pendant tout le temps je pensais à cette scène de votre roman sur le bord do la mer et à cette peinture que vous faites d'une personne semblable. C'est ime chose bizarre que, tandis qu'il y a tant de diversités dans la vraie faconde sentir des personnes, il y ait tant de ressemblance dans la superficie des impressions et que tout le monde éprouve avec une certaine sincérité une même admiration pour les mêmes choses. Nous Advons du reste fort soUtaires; il y a ici quelques Italiens, un ou deux Grecs dont nous entendons parler plus que nous ne les voyons, car Coppet n'est plus un centre ni un objet de curiosité pour personne. L'un de ces Grecs, qui paraît homme d'assez bon sens, dit qu'ils se défendront dans la Morée; qu'ils en possèdent toutes les forteresses ; il dit que l'abandon des puissances leur a été utile en ce qu'elle les a forcés à s'armer tous, et a redoublé leur énergie; Une met pourtant point d'exagération dans ces récits et dans ses espérances, car il dit que leur flotte est nulle, qu'ils se soutiennent par la supériorité des marins grecs sur les Turcs : leur conduite avec le Capitan-Pacha est vraiment d'un sublime courage et l'on viendra nous dire après qu'ils sont avihs ! Sir Thomas Maitland (1) continue toujours à habiter sur nos bords. On lui a fait à Genève une espèce d'affront public assez grossier; on a écrit sur un hvre de registre delà

(1) Nommé haut commissaire dans les îles Ioniennes placées en 1815 sous le protectorat de la Grande-Bretagne, Sir Thomas Maitland s'était montré, en 1821, des plus rigoureux dans la répression de quelques mouvements séditieux des habitants de ces îles, dont l'esprit national se réveillait devant les événements de Grèce, c. b.

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Société de lecture, que l'on demandait à la Société de déclarer d'avance qu'elle n'admettrait jamais le général Maitland : cela n'était pas très convenable, mais on dit que cela lui a causé de la peine et j'en suis fort aise. Il dit, comme vous comprenez, pis que pendre des Ioniens, puisqu'il leur a fait pis que cela, mais je ne le sais que par ouï dire. Je ne voudrais pas le rencontrer.

Je serais bien curieuse de Lire le morceau d'histoire dont vous me parlez : ce que vous m'en dites me donne l'idée que ce sera charmant. Je crois, toute réflexion faite, que vous avez beaucoup plus raison que moi de ne pas écrire sur la politique. Actuellement, plus on la voit aller plus on voit que la vérité y est impossible à dire, je suis persuadée que vous devez avoir éminemment le talent defaii-e revivre les tableaux du temps passé, tout en gardant pourtant, comme Walter Scott, l'indépendance de notre temps. Ce genre de peinture, qui permet de réunir le sérieux et le grave, ira, je crois, merveilleusement à votre esprit, car vous avez une certaine manière de saisir vivement les objets et les événements, de les faire A^oir aux autres mieux qu'Us ne les ont vus, qui ne peut pas se manifester complètement dans les ouvrages de réflexion, ni même dans les discours politiques ; pourtant il est essentiel de montrer son esprit sous toutes ses faces. Le public, en vous voyant un talent nouveau, en prend plus de considération même pour ceux qu'il vous connaissait déjà. Du reste vous avez bien montré ce genre de talent dans les Mémoires de madame de La Rochejaquelein,mais il est toujours resté une certaine incertitude entre ce qui était de vous et d'elle, et puis vous avez été lié par les opinions et les impres- III. 3

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sions d'un autre jusqu'à un certain point. Je voudrais vous envoyer Nigel, mais je ne sais pas si la diligence pourrait vous le porter, car vous ne me donnez pas d'adresse précise, et, en mère de famille, j'ai réfléclii qu'en vous l'envoyant par la poste je vous ferais payer le double de son prix. Si vous pouvez m'indiquer un autre moyen ou si vous le voulez, malgré cet inconvénient, je vous l'enverrai. Nosprojets de l'hiver sont toujours indécis : le climat m'attire en Italie, mais les amis m'attirent bien à Paris. Victor pense beaucoup à vous malgré sa paresse.

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