DU COMTE DE SESMAISONS
Paris, !"='■ novembre 1827.
Ici je trouve tout en grande agitation. C'est une véritable crise. Rien n'était plus aisé à prévoir que le refus de plusieurs députés de siéger au delà des cinq ans. On découvre cela comme à l'improviste. Il en résulte que l'on est lancé dans une précipitation de mesures qui ne donne à personne le temps de s'y reconnaître, et qui force de faire beaucoup de choses que l'on voudrait n'avoir pas faites. J'espère bien qu'il ne viendra pas une Chambre qui entraîne le pouvoir et que les hommes qui auront le pouvoir, quels qu'ils
(1) Théorie des lois politiques de la monarchie française, par mademoiselle de Lézardière. c. b.
(2) Esprit, origine et progrès des institutions judiciaires des principaux pays de VEurope, par J.-D. Meyer. c. b.
soient, auront la force de résister aux passions qui vont être déchaînées. Mais combien ne serait-il pas plus heureux que l'opinion fût en faveur du gouvernement. Tous les succès ne sont dus qu'à de l'habileté, et sont des tours de force quand il n'en est pas ainsi. Je ne dis pas que dans cinquante ans on ne soit point dégoûté des constitutions, ou du moins des institutions qu'elles nécessitent, mais à présent tout le monde les veut, et ceux qui pensent qu'on en reconnaîtra les abus, n'ont d'autre moyen de hâter ce moment, qu'en consentant le plus tôt possible àl'épreuve.
Certainement on ne peut pas dire que depuis quatre ans il y ait eu du mal de fait. Il y a certainement une assez grande prospérité. Les fonds publics sont à des cours élevés, la paix a été maintenue. La liberté individuelle est fort respectée. Il y a de l'indépendance dans les tribunaux, les routes sont sûres. Et cependant il y a un mécontentement universel. Si les grandes choses sont comparables aux petites, on dirait que la France a comme mal aux nerfs. C'est qu'au milieu de la jouissance des choses les plus essentielles, celle des choses d'agrément lui manque. Il ne manque rien à son corps, mais son esprit n'est pas satisfait. Son imagination s'inquiète parce que l'avenir vague la tourmente, quand elle n'y place pas des espérances.
Je ne suis point assez habile pour prévoir si la mesure que l'on va prendre tournera heureusement ou non, c'est-à-dire, à mon sens, si elle permettra de suivre une marche qui fasse plus d'amis à la royauté, dans la branche régnante, ou si elle fera faire plus d'efforts à ses ennemis. Ce que je sais, c'est que toutes les combinaisons vont être nouvelles et qu'il est dès
lors difficile de les apprécier, par calcul. Les passions, les intérêts font trop souvent le compte. Je me borne à faire des vœux pour que le roi règne en paix, que Monsieur le dauphin lui succède et affermisse les règnes qui doivent suivre et que je ne verrai pas. Ceux qui trouveront le moj'en que les choses se passent ainsi, mériteront bien de la France; mais j'ai peur quand je vois risquer la tranquillité et faire des espèces de coups d'État. Même les dés pipés ne font pas toujours gagner.
On dit que, s'il a le dessus dans l'élection, le ministère est décidé à se mettre dans une ligne constitutionnelle et que M. de Villèle, déclarant que cette marche ne lui a pas été plus tôt possible, écartera tous ceux qui ne le suivront pas désormais.
C'est le 6 ou le 9 que l'ordonnance, pour de nouvelles élections, doit paraître. Elle sera certainement accompagnée d'une première liste de pairs composée de noms que l'on estime susceptibles d'échouer à l'élection pour la nouvelle Chambre. Une deuxième liste suivra donc celle-ci; il n'y aura pas de députés à moins que ce ne soit ceux qui auraient manqué leur élection. Ces pairs ne seront pas à vie, mais héréditaires, *je crois, malgré ce qu'on a dit. On est d'un grand embarras pour cette nomination et c'est le nœud gordien de l'affaire. Prendre de grandes existences, où les trouver? Que diront les petites? Serontelles sûrement dévouées? Vous n'accommodez pas plus tôt une de vos intentions, que vous n'en blessiez une autre. Combien même n'y a-t-il pas d'hommes que vous serez forcés d'y mettre en étant sûr d'avance qu'ils seront contre vous? Le maréchal Soult, par exemple. C'est là la mesure que l'on n'ajustera ja-
mais. Il y a à la cour un parli puissant contre elle, maisles mêmes personnes ont tant dit que la Chambre était factieuse, qu'elles ont provoqué ce qui aujourd'hui les blesse.
Ce seront de beaux grincements de dents pour le duc de Duras s'il faut qu'il s'asseye près de Chiflet ou de Piet.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 13 novembre 1827.
Cher Prosper, madame de Caslellane vient de passer quinze jours ici, nous avons voulu vous avoir ensemble, mais vous savez qu'elle n'aime guère écrire et beaucoup causer, et bien souvent nous avons parlé de vous au lieu devons écrire. Elle est partie ce matin, elle est bien mieux de santé; elle a été charmante dans ce séjour, animée, bonne enfant comme elle est toujours, et j'espère que ce séjour lui a aussi été doux.
Voici de grands événements, cher Prosper : Victor est à Paris pour huit jours pour le mariage de sa sœur (1) ; l'agitation est extrême, le mécontentement contre la mesure des pairs bien violent, surtout à la cour, M. de Villèle y a été insulté par M. de Fitz-James.-On vous a peut-être écrit tout cela, et aussi le mouvement pour les élections. M. Bourgeois est grand électeur, son crédit et sa popularité dépassent de beaucoup ce que son succès social pouvait faire supposer. Nos élec-
(1) Le mariage avec le comte de Lascours de mademoiselle d'Argenson, née du second mariage de la mère de M. le duc de Broglie avec M. le marquis d'Argenson. c. b.
lions d'ici sont fort douteuses, il y a chances à cause que les ullras sont dégoûtés de leur candidat sans vouloir celui du ministère, enlln voilà de nouvelles combinaisons : on se sent rajeuni.
Mais ce qui est admirable, c'est la Grèce! c'est une des émotions les plus complètes que j'aie ressenties. Cette union des Français et des Anglais dans une telle cause, c'est bien beau. Je viens d'éprouver un sentiment tout nouveau pour moi, celui de l'amour de la patrie. Les Français qui sont là, il me semble que je les connais tous, que ce sont nos frères ou nos fils! Se peut-il que ce soit sous le gouvernement de M. de Villèle que nous ayons une telle gloire? Gomme on aimerait un gouvernement tant soit peu honnête qui se trouverait à la tête du pays dans une telle guerre.
Adieu, cherProsper. Madame de Sainte-Aulaire est ici, M. Guizot aussi; quand y viendrez-vous?
DE LA DUCUESSE DE DINO
Paris, lo novembi'e 1827.
J'ai voulu, pour répondre à votre lettre du 3, avoirà vous parlerdela séance Royer-Collaid(l). Lesjournaux, surtout les Débals, le font assez fidèlement; quant à moi j'y mettrai probablement de la partialité, car vous saurez que M. Royer et moi nous sommes plus que jamais dans la plus grande coquetterie et que, pour ma part, je l'aime de tout mon cœur. Le fait est que les plus grandes exigences amicales ont dû être satisfaites
(1) La séance de réception, à l'Académie française, de M. Royer-CoUard. c. b.
et que les siennes ont dû trouver une grande satisfaction aux applaudissements du public choisi, pendant que le gros public le demande pour son représentant dans sept départements. 11 est tout simplement à l'heure qu'il est l'homme le plus populaire du pays, et j'ajouterai probablement le plus heureux. Je fais assez grise mine à M. Mole, qui est revenu douze heures trop tard de Ghamplâtreux pour assister à la séance académique. Il revient des champs dans un admirable détachement des vanités humaines autant qu'elles touchent à la politique ou à la galanterie.
Je ne sors jamais le soir, et tous nos amis me soignent de très bonne grâce; M. de Talleyrand finit ses soirées chez moi. A minuit, je lui livre mon salon et vais me coucher ; à ces condilions-Ià je me porte bien, même à Paris et ne m'y ennuie pas. J'ai grande envie de vous y voir, n'y a-t-il aucun moyen d'y espérer madame de Barante? Écrivez-moi bien vos projets, songez qu'ils sont d'un intérêt réel pour moi et que vous devez beaucoup à qui vous aime beaucoup.
P.-S. — Gomment gouvernez-vous vos élections? Ici on augure bien du résultat général, malgré les fourberies du ministère, qui sont infinies, M. de Vitrolles va à Florence se consoler de la pairie qui lui échappe. Le grand Beugnot a l'air d'un pauvre honteux. M. Pasquier est en humeur séditieuse; tout le monde a une couleur tranchée. Mon fils Alexandre esta Angoulême. Notre séparation m'a été pénible. Pour lui, la bataille de Navarin a achevé sa vocation pour la marine.
DE M. GUIZOT
Broglie, 18 novembre 1827.
Vous me demandiez, dans votre dernière lettre, si j'étais en mesure pour le cas de la dissolution. Hélas ! non; elle me prend un an trop tôt; j'ai^quarante ans depuis cinq semaines, mais l'année, de possession exigée pour la propriété qui rend éligible me manque. Je n'avais pas encore l'câge; je ne croyais pas du tout la dissolution imminente; j'étais occupé de tout autres pensées; bref, il y a seulement cinq ou six mois que j'ai prié M. Perler, qui avait quelques fonds à moi, de vouloir bien les employer à l'achat d'une maison qui fît mon affaire; l'achat eût-il été fait tout de suite, je n'en serais pas mieux en mesure ; de plus, il a traîné; et il faut, à présent, que j'attende les chances individuelles des morts, des retraites, ou de nouveaux événements. J'en suis on ne peut plus vivement contrarié, d'autant plus que j'ai reçu à cette occasion, de Paris, de mon département et de deux ou trois autres, des marques d'estime et de bienveillance qui m'ont été douces et dont j'aurais eu grand plaisir à profiter. L'activité extérieure me serait d'ailleurs très bonne. Il faut attendre. Je ne crois pas que nous entrions dans une période stationnaire; je ne doute pas que le ministère n'ait lamajorité, mais une majorité désordonnée, exigeante, indépendante, et en face d'une opposition qui paraît devoir être assez forte. Les plus sensés comptent sur 80 choix libéraux; si la contre-opposition en faisait 30 ou 40, comme elle s'en flatte, la discussion serait redoutable pour M. de Villèle. Il est obligé de porter, en beaucoup de lieux, des ministériels nouveaux; tous les anciens sont
décriés. La création de pairs ne réussit pas mieux à la cour que dans lo public; les plus avisés de votre Chambre prétendent que vous serez encore une minorité fort en état de disputer la majorité dans beaucoup d'occasions. Que la liberté de la presse se sauve, je ne demande rien de plus; mais là est le danger, car là sera l'attaque.
La Grèce tourne contre M. de Villèle quoique ce soit ce qu'il ait fait de mieux depuis qu'il gouverne ; mais telle est la situation que tout mouvement, tout succès de la bonne cause lui nuit. En tout le public est animé et high spirited; je ne vois guère d'autre raison de compter sur quelque événement un peu considérable, mais celle-là est bonne. Corbière est très malade, malade au point que les médecins assurent que, s'il ne meurt pas, il sera dans une complète impossibilité de reprendre les affaires; grand embarras pour Yillèle. Il n'en trouvera pas un second qui soit si bien lié à lui et le soutienne aussi bien en le contrariant si peu. Du reste, il n'est question, comme vous pensez bien, d'aucun mouvement dans le ministère, d'aucun préparatif pour la session, d'aucun projet de loi; tout est ajourné après les élections, tout dépendra de leur résultat. Si on avait eu un mois au lieu de huit jours pour s'y préparer, je suis, en vérité, tenté de croire qu'elles auraient fini par être tout à fait anliministérielles; d'heure en heure, l'opposition gagne visiblement. Plusieurs présidents de collège ont donné leur démission; à Paris, M. Vassal (1) a déclaré au ministère qu'il agirait pour
(1) M. Vassal, banquier, était l'un des présidents du collège de département de la Seine, c. b.
Casimir Perier, on lui a demandé sa démission; il l'a refusée. On est sûr de dix choix et on en espère onze.
DE M. DE REMUSAT
Paris, 23 novembre 1827.
Je suppose, mon cher ami, que vous, êtes curieux de nouvelles, quoique ce que disent les journaux suffise pour que vous puissiez présumer juste notre situation. Ce succès inespéré est venu nous rejeter dans la politique dramatique, et je suis sûr que depuis huit jours les pulsations de tous les pouls de Paris ont augmente de 50 p. 100. Le ministère est violemment ébranlé. Cependant Villèle est calme, sans insolence et sans faiblesse; il se montre ce qu'il est toujours, homme de caractère. Il n'y a qu'un cri contre lui à la cour, on lui impute tout ce qui est arrivé. Les familliers du roi ne l'entretiennent que des torts de son ministre. MM de Filz-James, de Maillé, de Rivière, ont traité avec l'opposition dans les élections; M. de Polignac a présenté un mémoire contre la dernière promotion des pairs et boude à sa campagne, d'où le roi l'a vainement fait prier de venir. Cependant le roi lient bon et l'idée que le changement de ministres a perdu Louis XVI domine tout dans son esprit. MxM. de Frayssinous et Chabrol ont, en tout temps, protesté hautement contre les dernières mesures ; Peyronnet et le ministère de la guerre les désavouent aussi; cependant je crois que, depuis les élections, le garde des sceaux se serre à Villèle, dans la crainte d'être le premier sacrifié ; il est même vaguement question de le faire minisire de l'intérieur, Corbière III. 28
434 SOUVENIRS DU BARON DE BARANïE.
étant hors de combat et à peu près mourant. Vous voyez l'effet cherché par les troubles de Paris; je ne crois guère, comme on le pense généralement, qu'ils ont été suscités par la police ; j'ai également la certitude que les libéraux n'y sont pour rien. Mais il y a de l'émotion, cela est évident ; et d'ailleurs les troubles dans le principe n'étaient guère autre chose que des polissonneries des rues, telles qu'il aurait pu y en avoir le jour de la Saint-Louis ou le mardi gras. Un mélange de peur, d'incapacité et de tactique ne leur a opposé qu'une répression lente, maladroite et cruelle, tout à fait propre à les grossir en eux-mêmes et à les exagérer dans l'opinion; et maintenant on les exploite pour influer sur les élections des grands collèges. Je crois bien que cette manœuvre aura quelque effet. Il est difficile de persuader aux libéraux qu'ils n'auront pas la majorité; ils comptent encore sur une cinquantaine de choix dans les élections d'après-demain. Je ne compte guère que sur dix à douze. Mais partout le ministère a ordonné à ses gens de se réunir aux gens de la droite indépendante, ou de la nouvelle opposi' tion, de manière que si ceux-ci ne s'effrayent pas, ils sont en mesure de donner dans la Chambre une majorité notable contre le ministère. Voudront-ils, une fois la session commencée, attendre, pour se séparer de la gauche, que Villèle soit renversé? Voilà la question; on fait courir des bruits d'alliance avec eux et de la formation d'un ministère où ils entreraient en majorité avec Villèle. Ceux qui se prétendent le mieux dans ses secrets, disent que son penchant est au contraire de traiter avec M. Royer-Collard et sa nuance. Tous ces bruits sont faux ou combinés. Ce que je crois, c'est que Villèle ne fera que des modiû-
cations insignifiantes à son ministère et entreprendra ne gouverner la Chambre quelle qu'elle soit. Au reste, M. Pasquier est plein d'espérance et consentirait volontiers, à être ministre avec M. de Polignac.
Voilà bien des nouvelles, mais une autre nouvelle bien cruellement triste, c'est qu'Auguste est très malade à Goppet et que M. et madame de Broglie ont traversé Paris avant hier soir, en toute hâle, pour aller le joindre ; vous concevez les angoisses d'un pareil voyage et nos inquiétudes.
A M. GUIZOT
Barante, 28 novembre 1827.
Vous voilà, cher ami, de retour à Paris, ramené par une bien triste circonstance. Votre cœur, déjà blessé si profondément, a sans aucun doute ressenti vivement une perte (1) à laquelle rien ne vous préparait. Nous ne sommes point heureux. Nos amis^ nos compagnons, ceux qu'unissent à nous une honorable conformité disparaissent les uns après les autres avant le temps probable. Je ne sais rien encore de madame de Bro^ glie ; elle est certainement accablée ! Et cette pauvre jeune femme, que va-t-elle devenir? Quelle force et quel courage aura-t-elle pour mener à bien l'enfant dont la naissance devait lui donner tant de joie?
A peine puis-je, après cette affliction, trouver quelque intérêt aux affaires publiques, tout animées qu'elles sont redevenues ; soyez pourtant assez bon
(I) M. Auguste de Staël venait de mourir, c. c.
436 SOUVENIRS nu baro\ de baraxte.
pour m'en parler et me tenirau courant, Avec un autre homme que M. de Villèle et une autre disposition du roi, lechangementdeminislère seraitassuré, maisc'estune erreur de raisonner en ceci selon les règles du sens commun. II est possible qu'une lutte s'engage et elle prendrait sans doute un caractère plus grave. Du reste, la vivacité des journaux et les alarmes du ministère n'ont eu ici que très peu d'influence ; de part et d'autre il y a du zèle, chacun a fait ce qu'il a dû, mais sans animosité, dans un grand esprit, non de rapprochement, mais de tolérance. Le caractère indépendant des électeurs qui ont nouvellement atteint l'âge de voter a été pour moi le principal sujet de remarque, surtout au grand collège. Dans dix ans, il ne sera plus question de vieux souvenirs de révolution. Le ministère n'a pas, malgré tous ses efforts, réussi à les réchauffer beaucoup. Il combat, sans le savoir, contre un nouvel esprit libéral qui manque encore d'ensemble, de doctrines, de nombre, mais dont les progrès sont rapides. Si la Chambre des députés veut en être l'expression et laisser là toutes les guenilles du passé de l'ancien régime et de celui de la Révolution, elle sera bien forte. La situation de M. Royer est très glorieuse et importante, il est tentant, j'en conviens, d'en jouir et de ne la pas compromettre ; je voudrais pourtant qu'il sentît tout ce qu'il peut faire.
Je ne prends pas mon parti sur le malentendu qui vous a empêché d'être éligible.