III
triste. Vous m'avez engagée, cher Prosper, à vous parler de ma tristesse sans crainte de vous fatiguer, et vous voyez que j'en abuse. Dites-moi aussi ce que vous faites et si vous savez quelques nouvelles dans voire solitude. Que dites-vous de cette révolte d'Irlande? La croyez-vous importante? Travaillez-vous beaucoup? Adieu, aimez-moi quelque maussade que je sois.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Valençay, 19 octobre 1828.
Je voudrais fort que vos arrangements académiques eussent placé votre réception avant le 10 novembre. Car c'est l'époque à laquelle je dois aller à Rochecotte et je serais bien fâché de ne pas jouir du plaisir si doux que l'on a à entendre applaudir par une foule choisie quelqu'un que l'on aime. M. et madame de Flahault sont ici depuis quinze jours. Ils sont excellents, aimables, et parfaitement commodes à la campagne. Les enfants vont nous quitter : les voilà qui entrent dans la vie. L'un part pour Brest, et l'autre pour l'Italie. Il ne nous restera plus que Pauline (1). Le jeudi et le dimanche, où tout le collège entrait le matin dans ma chambre, vont devenir bien froids. Avezvous quelque idée de la loi communale qu'on nous prépare? On me mande que tous les matins elle est changée. Pour qu'elle soit bonne, il faut que le ministère ait assez de force pour pouvoir faire des concessions ; et cela ne me paraît pas clair. — Vous voudrez
(1) Mademoiselle Pauline de Talleyrand-Périgord, mariée, en 1 839, au marquis de CasteUane,fiisainé du maréchal, c. b.
JANVIER 1828-AOLT 1829. 467
être à la noce de M. Guizot, ce qui me donne l'espérance de vous voir à Paris.
DE M. DE RE MUSAT
Paris, 20 octobre 1S28.
Point de nouvelles. Les affaires delà Russie vont de mal en pis ; on dit que les ministres en sont au regret de l'expédition. La veine est mauvaise en ce moment pour eux, et ils trouvent moins d'accès qu'ils n'espéraient auprès du roi. 11 paraît que le voyage n'a pas eu, sous ce rapport, un bon effet. On croit tout fini, tout rapatrié, et l'on ne voit pas que le pays est comme une maîtresse qu'il faut conquérir à chaque instant pour la conserver.
DE LA DUCUESSE DE BROGLIE
Broglie, 23 octobre 1828.
Cher Prosper, je serai bien exacte si vous me menacez de douter de ma tendre affection quand je n'écris pas. Cela domptera même ma paresse. Je vais vous envoyer Victor incessamment ; il se réjouit beaucoup d'entendre votre discours. Tout notre monde nous a quittés : cette solitude ne m'est point à charge, surtout dans ce cruel mois dans lequel nous allons entrer.
Nous venons de recevoir le numéro de la Revue qui estlantsoitpeu métaphysique. Pourquoi vousêtes-vous fait remplacer par M. de Guizard? (1) Cela ne revient
(1) M. de Guizard, neveu lu marquis de Catellan, faisait partie du groupe de jeunes gens distingues dont M. do
point au même. L'arlicle de M. deRémusat(l) est un peu toujours la même chose. Il y a un peu longtemps que nous nous répétons à nous-mêmes que nous sommes extrêmement raisonnables et toujours sujets à nous tromper. 11 faudrait, à la fin, qu'il sortît un résultat de cette double faculté d'avoir raison et d'avoir tort que nous sommes si heureux d'avoir découverte. Comment avez-vous trouvé l'article sur la peine de mort? Croyez-vous qu'il contribue à éclairer la question? Malgré son oppression, Victor en fait un autre très bien et très long sur le conseil d'État.
Dites-moi des nouvelles de Morée. Les treize mille Français qui sont là me font bien battre le cœur; il me semble que je les aime tous. Voilà qui soulèverait toutes les peines ; c'est d'avoir vingt ans, d'être un homme et d'être là ! Cela ne m'arrivera probablement pas et en attendant il vaut mieux lire la Revue.
Adieu, cher Prosper. Doutez de toutes mes facultés mais jamais de ma bien tendre amitié.
Broglie, i\ novembre J 828.
Cher Prosper, si M. Villemain n'avait pas été là l'autre jour, je vous aurais exprimé avec franchise un désir de mon cœur. Je voudrais que le nom de mon grand-père fût prononcé dans votre discours de réception à l'Académie; il me semble qu'il y viendrait natu-
Rémusat était le chef et qui avait pour organe politique le Glohe. Préfet de l'Aveyron en 1830, directeur des bâtiments et monuments publics (1834), député de l'Aveyron (1834-1842), M. de Guizard est mort en 1879, c. b. (1) De Vétat des oimiions. c. n.
rellement. Le mot même que vous citez sur M. Turgot aurait l'air de l'exclure sans cela. C'est aussi l'opinion de Victor. Vous savez que ma mère fut une fois très affligée que ce nom ne fût pas prononcé dans un de vos livres. Cher Prosper, vous concevez ce que j'éprouve de peine à me voir seule, pauvre chétif représentant de noms si chers et si illustres, mais je sais qu'ils vivent dans votre cœur et cela aussi fait que vous êtes unique pour moi.
Je ne vous écrirai pas plus aujourd'hui, cher Prosper. Je suis fort occupée de finir ma notice (1) : ces jours sont courts et la nature est aussi triste que mon cœur. Victor est sérieusement frappé de ces derniers événements; son impression est grave et solennelle et se communique peu. 11 a repris de l'oppression (ne m'en parlez pas en répondant), cela m'attriste sans m'inquiéter, mais tout cela jette un voile sombre autour de moi. Le soleil luira bientôt; il luit déjà sur le joyeux visage de mes chers enfants. Je vous aime tendrement, cher Prosper, vous le savez; lâchez de revenir nous voir, cela serait très doux.
DE LA DUCUESSE DE DINO
Rochecotte, 24 novembre 1828.
J'ai su beaucoup de vos nouvelles, et comme vous ne m'en donniez pas vous-même j'ai cru qu'il valait mieux ne vous en demander qu'après une séance qui vous préoccupait et s'emparait comme de raison de
(1) Notice sur le baron Auguste de Staël, parue en tète de ses Œuvres diverses, publiées en 1829. c. b.
VOS moments et de votre attention. Vous voici rendu à vous-même, et je suis charmée de l'usage que vous failes de votre liberté à mon profit. Votre petite lettre est fort bonne et fort aimable ; elle m'a été très douce. J'ai su dès le lendemain par M. de Talleyrand, bien mieux encore que par les journaux, vos succès de l'Académie ; je n'en avais nul doute. Il y a de certaines inquiétudes dont vos amis ne sauraient être atteints. Je pense que vous songerez à l'envoyer à Rochecolle, d'abord pour que je puisse le lire autrement que par fragments, puis enfin qu'il reste ici en souvenir de vous et de votre amitié.
Oui, je resterai ici aussi longtemps que mes devoirs vis-à-vis de M. de Talleyrand me le permettront. Sans la si bonne raison d'être auprès de lui je ne sortirais plus de ma retraite. Il s'est, probablement par ma faute, fait une telle brèche entre le monde et moi que nous nous sommes à jamais devenus étrangers; il me fatigue, il m'ennuie, il tracasse mon esprit et il nuit à ma santé. Vous-même m'avez dit quej'exerçais trop de contrainte sur moi-même et vous aviez raison. Je n'en exercerai donc plus qu'au profit de M. de Talleyrand; à cela près, je lui laisserai bride sur le cou, et comme au fait ma fantaisie, comme mon besoin c'est le repos sans paresse, la retraite sans hostilité ni sauvagerie et l'indépendance sans égoïsme, il me semble qu'on peut me l'accorder. D'ailleurs, je ne demande pas plus au monde son approbation que je ne crains son blâme; mes exigences à son égard ne vont pas plus loin qu'à désirer en être oublié. Quanta mes amis c'est différent, et je leur demanderai d'autant plus de bonté et d'intimité que le nombre en est borné.
Je jouis ici d'un temps qui plaît à ma sanlé et à mes travaux; mais j'ai des ouvriers d'une lenteur qui me désespère et que je pousse inutilement par toutes les façons que me suggère mon impatience. Puis, comme je fais du nouveau et que je ne m'y entends pas bien, il s'ensuit que je suis souvent obligée de recommencer. Du resle ceci sera fort joli un jour, et si vous êtes plus allant l'année prochaine que celle-ci vous le trouverez ainsi, j'en suis sûre. Je m'attache extrêmement au pays qui, après le lac de Genève, est tout simplement le plus beau que je connais.se; les habitants en sont doux et obligeants.
DU VICOMTE DE CHATEAUBRIAND
Rome, 2 décembre 1828.
M. de Ganay, monsieur et cher collègue, m'a apporté votre aimable lettre du 16 de novembre, je vous réponds à l'instant même par un nouveau courrier qui s'expédie à Paris. M. Récamier me fait part de tous vos succès à l'Académie, et de la bonté que vous avez eue de vous souvenir de moi. Je vous en remercie ; je me mets à l'abri sous votre couronne.
Vos détails de politique intérieure doivent être pleins d'exactitude. Nous irons comme cela tout doucement; il faut que les gens de mon âge s'en aillent pour que les choses marchent bien. Ma génération est un obstacle; comme on ne peut pas nous assommer, il faut prendre patience et attendre que la mort fasse justice de nous. Quant à moi, je prends mon parti et je me retire. J'ai assez de moi et des autres, et le jour
OÙ je pourrai rentrer dans mon infirmerie {i) pour n'en plus sortir, je bénirai le ciel. Venez à Rome, monsieur, tandis que vous êtes jeune ; n'attendez pas mes années : il faut avoir le pied ferme pour monter aux ruines et ne pas tomber comme moi avec les pierres que l'on fait crouler.
Rome, 10 décembre 1828.
Je viens de lire en entier, monsieur, le beau discours que je ne connaissais que par fragments, je vous remercie mille fois d'avoir bien voulu me l'envoyer. Vous avez jugé le temps et les hommes comme ils doivent l'être, et avec toute la supériorité d'un talent fait, d'un esprit rare et d'un caractère élevé. Gardez tout cela, monsieur, pour notre belle patrie. Vous remplissez l'intervalle entre les hommes de mon âge et la jeunesse qui s'élève. Il est bien essentiel que la génération à laquelle j'appartiens s'en aille ; tant que nous vivrons, nous autres, vieux produits d'un autre temps nous empêcherons tout de marcher. Si toutes les mâchoires de mon époque voulaient se retirer avec moi, je me mettrais à leur tête pour faire la retraite. Tâchez, monsieur, de leur faire entendre raison. Vous êtes au milieu d'un monde qui recommence; j'habite un monde qui finit. Je vois tous les jours des ruines et puis des ruines. Le soir, je me rtyouis à voir porter en terre des morts le visage découvert; je
(1) M. de Chateaubriand, avant son départ pour Fambassade de Rome, logeait dans une sorte de maison de retraite appelée l'Infirmerie Marie-Thérèse et située rue d'Enfer, c. b.
trouve que je leur ressemble assez : je suis habillé comme de coutume; j'ai le nez et les mains à l'air, mais je ne pense plus : au moins si je dormais. J'aime toujours mes amis, monsieur, vous me permettez de vous compter de ce nombre ; c'est la seule chose à laquelle je m'aperçoive que le cœur me bat encpre.
Rappelez-moi, je vous prie, monsieur, au souvenir de MM. Mole, Villemain, Pasquier, et croyez à mon dévouement comme à ma sincère admiration.
Comme mon sort est d'élever des tombeaux à Home en attendant le mien, je passe mon temps à faire faire un monument à ce pauvre Nicolas Poussin ; je m'accroche à sa misère, à sa grandeur et à son exil de la terre natale, pour exhausser mes petites vanités.
AU COMTE DE MONTLOSIEK
Paris, 4 janvier 1829.
La maladie de M. de La Fcrronnays est assez g'rave pour que, vraisemblablement, il soit nécessaire de lui donner un successeur. Cela est fâcheux. II aurait fallu que le ministère, tel qu'il était, se maintînt, au moins, toute la durée de la session. On croit que M. Pasquier va prendre le poste de la Ferronnays. Entrant tout seul, il ne pourra rien modifier et n'inspirera pas à la cour la même confiance que M. La Ferronnays. J'en ai donc quelque regret pour lui, qui me témoigne plus que jamais une grande amitié. Quant à la politique extérieure, ce sera la même marche : ne contracter aucune alliance et laisser entrevoir que, si l'Autriche allume la guerre, la France avisera aux moyens de profiter de la circonstance. Tous les gens raisonnables
sont unanimes pour approuver ce programme. Il me semble qu'on commence aussi à s'entendre sur le point capital de la session : on ne ferait celte année que la loi des conseils généraux, et l'on remettrait les municipalités à une autre fois. Il y a vraiment un grand fond de raison dans l'opinion publique.