DU .MARQUIS DE M UN
Lumigny, 22 avril 1820.
Nous espérons éviter encore l'accident que nous avons craint, plus heureux que votre ministère, qui, dans la loi départementale a fait une fausse couche complète. Au reste, l'enfantement n'en est qu'ajourné.
Vous m'en parlez d'un autre plus prochain pour le poste des affaires étrangères, le travail me semble long et pénible. Si M. Pasquier doit en être le résultat, j'en
(1) M. de Barante a donné, dans la Vie politique de Royer- CoUnrd, les détails les plus complets sur la préparation et la discussion de ce projet de loi départementale, ainsi que sur la chute du ministère Martignac. c. b.
(2) Progrès de la Révolution ri de la guerre contre VÈ<jlise.
c. li.
JANVIER t828-AOLT 1829. 477
serai bien aise, il apportera une force à ses collègues. Si c'est son compétiteur, le ministère se sera donné un parfait emblème : caria pbj'sionomie de M. de Rayncval est tout à fait la sienne. Candeur, bonhomie et rondeur, même parfois un peu d'agitation goutteuse qui porte à se fâcher, à crier, à se préserver ainsi des dangers de l'apathie. Vous voyez que je suis de bonne composition et que je prendrai qui l'on voudra, même l'ami Chateaubriand, dont le théâtral nous amuserait quelques instants, et qui mêlerait de VA/ala et du Mai'tijr à la politique.
Rien ne périclite en France; on y a du temps pour tout ; on peut donc s'y donner les petites fantaisies et les petites joies qui vous viennent à l'idée. Voilà pourquoi, comme vous dites fort bien, il n'y a pas eu émoi du retrait de la loi départementale. Nous avons dans nos départements l'habitude d'une ancienne organisation, dont les vues ne se font pas sentir partout. Notre collègue Jaucourt vous dirait par exemple qu'ici rien de politique n'a jamais pénétré dans le conseil général, grâce à la saine majorité de ceux qui le composent.
DE LA D U C U E s s E DE D 1 1\ 0 ,
Uochecolte, 2.3 avril 1829.
Le temps en effet est pluvieux, mais il est doux, les feuilles, les fleurs, tout est arrivé, et la campagne d'ailleurs s'habite facilement en toute saison. Je vois que vous tournerez cette année vos pas vers l'Auvergne, mais je pense bien vous retrouver encore à Paris malgré l'abréviation des Chambres, car vos montagnes
478 SOI VEMRS m lîAlîON DE BARAXTE.
doivent être plus tardivement printanières que notre doux vallon de la Loire. Les projets de M, de Talleyrand,qui vont je pense promptement seûxer, détermineront le moment exact de mon retour. En attendant, je me repose fort doucement ici des deux mois les plus stupides que j'aie passés depuis le temps où j'ai fait des visites de noces pour mon propre compte (1) : j'étais à bout de toutes mes facultés, je perdais ce que j'ai d'idées raisonnables sans acquérir aucune facilité ni aucune grâce dans l'autre route. Le drame de la discussion a rendu mon journal fort intéressant, mais le voici malheureusement retombé sur l'éternel éloge de M. de Chateaubriand dont il est étonnant qu'il ne soit pas aussi dégoûté que le public n'en est ennuyé.
Savez-vous que je lis avec plaisir cette Histoire de Pologne, par Salvandy ; cela m'étonne, car je n'ai pas grand goût pour sa façon d'écrire, de parler et de faire. Toutefois je confesse, tout en reprochant bien des choses à ce livre, qu'il m'attache ; mais ce que je viens de relire avec passion, avec larmes et avec insomnie, c'est votre charmant ouvrage sur la Vendée. Je me trouve si près des lieux de la sanglante lutte, et je vais, dans la petite course que je projette m'y trouver tellement rapprochée, que j'ai voulu me remettre ces scènes d'horreur et d'héroïsme bien vivement dans l'esprit. N'est-il pas vrai que, malgré cette jeunesse si éprouvée, madame de La Rochejaquelein est une péril) M. Louis de Talleyrand-Périgord, fils aîné de madame la duchesse de Dino, avait épousé, au mois de janvier, mademoiselle Alix de Montmorency et avait été créé, à cette occasion, duc de Valpnçay, par le roi Cliarles X. c. b.
sonne commune et triviale? Je voudrais bien me tromper, — cela se pourrait, — car je ne l'ai vue qu'une fois.
On vient, ce me semble, de nous donner un ministre des affaires étrangères aveugle et bègue ; c'est dommage qu'il ne soit pas sourd, il n'y a de bien que ce qui est complet. Acceptera-t-il?... (Jue disent les ambitions déjouées.
Parlez de moi tendrement à M. et madame de Broglie.
nu COMTE MOLE.
Au Marais, 8 juillet 1829.
On dit que vous devez venir ici; tâchez donc, cher ami, que ce soit pendant que j'y suis.
Vous avez retardé votre départ. Serait-ce les arrangements ministériels dont vous auriez voulu voir la fin? Mandez-moi où ils en sont. Je suis sûr qu'il y a eu transaction entre Chateaubriand et Pasquier. Ce dernier a permission de prendre les affaires étrangères et le premier se consolera avec le duché et beaucoup d'argent. Villemain fait bon marché de son autorité littéraire, quand il ose vanter et citer les vers de }Johe comme il l'a fait devant celte jeunesse avide de ses oracles. Les bras me sont tombés en lisant les vers que les Débats ont recueilli de sa bouche. C'est, à bien peu d'exception près, de la prose rimée et de la Bible décolorée. Le trait dominant de cette époque est l'esprit de coterie. Je ne vois pas un pauvre petit autel qui soit réservé au culte de la vérité. Chaque année j'ai grand plaisir à quitter le tourbillon vers le mois de juin et à juger chacun et
toutes choses avec le désintéressement de la vallée de Josaphat.
Y aura-t-il quelque discussion du budget à notre Chambre? Les Pasquier et Laine y parleront-ils? J'avais envie d'y traiter la question des dépenses dans un gouvernement constitutionnel et de l'impôt dans un Etat où tout s'épure au creuset de l'intérêt commun, clairement reconnu et librement discuté. J'aurais prouvé la nécessité d'une grosse diminution dans les dépenses, en procédant tout autrement que ne le fait la Chambre des députés. Mai cui bono ? Broglie est parti, vous n'y serez plus, personne n'écoute. Ne pensez-vous pas qu'il vaut mieux rester travailler et se promener comme je le fais? Adieu, venez causer et boire avec moi le vin de l'élrier.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Bonnes, 15 juiltetl829.
Cette lettre vous trouvera établi chez vous, j'espère, cher Prosper, et sorti de tous les ennuis de Paris. Pour nous, nous les avons quittés pour trouver quelque chose qui n'est pas beaucoup plus agréable : une vie décousue, un mauvais logement, cela compose la vie des eaux. Nous nous sommes dispensés de toute visite; nous avons eu deux fois le duc de Fitz-James, et c'est tout; il n'a pas paru beaucoup plus empressé que nous de passer du temps ensemble, et cela nous a bien arrangés ainsi. Nous vivons comme à Broglie, moins un bon établissement. L'ennui d'être les uns sur les autres, de n'avoir rien, ni place, ni temps, est assez grande surtout pour Victor. 11 travaille pourtant
et fait un article Sto' les peines infamantes, pour la prochaine Revue. On dit que le dernier numéro a eu du succès, il me paraissait pourtant inférieur aux autres. L'étude de M. Guizot est bien (1) ; il y a là cette sagacité lumineuse de tout ce qu'il (ait, personne n'a, comme lui, le talent d'éclairer les difticullés; on voit toujours clair là oîi il regarde. Celui du jeune Becker(2) m'a intéressé ; je le trouve un peu froid sur la Grèce, mais il y a une page rêveuse qui m'a émue en songeant à ce qui l'a suivi. J'ai lu cela en voyage ou, comme disent les An^ilais, je suis driven to books. Ici, j'essaye de traduire un ouvrage anglais de M. Eiskine, et puis je grimpe les montagnes. Regarder m'amuse, bien que lire la nature vous prend sans vous demander d'attention, et le charme des impressions confuses est trèsgrand pour les caractèresqui ont delà peineàse secouer. Je suis déjà venue ici il y a neuf ans; j'étais bien plus en train, bien plus animée ; tout ce feu de paille de la jeunesse commence à être consumé; il faut espérer qu'il reste une autre flamme pour alimenter le foyer. Parlez-moi de vos travaux, cher Prosper, j'ai relu avec mes enfants madame La Rochejaquelein et ils apprennent l'histoire de Jeanne d'Arc dans voire récit. Le charme de ces récits me saisit, quelque peu littéraire que je sois. S'il vous vient des nouvelles par ricochet, donnez-m'en, nous n'en savons point et nous ne voulons pas pourtant rester hors de ce monde. Je suis bien impatiente de lire votre article(3) je suis bien sûre d'en être contente.
(1) De la session de 1828. c. b.
(2) Tableau de la Grèce en 1829. c. b.
(3) Article sur M. Auguste de Staël. c. b.