SUR LE MINISTÈRE MARTIGNAC
Je pense que le ministère de M. de Martignac est le
seul moment de la restauration, où le maintien de la dynastie ait eu de véritables chances. M. Decazes avait conjuré avec habileté et courage le danger d'une contre-révolution ardente. M. de Villèle avait donné au gouvernement du parti royaliste tout ce qu'il était susceptible d'avoir de raison et de mesure. Mais ni l'un ni l'autre n'avait établi une situation durable, ou, comme on dit à présent, normale. Les efforts de M. Decazes étaient impuissants à rendre naturelle et compatible avec la dynastie, la domination du parti libéral. Le savoir-faire de M. de Villèle ne pouvait amener ni le roi ni le parti royaliste à être supportables pour le pays. Le ministère de M. de Martignac fut sincèrement adopté par la masse de l'opinion, comme la transaction possible avec le roi. 11 n'y avait plus de complots : les sociétés secrètes étaient sans espoir et sans activité. Dans les Chambres, toutes les nuances libérales étaient dans une disposition modérée et patiente. Comme ce parti ne se flattait guère d'arriver à une domination entière et complète, les ambitions personnelles étaient peu excitées et ne jetaient pas la division entre les diverses coteries et les prétentions des chefs. Il semblait qu'on suivît le cours naturel d'un gouvernement constitutionnel.
Le gros du parti royaliste était fort calme. Les grands seigneurs et la haute aristocratie jouissaient de leur position et craignaient qu'elle ne fût compromise. Mais les ambitions trompées : M. de La Bourdonnaye, M. Ravez, M. de Villèle et ses amis étaient très animés. La congrégation était plus ardente et plus chimérique que jamais. Toutefois ces diverses classes d'ennemis empruntaient leur force seulement à la disposition du roi. C'était lui qui portail sa propre
condamnation. Il avait pris son parti sur la forme de la charte. 11 n'en acceptait pas le véritable sens. Permettre aux Chambres de parler quand elles ne disaient rien qui lui déplût ; agréer leurs conseils sur ce qui lui était indifférent ; à cela se réduisait sa vocation constitutionnelle. En 1828, j'eus occasion d'avoir deux audiences de lui et il y eut entre nous quelque conversation. La responsabilité ministérielle vint sur le tapis.
« Ce serait une absurdité et une injustice en France, me dit-il. En Angleterre, à la bonne heure : les ministres gouvernent et doivent être responsables. En France, le roi gouverne et les ministres ne peuvent être punis de lui obéir. C'est leur devoir. »
En outre, la perspective d'une lutte contre l'opinion libérale ne lui causait point d'émotion. Il ne la croyait pas forte; elle lui paraissait un bruit de journaux et un bavardage déclamatoire. Il avait une haute idée de sa propre fermeté, et, depuis quarante ans, il était convaincu que la Révolution eût été facilement évitée sans la faiblesse de son frère Louis XVI. Prendre une éclatante revanche de 1789, était une imagination qui ne l'avait guère quitté. Il n'en eût pas cherché l'occasion, mais il ne s'effrayait pas de la voir se présenter.
M. de Martignac, qui a laissé son nom à ce ministère, méritait cet honneur historique. Il était homme d'un caractère doux, facile, aimable; d'un talent incontestable ; son langage était clair, élégant, à la portée de tous, plein de séduction et dé grâce. Il plaisait aux plus farouches opposants, et ne blessaitjamais : c'était un charme de l'entendre parler ou lire, car il écrivait souvent ses discours, ce qui lui donnait moins de travail. Son débit et ses manières avaient aussi quel-
que chose qui prévenait en sa faveur. Dans sa jeunesse, il avait été à Berlin, lorsque Sieyès y était ambassadeur. Il avait composé des chansons et des vaudevilles. De sorte que ses façons tenaient plus du secrétaire d'ambassade et de l'homme de lettres que de l'avocat. En fait d'opinions, il était sansconviciion, maiséloigné de tout excès. Son jugement était bon, mais amolli par l'insouciance et la paresse. Son laisser-aller habituel ne diminuait en rien son courage quand l'occasion le requérait absolument. Il était libertin, assez publiquement en société inlime avec des actrices et des danseuses, ce qui lui ôtait un peu de la considération qui eût été due à son mérite. Il a bien fini; son attitude apiès la révolution de Juillet a été pleine de convenance et même de dignité. Défendre M, de Polignac à la Chambre des pairs, et le défendre avec son admirable talent, est la plus belle page de la vie de M. de Martignac.
Août 1829-Aoùt 1830(1).
DE M. GUIZOT
Paris, 7 août 1829.
Je n'ai que le temps de vous écrire quatre lignes. On
(1) ÉvÉïsEMKNTS d'aout 1829 A AOUT 1830. — Formation du miaistère Polignac, La Bourdonnaye, Bourmont 1 8 août). Refus de M. de Rigny d'en faire partie. Stupéfaction, irritation générale. Démission d'un bon nombre de fonctionnaires publics, de M.Debelleyme, de M. de Chateaubriand. — Violences de la presse contre le nouveau cabinet. Procès et condamnation en première instance du Journal des Débats. — Hésitation, inaction du ministère. Peu d'accord entre ses membres, M. de La Bourdonnaye inclinant à la violence et M. de Polignac à une modération relative. — Suite et fin de la guerre d'Orient. Victoire des Russes à Kulewtscha. Ils passent les Balkans et entrent à Andrinople (20 août). Consternation de la Porte qui demande la paix. L'Europe croit que le dernier jour de l'empire ottoman est arinvé. Le gouvernement français conçoit un plan de réorganisation territoriale d'après lequel la France obtiendrait la Belgique, la Prusse s'agrandirait de la Saxe et de la Hollande, le roi des Pays-Bas irait régner à Constantinople, la Russie aurait la Moldavie et la Valachie, etc.
affirmait positivement hier soir que le ministère Po-
Sur ces entrefaites, on apprend que la paix a été conclue à Andrinople (14 septembre) à des conditions beaucoup plus modérées qu'on ne le supposait : pour la Russie avec une indemnité pécuniaire, une extension de frontières en Asie ; l'ouverture des détroits aux bâtiments de commerce de toutes les nations ; la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce; l'autonomie presque absolue de la Moldavie et delaValachie sous le protectorat de la Russie. — Nouvelle tentative faite sans succès par le gouvernement français pour amener le de v d'Alger à un accommodement à l'amiable.
— Expédition française à Madagascar. — Voyage du dauphin et de la dauphine en Normandie où ils sont froidement accueillis. — Promenade triomphale de M. de La Fayette en Auvergne, en Dauphine et à Lyon. — Association bretonne pour le refus étentuel de l'impôt' en cas de violation de la charte. — Vive polémique des journaux sur l'étendue des droits de la royauté. — Divisions dans le ministère. M. de Polignac devient président du conseil (i7 novembre). — Démission de M. de La Bourdonnaye, remplacé au ministère de l'intérieur par M. de Montbel. qui a pour successeur au ministère de Tinstruction publique M. de Guernon-Ranville. — Bruits de nouveaux changements ministériels, de coup d'État. Mémoire remis à M. de Polignac par M. de Guernon-Ranville pour démontrer les dangers de toute atteinte portée à la constitution.
— Acquittement du Journal de Rouen et du Courrier de la Moselle poursuivis pour avoir publié le prospectus de l'Association bretonne sur le refus de l'impôt. — Le Journal du Commerce et le Courrier français sont condamnés à une peine légère pour avoir fait l'éloge de cette Association et provoqué à la haine et au mépris du gouvernement en lui supposant l'intention de violer la constitution. Colère, exagérations de la presse ultra-royaliste. — Autres procès de presse. —La cour de Paris acquitte M. Bertin, rédacteur
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lignac était fornié. M. de Polignac aux affaires étran-
en chef du Journal des Débats, condamné en première instance pour offense à la personne du roi et attaque à la dignité royale (24 décembre). Irritation que cet arrêt excite aux Tuileries. — Ordonnance pour le développement de l'instruction primaire. — Hiver rigoureux; souffrances qu'il inflige à la population. Efforts de la charité publique et privée pour les soulager. — Vives préoccupations littéraires se mêlant aux préoccupations politiques. Triomphes de l'école romantique au théâtre. Hernani, etc. — Nouveaux journaux politiques. Le National, fondé par MM. Thiers et Mignet. On commence à agiter dans la presse la question de la possibilité d'un changement de dynastie. Élection à la Chambre des députés de MM. Guizot et Berryer. Nomination de sept pairs de France, MM. de La Bourdonnaye, de VitroUes, etc. (27 janvier 1830). — On parle encore une fois de changements dans le ministère. Décision prise pour l'expédition d'Alger après de longues délibérations. — Protocoles de la conférence de Londres qui érigent la Grèce en un État indépendant sous la souveraineté du prince Léopold de Cobourg (3 février). Il accepte la couronne qu'on lui offre. En France, la presse opposante, contre toute vérité, présente ces arrangements comme imposés à la France par l'Angleterre. Elle s'attache aussi à faire considérer l'expédition projetée contre Alger comme une tentative téméraire, ruineuse et sans utilité possible. — Dernière session de la restauration (2 mars). — Discours du roi, hautain et menaçant. — Adresse peu significative de la Chambre des pairs. — Adresse des députés votée après une brillante-discussion à la majorité de 221 voix contre 181, qui invite le roi à opter entre la Chambre et le ministère (16 mars;. Réponse sévère du roi. — La session est prorogée au 1*'' septembre. — Procès de presse. Confirmation par la cour royale du jugement qui a condamné le Courrier
gères, M. de La Bourdonnaye à l'intérieur, M. de Boiir-
et le Journal du Commerce. Considérants de cet arrêt peu favorables au gouvernement. — Banquet des Vendanges de Bourgogne offert aux- 221 votants de l'adresse par les électeurs parisiens. Autres banquets dans les départements. — M. de Villèle vient à Paris. Efforts tentés pour le faire entrer dans le ministère comme moyen d'apaisement. Le roi y est peu disposé. Ces tentatives divisent le parti royaliste. — Destitution de fonctionnaires dont le zèle paraît douteux. — Mémoire présenté au roi par M. de Polignac sur la situation de la France, conçu dans un esprit d'optimisme. — Rapport de M. de Chabrol sur l'état très satisfaisant des finances. Dissentiments et délibérations du cabinet sur l'époque où aura lieu la dissolution de la Chambre des députés, déjà arrêtée en principe, et sur ce qu'on fera après les élections. On reconnaît la nécessité de modifier le ministère pour le rendre homogène.
— Incendies multipliés en Normandie, dont les deux partis s'accusent réciproquement. — Arrivée à Paris du roi et de la reine de Naples revenant d'Espagne dont le roi venait d'épouser leur fille. Fête qu'on lui donne au Palais-Royal. Désordres dont elleest l'occasion (31 mai). — Troubles dans les Pays-Bas. Bruit que la Prusse veut intervenir par la force. Le gouvernement français est résolu à s'y opposer.
— Persistance de l'opposition à combattre le projet de l'expédition d'Alger. — M. de Polignac est chargé du portefeuille de la guerre en l'absence de M. de Bourmont, appelé à la diriger. — Préparatifs formidables. — Explications données par le gouvernement du roi aux gouvernements étrangers au sujet de cette expédition. La plupart s'en montrent satisfaits. L'Angleterre seule ne dissimule pas son mauvais vouloir et s'efforce vainement d'obtenir l'engagement formel que la France, en cas de succès, ne gardera pas sa conquête. — Départ du corps expéditionnaire dans les derniers jours de mai. — Disso-
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mont à la guerre, M. de Chabrol à la marine. On
lution de la Chambre des députés (16 mai). Les collèges électoraux sont convoqués pour en nommer une nouvelle, les Chambres devant se réunir le 3 août. — Modification du cabinet. Retraite de M. de Chabrol et de M. dairvoisier qui ne veulent pas s'associer à des projets éventuels de coup d'État (19 mai). M. de Peyronnet devient ministre de l'intérieur, M. de Chantelauze garde des sceaux, MM, de Montbel et Capelle ministres des finances et des travaux publics. Indignation, fureur des journaux de la gauche. Mécontentement d'une partie même de la droite. Jugement sévère porté par M. de Villèle sur ces changements et sur l'ensemble de la politique du cabinet. Le ministère est peu uni. — Agitation électorale. Circulaires ministérielles, mandements des évèques, proclamation du roi. Destitution de quelques fonctionnaires récalcitrants. Violences des journaux de la droite. Nulle part, excepté à Angers, l'ordre matériel n'est troublé. — Débarquement de l'armée française en Afrique 14 juin). Occupation de la presqu'île de Sidi-Ferruch où M. de Bourmont établit sa place d'armes et le dépôt de l'ambulance, des vivres et des munitions. Bataille de Staouéli, gagnée par les Français sur l'armée du dey (19 juin). — Le prince Léopold de Gobourg, qui avait accepté la souveraineté de la Grèce, revient sur cette acceptation (21 mai). Motifs compliqués de son refus définitif. — Mort du roi d'Angleterre George IV (26 juin). Avènement de Guillaume IV. — Élections des collèges d'arrondissement, favorables en très grande majorité à l'opposition (23 juin). Élections des collèges de département moins hostiles au ministère, mais tout à fait insuffisantes pour balancer les résultats des premières (3 juillet). Malgré l'opposition de M. de Guernon-Uanville, le conseil s'arrête à l'idée de dissoudre la nouvelle Chambre, d'en faire nommer une autre en vertu d'une loi électorale établie par ordonnance et de suspendre la liberté de la presse. — Procès
pressait Roy et Martignac de rester. Ils hésitaient. Le bruit était fort accrédité.
de presse. — Prise d'Alger à la suite d'un vigoureux bombardement (ojuillet). Le dey, sur sa demande, est transporté à Naples. Le dey de Tunis et le dey de Tripoli, saisis de terreur, prennent l'engagement de supprimer la piraterie, d'abolir l'esclavage des chrétiens, etc. — Joie de Charles X en apprenant qu'Alger a succombé. Grandes réjouissances à Paris. M. de Bourmont est fait maréchal de France. — Le gouvernement du roi se décide à garder sa conquête. Extrême irritation qu'en éprouve le cabinet de Londres. — Élections de Paris et des départements oîi elles ont été ajournées, plus hostiles encore au ministère que celles qui les ont précédées. — Ordonnances du 23 juillet, publiées le 26, pour la dissolution de la Chambre non encore réunie, le changement de la loi électorale et la suppression de la liberté de la presse périodique. Protestation des journalistes. — Insurrection parisienne des 27, 28 et 29 Juillet. L'armée royale est forcée d'évacuer Paris et de se replier sur Saint-Cloud, résidence en ce moment du roi et de sa famille. — M. de La Fayette prend le commandement de la garde nationale. — La réunion des députés présents à Paris, après avoir protesté contre le coup d'État, institue, sous le nom de Commission municipale, une sorte de gouvernement provisoire, puis défère au duc d'Orléans la lieutenance générale du royaume. — Charles X, qui a cru d'abord pouvoir apaiser l'insurrection en appelant au ministère le duc de Mortemart, M. Casimir Perler et le général Gérard, est obligé de quitter Saint-Cloud, puis Trianon, et de se retirer à Rambouillet. Là, il se décide à abdiquer en faveur de son petit-fils, le duc de Bordeaux, mais, abandonné par une partie de ses troupes et menacé par l'approche d'une forte colonne de la garde nationale et de la population parisienne, il se résigne, le 2 août, à quitter la France avec tous les siens. (D'après les som-
DU DUC DECAZES
Paris, 13 août 1829.
Cher ami, qu'en dites-vous? Je n'aurais pas cru Jules aussi audacieux! aussi dit-il que c'est à son corps défendant ; qu'il ne songeait à faire qu'une manière de coalition, et que c'est le roi qui a voulu du 1815 tout pur (l).lls vont s'en donner à cœur joie jusqu'à l'ouverture pour tomber au lever de la toile. Je ne crois pas que Jules consente à des coups d'État, du moins il affirmait, il y a trois mois, le contraire. Il se traînera péniblement en croyant faire du libéralisme, parce qu'il péchera dans les bancs des anciennes oppositions quelques Courvoisier (2).
maires des chapitres cxliv, cxlv, cxlvi, cxlvu, cxLvm, cxLix, CL, CLi, CLii de VHistoire de la Restauration, par M. Louis de Viel-Castel.)
(1) M. de Polignac arriva de Londres croyant avoir le ministère à former et comptant y appeler des hommes modérés, mais il trouva la liste arrêtée. M. de Polignac n'était pas en situation de faire au roi la moindre objection. C'était même à cause de cela et non pour sa capacité que le roi l'appelait. Cependant malgré son peu de sens, il comprenait ce qu'était un tel ministère. Un ou deux jours après qu'il eut pris le portefeuille, il demanda à M. de Sémonville ce qu'il pensait de la situation. M. de Sémonville lui répondit : « Vous savez mes sentiments pour le pilote, mais j'ai peur de l'équipage. — J'en jetterai la moitié à la mer », repartit finement le prince.
(2) M. de Courvoisier avait toujours figuré parmi les libéraux modérés de 1816 à 1824, période pendant laquelle il faisait partie de la Chambre des députés. Non réélu en i 824, il s'était alors uniquement consacré à ses fonction s de procureur général à la cour de Lyon. On fut générale-
J'avais prédit à Roy et à nos autres amis ce qui leur arrive ; je leur disais, je le sais, parce que je le savais. Ils ne me répondaient que par un sourire d'assurance et d'incrédulité. S'ils s'étaient fait une majorité ou s'ils s'étaient ralliés à une majorité par un système raisonnable d'amendement à la loi départementale, ils n'auraient pu être renvoyés aussi honteusement. Je le leur disais alors; le roi ne voulait que le rejet des lois pour arriver au budget et à Polignac (1). Ils ont été dupes comuie des entants de ce pauvre Jules, qu'ils croyaient si peu dangereux.
Chateaubriand relèvera-t-il son drapeau ou retournera-t-il à Rome exécuter les instructions du prince du Saint-Siège (2)? Nous allons, du moins, avoir du nouveau et du curieux pendant quelque temps. Les journaux étaient en conscience devenus trop monotones depuis la clôture !
DE M. DE REMUSAT
Paris, 13 août 1829.
Je voulais vous écrire tous les jours, mon cher ami, depuis le grand événement, mais je ne pouvais rien vous mander que les journaux ne vous portassent
ment surpris de le voir appelé dans le ministère Polignac, ce qui semblait en contradiction avec son passé. Il ne suivit pas du reste M. de Polignac jusqu'au bout : le 19 mai 1830 il remit sa démission, c. b.
(l)La Vie politique de M. Royer-Collard contient sur cette dernière année de la restauration de nombreux et curieux renseignements, c. b.
(2) M. de Polignac était prince romain, c. b.
avant moi, et quant à mes réflexions, vous pouvez les deviner. Voici pourtant des nouvelles qui, si elles se réalisent, ont besoin d'être annoncées d'avance. Il paraît que le conseil a délibéré sur le coup d'État de la censure. II s'est divisé en deux : Polignac et Bourmont contre, et les deux autres pour. Le roi est de l'avis de ceux-ci. Tout cela paraît certain ; voici qui l'est moins, quoique fort accrédité. C'est que la censure, ou plutôt une ordonnance de suppression des journaux qui gênent, a été décidée pour demain, jour où les journaux ne paraissent pas, dans le cas où des cris insultants, ou le moindre mouvement troubleraient la procession du vœu de Louis XIII, où le roi va aujourd'hui; on ajoute que, pour avoir un prétexte, on provoquerait même ce désordre, et assurément la nomination de M. Mangin à la préfecture de police se prête à cela. Voilà le bruit de Paris hier. Quant à moi , j'en doute. D'abord voici une pluie qui pourra bien empêcher toute procession; ensuite je crois plutôt qu'on attendra l'issue du procès des Débats et du Figaro.
S'il y a acquittement, je ne doute guère de la censure, et la censure, par ordonnance, entraîne les attentats à la liberté individuelle et les tribunaux spéciaux. Le roi a fait entendre à Bourdeau, la dernière fois qu'il l'a vu, que s'il n'obtenait des tribunaux justice du Journal des Débats^ il prendrait u'autres mesures. C'est même son expression. Nous pouvons nous attendre à tout. M. de La Bourdonnaye a dit avant hier à M. Hugo, qui me l'a redit, qu'il y avait une grande conspiration, une conspiration à la lettre, contre la royauté ; qu'il n'en avait pas les preuves, mais qu'il en était convaincu. Le ministère est com- III. 32
piété. On ne doute guère que Rigny n'accepte. Vous savez que Courvoisier est fou. C'est le dauphin qui a choisi Bourmont. Les anciens ministres sont persuadés que tout ceci était concerté et arrêté depuis plusieurs mois. Le roi les a complètement abusés. Vendredi matin, l'avant-veille de l'ordonnance, Portails ne savait encore rien. C'est M. Pasquier qui le lui a appris. Martignac se tient pour très piqué ; il accuse le roi de mauvais procédé, Hyde déclame, Chabrol dit gravement : « Nous gouvernerons comme lord Wellington ! » Le roi a été d'abord fort content et son fils radieux; cependant, depuis lors, il est dans des alternatives de chagrin et de colère, il paraît certain que le dauphin désapprouve tout.
Lisez-vous le Figaro? Il est impossible de faire une opposition plus spirituelle et plus courageuse. Son numéro saisi est un chef-d'œuvre de bonne plaisanterie. Croyez-vous à la démission de Chateaubriand? Voilà mon sac vidé. Nous passons le temps ici dans une telle continuité d'irritation et de curiosité qu'il nous est impossible d'être triste. Cependant on ne peut un moment réfléchir sans être sérieusement affligé. Car cette fois, je crois, il s'agit de quelque chose de définitif.
DU COMTE MOLE
Paris, 16 août 1S29.
Au moment oi^i je recevais votre lettre, la terre tremblait pour produire ce monstrueux ministère et cela m'a détourné, cher ami, pendant quelques jours de vous répondre. Si vous voulez avoir l'idée de Paris
et de la disposition des esprits, lisez les Débats ; tout est à ce formidable diapason. Quant aux détails, ils sont curieux, mais ils passeraient par le cabinet noir, et je vous les réserve pour un autre temps.
Ces nouvelles vous auront, sans doute, comme moi, détourné, pour quelques instants, de votre travail et du cours ordinaire de vos pensées. Mais voilà que je rentre dans ma régulière et studieuse habitude avec bonheur. Vous me demandez ce que je fais? Pas grand'chose, peut-être, car je raconte des temps que d'autres auront racontés et je n'aurai, pour moi, que plus de vérité. L'aveu que je vous fais là, je ne le fais à presque personne, car je n'aime pas à passer pour écrire des Mémoires et pour avoir succombé, à mon tour, à la manie de notre époque. Depuis trois ou quatre ans, j'avais abandonné ce travail sans le remplacer par aucun autre. Je vivais, et je me le reprochais, sans suite et sans projet. Il n'en est plus de même, je reviens aux tâches inachevées et retrouve, avec contentement, et la règle et la suite qui sont dans ma nature. J'ai une poétique du genre Mémoires qui n'est guère à l'usage de notre temps. L'individualité, plus encore que l'impartialité, en fait, à mes yeux, tout le mérite. Ce n'est point un livre, c'est un homme. De là vient qu'il faut les écrire pour ceux qui viendront après nous, ne les montrer et même n'en parler presque à personne. Si l'on ne jouit pas de son succès, on s'en console par le plaisir, et quelquefois le soulagement, qu'on trouve à les écrire.
Je ne suis pas fâché que les difficultés que vous venez de rencontrer vous aient fait changer quelque chose à votre plan. Je trouve plus naturel que vous expliquiez d'abord les origines et préludiez au récit dé-
taillé par les idées générales. En tout, c'est une grande entreprise. Vous aurez surtout, ce me semble, à vous défendre de trop voir dans le passé et d'écrire une histoire philosophique de la France, au lieu de celle du parlement.