DE M. BOURDEAU
Paris, 18 août 1829.
Vous avez dû croire, mon très cher monsieur, trop peu d'attraits aux ministères de notre époque pour causer des regrets à ceux qui les quittent, et je peux vous assurer que nous nous en sommes tous séparés fort gaiement. Nos douleurs, fort éloignées de l'intérêt personnel, restent fixées sur le sort du pays et on ne peut guère se défendre d'un triste sentiment quand on considère à quelles mains notre avenir est confié. Si l'on en croit les confidences sorties du cabinet, on en serait déjà à chercher une autre combinaison du personnel. La démission de M. de Rigny (1)
(1) M. de Rigny avait d'abord été nommé ministre de la marine. II demanda une audience au roi pour lui faire agréer son refus. Expliquer toutes les raisons, les grandes raisons pour lesquelles un homme sensé ne pouvait accepter, n'était pas chose possible avec Charles X. Il fallait lui donner quelque motif particulier bien palpable. M. de Rigny imagina de dire que le choix de M. de Bourmont serait d'un funeste effet, qu'avoir quitté l'armée française, où il commandait une division, quelques jours avant Waterloo, n'était pas une affaire d'opinion, mais d'honneur. « C'est moi qui le lui avais ordonné », répondit le roi. Et M. de Rigny ne réussit pas à lui indiquer que cela ne changeait rien à la question.
embarrasse moins, je crois, que quelques noms des acceptants. Les journaux nous disent, au juste, l'état de l'opinion, qui recrute même dans les rangs des triomphateurs. Croirez-vous qu'on avait persuadé au roi que son ministère aurait la majorité dans notre Chambre, et que ce ministère a l'air d'y compter? Du reste, le doigt britannique s'est montré en tout cela dirigeant, faisant et commandant.
Les hommes et les choses nous sont assez connus pour prévoir les orages de la session prochaine, si on a la témérité de l'aborder. Les cinq congédiés y seront, n'en doutez pas, ce qu'ils furent au ministère, amis des libertés publiques et défenseurs du trône, plus sûrs d'une majorité que leurs successeurs. Mais l'adresse, mais l'accusation reprise, mais la dissolution, mais les coups d'État dont on menacera et qu'on n'exécutera pas. Démêlez, mon cher monsieur, cet écheveau dans vos montagnes et soyez assuré que, dans trois jours, il y aura, en Limousin, un ministre déchu plein d'attachement et de bonne amitié pour Votre Seigneurie.