‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 7 sur 55 · DE M. BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

DE M. BENJAMIN CONSTANT

Paris, novembre d822.

Je vous remercie bien, mon cher Prosper, de votre bonne et aimable lettre. J'étais convaincu d'avance de l'intérêt que vous me conserviez. La petite persécution que j'éprom'e,les persécutions plus vives qui peuvent m'attendre m'affligent moins que la position morale de ce malheureux pays. Il est impossible, avec la con-

(1) Tentative d'assassinat, du 1 1 février 1818, contre lord Wellington, c. b.

centration de chacun dans ses propres intérêts, de rien espérer de bon, de noble, ni même de raisonnable. On sent que ce qui a lieu est infâme. Quand ce qui est infâme est de plus féroce, ona un quart dheure d'émotion ; puis on retourne à des affaires ou à ses jouissances et le souvenir des victimes et le spectacle des vexations ne produisent plus une seule manifestation de blâme, ni un seul acte de courage, quand pourtant ilseraitsi facile etsipeu compromettant d'en montrer.

Vous aurez vu que je n'ai pas été réélu. D'autres crieront à la fraude, et je crois, comme ceux qui crient, qu'il y a eu de la fraude, mais il y a eu encore beaucoup plus de lâcheté. La terreur d'argent est plus forte dans ce pays que la terreur du sang, et depuis que chacun craint la destruction de son cousin, de son frère ou de son gendre, chacun a un motif d'humanité et de parenté pour voter contre sa conscience et on en prolite.

Au reste, je ne dis pas combien peu je suis fâché de sortir de la Chambre, parce que personne n'y croirait, et j'en ai l'air triste, pour n'être pas soupçonné d'afTectation. Mais, au fond, mon désir, depuis assez longtemps, est de sortir honorablement d'une route qui ne peut mener qu'à un abîme. Quand on a des fous derrière soi, et des tigres en face, la position n'est pas regrettable. J'ai rempli tolérablementmes cinq sessions législatives ; je A'oudi'ais finir ce que la députation m'a fait interrompre, et, pour cela, AiATe paisible et sohtaire pendant deux ou trois ans. C'est là ce dont je m'occuperai quand tous mes procès seront finis. Jusqu'alors je remplirai ma mission d'accusé comme j'ai rempli celle de député.

Adieu, mon cher Prosper, nous avons eu des époques

sinon plus heureuses, aumoins les unes plus brillantes, les autres moins ennuyeuses. Celle-ci a l'avantage de réunir tout ce qu'il y a de vil à tout ce qu'il y a de violent, et de combiner le dégoût et le danger. Si vous revenez dans quelques semaines, vous me trouverez ou en prison ou à Montmorency, où je passerai l'hiver.

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, 23 novembre 1822.

Qu'avez-vous dit des élections? Nul ne s'attendait à pareille chose et nous y sommes toujours pris. C'est au reste un résultat factice et qui atteste l'oppression, et personne ne croira que naturellement l'opinion libérale soit à l'autre comme 6 est à 80. Mais, après tout, on peut se rappeler qu'il n'y avait qu'un seul membre de l'opposition dans le premier Parlement de Jacques II.

Victor est revenu très animé et très décidé. Tout le monde l'est et ne sait que faire. M. Royer-Collard hésite et parle à tout le monde de ses terres de Berry pour ne pas parler d'autres choses. Mais cependant le grand chambellan (1) est venu l'autre jour pour le voir officiellement, dans sa rue d'Enfer.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 5 décembre 1822.

J'ai attendu quelques jours, cher Prosper, avant de

(I) M. de Talleyrand. c. b.

VOUS 6 crirè . Je voudrais pouvoir vous raconter quelques détails qui vous intéressent, mais je crains de vous dire bien des choses qu'il faucba démentir après. Depuis deux jours l'alternative qui nous ballotte entre la guerre et la paix semble se décider tout à fait pour la guerre. Mathieu est arrivé ravi, enchanté; vous savez qu'il a tourné la tête de l'empereur Alexandre. Ils se sont entendus sur le mysticisme et Alexandre lui a dit : « Je voudrais n'avoir jamais traité les affaires de France qu'avec vous depuis 181-4 ». C'est gracieux pour M. de Richelieu. Il y a une correspondance entière dans leurs opinions poUtiques. Mathieu paraît même avoir trouvé plus de zèle dans le souverain que dans lui-même et en parle comme d'une ardeur à modérer. Du reste la Providence est mêlée à tous les discours et était particulièrement in\itée au congrès de Vérone. Pourvu qu'elle fasse son devoir, comme a dit l'abbé de Boulogne. Il parait que Mathieu a pris l'initiative sur la question de l'Espagne, mais qu'il a trouvé la plus grande correspondance dans tous les cœurs. On paraît avoir décidé que la France seule ferait la guerre, mais qu'en cas de revers elle serait secourue par une armée russe, autricliienne et prussienne. L'Angleterre ne se mêle de rien, mais ne s'oppose pas activement; on dit pourtant que le duc de WelUngton a été plus mou que ne le voulait M. Canning et qu'on le blâmera en Angleterre. On a envoyé un ultimatum à l'Espagne et là-dessus les dires varient : les uns croient que l'on a proposé la charte, mais d'autres, bien instruits, prétendent qu'il a été décidé à Vérone qu'on rétablirait le gouvernement tel qu'il était en 1819 et qu'on demanderait aux Espagnols de n'évoquer d'autres droits qu& la démence de Ferdi-

DÉCEMBRE 1 8 2 1 -D É CEMB RE 1822. 63

nand YII. M. de Chateaubriand a été fort mal reçu à Vérone; on l'a traité en artiste, on lui en a voulu de ses propos de constitution qu'il a tenus en Angleterre, bien qu'il soit bien injuste de les prendre au sérieux. Le roi a reçu Mathieu à bras ouverts; il l'a fait duc (1) comme vous voyez, et le voilà disposant de notre sort, et nous apportant en présent la dévastation pour l'Espagne et l'invasion étrangère pour la France. M. de Villèle fait pau^Te mine, il a, dit-on, renoncé à sa modération depuis quinze jours et prêche la guerre tout comme les autres, mais il n'y gagnera rien, car les ultras l'accablent d'injures; ils l'accusent d'avoir laissé perdre l'armée de la Foi, ils l'appellent un fourbe, un sot, et pas une voix du camp ennemi ne s'élève pour les contredire. Ils sont aussi mécontents de M. Corbière que de M. de Clermont-Tonnerre. L'un d'eux a dit à ce dernier : « Vous avez bien tort de ne pas vouloir la guerre, car elle est si facile que quand vous commanderiez l'armée nous irions à Madrid. » Ils croient faii-e l'expédition de Naples : cependant la guerre est loin d'être populaire dans tout le parti. Le duc et la duchesse d'Angoulême sont contre, Monsieur pour, la duchesse de Berry enragée pour et surtout le clergé, les dévots, les confesseurs. D'après cela il paraîtrait probable qu'elle se déclarera d'ici à six semaines et que Jules de PoHgnac remplacera M. de Villèle, mais tout peut se contredire d'un jour à l'autre. Les débris de l'armée de la Foi sont ici, mais tous les émigrés espagnols demandent à

(1) Le vicomte de Montmorency avait été fait duc Mathieu de Montmorency par ordonnance royale du 1'^'" décembre 1822. G. B.

grands cris que l'on n'entre pas en Espagne, parce que la nation se ralliera contre les étrangers. Dans cette position que sera la session? Je l'ignore bien. Il y a de l'indifférence et de la terreur. Chacun a en\àe de prendre son congé; nous en sommes au moment où l'on croit qu'en se mettant à l'écart on sera tranquille, mais quand arrivera le moment de la souffrance on poursuivra les gens tranquilles; ils retrouveront peut-être de l'énergie. Mais souhaiter les maux les plus afïreux pour un bon résultat douteux me parait bien impossible. Souffrir, s'indigner, exprimer la vérité dans toute sa force (et elle est terrible aujourd'hui), je ne crois pas que nous puissions faire autre chose maintenant. M. Mole est très ardent, M. de Talleyrand se remue beaucoup. Son parti est peu nombreux; ils me paraissent être les doctrinaires de iintrigue, mais celle-ci a plus besoin du succès que des principes.

Adieu, cher Prosper, je vous écrirai souvent ce que je saurai. Benjamin est assez triste, mais courageux : son parti ne lui a pas témoigné le moindre intérêt, ne s'est pas donné la moindre peine pour sa réélection ; on peut même croire que les plus marquants des libéraux sont très contents qu'il l'ait manquée. Aussi est-U à présent d'une raison, d'une perspicacité sur eux tous, c'est un peu tard! Venez-nous bientôt.

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