‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 10 sur 41 · VI · texte numérisé non relu

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bien vite découragé et n'a plus pensé qu'à s'en aller.

Depuis son retour, le roi s'est consciencieusement appliqué aux affaires. Malheureusement les papiers s'accumulent sur son bureau, les décisions se font attendre. 11 lui faudrait un cabinet particulier bien composé, avec un ou deux secrétaires de position secondaire, mais actifs et capables. 11 n'a point ce secours, qui conviendrait à sa situation aristocratique.

Au total ses chances semblent assez bonnes. On ne voit aucun danger grave le menacer. Il pourra se tromper dans les affaires et choisir parfois assez mal les hommes. Probablement le bien se fera lentement. Les progrès se feront beaucoup attendre, autant à cause de l'état du pays que par l'incapacité du gouvernement. Mais aucun principe de convulsion ne se laisse apercevoir. L'universelle lassitude d'un peuple épuisé, le besoin de songer aux intérêts privés, le défaut de population, sont des garants de tranquilhté. Les subdivisions d'un pays qui n'a jamais eu d'unité sont aussi un moyen de force pour le gouvernement. Les îles, la Morée et la Roumélie ont des intérêts et des mœurs dissemblables et ne se tiennent que par un patriotisme commun. Si un soulèvement éclatait en un heu, ce serait peut-être un motif pour que, ailleurs, le roi rencontrât beaucoup de dévouement. C'est ce qu'on a éprouvé lorsqu'il a fallu faire marcher des Rouméhotes contre une insurrection en Morée. Ils s'y sont portés vivement. Sous le rapport mihtaire, c'est parmi eux que le gouvernement se procurera toujours le plus de ressources.

Cependant il faut se garder de croire que le roi Othon puisse exercer un pouvoir absolu. Peut-être la Grèce est-elle encore incapable de se gouverner elle-

même, de trouver des garanties dans un mécanisme constitutionnel. Ce n'est pas à dire pour cela qu'elle puisse être régie selon la fantaisie d'un souverain. La force des choses et le plus simple bon sens lui imposent de certaines conditions.

La plus essentielle, c'est l'économie. Les Grecs payent déjà plus d'impôts que sous le joug des Turcs. Ils le savent fort bien et le disent. En même temps, les circonstances commerciales ne sont point encore devenues meilleures. L'époque des sacrifices se prolonge et les bienfaits de l'indépendance tardent à se manifester. Cependant elle est chère aux Grecs. Aucune classe ne pense qu'elle soit payée à un trop haut prix. Mais H faut s'arrêter dans la voie des impôts. Le mécontentement n'a point commencé. 11 arriverait très vite, si les dépenses publiques devaient accroître les perceptions. Le danger que pourraient avoir des institutions représentatives parmi un peuple ignorant et inexpérimenté est évidemment moindre que le danger de la prodigahté et du désordre des finances. Les mœurs, comme la situation de la Grèce, réprouveront longtemps encore le luxe d'une cour et le taux élevé des traitements. La surveillance sévère de l'administration est aussi indispensable. Très facilement on verrait se développer l'habitude des abus et des malversations.

Une autre nécessité du gouvernement grec, c'est d'être exercé avec douceur, et même avec une sorte de laisser aller. Trop de rigueur dans l'exécution des lois, dans la répression des fautes, serait en désaccord avec le caractère grec. Sous ce rapport, le roi Othon parait être soit par nature, soit par poUtique, dans une juste mesure.

Le système d'impositions à établir en Grèce mérite une attention sérieuse. La richesse du pays ne pourra provenir que de l'exportation des produits agricoles. La Grèce, peut, avec le temps, devenir un centre d'abondante production pour les raisins, les vins, les huiles, la soie, les oranges, les figues, le tabac. Des lois de douanes conçues dans un esprit de prohibition, avec la fausse vue de protéger des fabrications, arrêteraient tout progrès. Déjà, à travers la misère du pays, on peut voir se développer l'industrie agricole. Planter des oliviers ou des mûriers exige du temps, des soins, comporte desaléas. Augmenter le nombre des bestiaux demanderait aussi des capitaux. La culture de lasagne est plus facile, moins coûteuse et donne plus promptement un revenu. Elle s'accroît rapidement, de même que l'exportation des raisins de Corinthe.

Le commerce ne se fait encore qu'avec des petits capitaux, sans aucune habitude d'association, avec prudence et parcimonie. Il n'y a de grands négociants qu'à Constantinople, Smyrne et Marseille. Encore n'ont-ils pas l'esprit d'entreprise et de hardiesse du commerce anglais. Jusqu'ici ce ne sont pas les relations avec la France qui semblent destinées à influer sur la prospérité de la Grèce. Là, comme dans tout le Levant, notre commerce et notre navigation sont en notable infériorité.

Mais, par compensation, les influences morales de la France sur la Grèce sont vraiment remarquables. Outre le souvenir de ce que nous avons fait pour l'indépendance de la Grèce et de" la complète sympathie qui unissait les Français dévoués à cette cause avec leurs compagnons d'armes, les progrès rapides de l'instruction en Grèce répandent la connaissance de

JANVIER 1838-MARS 1839. dOl

notre langue, la lecture de nos livres, l'effet de nos opinions. Nos codes sont ou vont être adoptés. Ilsservent de base à l'enseignement du droit, étude favorite de l'Université d'Athènes où se porte de préférence l'émulation des jeunes gens.

Ainsi tout ce que notre gouvernement fera pour la Grèce, les égards qu'il lui témoignera, l'affection dont il lui donnera des preuves, le soin qu'il prendra de ses intérêts, son attention à la préserver de l'influence dominante de l'Angleterre ou de la Russie, seront autant de semences déposées dans un sol favorable. Nous avons trop longtemps négligé les affaires de la Grèce. Nous avons laissé son administration dans le désordre et la profusion. Nous l'avons livrée aux Bavarois. Maintenant nous travaillons à réparer des maux que peut-être nous aurions pu prévenir. Si nous retombions dans l'incurie, la Grèce en souffrirait davantage. Elle aurait moins de ressources et de courage pour améliorer sa situation. Et en succombant aux périls qui bientôt la menaceraient, elle pourrait créer des embarras sérieux à toute l'Europe.

Odessa, 22 août 1838(1).

Conformément aux instructions de Votre Excellence,, je me suis surtout occupé à Gonstantinople d'apprendre de mon mieux tout ce qui peut se rapporter à cette situation de menace et d'inquiétude où l'indépendance du pacha d'Egypte tient l'Orient. J'ai trouvé, contre mon attente, que les dernières manifestations du pacha, que ses discours aux consuls dont les

(1) Dépêche officielle non numérotée.

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puissances de l'Europe ont pris récemment quelque souci, n'avaient excité que peu d'alarmes à Constantinople et parmi le commerce de l'Orient. Personne ne suppose que le pacha risque aucune entreprise considérable tant que la France et l'Angleterre lui signifieront que leur volonté s'y oppose. Or la Porte n'a pas un motif pour croire que ces deux puissances désirent sa ruine, que depuis cinq années elles sont manifestement occupées de prévenir. Mais si le maintien de l'état présent ne satisfait point le pacha, le gouvernement ottoman a sujet d'en être encore plus mécontent, de le supporter plus impatiemment. Être ainsi dépouillé, bravé insolemment, sans cesse menacé, n'avoir aucun moyen de se faire obéir et respecter, compose une situation irritante. En même temps elle est provisoire, ne présente aucune sécurité. Ce qui a été réglé en 1833 n'est pas un arrangement, c'est un expédient éphémère qui ne peut inspirer la résignation à aucune des parties et ne promet pas un lendemain.

11 n'est donc besoin de supposer aucune suggestion, aucune intrigue étrangère pour expliquer comment la Porte n'a pas une autre pensée que de sortir d'une telle humiliation, de se relever un peu d'un tel abaissement. On conçoit que ce soit le but de tout ministre, et la passion unique, l'idée fixe du Grand- Seigneur. Il dépend d'une des grandes puissances de précipiter le gouvernement ottoman dans quelque exigence folle, dans quelque agression téméraire, en lui faisant espérer son appui. Les esprits sont ouverts à toute sorte d'illusions. La politique de l'Europe est mal connue à Constantinople. On pourrait légèrement s'engager dans des périls évidents et

amener ainsi les grands embarras que tous les cabinets redoutent.

Jusqu'ici la France, pas plus que l'Angleterre ou la Russie, n'a joué avec une chance si périlleuse. Le maintien du statu quo a paru leur volonté unanime et sincère. Car je ne compte pour rien le langage plus flatteur pour la Porte, plus hostile contre le pacha, que lord Ponsonby s'était pris à tenir pendant que j'étais à Gonstantinople. Il voulait arriver promptement à la conclusion du traité de commerce et cherchait à faire honneur de cette transaction à l'influence anglaise, en même temps qu'à obtenir un succès personnel. Cette petite manœuvre ne comportait rien de positif ni de sérieux.

Mais ce qu'il faut se demander, c'est si les cabinets européens montrent une prévoyance suffisante en bornant tous leurs efforts à maintenir une situation dont la durée est impossible et que chaque jour on craint de voir se détraquer.

Si le pacha accomplissait une œuvre durable, s'il mettait en voie de civiUsation les peuples d'Egypte et de Syrie, on pourrait sans doute trouver un grand intérêt à favoriser ses desseins, à consoUder sa puissance. Mais il n'a emprunté l'habileté administrative de l'Europe que pour exploiter avec plus de profit le travail de ses malheureux sujets; il a augmenté en eux l'aversion pour un état social plus avancé. II est le propriétaire impitoyable d'une population de serfs, et non pas le souverain d'un État politique. En outre j'ai "VTi que, dans le Levant, on était universellement convaincu que, même avec le consentement de la Porte, même avec l'appui de l'Europe, il était impossible de croire à l'hérédité de la puissance et de l'admi-

nistration du pacha. Son fils n'a point les mêmes qualités que lui, et l'on a lieu de penser que l'armée et les populations seraient loin d'accepter unanimement l'avènement héréditaire d'Ibrahim.

S'il en est ainsi, ce que je ne saurais affirmer, — car c'est en Egypte et en Syrie mieux qu'à Conslantinople qu'on peut en être informé, — les puissances de l'Europe ne font que retarder la catastrophe. Elles conservent un état de choses, mauvais en lui-même et qui s'écroulera le jour prochain où finira la vie d'un vieillard.

Considérons d'un autre côté les effets de cette poHtique provisoire sur l'empire ottoman, en admettant que sa conservation soit d'un intérêt général, voulue avec sincérité, démontrée par d'évidents motifs. On laisse le pacha entretenir et accroître des armées formidables de terre et de mer. Ces armées ne peuvent avoir une autre destination que de menacer l'empire ottoman.

Il a fortifié Acre, qui lui assure la possession de la Syrie; il a armé les passages du Taurus, de façon à se donner la facihté d'une invasion, sans avoir à redouter une guerre. En un mot on a mis Constantinople à sa merci. L'Europe seule préserve la Turquie d'être frappée au cœur. On veut qu'elle subsiste et on a tout arrangé pour qu'U lui soit impossible de se défendre.

Cependant, tout abaissée qu'elle est, la Porte ne peut complètement renoncer à elle-même. Elle aussi construit des vaisseaux et entretient une armée. Là se dissipent inutilement ses dernières ressources. Là elle achève sa ruine, sans pouvoir raisonnablement espérer que ses moyens de défense égalent les moyens d'attaque du pacha.

Cet état d'armements et de menaces réciproques met sans cesse à la merci du hasard le maintien du stalu quo désiré par l'Europe. Dans ces promenades des escadres turque et égyptienne dans le voisinage de leurs armées, une rencontre imprévue, la témérité d'un commandant, un élan de haine ou de vanité nationale peut, d'un moment à l'autre, allumer la guerre et détruire soudainement l'effet de toutes les prohibitions des puissances. Un propos du pacha, la sortie de sa flotte ou de la flotte turque, tient en éveil tous les cabinets et les oblige à des précautions, à de coûteuses démonstrations.

En outre, si nous nous rendons bien compte de la situation intérieure delà Turquie, nous resterons convaincus de ce que la conduite des gouvernements européens offre d'inconséquent et de contradictoire. Depuis sept ou huit ans, tout a changé dans l'empire ottoman. Un voyageur qui aurait vu Constantinople dans les premières années du règne du sultan Mahmoud n'en reconnaîtrait plus l'aspect. Il ne ressemble que bien peu à l'image qu'on a pu s'en faire d'après l'histoire ou les relations de voyages. Cette réforme, commencée par la sanglante exécution des janissaires, envahit de jour en jour davantage toute la constitution pohtique, sociale, religieuse même du peuple ottoman. Ces hommes si orgueilleux, si intolérants, dont le jugement et les opinions avaient tant de hauteur et de dédain pour l'Occident, en sont venus successivement à ne plus avoir nulle confiance en eux-mêmes, à avouer humblement la supériorité de l'Europe, à reconnaître que leur premier besoin est de l'imiter, et ce n'est pas la vue d'un souverain homme de génie. Mahmoud n'est grand ni par le ca-

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ractère ni par l'esprit, il n'y a rien en lui de Pierre P'. Ce n'est pas non plus l'habileté d'un ministre qui a conçu de tels projets, le sultan en a changé souvent et n'en apas encore trouvé un qui ait pu acquérir une véritable prépondérance. C'est l'opinion du peuple entier ; c'est un sentiment qu'on rencontre dans toutes les classes. Le sultan n'a voulu modiiier que l'habit militaire ; nulle obligation à cet égard n'est imposée qu'aux soldats, et pourtant on aperçoit à peine quelques turbans à Constantinople. L'aversion pour les étrangers, autrefois si marquée, n'est plus sensible aujourd'hui. H y a vingt ou vingt-cinq ans qu'un envoyé russe, ayant obtenu un iirman pour visiter les mosquées, fut poursuivi à coups de pierres par la populace. Maintenant tout voyageur obtient facilement cette permission et contente sa curiosité sans émouvoir un musulman. Je suis entré dans les principales mosquées, entouré de tous les voyageurs en ce moment à (Constantinople, et je n'ai pas remarqué que notre présence produisît une impression fâcheuse. Toutes les observances sont éludées ou négligées. Le sultan boit du A-in de Champagne et b'eaucoup. Ses ministres ont la prétention de Aivre à l'européenne. Dernièrement la femme du ministre des affaires étrangères a envoyé à l'ambassadrice de France et aux autres femmes du corps diplomatique des billets d'invitation au nom de « Madame Reschid-Pacha » et leur a donné un grand déjeuner servi, autant qu'il était possible, comme à Paris ou à Londres.

Je rapporte ces minuties à Votre Excellence, parce qu'en fait de mœurs des symptômes de cette sorte sont souvent très significatifs et que les mœurs montrent

dans quelle voie se trouve une nation, beaucoup mieux que des règlements officiels qui pourraient prouver seulement une volonté du gouvernement.

Mais il est plus facile de porter une redingote au lieu d'un cafetan et de boire du vin que de changer les habitudes d'une administration arbitraire, vénale et déréglée. Emprunter à l'Europe le bon ordre et la justice légale, demande une volonté éclairée et suivie. De la part des Turcs la réforme est un besoin généralement senti ; de la part du sultan elle semble encore une fantaisie despotique, inégale et mobile. Toutefois, il y a effort et même progrès vers un état de choses plus raisonnables. Pendant que j'étais à Smyrne, le capitan-pacha, au grand étonnement de toute la ville, a refusé les présents d'usage qui lui ont été offerts. C'était par ordre du sultan. On s'occupe à réprimer ces sortes d'exactions. Les avanies deviennent plus rares; le commerce jouit d'une plus grande sécurité. Quant h l'administration proprement dite, les perceptions, les dépenses, les marchés, les fournitures continuent à se faire avec le plus complet désordre. Le choix des personnes est encore sans discernement, sans graduaUté hiérarchique, sans distinction de carrière. Enfin on peut affirmer qu'au total, ce mouvement de réforme n'a encore eu pour résultat que d'énerver la puissance ottomane, de lui ôter son ancienne et nationale énergie, sans la remplacer par la force régulière des monarchies européennes.

C'est à accomplir cette transition nécessaire, à réussir dans ce travail intérieur que les cabinets devraient aider le gouvernement ottoman. Il n'y a plus à songer à lui, comme puissance entrant pour quelque chose dans la balance: c'est un État à tenir en

tutelle comme la Grèce, à entourer de protections, à guider par de sages conseils. Ce ne peut plus être une alliance, mais une clientèle. 11 doit surtout être considéré sous le rapport du commerce. Y trouver des débouchés ; y procurer des conditions avantageuses à nos négociants; y obtenir sécurité complète pour les étrangers qui \iennent s'y établir, et ce qui est tout près d'être accordé, l'égalité entre les sujets de toute race et de toute religion : en un mot, peu à peu et par progrès de mœurs et de prospérité, rendre européenne la Turquie, voilà ce qu'indique la vraie politique. C'est une œuvre qui profitera à toutes les puissances. Aucune n'a intérêt à s'y opposer.

La première condition, pour entrer dans cette voie, serait de rassurer la Porte, de lui épargner d'énormes dépenses, de lui montrer qu'on songe à son avenir et qu'on ne songe pas seulement h la conserver jusqu'à nouvel ordre.

M. l'amiral Roussin avec qui, ainsi que peut le supposer Votre Excellence, j'ai longuement traité ce sujet, y porte toute la droiture de son esprit et voudrait que, par une action prompte, directe, efficace, on mît un terme à cet état permanent d'hostilité entre la Turquie et l'Egypte, 11 ne voit pas pourquoi tant d'égards et de ménagements pour le pacha. Lui enjoindre de cesser ses armements, régler ce qu'il pourrait entretenir de troupes et de vaisseaux, faire démoUr les fortifications de Saint-Jean-d'Acre et les travaux exécutés aux débouchés du Taurus, semble à l'ambassadeur la conséquence directe et naturelle de l'intention où nous sommes d'arrêter la dissolution imminente de l'empire ottoman. Cette façon de voir est partagée par les négociants français étabhs à Cons-

tantinople Elle est pour le moment le thème de lord Ponsonby et il se flatte que les stipulations du traité de commerce, l'abolition des monopofes, l'égalité de taxe entre les Turcs et -les rajahs, la suppression des tarifs intérieurs, non seulement hâteront les progrès de la Turquie vers un meilleur ordre, mais lui vaudront préférence et protection de la France et de l'Angleterre.

A ces projets se présente une objection que je faisais à M. l'amiral Roussin, et à laquelle il n'avait pas une réponse assurée. C'est que les grandes puissances de l'Europe, même en leur reconnaissant le commun et sincère désir de préserver l'existence de l'empire ottoman, ne sont nullement d'accord sur le mode de patronage qui doit être exercé et conservent les unes envers les autres une méfiance qui empêche toute résolution concertée. Si l'une menace le pacha, une autre ne saisira-t-elle pas cette occasion pour augmenter son influence en Egypte et n'encouragera -t-elle pas ainsi la résistance du pacha? D'où il serait à craindie que toute détermination tranchante et décisive prise par un des cabinets ne devînt précisément ce qu'on veut éviter, une chance de dissentiment et de rupture. Au moins faudrait-il qu'il y eût accord complet, volonté catégoriquement concertée entre la France et l'Angleterre et cette harmonie doit sembler à l'amiral Roussin, plus qu'à tout autre, difficile à étabUr, s'il en juge par ses rapports avec lord Ponsonby.

Il se présentera peut-être une occasion où les deux puissances pourront faire sentir au pacha le poids de leur autorité. Si le traité de commerce est conclu avec la Porte, en droit il serait obligatoire pour l'Egypte, comme pour toute autre province. Or, s'il prescrit

l'abolition des monopoles et la liberté du commerce, il se trouvera directement contraire au mode de commerce sui^ipar le pacha. Voudra-t-il s'y conformer? La chose est au moins douteuse. Sa résistance sera-t-elle sanctionnée par nos complaisants procédés? Imposeronsnous à la Porte des stipulations qui, favorables peutêtre à la prospérité générale du pays, commenceront éNddemment par diminuer ses revenus? Et en même temps, permettrons-nous que le pacha nous porte le dommage de se refuser à un traité qui nous est avantageux et qui devrait faire loi pour lui? Ce serait encore un coup funeste porté à l'empire ottoman, encore une preuve de connivence ou du moins de faiblesse dans nos rapports avec le pacha. Alors la Porte, dans son désespoir, pourrait se tourner entièrement vers la Russie. Car il faut bien savoir que le sultan est prêt à se livrer complètement, sans réserve et sans prévoyance, à la puissance européenne qui lui promettra son appui contre Méhémet-AU.

Sans connaître assez le Levant, que j'ai à peine entrevu, sans savoir suffisamment quels sont nos rapports avec l'Angleterre ou les autres puissances, il m"esl impossible de concevoir une opinion absolue et affirmative sur les déterminations politiques qu'il conviendrait d'adopter. Au point de vue où se trouve placé M. Tamiral Roussin, il doit nécessairement penser que la conduite de notre cabinet n'a pas toute la prévoyance et toute la fermeté désirables. La conservation de l'empire ottoman étant notre but, il est amené à en indiquer les conditions. Je n'ai point à donner mon avis, mais seulement à dire ce que j'ai vu et entendu. Votre Excellence appréciera le plus ou moins d'exactitude de mes observations. Mais

je terminerai en appelant toute votre attention et votre prévoyance sur les conséquences possibles du traité de commerce qui semblait prêt à se conclure, lorsque j'ai quitté Constantinople.

Odessa, 31 août 1838.

Le Journal des Débats m'a apporté, pour nouvelles de vous, un beau morceau sur la tâche commune proposée à la reUgion catholique et à la rehgion protestante ; ce sont de raisonnables et nobles pensées. Me permettrez-vous une objection contre la philosophie mise de pair avec les deux communions ? A-t-elle des moyens d'action analogues? Réunit-elle les hommes par un lien et ne les laisse-t-elle pas individuels et isolés ? Si elle est une doctrine vivante, l'harmonie morale que vous conseillez ne peut s'établir entre elle et les rehgions puisque leur principe fondamental est différent. Si elle n'est qu'une disposition générale de beaucoup d'esprits, ce n'est rien de plus que l'indifférence, et elle encourt votre juste anathème.

Deux ans sans nous voir, c'est bien long. Écrivez-moi quelquefois ; parlez de vous, devosoccupations,de vos projets, de vos vues, et encore plus de ce qui vous est intime, des pensées et des affections qui peuvent consoler votre âme tendre quoique forte.

MUle vieilles amitiés.

DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

Rochecotte, 2o septembre 1838.

A^'otre lettre d'Odessa est venue me chercher à Bonnétable (1). Savez-vous ce que c'est que Bonnétable? C'est un heu singulier d'aspect. Il est arrivé auxLuynes par cette duchesse de Nemours, princesse de Neuchâtel, dont il me semble que Saint-Simon fait un étrange portrait. Ce vieux et sombre manoir, centre dune terre considérable et de bois admirables, appartient à la veuve de Mathieu de Montmorency ; elle y vit dans les habitudes les plus simples et les plus austères, pleurant trois générations, celle de ses parents, celle de son mari, celle de ses enfants et arrière-petits-enfants. Elle a survécu à tous et distribue son immense fortune aux pauvres. Elle ma représenté cette veuve chrétienne dont parle saint Jérôme, et dont le siècle n'offre aucun autre exemple . Au ht de mort de sa belle-mère elle m'avait engagé à l'aller voir dans le Maine ; cette faveur trop rarement accordée ne pouvait qu'être comptée avec reconnaissance, et je viens de passer trois jours chez elle qui ne ressemblent à rien dans ma vie. Je ne m'y suis pas déplue et jem'y suis au contraire trouvée plus en quiétude que je ne l'avais été depuis longtemps. Ici beaucoup de souvenirs douloureux m'ont fait encore plus sentir le vide qui s'est si douloureusement placé dans mon existence. Ce sera encore pire à Valençay, où je me dispose cependant à passer en retournant à Paris. Il y a en moi quelque chose qui me pousse vers ce dernier asile de celui qui a tenu tant de place dans ma vie. Je ne ferai qu'y

(1) Dans le département de la Sarthe. c. b.

entendre une messe et achever une prière et puis je remonterai en voiture.

Je suis décidée à n'avoir à Paris qu'un pied-à-terre convenable pour les mois de grand hiver. Mon .véritable home est ici ; cela m'y décide à m'y installer complètement; à y faire construire une bibliothèque et une chapelle; je m'en occupe en ce moment. Yous viendrez voir toutes mes créations quand une fois sorti des affaires vous donnerez du temps à vos amis, à moi "en première Hgne, je le dis sans discrétion, sans hésitation ; ^car ma dette est ancienne, mon isolement fort grand, ce qui me rend plus nécessiteuse d'amitié et plus touchée de celle qui m'est donnée, parce que nous nous comprenons fort bien, que nous avons goût, confiance, abandon l'un pour l'autre; enfin parce que cela me fera tant de plaisir. Vous me raconterez ici la Grèce, l'Asie, et cette Russie qui n'est point encore Europe.

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