VI
Je ne sais rien de nouveau et je crois qu'Q n'y arien de nouveau, et ce qui serait nouveau ne le serait plus quand vous recevriez ma lettre. Ainsi peut-être serat-on alors blasé sur la gloire incomparable du maréchal Soult en Angleterre (1); on prétend que le ministère s'inquiète de son retour. Ce sera un petit Bonaparte, dit-on. Tout cela ne durera pas beaucoup, je crois; c'est un triste spectacle que de l'enthousiasme à faux, où tout le monde s'échauffe sans avoir au fond la moindre illusion, car il me semble difficile qu'on voie réellement en lui un grand homme, même dans une langue étrangère. M. Guizot est venu nous voir pour quelques jours, toujours avec le même mouvement d'esprit, le même entrain de toutes choses, ce calme dans une activité continuelle qui le caractérise. J'espère que nous userons du voisinage ; du reste notre vie est fort paisible.
Voilà Victor fixé ici pour toutl'été. Louise etOthenin nous quitteront dansunmoispourallerenItahe.ee long voyage m'effraye, mais leur bonheur si calme me rassure. Othenin aune sérénité qui tranquilhse comme si elle pouvait conjurer l'orage, et cependant le malheur les adéjàfrappég (2). Mais leur affection mutuelle leur suffit, pour le présent du moins, et U est bien à espérer qu'ils auront des enfants. Adieu, cher Prosper, où êtes-vous?... bien loin? admirant une bien belle nature, et regardant toutes choses avec votre coup d'oeil bienveillant et fm. Que je voudrais vous entendre I
(1) Le maréchal Soult représentait le roi au couronnement de la reine Victoria, c. b.
(2) Un premier enfant était mort quelques heures après sa naissance, c. b.
A MADAME ANISSON DU PERRON
20 juillet 1838.
Cette lettre, chère Scrphie, partira demain de Syra ; je l'écris en passant devant Xavarin, avant de doubler le cap Matapan. Nous avons sous les yeux les chaînes de montagnes de la Morée. Notre navigation continue à être inespérée. C'est un beau temps et un calme qui ne varient point.
Le besoin universel de bien-être a gagné les voyages, ils sont maintenant commodes, pourvus de toutes choses; on lit et on écrit à bord comme chez soi. On a un dîner fort passable, des domestiques qui vous servent avec attention, un médecin si on est malade et dès qu'il manque quelqu'une des voluptés delà vie commune, chacun se plaint, les jeunes gens plus que les autres. Nous avons passé vingt- quatre heures à Malte, et j'aurais voulu y rester huit jours. Comme aspect et comme climat, on n'est plus en Europe, c'est l'Afrique. Mais les souvenirs de l'Ordre, mais cette grande église qui a pour pavés les pierres tombales des chevaliers avec leur écusson en mosaïque et leurs faits d'armes pour épitaplies, tous ces noms de la noblesse de France qu'on retrouve glorieux sur ce rocher au milieu de la mer, tout cela est d'un grand effet.
Le port est si beau, les établissements si vastes et si commodes, tout nous irait si bien dans le présent, comme dans le passé de Malte, qu'un cœur français souffre un peu de le voir aux mains des Anglais. Ils s'y conduisent très bien, ménagent la population, respectent la religion, soignent et conservent tout,
sans modifier en rien, ni eux, ni les autres. J'ai été reçu avec l'hospitalité cordiale qui leur est propre.
AU COMTE MOLÉ
Athènes, 30 juillet 1838 (1).
Monsieur le comte,
Je vais quitter Athènes et reprendre ma route pour Constantinople. J'ai tâché de mettre à profit les dix jours que je ^'iens de passer ici et d"y suivre les instructions de Votre Excellence. La très bonne position que M. de Lagrené s'est faite, son esprit de discernement et de modération, l'empressement aimable et sincère qu'il a mis pour rendre mon séjour utile et agréable, ont facilité ma tâche. J'ai pu voir par moimême et par tout ce quim'a été dit, les jugements portés par M. de Lagrené ont pu devenir les miens, avec connaissance. Sans avoir le temps d'entrer dans les détails, les idées générales et résumées que je me suis faites sur l'état du pays et la position de son gouvernement auront,je l'espère, quelque intérêt pour Votre Excellence.
Je suis arrivé le 21 au soir, sur le paquebot le Léonidas. Une corvette autricliienne était dans le port. Dès que le capitaine a su que j'étais abord du Léonidas il a fait le salut d'usage et arboré notre pavillon.
Le lundi 23, j'ai été présenté au roi ainsi que les Français qui m'accompagnaient. Le roi m'a fait un accueil très bienveillant, s'est entretenu avec moi aussi longtemps que le comportait une audience de
(1) Dépêche officielle non numérotée.
pure cérémonie, m'a parlé beaucoup du roi, de la reconnaissance qu'il avait pour les dispositions favorables de son gouvernement envers la Grèce : 11 a rappelé la sympathie que la France a montré pour l'indépendance et la courageuse lutte des Grecs ; il a témoigné son regret de n'avoir pu, ainsi qu'il en avait eu l'envie, traverser la France, et faire une visite au roi, lorsqu'il est revenu d'Allemagne, après son mariage. Sa Majesté m'a entretenu aussi de la famille royale et de Madame la duchesse d'Orléans. La reine assistait à cette audience et j'ai eu l'honneur de lui être présenté. Elle est fort jolie, gracieuse, avenante, naturelle, avec toutes les façons et le langage de la toute première jeunesse.
Il n'était guère possible, dans une telle présentation, que l'attention se portât sur les affaires. A peine quelques paroles furent-elles dites sur ce chapitre. Mais je savais déjà que je devais dîner chez le roi le surlendemain. Comme je m'étais arrangé pour aller visiter Nauplie et Argos, Sa Majesté voulut bien remettre d'un jour ce dîner.
Pour me rendre cette course plus facile, on avait différé de douze heures le départ du bâtiment à yapeur qui fait le service régulier entre le Pirée et Nauplie, et on avait mis à ma disposition autant de places que j'en voudrais. Pendant la traversée le paquebot a arboré le pavillon français.
De retour à Athènes, j'ai dîné chez le roi le 26. Après et avant le dîner, il m'a encore beaucoup parlé. J'étais placé auprès de la reine, qui a été de même très obligeante. Puis le roi m'a fait dire de descendre dans son cabinet. Là, il m'a remis les insignes de son ordre du Sauveur. Lorsque lord Durham passa ici, il
y a trois ans, se rendant à son ambassade de Saint- Pétersbourg, il reçut la même marque de distinction.
J'ai remercié le roi, ainsi que je le devais, et, me trouvant seul avec lui, j'ai respectueusement, mais avec la volonté de tout dire, porté l'entretien sur les affaires de Grèce, sur le jugement et les espérances que s'en fait le roi notre auguste souverain, sur son gouvernement; sur la direction qu'il nous semblait utile et même nécessaire de suivre. Le roi s'est fort bien prêté àcette conversation. Peuàpeuila pris confiance. M. de Lagrené avait cru à propos que quelques paroles élogieuses fussent dites sur M. Colettis. Le roi a cru voir que le cabinet de France désirait quil fût à la tête des affaires en Grèce. Il s'est justifié de ne l'avoir point choisi, disant qu'un changement trop fréquent de ministère nuirait à la considération de son gouvernement; que chaque homme de parti ayant à placer ses amis et ses créatures, l'entrée d'un ministre nouveau dans le cabinet était un signal d "alarmes pour tous les employés.
J'ai répondu au roi que je m'étais mal fait comprendre; que j'avais eu l'intention de lui dire seulement que son ministre s'était acquis une juste estime à Paris ; qu'il avait eu l'occasion de modifier peut-être ses opinions en voyant de près le jeu de nos institutions, et qu'ainsi il n'avait dans l'esprit rien d'absolu ni de trop vif, comme le lui imputaient ses ennemis, mais que le roi et son gouvernement n'avaient jamais eu la pensée d'intervenir dans le choix des ministres de la Grèce et le hbre exercice du pouvoir royal; que jamais un nom propre ne serait indiqué par nous; que nous ne vouhons pas avoir un parti en Grèce ; que s'il pouvait convenir à l'Ang-leterre ou à la Russie d'avoir ici un
parti anglais ou russe, la France n'entendait s'occuper que du bien général de la Grèce, ne souhaitant rien autre chose que son repos et sa prospérité ; que tels étaient nos sentiments et même nos intérêts puisque tout accroissement de commerce dans la Méditerranée devait nous porter pruiit plus qu'à nulle autre puissance. Ainsi, la seule chose qui nous importe, c'est la bonne administration de la Grèce, la seule influence que nous cherchions, c'est la confiance mutuelle des deux gouvernements, la sympathie des deux nations. Nous ne désirons pas plus nous entremettre dans l'établissement des formes constitutionnelles que dans la désignation des ministres. Les constitutions ne peuvent être transportées de l'étranger; elles doivent naître des circonstances du pays et nous n'avons point la prétention de savoir quelles institutions sont nécessaires en Grèce pour garantir à la nation un gouvernement raisonnable, juste, économe.
Cette sorte de déclaration a paru mettre le roi plus à l'aise et le soulager de quelque inquiétude. Alors il m'a été facile de lui parler de l'économie, comme du plus indispensable devoir de son gouvernement.
Le roi a fort bien écouté tous ces conseils, auxquels je me gardais de donner un ton tranchant et que j'enveloppais de ménagements et de précautions de langage. J'ai pu reconnaître dans cette conversation, car c'en était était une et le roi y prenait part, combien on m'avait dit vrai, en m'assurant qu'il s'occupait avec conscience et studieusement des affaires, combien il avait de bonnes intentions et un sens droit. Mais, en même temps, il n'est point doué d'une intelligence rapide, d'un jugement ferme ; H y a lenteur et difficulté, hésitation dans la marche de ses pensées.
On aperçoit un fond de timidité et de méfiance plutôt dans Tesprit que dans le caractère. Il m'a semblé aussi qu'on pouvait, sans flatterie, louer en lui un fond de calme, de sang-froid, et unéloignement distinct pour ce qui serait précipité ou violent. 11 en a donné des preuves récemment. Lors des mouvements d'Ilydra, il a eu moins de trouble et plus de confiance que la plupart de ses conseOlers.
Plus l'entretien se prolongeait, plus le roi paraissait écarter laréserve en me parlant et en m'écoutant. Il m'a Interrogé sur la Russie, sur l'empereur, sur sa politique, sur les forces réelles dont il dispose. Nous avons surtout traité ce chapitre relativement aux chances possibles de l'Orient. J'ai dit au roi que, dans les circonstances actuelles, la Russie y cherchait plutôt domination poUtique qu'accroissement de territoire ; que son intérêt éA-ident serait toujours que les clefs de la mer Noire fussent entre les mains d'une puissance faible et aussi semblable que possible aux hospodars de Yalachie ou de Moldavie ; que la Porte ottomane en était presque à ce point et qu'une nouvelle apparition des armées russes à Constantinople aggraverait et conlîrmerait cette sorte de vassahté ; qu'ainsi on ne pouvait prévoir si les autres grandes puissances de l'Europe accepteraient un tel résultat. De là une volonté commune et sincère de maintenir le statu quo, pour éviter des collisions qui troubleraient profondément l'Europe.
Puis le roi en est venu à ce qui lui tient le plus au cœur, à l'Angleterre. Il ne m'a point caché combien le cabinet de Londres le tourmentait et l'inquiétait. J'ai répondu qu'il n'y avait aucun motif de supposer au gouvernement anglais des intentions ou des projets
de malveillance contre la Grèce. Mais le ministre anglais donne une preuve nouvelle de l'inconvénient d'intervenir dans les affaires intérieures d'un État. Par cela seul qu'on est étranger, on se trouve à un faux point de vue. On juge mal et légèrement, car on n'est point placé pour connaître la situation et l'opinion. C'est ce qui s'est vu pour l'Espagne et le Portugal ; la Grèce en est un autre exemple. En ne précipitant rien, le gouvernement d'Athènes laissera au ministère anglais le temps d'apprécier mieux les circonstances et d'accorder moins de confiance à des informations empreintes d'un esprit de parti ou d'intrigue.
J'aurais voulu communiquer surtout avec les membres du corps diplomatique. — Malheureusement M. Lyons, qui d'abord avait été empressé pour moi, chez qui je devais diner avec les hommes qu'il voit le plus habituellement et qui sont les principaux du parti formé autour de lui, a été absorbé par les inquiétudes assez graves que lui a inspirées la santé de lady Lyons.
Je l'ai à peine vu, mais j'ai beaucoup entendu parler de lui. Son activité est le grand sujet de trouble et d'alarme pour le petit et fragile gouvernement d'Athènes. Sans cesse, pour la moindre occasion, il se montre exigeant, hautain, menaçant. C'est ouvertement, à enseignes déployées, qu'il est chef de parti et qu'il provoque les exigences constitutionnelles. On dit beaucoup qu'il irait aussi loin que possible pour arracher au gouvernement du roi Othon les concessions qu'U conseille. Les séditions locales lui déplairaient peu et n'encourraient pas son blâme. On le soupçonne d'avoir eu la main dans celle d'Hydra et, en cet instant, ses partisans se plaisent à en faire craindre une dans le Magne.
Quoi qu'il en soit, l'action de M. Lyons est une difficulté véritable pour le gouvernement grec. Bien ^dvre avec lui, maintenir toutes les apparences amicales entre la France et l'Angleterre tout en suivant une marche différente et presque opposée, ce n'est pas un des moindres mérites de M. de Lagrené.
J'aieu de longs entretiens avec le ministre d'Autriche, M. de Prokesch. Il est homme d'esprit. Ses façons de penser, et surtout de dire, tiennent de l'homme de lettres plus que de l'homme politique. 11 augure bien de l'avenir de la Grèce et appuie son espérance de bons raisonnements. Rien ne lui semble critique dans la situation. Elle est embarrassée; elle a des côtés fâcheux, mais point, en cet instant, de chances révolutionnaires.
M. de Prokesch compte beaucoup sur les bonnes quaUtés du roi. M. de Prokesch n'étend point ses favorables prétentions sur les Bavarois. 11 est fort explicite aussi dans ses accusations contre M. Lyons et les Anglais, et n'oubliera rien, sans doute, pour confirmer le roi dans sa résistance aux idées de constitution. Il est é^•ident que notre langage et notre conduite ne doivent sur ce sujet ressembler en rien à ce que disent ou font l'Autriche et la Russie. 11 est possible que leur influence illibérale soit sans mesure et même, dans Toccasion, sans sagesse. Nous pouvons être réservés et prudents, ne pas nous charger de la responsabiUté d'une constitution conseillée par nous; mais nous ne saurions y répugner en principe, d'autant qu'il y aura peut-être à chercher quelques garanties administratives et économiques contre le penchant à la dépense. Le roi accepte nos conseils,
mais ils lui sont amers. Évidemment, sa résignation n'est pas sans chagrin.
Grâce à la sincérité de nos intentions et à l'attention sériense que nous jwrtons depuis une année à l'administration delà Grèce, nous avons acquis sur ce point, qui est la véritable, la seule affaire, une influence qui équivaut à l'autorité. M. de Rigny (1) est à la tète des finances. Le roi l'écoute. Il obtient des réformes; il réprime des malversations. Soutenu mais non imposé par le gouvernement français, se tenant loin, comme il en a soin, des intrigues de parti et de noms propres, il peut arriver à d'excellents résultats. M. de Lagrené l'aide et le conseille en prenant bien garde de lui donner l'apparence d'un agent français.
Au reste, ce qui est heureux et honorable pour la France, c'est la prévention favorable qui règne en Grèce pour tout ce qui est Français. Le peu de militaires ou d'employés qui sont restés se sont montrés probes et sans intrigue. Nous recueillons le fruit de la bonne renommée que nous nous sommes faite. Ce genre d'influence, le plus sûr et le meilleur, est destiné à s'accroître. Nous avons déjà la confiance de la nation grecque. Nous pourrons obtenir celle du roi, même en travaillant avec mesure et précaution à lui faire oublier complètement qu'il est prince de Bavière, pour qu'il devienne tout à fait roi de la Grèce.
(1) M. de Rigny, intendant militaire, avait été chargé, en 1834, par la régence, d'organiser une cour des comptesdont la présidence lui fut donnée. Mais, devant le désordre introduit dans les finances par l'administration de M. d'Armansperg, il ne tarda pas à quitter la Grèce. Il venait d'y être rappelé pour fonder et diriger la Banque nationale. C'était, en fait, le véritable ministre des finances, c. b.
AU COMTE DE HOUDETOT
Athènes, 31 juillet 1838.
Je suis certain que vous seriez charmé de cette indicible beauté du ciel, de la lumière, de la mer et des lignes de montagnes. Ce sont des paysages qui ne ressemblent à nul autre que nous ayons vu. Et pourtant le sol est aride, les montagnes nues, et il n'y a aucune verdure. Mais les formes, les proportions, les plans successifs, et par-dessus tout, ces teintes d'or et de rose sont un ravissement pour la vue. Les monuments sont cruellement ruinés, plus que ne le représentent les gravures, mais l'imagination les restitue facilement dans leur ensemble grandiose et élégant. Je ne me lassais point de regarder le Parthénon.
Thérapia, 14 août 1838.
Nous allons partir, cher Frédéric, et entreprendre notre dernière navigation. Nous venons de passer dix jours à la campagne sur le Bosphore, chez notre ambassadeur (1), confus de recevoir une telle hospitahté, mais jouissant de ce beau séjour, de ces magnifiques aspects. On devrait, en vérité, quitter Paris ou Londres pour venir passer un été sur la rive du Bosphore. Proportions gardées, le lac de Gôme en rappelle le paysage. Dans l'intérieur de la ville, où nous sommes allés deux fois, j'ai vu des mosquées, ce qui est très beau, au-dessus de ce que j'attendais, et des bazars
(1) M. l'amiral Roussin. c. b.
qui sont de sales cloaques. Les palais du sultan sont encore une belle chose, une vraie décoration de féerie, comme les inventent les décorateurs d'opéras. Malgré le changement de costume, malgré tout l'abaissement de ces pauvres Turcs, la pompe qui en\dronne le sultan a encore une certaine gravité, une reUgion formidable de la souveraineté qui produit de l'effet aux yeux seulement, car la plus rapide réflexion apporte la pitié et le ridicule. Jamais la nature ne semble avoir fait autant pour un empire : situation, fécondité, climat, et voilà que ces admirables lieux, après avoir vu s'affaisser misérablement le Bas- Empire, vont sans doute voir se dissoudre l'empire ottoman.
AU COMTE MOLÉ
Odessa, 20 août 1838 (1).
Monsieur le comte,
La circonstance principale de la Grèce, celle qui se retrouve en tout et pour tout, c'est la pauvreté. Sa situation, depuis que les Turcs l'ont envahie et possédée, explique suflisamment cette misère. Lorsque le soulèvement de 1821 a commencé, la Grèce était loin d'avoir réparé la complète dévastation de 177:2. Les maisons n'étaient point reconstruites, les arbres n'étaient point replantés, lorsque de nouveaux ravages, de nouvelles destructions ont encore désolé le territoire. La dépopulation a été une autre conséquence de ces calamités successives. Peu de pays
(1) Dépêche officielle non numérotée.
en Europe comptent un si petit nombre d'habitants en proportion de la surface du sol.
Ainsi le mal tardera beaucoup à se réparer ; ainsi les progrès seront lents puisque les bras sont rares et les capitaux excessivement chers. Emprunter de l'argent à 25 p. 100 est une transaction assez habituelle en Grèce ; il ne faut donc point s'étonner si les villes se relèvent lentement, si les maisons restent en ruines, si la campagne est encore sans arbres et sans ombrages. Pour guérir les plaies du pays, il faudrait du crédit et il semble loin d'y naître.
Cependant les paysans, les artisans, les marins ne donnent pas l'idée d'une population malheureuse. Ils sont patients, sobres, actifs, d'un caractère et d'une physionomie animés. Le cUmat leur épargne beaucoup de soufïïances et diminue le nombre de leurs besoins. Mais ce qui donne l'idée de la pauvreté nationale, c'est surtout la classe qui ne vit point du travail de ses mains, celle que, dans un autre pays, on nommerait riche ou aisée. En Grèce elle ne jouit en rien du bienêtre qui ailleurs est plus ou moins son attribut. La situation nouvelle de la Grèce rend beaucoup plus sensible cette pauvreté des riches. Autrefois chacun demeurait dans son canton, dans sa petite ville natale, y vivant sans autre luxe qu'une consommation un peu plus large et plus de loisir. Aujourd'hui les principaux de la population ont été en contact avec l'Europe. Les uns sont venus y recevoir l'instruction: les autres y ont eu des missions pendant la guerre de l'Indépendance. Des Français, des Anglais, des Allemands sont venus vivre parmi les Grecs. Des Phanariotes ont quitté Constantinople pour devenir en réa- Uté habitants de la patrie grecque ; enfin une cour et
un étal-major bavarois ont donné l'exemple du luxe et de la dépense. Le corps diplomatique y porte les habitudes de la représentation. En présence de tant de besoins nouveaux, les petites fortunes de ce pays désolé sont bien insuffisantes. Les privations deviennent chaque jour plus sensibles. La principale affaire, le seul intérêt actuel, c'est d'ajouter par les emplois publics un supplément à de trop modiques revenus. C'est une chose bizarre, un singulier résultat de l'indépendance si glorieusement conquise, que de voir les chefs renommés des PalUkares ou des plus vaillantes bandes, les princes du Phanar, les hommes dont l'Europe respecte le nom, le vieux Colocotroni, Petro-Bey, Coundouriotis, Annultis, retirés dans les masures ou les petites maisons neuves d'Athènes et comme oubUés dans un conseil d'État oisif et sans pouvoir, tout heureux des minces appointements qu'ils reçoivent, craignant de les perdre et cherchant, pour améhorer leur position, l'appui de tel ou tel agent diplomatique, autour duquel se groupe une petite cabale où l'opinion est à peine un prétexte. Une telle situation a détruit toute l'importance des chefs grecs. En cessant de commander leurs compagnons d'armes, en quittant le canton où ils avaient leur pouvoir, ils ont perdu presque toute influence sur les populations. D'ailleurs leurs discordes, les guerres civiles qu'ils ont suscitées avant l'établissement du roi Othon, le peu de capacité et de consistance qu'ils ont montrées dès que l'indépendance a été reconnue et assurée, ne les ont point laissés grands dans l'opinion générale. Les Mavro-MichaUs, ces anciens chefs héréditaires du Magne, seraient, quoiqu'ils se flattent parfois du contraire, impuissants à agiter leur ancienne tribu.
Dernièrement Coundouriotis, auparavant si considérable à Hydra, passe pour avoir timidement favorisé le commencement de sédition qui y a éclaté. Pourtant il a été très facile de le calmer.
11 importe en même temps de remarquer combien les Grecs sont éloignés de toute habitude aristocratique. La domination turque les a tenus sous un niveau d'égalité. Aucune trace n'est restée de la féodalité établie après la conquête de l'empire de Constantinople par les Latins. Les Grecs enrichis par le commerce à Marseille, à Smyrne, à Constantinople, ne revenaient jamais habiter leur pays. Les familles du Phanar, élevées par les emplois que leur conférait la Porte, étaient en fait étrangères à la Grèce. Les primats reconnus et comme établis dans les diverses locahtés par le gouvernement ottoman n'étaient rien de plus que premiers parmi leurs égaux. Souvent ils étaient presque aussi odieux que l'autorité au profit de laquelle ils exerçaient leurs fonctions. Peu d'entre eux ont conservé leur position, et ceux-là sont les moins importants. Non seulement il n'y a point, à proprement parler, d'aristocratie en Grèce, mais le sentiment populaire n'est point disposé à en faire naître une. L'esprit démocratique, le besoin jaloux d'égaUté régnent dans le pays. Les conditions y sont peu hiérarchiques. Personne ne remarque de quel étage sont montés les hommes qui ont acquis de l'importance ou du pouvoir.
Un tel état des opinions est très favorable au pouvoir royal. Une sorte d'affection et d'espérance s'attache au jeune roi, et rien ne donne force ni appui aux oppositions. Cette confiance est toute personnelle. On désire que le roi s'occupe par lui-même des affaires
du pays, et l'on semblerait craindre plutù t que désirer la faveur ou le crédit qu'il accorderait à tel ou tel ministre. Nul ne lui est recommandé par l'opinion générale. Chaque cabale est petite, sans assiette, et le roi aura d'autant plus de popularité qu'il paraîtra étranger aux influences d'intrigues et de coterie. Parmi les Grecs, aucun n'a pris encore d'importance dans le ministère. M. Zographos (1) est incontestablement un homme de finesse et d'esprit; mais il se ménage, et il s'elTace comme s'il craignait de se compromettre, en prenant une trop grande part au gouvernement. Son intimité avec M. Lyons est pourtant peu conforme à ce caractère de prudence. Il est vrai qu'en même temps, il aide de son mieux M. de Rigny, à obtenir des économies.
Quant aux Bavarois, ils se sont presque tous mis en butte à l'aversion des Grecs. Ils arrivaient comme dans une colonie, avec le désir et l'espoir de faire fortune, de trouver une position beaucoup meilleure que dans leur pays. Les petits employés de Munich se faisaient donner de gros appointements à Athènes. Les lieutenants de l'armée bavaroise devenaient colonels en Grèce au détriment des hommes vaillants qui avaient soutenu la guerre de l'Indépendance. Un seul de ces étrangers avait mérité une juste considération. M. de Rudhart était un homme de bien. Mais son caractère et son esprit sans aucune flexibiUté et ne pouvant transporter en Grèce les minutieuses habitudes de son administration allemande, rencontrant à chaque pas des obstacles qui lui étaient nouveaux, il s'est
(1) Ministre d'État de la maison royale et des affaires étrangères, c. b.