DU BARON PASQUIER
Paris, 28 septembre 1838.
J'ai surtout besoin de vous écrire pour m'affliger avec vous de la cruelle perte que nous venons de faire. C'est un des coups les plus mystérieux elles plus fatals qui ait jamais pu frapper un excellent homme, une famille et une société tout entière. La pauvre duchesse de BrogUe nous a été enlevée à la suite d'une maladie qui n'avait d'abord donné aucune inquiétude et dont le terrible dénouementnous est tombé comme la foudre. Elle ne pouvait attendre cette foudre, ni être plus aimée, plus digne de l'être, et laisser après elle un plus grand vide. Mon Dieu! pourquoi faut-il que les plus VI. 8
nécessaires, les plus dignes d'être regrettés parlent si souvent les premiers? Hélas! voilà donc que de toutes les descendances immédiates de madame de Staël,-de cette étoile qui a tant brillé sur notre horizon, il ne reste plus qu'un être débile (1) ! La pauvre raison humaine a bien de quoi se confondre devant ces rigoureux décrets d'en haut. Le pauvre duc de BrogUe a dû arriver ici hier soir, et je vais y courir aussitôt cette lettre fermée.
Vous avez dû faire un bien beau, bien curieux voyage, et qui ajoutera beaucoup à la somme déjà si grande de vos idées et de vos réflexions; je vous en porte envie, et si ces faciUtés de voyage avaient existé de mon temps, j'en aurais, certes, bien profité, mais je suis enchaîné à présent par les plus lourdes et moins serviables chaînes, celles de la vieillesse.
Des nouvelles, vous en voudriez, n'est-ce pas? Mais vous venez de passer aux lieux qui vont peut-être en être la plus grande source, et ce que vous avez puisé de précieux à Constantinople doit mieux valoir que mon peu de positif. Ce que nous avons de mieux dans ce moment, c'est la clôture de la sotte affaire de celui qu'on appelle le prince Louis. Il a pris enfin son parti d'évacuer la Suisse qui était aussi déraisonnable que lui à peu près, ce qui n'est pas peu dire. Mais enfin l'un et l'autre ont senti que la partie est pour eux par trop forte àjouer, car ils avaient contre eux toute l'Europe.
Ce qui est plus sérieux, c'est la querelle du roi de Prusse avec le pape. On la croyait un peu calmée, mais voilà une allocution du souverain pontife qui
(1) Alphonse de Rocca, dont l'état de santé était des plus précaires, c. b.
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prouvele contraire (l), et il est impossible que les gens sensés, amis de toutes les paix, ne regrettent vivement qu'une pareille cause de discorde dans les esprits ait été soulevée, car les dissensions religieuses sont, de leur nature, les plus longues souvent, et presque toujours les plus difficiles à apaiser. Cependant le roi qui règne en Prusse est si sage, d'une expérience si consommée et le souverain pontife a aussi, depuis son avènement, donné tant de gages de sa prudence, qu'il faut bien espérer que de si bons, de si hauts esprits finiront par s'entendre.
(1) Le pape venait de protester de nouveau, dans le consistoire du 7 septembre, contre l'expulsion de Tarchevêque de Cologne et contre l'attitude du gouvernement prussien vis-à-vis de l'archevêque de Posen, qui professait sur les mariages mixtes les mêmes doctrines que l'archevêque de Cologne.
Les curés catholiques, en unissant deux époux de cultes différents, devaient-ils s'enquérir de la religion dans laquelle les enfants à naître seraient instruits, et l'engagement de les élever dans la religion catholique pouvait-il être exigé comme condition de la célébration du mariage? Telle était la question posée [depuis un an et qui suscitait une si vive agitation en Allemagne. Le gouvernement avait voulu forcer les prêtres catholiques à consacrer les mariages mixtes sans stipuler aucun engagement de ce genre et l'archevêque de Cologne n'avait même point consenti à maintenir les divers accommodements tolérés depuis un certain temps en cette matière. Le gouvernement prussien finit par déclarer que le refus de l'époux catholique de prendre un tel engagement ne l'exposerait pas à une censure ecclésiastique, mais que, d'un autre côté, le prêtre, en ce cas, ne saurait être forcé de célébrer le mariage dans le rite catholique, c. b.
DU COMTE MOLE
Paris, 30 septembre 1838.
Mon cher ami, je viens de déchirer trois lettres qu'à diverses époques j'ai commencées pour vous. Vous n'imaginez pas à quelle vie j'ai été condamné pendant cet intervalle de session. Je ne puis m'empêcher de voir une volonté de la Providence dans la force de l'âme et du corps que j'ai eue pour la supporter. Mais, avant de vous parler d'autre chose, j"ai besoin de m'épancher avec vous sur cette mort si inattendue, si prématurée, si cruelle. Il n'a tenu qu a cette femme si rare et si charmante de me mettre au nombre de ses meilleurs et plus vrais amis. Je l'aimais, je l'appréciais à l'égal de nulle autre. Elle avait été mêlée à toute ma jeunesse, et son souvenir vivra toujours dans mon cœur. Mais pour vous, cher ami, cette perte est bien douloureuse et j'ai pensé tout de suite à vous, quand ce terrible coup est venu à éclater. Que reste-t-il de madame de Staël maintenant? Et M. de BrogUe!... Je ne me figure pas ce qu'il va devenir. Il est revenu à Paris depuis avant-hier. Il m'avait annoncé son retour par quelques lignes en réponse à un mot de moi. Je suis passé chez lui et l'on m'a dit à sa porte qu'il n'avait vu personne.
Je vous disais, en commençant cette lettre, que j'avais eu un rude intervalle de session. D'abord, aussitôt que la session des Chambres se termine, celle des journaux s'ouvre. C'est-à-dire celle de la calomnie et de la diffamation. Rien ne pourrait vous donner l'idée de la boue que les journaux de M. Thiers, ceux de la doctrine et de la vraie gauche ont jetée tous les
jours sur le roi et sa famille, sur le ministère et surtout sur moi. M. Duvergier l'a dit, m'assure-t-on, avec ce genre de candeur qui lui est propre : « Je sais fort bien » que tout cela n'atteint pas même M. Mole au talon, » mais il en reste toujours dans l'opinion publique » quelque chose; il faut à tout prix le dégoûter, le » décourager, et pour cela entamer celte considé- » ration morale dont il jouit et qui fait sa force. »
Mon cher ami, si ce sont là d'honnêtes gens, je me suis bien trompé sur le bien et le mal depuis que je suis au monde. Heureusement les méchants n'ont pas le secret d'un homme de bien: ils ne savent pas que le courage ni la force nemanquent jamaisà un tel homme pour les combattre, tant qu'il croit de son devoir de le faire. Ils le verront à la tribune dans quelques mois; ils m'y retrouveront le front haut, prêt à soutenir la lutte et à leur répondre avec autant de calme que de fermeté. Je vous le répéterai, cher ami, je suis peu secondé, mes collègues ne prennent pas assez les affaires à cœur. Depuis le mois de juillet, j'ai porté à peu près seul le fardeau; on ne songeait qu'àse reposer, les ministres étaient à la campagne et les ministères à peu près fermés. Pour moi je ne me suis donné qu'un seul dimanche que j'ai consacré au Marais, et deux heures m'ont manqué pour vous écrire. A l'intérieur le procès de Perpignan (1), si mal gouverné, la levée de
(1) Le marquis de Brossard, maréchal de camp, avait comparu le 2 septembre, devant un conseil de guerre réuni a Perpignan, sous l'inculpation de s'être rendu coupable, dans l'exercice de ses fonctions à Oran: 1° de concussion; 2° de tentative de corruption de fonctionnaires ; 3° d'immixtion dans des affaires incompatibles avec sa qualité ; 4° de proposition de complot pour faire armer les habitants
118 SOUVENIRS DU BAROX DE BARA.NTE.
boucliers du conseil général de la Loire-Inférieure contre le préfet, la question du sucre et celle des lins qui tiennent en fermentation tant de villes, tant de départements. Au dehors, l'Espagne qui, de nouveau, devient embarrassante, le blocus d'Amérique, laSuisse, la Belgique, l'Orient.
En Suisse, nous avons gain de cause, nous avons raison du verdict de Strasbourg, nous avons épuisé les conséquences de la condamnation parla Chambre des pairsdela brochure(l), et établi unejurisprudence politique à l'égard de tous les prétendants. Je craignais que Louis Bonaparte n'attendît la décision de la Diète; au lieu de cela il a reculé devant elle. 11 est heureux, sans doute, que nous n'ayons pas eu besoin de recourir à la force , mais nos troupes et nos populations frontières ont montré tant d'ardeur, que je crains qu'elles ne
contre Tautorité royale. Il fut acquité sur tous les points, sauf sur le troisième et condamné de ce chef à six mois de prison. Cet arrêt avait été cassé en revision le 10 septembre. Le général de Brossard se présenta en conséquence devant un nouveau conseil de guerre qui rendit le 27 juin 1839 un verdict négatif sur toutes les questions posées, c. b.
(1) François Laity, ancien lieutenant de pontonniers, avait, dans une brochure intitulée Relation historique des événements du 30 octobre 1 836, fait l'apologie de l'attentat de Strasbourg. Le traduire devant la Chambre des pairs « pour provocation, non suivie d'effet, au crime prévu par l'article 87 du code pénal ainsi que pour attaque contre le principe et la forme du gouvernement dans le but d'exciter à sa destruction » et obtenir de cette haute cour une condamnation parut le meilleur moyen de remédier aux conséquences de l'acquittement de Strasbourg. F. Laity fut condamné le 11 juillet à cinq ans de détention et dix mille francs d'amende, c.b.
regrettent cette occasion de donner une leçon à la Suisse.
Nos blocus d'Amérique seraient depuis longtemps terminés si mes instructions avaient été suivies.
Notre plus grave affaire est celle delà Belgique; tout le monde a grand intérêt à la terminer, l'ant qu'elle dure, une guerre toute révolutionnaire peut en sortir. La France ne peut soutenir que ce qui sera accepté par le roi Léopold, et le roi Léopold ne peut accepter que ce qui ne soulèvera pas contre lui les peuples qu'il gouverne. 11 faut donner à la cession des portions du Limbourg et du Luxembourg un passeport, c'està-dire alléger notablement la fardeau de la dette pour la Belgique. Plus on attendra, plus la solution sera difficile. Le parti catholique, en Belgique, est le plus ardent sur la question du territoire, et la Prusse ne doit pas oublier que les catholiques de ses provinces Rhénanes sont, en ce moment, bien mal disposés pour elle.
Je ne suis pas accoutumé, cher ami, à recevoir des dépêches comme celles que vous m'avez écrites de Constantinople et d'Odessa pour charmer votre quarantaine ; la lecture m'en a paru si intéressante et si agréable que je les ai montrées. Mais ce traité Ponsonby dont le moment a été si singulièrement choisi peut embraser l'Orient. Le pacha a dit à Cochelet (1) qu'ilne s'y soumettrait pas, tandis que lord Palmerston a écrit à Sébastian! qu'on saurait bien forcer le paclia à s'y soumettre. De son côté, le comte Boutenieff s'est écrié chez Koussin que c'était la guerre. Celle-là, du moins, ne dégénérera pas en guerre de principe, et avec de la prudence, la France pourrait y jouer un
(1) Notre consul général à Alexandrie, c. b.
assez beau rôle, quoique peut-être peu guerroyant.
En relisant le petit mot particulier que vous aviez joint à vos dépêches, j'y vois que, préoccupé comme moi de cet Orient qui grossit tous les jours, vous me dites iLapoliiiqne au jour le jour ne suffit plus, et vous pourriez, avec r Angleterre, faire beaucoup de choses. L'Angleterre, mon cher ami, c'est lord Palmerston, et lord Palmerston est tout occupé, avant tout, de se maintenir sachant quelles formidables attaques lui préparent les ^o?^?es pour la session prochame.
Vous me parUez aussi de la visite mémorable que j'ai reçue à Champlàtreux. Jamais le toit de mes pères n'avait reçu plus d'honneur. Quand nous nous reverrons, je vous conterai le détail. Le roi et toute sa famille m'ont traité comme lem' ami. Tout avait ce caractère, l'intention était manifeste, on voulait décourager sans retour les insinuations tendant à faire croire que de tout le règne on pût vouloir un autre ministre. Ce sont des paroles qui m'ont été adressées et répétées plusieurs fois. Qu'en arrivera-t-il?...Dieu en décidera ! En attendant, la tâche est rude, je ne la quitterai que si l'honneur semble me le prescrire. Mais alors, vous le pensez bien, je n'hésiterai pas. Alors, mon cher ami, ce sera pour ne jamais plus la reprendre et achever en paix mes dernières années parmi mes amis et les miens. Je ne suis pas malade, mais je m'use, la soixantaine approche, mes yeux s'en vont. M. Biett veut que je me remette aux vésicatoires sur la tête pour me préparer à la session.
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4 heures du soir.
Je rouvre ma lettre pour vous dire que je viens de voir M. de Lascours, qui m'a déchiré le cœur par tous les détails qu'il m'a donnés. Nous avons ensemble prononcé votre nom. C'était chez madame de Gastellane, qui sanglotait pendant toute cette entrevue. L'état du pauvre Broghe m'inquiète. Les anciennes souffrances <lu larynx semblent vouloir se reproduire. Il va audevant de sa fille, jusqu'à Gurcy (1), chez les d'Hausson ville qui n'y seront pas et lui prêtent leur château. Le petit Albert, qui voyageait en Bretagne, n'a pu revoir sa mère. Mais c'est de BrogUe lui-même qui absorbe toute ma pitié. Il n'y a pas un plus affreux malheur sur la terre que ce dédoublement de soimême. Quant à moi, je n'y verrais pas d'autre adoucissement que la mort.
A MADAME ANISSON DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 19 octobre 1838.
Chère Sophie, vous savez mieux que personne quelle douleur j'éprouve, combien je me sens atteint dans la plus haute région de l'àme, quel vide dans mon cœur laissera cette intimité qui embrassait tant de souvenirs communs, tant de souvenirs sacrés pour nous deux; qui était pour moi un motif de satisfaction intérieure tant je savais le prix de l'amitié qu'elle m'accordait, elle si noble, si pure, si sainte.
J'étais accoutumé à son charme qui datait de sa
(1) Dans le département de Seine-et-Marne, c. b.
première enfance et de ma jeunesse. J'avais vu croître sa beauté, son esprit, sa raison, sa vertu. Nous étions conformes d'idées. La conversation entre nous était à cœur ouvert. Elle m'associait à ses progrès dans le bien et encourageait les miens. Voilà tout ce qui me manque lorsque dans l'ordre des âges elle devait me su^vi^T6 de quinze ans. Et vous aussi vous êtes profondément affligée; c'est pour vous une perte autre que pour le commun de ses amis. Le regret sera général, sincère, sans réserve; mais nous, nous en savons bien plus sur ce qu'elle était et notre chagrin durera toujours. Rien ne peut pour nous effacer sa mémoire, parce que rien ne lui ressemble. Vous me parlerez de ce malheureux M. de Broglie. Que peut contre un tel coup la force de son âme, et son sentiment du devoir? Il pourra rester calme extérieurement, mais sa vie est détruite. Occupations, succès, même soin de ses enfants, ce ne seront désormais pour lui que des moyens de passer le temps jusqu'au terme. 11 végétera tristement dans la solitude de son âme.
AU COMTE MOLE
Saint-Pétersbourg, 19 octobre 1838 '^1).
Monsieur le comte.
En quittant le lazaret d'Odessa, j'ai passé six jours dans cette ville. Elle est curieuse à observer. D'apparence extérieure, elle ressemble complètement à
toutes les villes de Russie. Des rues d'une extrême longueur, d'une extrême largeur, des places étendues, des maisons neuves, de grands édifices où l'on a prodigué les colonnes et les formes d'arcliitecture, en décoration de plâtre ou de mortier. Les coutumes, les voitures, les habitudes des rues, n'ont rien non plus qui diffère delà Russie. Mais il ne faut pas longtemps pour s'apercevoir qu'on n'est point dans la vraie Russie. Il n'en pourrait être autrement. Séparée des provinces du centre par une zone de steppes à peu près déserts de cent lieues au moins de large; sans un fond primitif de population russe, mais habitée de Grecs, d'Italiens, de Juifs, de Français; privée de communication avec l'intérieur par les fleuves puisque le Dniester et le Dnieper ne la mettent en relations qu'avec la Podolie, la Volhynie, et les provinces plus polonaises que russes qui avoisinent Kiew ; ayant des intérêts commerciaux sinon contraires, du moins étrangers à tout le mouvement de cet immense bassin du Volga qui constitue le corps principal de l'empire russe, Odessa est plutôt une ville sujette qu'une ville incorporée.
Le choix des gouverneurs qui se sont succédé dans cette colonie a aussi contribué à lui donner un caractère différent des provinces russes. La mémoire de M. de Richelieu y est encore présente et respectée. Sa statue domine sur le terrain élevé qui règne le long du port. M. de Langeron a passé peu d'années dans ce gouvernement. Il ne semble pas que ce fût un homme très capable. Mais son caractère était doux, ses façons sans rudesse. Son gouvernement devait continuer la tradition de son prédécesseur.
Le comte Woronzow est à Odessa depuis quinze
ans. C'est de cette période que datent les grands développements du commerce d'Odessa et le mouvement d'amélioration imprimé à la Russie Méridionale. Le comte Woronzow est né en Angleterre. Il y a été élevé. Il a très peu vécu à Saint-Péterbourg et en Russie. Ses manières, ses habitudes, ses opinions sont anglaises. Son caractère est bienveillant, facile, plein de douceur. Sans faire aucune montre d'indépendance, en gardant toujours le respect de son devoir et de l'empereur, il a une liberté d'esprit peu commune en Russie. Sa position de fortune le met aussi fort au-dessus des faveurs que d'autres ambitionnent. Il a plus d'un million de rentes. Comme il ne vient presque jamais à Saint-Pétersbourg, son grand revenu est employé dans son gouvernement. Il y tient un état considérable. Il est à la tête de toutes les entreprises, de tous les essais; il donne l'exemple de toutes les améliorations. Souvent il subvient à des dépenses publiques, lorsque l'allocation officielle est insuffisante.
En même temps, le gouvernement de M. le comte Woronzow participe aussi peu que possible à ces habitudes de discipline mihtaire, à cette inflexibilité sans discernement, communément considérées en Russie comme preuve de zèle, comme moyen de plaire au souverain. Le comte Woronzow a voulu qu'Odessa restât une ville commerciale, sans grands établissements mihtaires d'armée ou de marine. Sa pohce n'a rien de tracassier. On vit à Odessa avec une sorte de laisser aller et de sécurité, sans trop vive crainte de l'autorité. C'est là surtout ce qui rend le séjour de cette ville différent des autres provinces. A six cents heues de l'empereur, avec une administration ainsi
conduite, la population, presque entièrement composée d'hommes libres, présente un aspect très européen.
Comme les rapports naturels d'Odessa sont surtout développés avec les provinces polonaises, si les choses étaient livrées a leurs cours, la ville deviendrait une capitale maritime pour le midi de la Pologne. Les familles riches iraient y passer r hiver pour chercher quelques distractions. Les établissements d'instruction publique les y attireraient aussi. On commençait à remarquer que les Polonais y affluaient, probablement la chose n'a pas été prise en bonne part à Saint-Pétersbourg. On prétend que quelques avertissements ont été données à M. le comte Woronzow, ce mouvement de migration s'est interrompu. Mais Odessa reste une espèce d'asile pour des hommes disgraciés, pour des employés retirés et mécontents, pour ceux qui ne prétendent pas à la faveur. Ils y trouvent du repos, quelque hberté de conversation, une société restreinte, mais facile.
Il est au moins douteux que tout cela plaise à l'empereur et la prospérité de la Russie Méridionale ne suflirait point pour le réconciher avec ce relâchement des liens de l'obéissance qui, à son gré, doit toujours ressembler à la discipline. Depuis deux ans, on répand sans cesse le bruit que le comte Woronzow quittera son gouvernement. Je ne puis rien conjecturer. L'empereursaittolérertrèslongtemps des choses ou des personnes qui hii déplaisent beaucoup. Il craint de -faire des mécontents. Le comte Woronzow restant en Crimée sur ses terres, ou à Odessa dans son magnifique hôtel, serait un embarras qu'on ne voudra peut-être point s'attirer. Quoi qu'il en soit, il vient de demander un congé d'un an.
Considérée comme ville commerciale, Odessa m'a semblé au-dessous de la renommée qu'elle a en Europe. Elle ne peut en rien être comparée à Saint- Pétersbourg. Il y a peu de capitaux, point de grandes maisons de commerce russes ou étrangères. Le commerce des blés y a été souvent important. Mais il est par sa nature inégal, sans régularité dans les demandes, sans constance dans les prix ; il donne lieu à des spéculations plutôt qu'à un mouvementuniforme. Aucune exportation de métaux, ni de chanvre, ni de bois. Les laines sont destinées à devenir une branche importante de négoce, à moins que quelque règlement prohibitif, pris très mal à propos dans l'intérêt des fabriques de l'intérieur, ne vienne arrêter les ventes à l'étranger.
Odessa n'est pas bien située pour le commerce d'importation. Environnée d'un vaste pays sans habitants, éloignée des fleuves, sans canaux de navigation et sans bonnes routes, elle ne peut être un centre de distribution. Cependant nos vins y trouveraient quelque débit. Ils sont grevés d'une taxe supérieure à celle qui est imposée aux vins du Danube. Les quahtés supérieures, destinées à la consommation des riches, n'en demeureront pas moins sans concurrence. Mais les vins communs, que le midi de la France pourrait fournir en abondance, sont écartés par cette surtaxe. Da reste le commerce français ne tente presque aucune spéculation d'importation. Il fait là, comme ailleurs, preuve de timidité, de lenteur, de manque de capitaux; il ne sait point profiter des occasions. On me disait, par exemple, que le moment serait sans doute favorable pour placer avantageusement des tissus de coton d'une bonne quaUté moyenne. Les
Anglais se sont tellemenl fait concurrence les uns les autres ; ils sont arrivés, pour pouvoir livrer à bon marché à une telle infériorité de qualités, que les consommateurs demandent des marchandises meilleures et plus chères. C'est ce qu'on a remarqué aussi à la foire de Nijni.
Au total, le hasard qui a présidé au choix de cet emplacement de ville, n'a point été heureux. Le port se comble de jour en jour. L'eau manque, la culture ne saurait faire que des progrès très lents. Les défrichements, et surtout les plantations dans la steppe, présentent de grandes difficultés. La population agricole libre est sans activité; il lui suffit de vivre misérablement, elle ne travaille que pour ne pas mourir de faim. Les petits propriétaires cultivent mal. Les propriétaires riches n'ont pas de paysans attachés à la glèbe. De sorte que, hors des portes de la ville, on se trouve déjà sur la steppe. Il ne s'est point formé une banheue cultivée et productive.
Pour me rendre en Crimée, je me suis embarqué sur un pyroscaphe russe. M. le comte Tolstoï, gouverneur par intérim, m'y a conduit et a fait arborer le pavillon français sur notre vapeur. Notre drapeau a été salué à coups de canon, à mon départ comme à mon arrivée.
Sur le pyroscaphe se trouvait M. Stirbey, ministre de la justice en Valacliie, que j'avais déjà rencontré plusieurs fois à Odessa. 11 est homme d'esprit, de conversation facile et agréable. Il m'a témoigné le désir de parler en détail et en confiance des affaires de son pays. Le fond de cet entretien, la pensée que M. Stirbey ramenait sans cesse, c'était l'avantage, la nécessité même pour le bien des Principautés, pour
le meilleur équilibre de l'Europe, d'en former un État indépendant sous des princes héréditaires, en un mot, de les traiter comme on a traité la Grèce. Il cherchait à donner à notre conversation un caractère positif et sérieux, à obtenir des réponses signifiantes. Je suis convenu avec lui que ce serait une chose désirable ; que la France, l'Angleterre, TAu triche s'étaient montrées néghgentes et sans prévoyance, en n'intervenant en rien dans le conflit de la Russie avec la Porte, en n'agissant aucunement sur les stipulations du traité d'Antrinople. Mais j'ajoutai que le mal était fait et qu'on ne pouvait en pleine paix, lorsque le statu quo est le vœu universel des peuples et des gouvernements, songer à remanier les questions de souveraineté et de territoire. De tels arrangements arrivent à l'issue des guerres, jamais lorsque tous sont et veulent être en repos craignant d'ébranler, par la moindre tentative, l'édifice de la paix européenne. M. Stirbey me répétait sans cesse que, pour obtenir un tel bienfait, les Principautés ne comptaient que sur la France. Je lui ai dit que l'institution d'un Etat indépendant en Moldavie et en Valachie exigerait indispensablement le concours sincère de l'Autriche. Il ne pense point qu'on y doive compter. Elle y a sans doute grand intérêt. Mais elle est si préoccupée de la crainte que lui inspire tout esprit de liberté et d'indépendance, que sa politique est subordonnée à cet ordre d'idées. Rien n'a jamais indiqué que le cabinet de Vienne pût accueilhr un tel projet. J'ai répondu que le prince de Metternich était homme trop sage pour risquer de donner ombrage à la Russie par des paroles maintenant superflues, mais qu'il avait
regretté que, lors du traité d'Andrinople, on eût manqué le moment de constituer les Principautés comme État distinct. M. Stirbey allait jusqu'à dire qu'il serait facile à son pays de racheter en capital le tribut annuel dû à la Porte et voulait toujours faire aboutir la conversation à un projet actuel et exécutable. J'ai persisté à lui dire qu'il fallait ajourner de tels desseins aux occasions peut-être fort éloignées où l'Europe serait appelée à des transactions nouvelles; que, jusqu'à cette époque, les patriotes des Principautés n'avaient qu'à s'attacher à répandre la conviction que leur émancipation était une chose possible et raisonnable. Au vrai, c'est évidemment un but où nous devons tendre et un point indispensable dans les arrangements qui pourront être un jour réglés pour l'Orient.
J'ai débarqué à Galta, sur la côte méridionale de la Crimée et j'ai passé huit jours à visiter ce curieux pays. M. le général Léon Narichkine, dont j'avais beaucoup vu la famille à Saint-Pétersbourg, m'avait pressé d'accepter l'hospitaUté, dans sa maison de campagne à Miskor. On ne saurait imaginer des soins plus empressés, une pohtesse plus recherchée, une hospitahté plus obligeante et plus magnifique. La maison tout entière était à ma disposition avec gens, cuisinier, chevaux, voitures, pendant que M. Narichkine logeait à Galta, dans une autre maison également à lui. Un poste d'Arnautes, qui sont les gardes de cette côte, prenait mes ordres. Le commissaire du district, qu'on nomme ispravsnick, m'accompagnait dans toutes mes courses.
Cette côte de Crimée a environ vingt-cinq lieues de longueur, depuis Balaklava jusqu'à Alouschta. VI. 9
Les montagnes sont très proches de la mer et en forment pour ainsi dire le rivage. La cime est formée de rochers escarpés ; au pied commencent des pentes qui descendent jusqu'à la mer, presque toujours assez rapidement. Aucune plage, aucun sol horizontal n'occupe le bord delà mer, la pente arrive jusqu'au flot. La côte est sinueuse, découpée de caps et de baies, la chaîne des montagnes est continue, comme une sorte de muraille. Les vallées sont peu profondes et remontent vers la cime sans pénétrer dans le massif des montagnes. On peut, toutes proportions gardées, comparer la côte de Crimée à quelques aspects de la riviera de Gènes.
Située en espaher au midi, cette contrée jouit d'un climat doux en hiver et tempéré en été par l'air de la mer. Les productions méridionales y croissent : la vigne, le noyer, l'olivier, les lauriers, le grenadier y sont ou indigènes ou depuis longtemps acchmatés par les anciennes colonies grecques, les établissements génois du moyen âge.
Cette agréable région était, il y a trente ans encore, habitée par des Tartares qui la laissaient inculte et faisaient paître par leurs troupeaux les jeunes arbres qui restaient ainsi en broussailles, malgré leur force de végétation. Nulle route ne conduisait d'un lieu à un autre. L'impératrice Catherine visita la Crimée après la conquête, depuis lors Ton y pensait plus. M. de Richeheu avait acheté une propriété à Youzouf, dans une situation charmante, mais H ne s'était pas occupé de l'embelUr ou de la rendre productive. L'empereur Alexandre, peu de jours avant sa mort, s'arrêta sur la côte, fut charmé de sa beauté et voulut absolument y avoir un jardin. On lui acquit
Orianda au moment où il expirait à Tanganrog.
C'est grâce au comte Woronzow, et surtout depuis dix ans, que la Crimée est devenue à la mode. Les grands seigneurs -y ont des terrains, y ont .dessiné des jardins, fait construire des maisons de campagne, planté des vignes. Le comte Woronzow, qui le premier a donné l'exemple, est propriétaire sur divers points de la côte. A Aloupka il fait construire un magnifique château. A Massandra il a des vignes et des pépinières; à Ardaniel il récolte une grande quantité de vins. Une route a été tracée, le long delà côte, et déjà elle est fort avancée. On fait venir des plants de vigne de tous les pays du monde. On a même appelé en Crimée des vignerons de Bourgogne et du Médoc.
Après quelques jours passés sur la côte, j'ai traversé la montagne par une route nouvelle et fort bien tracée pour me rendre, près de Symphéropol, dans une maison que le comte Woronzow avait bien voulu mettre à ma disposition. Au pied des montagnes, du côté du nord, commence la steppe. Symphéropol, la capitale de la Crimée, est sur la limite où finit la vallée du Salghir, lorsqu'elle se confond avec ces immenses plaines couvertes d'herbe. Les vallées tournées vers le nord n'ont pas le même climat que la côte ; elles sont fort boisées et très fertiles dans leur partie inférieure. On y voit surtout de beaux vergers de pommiers et de poiriers, qui sont d'un très grand rapport; Us constituent la vraie richesse de la Crimée. Mais le pays a peu de population et ne compte que peu d'habitants autres que les Tartares. L'administration russe les laisse fort tranquilles et respecte les conditions de liberté qm leur furent pro-
mises. Ils ne doivent le service militaire que pour la défense du pays. Ils y ont été appelés en 181!2, lors de l'invasion française, mais, habituellement, ils ne sont pas soumis au recrutement. Jusqu'ici ces Tartares conservent leur religion et leurs mœurs, fuient^ le travail et vivent de peu. Leurs anciens chefs, leurs mowra^ encore que quelques-uns soient assez riches, ont presque tous conservé leur façon de vivre d'autrefois assez grossière. Il y a pourtant des exemples de jeunes Tartares, placés dans les écoles de cadets, qui sont devenus officiers.
Leur vieille capitale, Bakhtchi-Saraï, est demeurée une ville tartare. On se croirait dans un quartier de Constantinople. Le palais des Khans est une imitation pau\Te et provinciale du sérail. 11 a été conservé à peu près tel qu'il était. L'empereur et l'impératrice y ont logé l'année dernière.
Le but principal de mon voyage en Crimée était de voir Sébastopol, ce vaste établissement maritime, d'une réelle importance dans la mer Noire et qui, d'un jour à l'autre, peut en avoir une plus grande. Sébastopol est à quinze lieues de Symphéropol.
Je n'y ai pas 'été reçu moins bien et moins solennellement qu'à Odessa. L'amiral Ardivinof, commandant le port, et le baron de Rosen, commandant de la place, m'ont témoigné un empressement plein de pohtesse. J'ai été logé dans une petite maison qui a été habitée par l'empereur, quand il a "visité Sébastopol. Elle a remplacé la maison qui avait été construite à la hâte pour l'impératrice Catherine, lors de ce voyage en 1791 où elle était accompagnée de Joseph II, du prince de Ligne, de M. de Ségur, de M. de Cobenzel et du prince Potemkin.
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La rade de Sébastopol est assez vaste pour contenir toutes les flottes de l'Europe. Elle a deux lieues de long sur un mille de large. On n'y entre point facilement. La passe est étroite. Pour la prendre juste il faut se mettre précisément sur une ligne qui passerait par le& deux phares élevés à gauche et au fond de la rade. Deux batteries casematées, de deux cents pièces de canon, viennent d'être construites et défendent l'entrée. Ce sont de beaux ouvrages. Une autre batterie tout aussi forte est placée à droite, près de l'ouverture du. port des vaisseaux de guerre.
La rade s'enfonce dans les terres par quatre baies différentes. L'une est le port de commerce, l'autre le port des vaisseaux de guerre, une troisième le port de carénage. C'est dans celle-là que s'exécutent les grands travaux. La nature a tout fait pour les autres. Des A^aisseaux de 130 canons viennent s'amarrer au quai, dans le port de guerre.
Au fond du port de carénage, on établit un vaste bassin à flot, où les vaisseaux monteront de la mer par trois écluses successives. Ce bassin est rempli par une rivière retenue et détournée de son cours à cinq lieues delà et qu'on y fait arriver par un canal creusé dans le roc sur le flanc des montagnes. Ce canal passe par une galerie souterraine et traverse plusieurs vallées sur|des aqueducs. Quatre docks s'ouvrent sur le bassin, deux pour les frégates, deux pour les vaisseaux.
Tous ces travaux, conçus et proposés d'abord par un ingénieur français, M. de Raucourt, sont maintenant dirigés par un ingénieur anglais et exécutés avec magnificence. Le canal fournit aussi de l'eau à un vaste appareil de filtrage, destiné à servir d'aiguade aux vaisseaux.
Pour donner à Sébastopol un complet aspect de grandeur, l'empereur a décidé que l'amirauté el toutes ses dépendances seraient construites sur une vaste plate-forme à six pieds au-dessus du niveau de l'eau, entre le port de guerre et le port de carénage. Pour mettre le sol à cette hauteur, il est nécessaire de raser l'arête de rochers qui s'élève entre les deux ports. C'est un grand travail.
Dix mille travailleurs sont employés journellement à accomplir et achever promptement tant et de si beaux ouvrages. En Russie il n'y a point d'ouvriers libres et le gouvernement, dans toutes ses entreprises, doit employer ou des paysans de la couronne ou des soldats. Deux divisions du 5" corps d'armée sont affectées aux travaux de Sébastopol. Elles fournissent environ sept mille ouvriers en été. Pendant l'hiver une de ces divisions est cantonnée en Crimée, à Symphéropol ou aux alentours ; l'autre est ramenée en Podolie où se trouve la 3*' division du 5" corps, puis elle revient au printemps.
Gomme les travaux hydrauliques sont très malsains, et comme la troupe a été il y a deux ans décimée par une funeste épidémie, environ deux mille galériens sont aussi employés à Sébastopol. On envoie moins de condamnés en Sibérie afin de leur donner cette destination plus utile. Enfin on compte sur les chantiers'de ce port un milUer d'ouvriers libres, maçons, charpentiers et autres, dont le travail exige de l'industrie et un apprentissage préalable.
Par suite de ces dispositions Uy a toujours en été, à Sébastopol, vingt mille hommes parfaitement disponibles qu'on peut embarquer du matin au soir. En hiver U n'en reste que dix mille qu'on ne réunirait
pas tout à fait aussi vite, mais qui seraient prêts en cinq ou six jours.
Telle est la force au moyen de laquelle la Russie menace Constantinople. Pour le présent elle n'en a point davantage qui soit à portée d'agir tout de suite. Il sera toujours assez facile à nos consuls de savoir si une plus grande quantité de troupes est concentrée autour de Sébastopol.
L'empereur attache une importance extrême à ce que les travaux ne nuisent en rien à l'instruction militaire de ses soldats et ne produisent pas une différence quelconque dans leur tenue. Il n'admet à cet égard aucune excuse. L'an dernier le général Mouravieffa été durement destitué parce que le 5*^ corps n'a pas été trouvé au point quele veut l'empereur. J'ai assisté à la revue d'inspection que, par mission spéciale, le général Roth venait passer cette année, et c'est lui qui m'a fait part de toutes ces exigences de l'empereur.
Il faut donc bien savoir que l'invasion de Constantinople par un corps d'armée russe sera une chose facile et imminente, tant que la France et l'Angleterre n'auront point saisi quelque occasion favorable pour occuper, chacune d'elles, dans l'Arcliipel, une île à portée des Dardanelles, où serait placée une garnison suffisante. Dans mon humble opinion, c'est une résolution à exécuter le jour où les Russes voudront de nouveau occuper le Rosphore et peut-être même faudrait-il l'annoncer hautement, comme M. Perler l'avait fait pour Ancône. Ce serait une réponse toute naturelle à l'espèce de signification dont Votre Excellence m'a parlé.
Considérée comme ville, Sébastopol n'a aucune existence, elle n'est rien. Outre la marine, les soldats,
les employés et les travailleurs, elle n'a peut-être pas cinq cents habitants. Quelques employés s'y fixent en obtenant leur retraite. Des boutiques se sont établies pour débiter des objets de consommation aux marins et aux soldats. Mais rien n'attire encore la population vers ce campementmilitaire. Aucune chaussée, aucune rivière navigable, aucun canal n'y aboutissent. La contrée qui l'environne est presque déserte et inculte. Les populations les plus voisines sont tartares et ne se mêlent pas encore aux Russes, de sorte qu'on ne prévoit point quand Sébastopol sera autre chose qu'un grand établissement de la marine impériale.
La longue route que j'ai suivie à travers la Russie, pour revenir de Crimée à Saint-Pétersbourg, est loin de présenter le même intérêt et je n'avais point à y recueillir d'informations d'une utiUté directe. Néanmoins j'ai pu acquérir beaucoup de notions qui me feront mieux connaître l'esprit général de la Russie, sa vraie consistance, ses forces intrinsèques.
En quittant Symphéropol, on entre dans la steppe pour le traverser sur une étendue de cent cinquante lieues, Perekop, Bereslof, Nicopol, Gonstantinogrod ne sont que de gros villages. Dans l'intervalle on ne voit que de pauvres bourgades et de pauvres cabanes, jetées de loin en loin, où l'on change de chevaux. Catherinoslaf a plus d'apparence: le luxe, la grandeur des églises et des bâtiments publics donnent un aspect de ville à cette colonie fondée par l'impératrice Catherine. On y aperçoit aussi quelques maisons de riches marchands.
Cette vaste surface sera vraisemblablement pour longtemps encore déserte et inculte. Ce n'est pas qu'elle ne soit presque partout susceptible de labourage el
qu'elle ne puisse porter de riches moissons. Les arbres n'y pousseraient peut-être pas facilement, mais beaucoup d'autres cultures y réussiraient. Si la population de l'empire' russe n'était pas attachée à la glèbe, elle se répartirait de manière à rendre productifs les terrains qui promettent de bonnes récoltes. Chaque travailleur irait chercher son bienêtre où il espérerait mieux le trouver. Mais le paysan à qui le propriétaire permet de quitter son domaine n'a d'autre emploi à aller chercher que celui d'ouvrier ou de domestique dans les grandes villes. Quelle terre irait-il cultiver? Toutes ont leurs hommes et il ne peut devenir le possesseur d'aucune portion. Fonder des colonies dans la steppe est d'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, un genre d'entreprises coûteuses, difficiles, sujettes à beaucoup de chances.
Ce qui est plus aisé et promet d'assez bons revenus, c'est l'élevage des moutons. En ceci, il y a progrès assez rapide et il y a place pour que, pendant longtemps encore, les troupeaux s'accroissent. Un négociant français, qui a parcouru la Russie Méridionale pour acheter des terres directement aux propriétaires, me disait que dans les portions de steppes où il y a le plus de moutons, le nombre moyen n'est pas encore d'un mouton par dissetine, or la dissetine équivaut à notre hectare.
Le gouvernement de Kharkof, où se termine cette région, est une conquête faite depuis deux siècles sur les espaces dépeuplés, alors encore plus étendus. Le tsar Alexis Romanof, père de Pierre le Grand, permit aux Cosaques de religion grecque, opprimés par les Polonais, de se réfugier et de s'établir dans le pays compris maintenant dans les gouverne-
menls de Poltavn el de Kharkof. Ils y arrivèrent tous libres et égaux. Le tsar leur promit le maintien de leurs coutumes et privilèges. Par le cours du temps et la force des choses, sans oukase, sans volonté formelle des tsars, les colons pauvres sont devenus portion intégrante de la propriété des riches. Ils sont aujourd'hui attachés à la glèbe par le fait reconnu, sinon par droit écrit. La plupart d'entre eux n'en savent rien et n'y pensent pas, tant cet état des personnes et des propriétés a été essentiel à la Russie. Sans doute il l'est encore, mais le plus simple bon sens, la prévoyance la plusbornée, commandent au gouvernement russe de s'occuper d'un avenir qui s'avance et parait menaçant. Il y a une transition à chercher pour conduire les colons à la condition de hberté et de propriété. Le problème est d'autant moins facile à résoudre que les paysans ne songent nullement à leur hberté et ne se soucient que du plus ou moins de bien-être actuel. Ils se regardent comme copropriétaires du sol, à de certaines conditions. Si Ton veut leur faire admettre une situation nouvelle, U faut qu'elle augmente ce bien-être sans augmenter leur travail et sans exiger, du moins pour le moment, une intelhgence plus grande. L'empereur espère bien que, sous son règne, le régime qui fera du paysan serf un colon usufruitier d'une portion déterminée du sol, et acquittant un prix de bail, pourra être étabU dans les domaines de la couronne. La couronne possède plus de la moitié de la population ; ce qu'elle fera, si les paysans en sont contents, tous les autres propriétaires se verront aussi obUgés de le faire. C'est ce que chacun prévoit.
Kharkof est le siège d'une Université. Il m'a naru
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que les études y étaient suivies avec assez d'émulation et qu'un certain mouvement des esprits, la réunion d'hommes éclairés, le séjour de quelques familles riches et appartenant à la classe aristocratique de Saint-Pétersbourg, donnaient à cette ville un degré d'importance supérieur à ce que j'ai remarqué dans les autres villes de province. C'est, en quelque façon, un centre d'activité pour cette portion de la Russie intérieure.
Koursk et Orel sont des gouvernements très fertiles en blés et en chanvre. Je n'ai point vu que la culture y fût soignée et intelUgente, la fécondité du sol fait tous les frais d'une production abondante. Le commerce de ces provinces a heu en entier avec Moscou et Saiat-Pétersbourg.
J'ai visité la manufacture d'armes de Toula, où règne une activité de fabrication que l'empereur désire encore accélérer. Il en sort vingt mille fusils par an. On veut que ce nombre soit porté à cinquante mille.
Cette fabrique offre un curieux exemple de la condition oi^i, en Russie, la pauvre classe qui travaille peut docilement se laisser réduire. En établissant cette manufacture, Pierre le Grand y plaça comme ouvriers des paysans de la couronne ; il les exempta de toute redevance et service militaire et les affecta, eux et leurs descendants, à ce travail. Depuis lors il en est ainsi. Leur salaire est taxé à la pièce, mais calculé de façon que dix heures de travail par jour leur sont payés par mois cinq roubles (cinq francs soixantequinze centimes). C'est avec cette minime somme qu'ils doivent nourrir et entretenir leur famille. On ne pourrait concevoir qu'ils vivent, s'il ne leur était pas permis de travailler chez eux pour leur propre compte,
pendant le loisir que leur laissent dix heures de travail. On ne dit point qu'ils soient mécontents, ils sont mieux et plus proprement vêtus que le commun des paysans et des ouvriers. Toutefois les chefs de la manufacture, les généraux qui l'ont inspectée, ont appelé sur eux la commisération de l'empereur.
Je ne parlerai pas de Moscou à Votre Excellence. J'y avais déjà passé quinze jours il y a deux ans et je vous avais entretenu de ce séjour.
Mais je ne dois pas terminer cette relation, sans doute trop longue, sans ajouter qu'un voyage où je pouvais rencontrer tant d'embarras et de difficultés, où je traversais des contrées sans nulles ressources, où je m'arrêtais dans des villes sans auberges, m'a été partout rendu facile et commode par l'empressement et les soins des autorités russes. Dans chaque gouvernement les ordres avaient été donnés et je trouvais les chevaux prêts à chaque relai. Non seulement l'zspravsnicA: veillait à tout ce qui pouvait m'être nécessaire, mais un employé supérieur m'accueillait à la limite de chaque gouvernement. A l'entrée des villes je rencontrais le directeur de la poUce,quime conduisait au logement qu'on m'avait désigné; le plus souvent chez le plus riche marchand delà ville. Le gouverneur m'y attendait en grande cérémonie. Un poste militaire était mis à ma disposition. Pour me faire honneur, les autorités de la ville me présentaient leurs rapports. Les établissements publics m'étaient montrés avec le plus grand détail et je témoignais, de mon côté, une grande curiosité de les voir, car c'est un des principaux points d'amour-propre du gouvernement russe. Enfin il était clair que non seulement des instructions avaient été envoyées pour me bien recevoir,
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mais que les gouverneurs et les employés supérieurs croyaient complaire aux intentions de l'empereur en m'accueillant de leur mieux. Probablement ils ne se méprenaient point sur- les dispositions où il était, quand il a su que je devais faire ce voyage. Est-il resté dans la même situation d'esprit? Est-il encore porté à montrer de la bienveillance à l'ambassadeur du roi ? C'est ce que je saurai après l'avoir vu, après m'être entretenu avec quelques-uns de ceux qui l'entourent. Mais il est toujours à Tsarskoé-Sélo. M. le comte de Nesselrode est arrivé hier seulement, il n'y a pas encore une conversation politique à Saint- Pétersbourg.
Saint Pétersbourg, 25 octobre 1838 (1).
J'ai vu l'empereur dimanche dernier, 21 courant, à Tsarskoé-Sélo, d'abord en audience particulière, puis j'ai eu l'honneur de déjeuner avec la famille impériale et de passer la soirée au palais.
L'empereurm'a reçu aveccette cordialité affectueuse qui lui est habituelle quand il veut se montrer bienveillant ; il m'a embrassé, m'a pressé la main à plusieurs fois, m'a parlé du contentement que lui donnait mon retour, a répété qu'il remerciait le roi de lui avoir fait ce plaisir.
La conversation a débuté par se porter sur mon voyage en Russie : la Crimée, Sébastopol, les villes de l'intérieur, les établissements publics, les routes, les travaux commencés ou à entreprendre, les progrès du commerce ou de l'instruction. Les entretiens sur
(1) Dépêche officielle N° 5.
ce sujet conviennent à l'empereur, et à moi aussi. Ils l'intéressent et servent à en éviter d'autres, où il aurait parfois envie de dire ce que je n'aurais pas envie d'entendre. Ainsi aucune parole n'a été prononcée sur la France, sur sa situation intérieure, sur les circonstances actuelles.
Mais après la dernière portion de mon voyage, il a été question de la première, et l'empereur a causé avec détail et complaisance de la Grèce et de la Turquie. Je lui ai dit ce qu'il m'avait semblé de la situation de la Grèce. L'empereur m'a répondu que j'aA'^ais dû voir que lui aussi ne cherchait en Grèce aucune domination, aucune influence ; qu'il faisait aussi recommander l'économie, qu'une bonne administration était le seul besoin de ce nouveau royaume ; qu'n ne comprenait pas ce que voulaient ceux qui parlaient de constitution, et qu'il voyait avec plaisir que, comme lui, je jugeais qu'il n'y avait pas à y songer pour le moment. « En accordant la troisième série, — a ajouté l'empereur, — j'y ai mis cette condition. »
Nous avons parlé du roi Othon, et j'ai pu dire à peu près ce que je'pense de lui.
Puis l'empereur s'est aussi étendu sur les tentatives de propagande des missions protestantes, sur le désir qu'elles montraient d'influer sur les écoles. Il m'a paru s'exagérer beaucoup une action qui était, du moins lors de mon séjour en Grèce, à peu près inaperçue dans le pays même. C'est ce que j'ai répondu.
Dans cette conversation, la conduite du gouvernement anglais envers la Grèce et la position que M. Lyons a prise devaient sans doute trouver place. Mais l'empereur évitait avec soin que ses paroles
eussent rien de trop explicite, de trop vif, de trop ardent, de trop direct sur ce sujet. Je voyais qu'il ne lui convenait pas de me rendre confident de son blâme ou de son mécontentement contre l'Angleterre.
Toutefois lorsque nous en sommes venus à la Turquie, malgré la volonté évidente de ne laisser percer aucune irritation et de paraître calme et presque indifférent, l'empereur n'a pu s'empêcher de parler, peut-être plus qu'il ne se l'était proposé, de ses relations avec l'Angleterre.
C'est surtout du traité conclu récemment par lord Ponsonby (1) et des résultats qu'il pourra amener, que l'entretien s'est engagé. Comme M. le comte de Nesselrode, comme tout le monde ici, l'empereur voit dans cette transaction le dessein formel de se substituer à l'influence russe, de soustraire la Porte au patronage qu'elle avait imploré et accepté.
« Pourquoi un tel projet ? — disait l'empereur; — » pourquoi risquer de troubler l'Orient? pourquoi » flatter la passion et les espérances du sultan, ce que » j'aurais pu faire, ce qui était dans mon sens, et ce » dont je m'abstenais par amour sincère du repos ') pour préserver le statu quo ? Je n'ai pas donné lieu » à de pareilles méfiances. Qui peut croire que je veux » conquérir Constantinople ou agrandir mon territoire?
(1) Ce traité abolissait les monopoles dans toute l'étendue de l'empire y compris les pays gouvernés par Méhémet- Ali dont on atteignait ainsi les principaux revenus. Les négociants anglais étaient assimilés aux négociants musulmans ou rayas les plus favorisés. Enfin de nombreuses taxes ou droits, des formalités diverses étaient supprimés ou modifiés dans les conditions les plus avantageuses pour les commerçants de la Grande-Bretagne, c. b.
» Ce n'est pas l'intérêt de la Russie et j'ai montré que » cen'était pas mon penchant. J'ai envoyé mes troupes » à Constantinople au secours du sultan qui me l'a » demandé. Si l'Angleterre et la France avaient voulu » plus tôt arrêter le pacha, cela ne serait pas arrivé. » Encore tout à l'heure, j'ai souhaité que la France » et l'Angleterre missent opposition au conflit qu'on a » redouté entre l'Egypte et la Turquie. 11 est évident » que je suis moins hien placé pour prévenir cette » lutte. Si elle commence, ce ne sera point ma faute, » assurément. Ce n'est pas moi qui aurai ramené les » circonstances où le sultan pourra avoir encore » besoin d'être secouru. Si les Anglais font accepter » leur traité à la fois au pacha et au sultan, je ne m'en » al'fligerai point. Tant mieux pour eux s'ils y trouvent » leur profit, cela ne me causera aucun dommage. Je » n'ai rien à exiger delà Turquie, je ne forme aucun » dessein sur elle. Vous avez pu voir, à Constantinople, « s'U y a aucune trace de mon action, aucun signe de » mes desseins pour l'avenir. Je vous prendrais pour » mon ambassadeur en Turquie. Vous êtes raison- » nable et de bonne foi, il ne m'en faut pas » davantage. »
Tout cela a été dit sans aucune %âvacité et plus dialogué que je ne le récite. Je répondais à l'empereur que je ne pensais point que les Anglais se proposassent de détruire une influence.
« LordPonsonby et M. Bulwer (1) étaient pressés de » terminer et regardaient les conclusions du traité » comme un succès pour l'Angleterre et aussi comme
(1) Premier secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en Turquie, c. b.
» un succès personnel. Ils ont laissé la Porte concevoir » une espérance qui devait décider la signature. Mais » ce n'est pas à dire pour cela que le cabinet anglais » veuille risquer le repos de l'Orient et de l'Europe. » Alors l'empereur est entré dans une énumération plus générale de ses griefs contre le cabinet anglais ou plutôt contre lord Palmerston, se plaignant d'une continuité non interrompue de mauvais procédés, de méfiances calomnieuses, de preuves répétées d'une malveillance hostile.
« Que me veut-on? Comment puis-je m'y prendre » pour rassurer sur mes intentions ? Je vais au-devant » de tous les soupçons. On a cherché à en inspirer à » l'Autriche et à lui persuader que je voulais empêcher » la navigation du Danube. Aussitôt j'ai donné toutes » les faciUtés qu'on pouvait désirer. 11 en sera ainsi en » toute occasion. On me trouvera juste et raisonnable. » Quand l'empereur semblait par ses expressions confondre, dans sa plainte, la France et l'Angleterre, j'avais soin de dire que ni le gouvernement ni l'opinion publique ne manifestaient chez nous cette méfiance ombrageuse, cette aigre inquiétude sur les affaires d'Orient et la navigation de la mer Noire.
« Sans doute, a repris l'empereur, je me plais à le » reconnaître, en France on n'est point si injuste » envers la Russie. Dans tous les rapports que j'ai eus » avec la France, pour ce qui touche la pohtique et » les affaires étrangères, on a été constamment loyal » et raisonnable. »
Malgré cette distinction entre la France et
l'Angleterre, distinction que j'avais suggérée etpresque
rendue nécessaire, je ne puis dire que, dans le sens
général de cette conversation, j'aie un instant entrevu