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rintention de nous rechercher et de nous courtiser aux dépens de l'Angleterre. Peut-être même, en d'autres conversations, avais-je pu supposer davantage l'idée de nous détacher de celte alliance. En somme le langage de l'empereur a été ménagé et réservé, sous une apparence d'effusion et d'ouverture.
J'ai donc lieu de penser que ma position restera la même, personnellement fort bonne, politiquement maintenue au point de s'améliorer facilement si l'occasion s'en présente, si l'intérêt de la Russie indique TutlUté d'un rapprochement ; mais, au fond, la disposition de l'empereur n'a point varié.
Les articles du Journal des Débats sont toujours pour lui un motif de mauvaise humeur. Ace propos,je prierai Votre Excellence de ne point s'étonner si je ne fais ordinairement aucune mention des articles relatifs à la France que peuvent renfermer les journaux russes. Ils ne s'adressent en aucune façon à la classe élevée, aux hommes supérieurs de la cour ou de l'administration. Le corps diplomatique n'en entend jamais parler et les ignore. Le public de ces journaux, c'est la classe secondaire de§ employés et des officiers, ce sont les villes deprovince. Or cette classe, lorsqu'elle n'est point animée d'un secret esprit de hbérahsme exagéré et de révolution, est beaucoup plus ser\àle et grossièrement obséquieuse que l'aristocratie. Elle conserve aussi plus profondément l'aversion nationale du peuple russe contre les étrangers et chez elle les patriotiques rancunes de 1812 contre les Français ne sont point encore effacées.
Il ne m'est pas encore facile de savoir quelle impression l'empereur rapporte de ses nombreux voyages de cet été. Son impérieux besoin d'activité
et de mouvement en était assurément la cause essentielle. Mais il avait pour motif vis-à-vis de lui-même la constante idée de conserver ou d'acquérir le grand rôle de conservateur, de protecteur des opinions et des intérêts monarchiques, religieux et moraux. Pour mieux réussir, il s'était imposé plus de modération et un langage convenable, afin de n'inquiéter personne. 11 est probable que cet effort n'a pas obtenu un grand succès et que l'opinion est partout restée ce qu'elle était.
En Suède il a pu rassurer le roi et disposer la famille royale plus ou moins favorablement. Mais il y règne une haine nationale invétérée et profonde que ne pouvaient désarmer des gracieusetés banales. 11 n'y avait pas un mois que l'empereur était parti et les officiers suédois se faisaient entre eux un point d'honneur de ne point porter les décorations russes qui leur avaient été conférées.
A Varsovie on l'a vu arriver avec l'espoir qu'il venait adoucir les rigueurs du régime de conquête. On s'est pressé autour de lui, on lui a montré une soumission humble et l'oubli apparent de toute dignité nationale. Il est resté froid et dur à ces démonstrations. Un peu avant son arrivée, la poUce avait découvert cette société saint-simonienne dont je vous ai parlé. C'était un vrai jeu d'écoliers, une puérilité sans conséquence et sans danger. Le plus âgé des conspirateurs avait vingt-deux ans; et il s'agissait de préparer, par le progrès des lumières, les peuples à la hberté. Le général Paskéwitsch avait voulu d'abord ne donner aucune suite rigoureuse à cette affaire. L'empereur ne s'est point prononcé pendant son séjour à Varsovie. Arrivé à TœpUtz,ila envoyé l'ordre de laisser les jeunes gens en prison et de continuer les recherches de police.
Maintenant "\dngt-quatre des prévenus viennent d'être envoyés au Caucase comme soldats. L'irritation contre la Pologne paraît plus grande que jamais. Ainsi qu'on pouvait le deviner, l'exemple de T amnistie décrétée à Milan par l'empereur d'Autriche ne sera point imité, il n'est pas même compris. En cette occasion, comme en toute autre, l'empereur Nicolas ne peut sortir de ses propres idées ni apprécier les circonstances intérieures et l'opinion d'an autre pays que la Russie. Il n'imaginerait pas, dans sa situation actuelle, d'aller se faire couronner roi en Pologne, donc c'est une grande faute à l'empereur d'Autriche de s'être fait couronner en Lomhardie. Il n'accorderait certes pas une amnistie, donc le gouvernement autrichien a été entraîné dans cette fausse mesure par des intrigues libérales. C'est M. de KoUowrath qui l'a emporté sur M. de Metternich. 11 est assez probable que le prince de Metternich lui-même a voula qu'on en pensât ainsi à Saint-Pétersbourg. Il lui convient de conserver toute la confiance de l'empereur Nicolas. Il lui convient de l'entretenir dans les mêmes opinions et d'en faire constamment pour l'Europe un épouvantail des opinions libérales.
Le but principal du vo/age de l'empereur était sans doute de rendre meilleurs ses rapports avec le roi de Prusse, de dissiper la froideur et presque la méfiance qui s'étaient successivement introduites entre les deux gouvernements. L'empereur n'a rien oublié de ce qui pouvait établir la confiance et l'intimité. J'ai lieu de penser que les choses en sont restées au même point puisque de chaque côté on est resté dans les mêmes idées et qu'aucune influence réciproque ne s'est exercée de l'un sur l'autre. M. Bresson a dû donner sur ce
sujet des informations plus détaillées que je n'en ai. Celles que je vous transmets viennent de fort bonne source.
M. le comte de Nesselrode m'avait annoncé le bon accueil que me ferait l'empereur. Notre conversation sur la Grèce et la Turquie n'a pas été différente du langage de l'empereur. Seulement il m'a dit que le comte Boutenieff lui écrivait qu'à sa grande surprise il apprenait que le pacha ne se refusait pas absolument au traité de commerce et demandait seulement un délai de cinq ans. Ce serait une sorte de voie d'accommodement ouverte au cabinet anglais, mais une déception pour la Porte. Au reste, le comte Boutenieff' raconte que, revenant à Constantinople après une année d'absence, il est frappé des rapides progrès du désordre et de l'anarcliie. Depuis le départ de Reschid-Pacha on ne sait plus à qui s'adresser; on ne trouve de gouvernement nulle part et l'on ne saurait concevoir comment pourra subsister longtemps un État en pareille situation de dissolution. Il y a sans doute assez de vérité dans cette façon de voir, mais l'empereur, M. le comte de Nesselrode, et M. de Boutenieff sont évidemment préoccupés de l'influence que l'Angleterre a prise à Constantinople et de ce traité si important conclu sans môme consulter la Russie.
DE LA DUCHESSE DE TALLEYRA.ND
Paris, 29 octobre 1838.
A peine ma dernière lettre pour vous était-elle partie qu'une cruelle nouvelle est venue me troubler
iSO SOUVENIRS DU BARON DE BARANET.
d'autant plus profondément que je me suis rendue compte de la douleur qu'elle vous causait. Je n'ai point vu M. de BrogUe, je me suis crue assez bien avec lui pour lui écrire, point assez liée pour demander à le voir dans les premières semaines d'une telle catastrophe. Vous pensez bien qu'à travers tant de funérailles Paris se dépeuple pour moi, pour vous, pour votre petit groupe ; même pour le monde frivole il y a des lacunes. Les Flahaut restent à bouder en Ecosse, les Rothschild se soignent à Pise. Les étrangers se précipitent à Rome d'où le choléra les avaient longtemps tenus éloignés. Le château est soucieux de la duchesse Alexandre de Wurtemberg ; Chomel est fort inquiet de son état. Elle va essayer d'un hiver méridional. Le petit comte de Paris est fort gentil, sa mère en est heureuse, et Monseigneur le duc d'Orléans est fier de la bonne santé de la mère et de l'enfant.
Jusqu'à présent je ne vis que pour mes affaires, les leçons de Pauline et notre santé à toutes deux. Le matin, dans les longues courses à pied qui me sont infligées par le médecin, je tourne mes pas assez souvent vers Saint-Nicolas. J'y trouve un esprit élevé (1), une intelligence prompte et fine du monde et de ses convenances, un cœur plein de charité, une foi vive, une âme ardente, un langage élégant et des façons agréables, je me trouve très bien des heures que je passe dans un semblable moment; elles m'affermissent dans une route qui s'éclaire et s'élargit à mesure que j'y avance.
(1) M. l'abbé Dupanloup. c. b.
AU COMTE MOLE
SainL-Pélersbourg, 6 novembre 1838 (1).
Monsieur le comte,
Avant-hier l'empereur a fiancé la grande-duchesse Marie et M. le duc de Leuchtenberg. Personne ne doutait du mariage. Depuis l'arrivée du jeune prince, il avait été si complètement admis dans l'intérieur de la famille impériale, l'empereur lui montrait une telle affection, Madame la grande-duchesse parlait de lui avec tant de goût, qu'il y avait pour tout le monde entière certitude. Mais on ne pensait pas que la conclusion officielle fût si prompte. L'empereur s'est souvenu qu'à pareil jour, il y a vingt-deux ans, ses fiançailles avaient été célébrées, il a voulu consacrer cet anniversaire. Il n'y a eu aucune cérémonie. C'est en famille, et sans autre témoin que le prince Pierre Volkonski, que le consentement de l'empereur a été annoncé et que les deux époux ont fait leurs mutuelles promesses. Immédiatement après, la famille impériale a passé dans les salons où se trouvait une réunion assez nombreuse de personnes delà cour. L'empereur a déclaré le mariage et les deux époux futurs ont reçu les félicitations d'usage.
« Messieurs, a dit l'empereur aux généraux, je vous » présente un nouveau camarade ; je vous prie de » l'aimer et de lui être dévoués comme à moi-même. » C'est mon cinquième fils. »
Aucun membre du corps diplomatique n'avait été
(1) Dépêche officielle N» 7.
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engagé ce jour-là à Tsarskoé-Sélo, si ce n'est le chargé d'affaires de Bavière.
Je n'ai point encore vu M. le duc de Leuchtenberg. II m'a fait hier l'honneur de venir me voir, je n'étais pas chez moi. Je me présenterai chez lui dans la journée d'aujourd'hui. Bien que ce mariage soit loin d'être approuvé par l'opinion russe et que, conséquemment, les préventions ne soient pas favorables au prince, j'en entends dire beaucoup de bien à des hommes raisonnables et qui, en général, jugent avec discernement. On le trouve convenable, simple, point enivré, et reconnaissant avec dignité, sans humble abaissement. Il doit partir le 20 décembre pour régler ses affaires en Bavière et en Itahe, puis revenir au printemps. Alors seulement le mariage sera célébré. Il n'est pas impossible que ce projet soit changé et €es délais très abrégés. La grande-duchesse semble fort éprise de son époux futur et l'empereur voit ce mariage avec tant de satisfaction qu'il pourra bien le précipiter.
Lord Clanricarde a remis ses lettres de créances, il y a dix jours. Il a été fort bien accueilU, mais pas •encore soigné et caressé autant que lord Durham. Je ne sais s'il aura le même succès auprès de l'empereur, mais je crois déjà voir qu'il recherche et obtient beaucoup plus la bienveillance de la société russe. Lady Clanricarde est spirituelle, aimable, obligeante, elle plaira, sans doute, et la position de l'ambassade anglaise sera toute autre, sans que ce changement puisse aA^oir la moindre importance pohtique. Je pense que mes rapports avec lord Clanricarde seront bons et faciles, il me témoigne de la confiance- Entièrement nouveau dans la diplomatie, n'ayant avec
JANVIER 183 8-MARS 1839. lo3
lui ni un secrétaire d'ambassade, ni un attaché qui soit jamais venu en Russie, il s'informe beaucoup auprès de moi, avec bonhomie et modestie. Je doute cependant que les communications soient aussi complètes et intimes qu'avec lord Durham, dont l'esprit large et facile n'admettait le secret et la réserve que lorsqu'il y avait devoir et nécessité, pour qui la conversation était un plaisir, une distraction nécessaire, et qui d'ailleurs savait beaucoup de choses par ses correspondances nombreuses et ses relations poUtiques en Angleterre.
DE M. MOUNIER
Paris, 9 novembre 1838.
Ce que j'ai rencontrée en Dauphiné et en Forez ressemble assez à ce que vous avez observé en Auvergne. On s'occupe bien plus des intérêts pécuniaires que de toute autre chose. Cependant il ne faut pas se tromper: les sentiments qui sommeillent sont facilement excités. Dans les couches inférieures désir d'avoir, même au détriment de ceux qui ont; dans les couches au-dessus, désir de s'élever, ou plutôt de rabaisser ceux qu'on ne saurait atteindre. Les passions révolutionnaires sont assoupies, mais non éteintes, et cette histoire du suffrage universel où le Bon Sens et la Gazette se réunissent si parfaitement, montre qu'on a encore des moyens d'agiter. Je me garde pourtant d'exagérer et de m'alarmer. Vous me rendez, je crois, cette justice que je ne suis ni dénigrant ni noircissant. Je reconnais le bien, j'en jouis, et je ne m'inquiète pas trop d'un avenir au
delà de notre portée. Mais il est certain qu'à côté de ce calme, de cet ordre qui permettent de développer la merveilleuse prospérité, fille de la paix et du gouvernement représentatif, il y a un manque de confiance et de croyance dans les esprits. On est soumis aux lois, mais sans respect pour qui que ce soit et -pour quoi que ce soit. Notre jeunesse prend de plus en plus la morale à la Porte-Saint-Martin, et dans les romans de madame Sand. Cela va même plus haut. Voyez quelques récents verdicts, même quelques jugements des conseils de guerre. Y a-t-il quelque remède? Je ne pense pas qu'il soit aux mains de personne... Attendons... Ce n'est pas que, sur bien des points, il nous fût possible de nous donner un régime moins propre à favoriser le développement du principe morbifique. Notre ami y fait tout ce qu'il peut, mais je crains qu'il ne soit pas toujours fort bien secondé, et il me semble qu'on lui laisse terriblement le poids du jour. Je l'ai retrouvé, néanmoins, en bonne disposition de corps et d'esprit. J'espère bien que, malgré les intrigues des ambitions déçues, la Chambre reviendra avec une majorité déterminée à l'appuyer. Il est toujours question de placer autrement les portefeuilles de la guerre et de la marine, mais il est impossible, jusqu'ici, de trouver quelqu'un d'idoine qui veuille s'en charger.