DE LA COMTESSE DE CASTELLANE
Paris, 7 janvier 1839.
Il y a quelquefois des moments où l'on reçoit les vives punitions de ses torts, cher et hien cher ami, et j'en suis un exemple. J'en ai beaucoup avec vous, et dans ce moment où une crise plus que politique, en vérité, une crise qui se continue en doublant d'importance devant la Chambre des députés, est à son plus haut degré de pression, mon premier mouvement était de penser à l'intérêt passionné que vous y mettriez, au plaisir que je pourrais vous faire en vous faisant vivre avec ces détails que les journaux ne donnent guère, et le second a été un mouvement de timidité à revenir vers vous. Eh bien, cher ami, je le surmonterai parce que c'est de vous qu'il s'agit ; je le surmonterai parce que je mérite une punition infligée par moi-même. Cette punition, c'est de craindre qu'en recevant cette lettre vous n'ayez un peu de rancune, un peu de sévérité pour moi; désarmez-la, je vous en conjure, et cela parce que je vous aime, ainsi que madame de Barante, du fond de mon cœur, que je me condamne et cherche à mieux faire.
Voici comment je vais procéder. Je vais vous écrire comme si, depuis votre dépari, je vous avais toujours écrit, comme si je vous avais remercié de ces lettres charmantes que vous m'avez adressées pendant votre voyage, comme si, dans le plus grand
chagrin qu'il nous fût certainement donné à vous et à moi de ressentir, dans la mort de notre sainte amie, j'étais venue mêler mes larmes aux vôtres, et cependant, c'est certes avec vous que j'ai le plus pleuré. Mais ces larmes, cher ami, ne sont pas taries, elles ne peuvent jamais l'être pour moi ; ce terrain nous appartient tout entier, et nous qui l'avons tant aimée, tant connue, tant pénétrée, nous la retrouverons jusque dans notre vieillesse, nous la retrouverons toujours.
Les journaux, surtoutcelui des Z)é6a/s,vous tiennent certainement au courant du gros de la position, mais ils ne peuvent pas vous donner l'idée de ses 7'eplis. La veille de l'ouverture des Chambres, j'avais rencontré M. Guizot chez la princesse de Lieven, là il règne et gouverne. 11 y était, il me semblait, assez calme ; je le croyais assez modéré, j'avais mis dans mon esprit qu'il avait quelques regrets de ses mauvaises campagnes! Au Heu de cela, vous avez vu la nomination des commissaires pour l'adresse ; là-dessus je n'ai rien à vous apprendre. Mais ce qui, vraiment, pourrait être un fait nouveau, quand il ne serait que physiologique, c'est la rage convulsive qu'ils exprimaient à la commission. M. Mole m'a dit que des êtres affamés de sang humain ne pourraient pas être autres. Vous connaissez le calme et la fermeté d'âme de M. Mole quand il les puise dans le sentiment du bien : la beauté et la noblesse de sa figure l'aidaient à réduire cette rage. 11 m'a dit qu'il les voyait rougir quelquefois, puis cependant la passion était là plus forte, et ïépilepsie reprenait son cours. Ce que je vous dis là s'adapte surtout à la doctrine, et, dans la doctrine, surtout à MM. Guizot, Duvergier de Hau-
ranne et à M. de La Redorte, car pour M. Thiers il ferait autant de mal et plus peut-être qu'eux, mais il est, dans les révolutions, comme ces torches ardentes qui brûlent, qui éclairent ou qui aident à la jeunesse de Marseille à parer une farandole.
L'adresse, vous le savez, a passé toutes les prévisions. La vileté de Dupin ne les a pas passées (1) ! Je ne suis pas parvenue à lui faire assez d'honneur pour m'en étonner. A mon estime, tout cela a servi le ministère. Pour la première fois, peut-être, la Chambre a séparé le bon grain de l'ivraie, elle a tremblé en voyant dételles gens. Le pays qui assiste à cette crise sans en vérité la comprendre, puisque sa prospérité et sa paix sont un contraste violent avec ce que cette intrigue affirme, le pays cependant s'est ému et a crié à M. Mole de rester. Je ne sais ce que sera l'issue du combat, je sais seulement qu'il le donnera dans toute sa plénitude, qu'il le donnera avec toute l'indignation d'un honnête homme, et savez-vous que c'est un bien fort levier !
Il s'est tenu, comme vous le savez, une réunion chez M. Jacqueminot, mais ce qui est plus important que cela, il s'en est fait une, hier, chez M . Delessert, qui a été admirable. Cette réunion des 204, a été compacte, ardente, sage et disciplinée. Alhnae?' dcci)', fasse le ciel, que M. Mole parle bien et confonde ses ennemis.
(1) M. Dupin n'avait dû, le 18 décembre, sa très faible majorité de cinq voix, pour la présidence de la Chambre, qu'à l'appui du gouvernement, qui avait livré une véritable bataille sur son nom. Quelques jours après, il se prononçait, dans le sein de la commission de l'adresse, contre le ministère, et s'écriait, à la suite de sa déclaration : « Ah! les b , je viens de leur porter le dernier coup! » c. b.
Le Mexique estunbiengrand bonheur et un bonheur d'à-propos. Il y a d'ailleurs toujours quelque chose d'adroit à faire dire de soi que l'on est né heureux, et c'est ce que l'on dit du ministère. Mais, hélas' c'est ce que l'on ne peut plus dire de notre pauvre famille royale. La mort de la princesse Marie est la seule peine qu'ils aient ressentie dans le cercle de leurs affections; ils en sont aussi malheureux que nous le serions nous-mêmes, et si je dis cela, c'est que je crois dire beaucoup. Hier les pauvres gens se réjouissaient en apprenant la gloire et la bonne santé du prince de Join ville lorsqu'une lettre de M. le duc de Nemours à M. le duc d'Orléans est venue les rendre à la misère. Hier soir elle n'était pas morte encore, mais je suis convaincu que ce matin on en apprendra la nouvelle. Pauvre jeune créature;, quel passage sur la terre!... Vous n'imaginez pas comme la princesse Marie est populaire, on la pleure dans toutes les classes ; on parle d'elle, etle peuple achète des représentations grossières en plâtre de sa statue de Jeanne cV Arc; elle se surfit dans une œuvre bien pure et bien élevée ; et U y a quelque chose de bien mélancolique à y lire tout ce qu'y a déposé cette âme qui maintenant est au ciel.
Elle meurt sans le sentir. Ne vous troublez pas, comme je l'ai fait, en croyant qu'à Pise, loin de ses plus chères afîections, elle pourrait ressentir ce qui me paraitle plus cruel supplice, l'isolement dans la mort. Il n'en est rien. Son adoration pour son mari a été telle que c'est en tremblant que Monseigneur le duc de Nemours y a été, et il était obligé, pour y rester, de sembler partir toujours le lendemain. Elle avait désiré voir l'évéque de Meaux, qui allait partir hier. Au Heu de cela, elle a connu, à Pise, un prêtre qui lui a plu
et elle a eu beaucoup d'entretiens avec lui, et communié, mais ne croyant jamais qu'il fût question de ses derniers moments. Ces détails, je les tiens de Madame Adélaïde que j'ai vue avant-hier. Hier soir le roi était accablé.
Je ne vous ai pas encore remercié d'un petit baril de caviar que vous m'avez envoyé. Vous n'imaginez pas combien une attention de vous me touche.
Cher ami, pardonnez-moi et souvenez-vous quil n'y a jamais eu une affection plus tendre et plus profonde que la mienne.
A M. ANISSON DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 21 janvier 1839.
Vos lettres sont tristes, mon cher ami ; comment en serait-il autrement ? Vous assistez à un déplorable spectacle et les passions, toutes personnelles d'abord, se sont tellement aigries et exaltées qu'elles mettent en jeu le sort du pays. Je vois d'ici vos regrets en votant contre d'anciens amis. II n'y a nul moyen de les suivre dans la voie où ils se précipitent. Assurément les hommes que leur talent et leur esprit avaient placés en première Ligne se sont laissé conduire par des conseillers irresponsables, pour qui le gouvernement n'a jamais été qu'un jeu d'esprit, un passe-temps animé, ^ un texte de conversation. Pourquoi avoir donné pouvoir sur soi à de tels amis, et obéir à ses soldats pour avoir l'air d'être encore leur général? J'attends avec préoccupation l'issue de la crise, et je ne suis pas le seul dans cette attente, une question de personnes était seule en jeu tout d'abord et nul
ne songeait à sortir de sa voie politique. Aujourd'hui, il parait que la passion peut faire oublier toutes les opinions précédemment professées et soutenues, qu'on peut aller à tout par ardeur de combat, et que les hommes de gouvernement sont capables de rendre le gouvernement impossible, même pour eux.
AU COMTE MOLÉ
Saint-Pétersbourg, 31 janvier 1839 (I).
Monsieur le comte,
M. de Boutenieff, en rassurant son gouvernement sur la situation présente, expose en même temps qu'elle n'inspire aucune sécurité, et qu'elle est toujours prête à amener une rupture entre la Porte et l'Egypte. C'est surtout le caractère et les façons de faire de lord Ponsonby qui lui semblent mettre dans un péril continuel le repos de l'Orient. Si je ne m& trompe, c'est à peu près ainsi qu'en doit juger M. l'amiral Roussin; je l'ai vu fort alarmé des résolutions soudaines de lord Ponsonby, des espérances qu'il donnait trop légèrement à la Porte. Son esprit, très préoccupé de la difficulté et du danger d'avoir à préserver sans cesse un statu quo sans lendemain,, ne pouvait s'accoutumer à l'insouciance apparente et, pour parler comme lui, à l'étourderie de l'ambassadeur d'Angleterre. C'est de quoi on me parait ici de plus en plus inquiet. M. de Nesselrode en a entretenu M. le comte de Ficquelmont, et il a été écrit à Vienne pour tenter si quelque avertissement
(1) Dépèche officielle N° 11.
de M. deMetternich ne déciderait pas le gouvernement anglais à changer un ambassadeur regardé comme si dangereux pour le repos de l'Europe.
Ce sujet revient souvent dans nos entretiens avec M. le comte de Nesselrode. J'ai eu occasionde rapporter plus d'une fois à Votre Excellence, et tout récemment encore, que j'avais toujours remarqué un éloignement marqué pour l'idée de régler d'un commun accord entre les grandes puissances ses relations avec la Turquie, de prévoir et de statuer sur la situation du pacha, enfin de faire cesser cet état d'armement et de menace qui met chaque année la paix en péril. Votre Excellence sait que la proposition en a été faite formellement et qu'elle vient d'être repoussée; aussi m'a-t-il semblé remarquable que l'autre jour M, de Nesselrode, comme nous avions repris cette conversation, ait montré quelque penchant pour un arrangement concerté entre les puissances. Lui-même a répété ce que je lui avais dit d'autres fois de l'avantage d'établir une négociation sur cet objet. Nous sommes revenus sur les inconvénients des congrès, des conférences, des projets discutés en face de la publicité, sous le feu des journaux, sous l'influence des passions nationales. Mais un projet de ce genre pourrait être traité par correspondance et conversation, jusqu'au moment où il serait amené à maturité, de manière à ne devenir public que lorsque tout serait convenu. Tout en donnant cours à ces idées, qui paraissaient nous être devenues communes, j'ai ajouté, comme à l'ordinaire, que jamais je n'avais reçu de mon gouvernement comndssion ni autorisation pour rien proposer de pareil; que j'énonçais mon opinion privée: qu'en tout cas nos
rapports avec l'Angleterre étaient de nature à ce qu'aucune démarche ne fût faite par nous, sans nous être concertés avec elle. IM. de Nesselrode me répondit que, pour des raisons toutes différentes, il ne convenait pas à la Russie de prendre l'initiative. De là résultait que, des grandes puissances, l'Autriche était la mieux placée pour entamer cette négociation ou du moins pour s'assurer quelle était possible. M. de Nesselrode ne m'eût sûrement point dit où il en était sur ce chapitre avec le cabinet de Vienne. Je ne le lui ai point demandé. Pour revenir sur notre conversation, il faut nécessairement que j'attende le moment où l'on aura ici quelque certitude de la position de notre cabinet. Tant qu'on ignore s'il est maintenu et quelle sera sa mesure de stabilité et de force, évidemment on ne me ferait que des réponses évasives. Mais je dois appeler l'attention de Votre Excellence sur cette disposition nouvelle du cabinet de Saint-Pétersbourg. Peut-être le prochain voyage du comte Orloff à Vienne a-t-il quelque rapport avec le dessein plus ou moins arrêté de s'entendre avec la cour de Vienne sur les affaires de Turquie. Le comte Orloff est le négociateur du traité d'Unkiar-Skélessi; il a passé à cette époque quelque temps à Constantinople ; plus qu'aucun autre, il serait indiqué pour s'occuper d'une négociation sur ce sujet. J'en parle uniquement par conjecture, car le voyage du comte Orloff est suffisamment motivé par la mort du prince de Lieven, qui voyageait avec le grand-duc héritier. 11 est simple que l'empereur ait pensé à le remplacer par un homme qui jouit de sa confiance et presque de son amitié.
Les discussions de la Chambre ont du moins servi à
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faire comprendi'e combien le gouvernement du roi et Votre Excellence avaient de ménagements à garder sur la conclusion de l'affaire belge. Auparavant, non seulement les Russes, -mais le corps diplomatique étaient fort portés à nous blâmer et à juger que nous a\'ions trop de timidité ou de condescendance pour les opinions qui attaquent la délimitation de territoire stipulée aux vingt-quatre articles. Aujourd'hui cette question particulière se confond avec tout l'ensemble de la politique. Notre gouvernement conservera-t-il la même direction qu'il a tenue depuis huit ans, résistera-t-il aux impulsions qui le jetteraient dans la guerre ou du moins sur la route qui y conduirait : voilà un doute qui embrasse à la fois toutes les affaires et empêche qu'on ne songe à aucune en particulier.
Quelques paroles de M. le comte Schimmelpenninck, ministre des Pays-Bas, m'ont semblé mériter de vous être rapportées. Use félicitait avec moi de la conclusion probable des longues négociations qui vont accomplir enfin la séparation de la Belgique et des Pays-Bas. Après avoir rappelé les malheurs et les fautes du roi Guillaume, auquel il porte cependant un respect profond et dévoué, il ajouta : « Lorsque tout va être » terminé, il nous sera possible' de reprendre notre » véritable position en Europe. Nos rapports naturels » sont avec l'Angleterre et la France. Toutes les fois » que nous ne serons pas en bonnes relations avec l'une » ou avec l'autre, nous serons exposés à de grands » malheurs, et c'est ce que nous venons d'éprouver. » Les puissances du Nord peuvent bien nous préserver )) dans notre territoire, empêcher que nous ne soyons n rayés de la carte ; mais sauf cela elles ne prennent à
» nous qu'un faible intérêt et nous avons pu juger de » leur indifTérence, au lieu que nos communications de » tous les jours, notre commerce, notre navigation, nos » habitudes nous rapprochent devons et de l'Angleterre. » Tant que vous êtes alliés et en bonne intelligence, ni » l'une ni l'autre n'a besoin de nous. Si une fois vous » veniez à vous brouiller, notre faible amitié n'est » peut-être pas à dédaigner. Ce sera à vous à voir si » vous la voulez. Tout ceci étant fini, nous entrerons » dans un nouvel ordre de choses. Rien ne doit plus ') nous diviser et beaucoup de motifs peuvent nous » rapprocher. »
Le comte Schimmelpenninck me confiait son opinion particulière, dont je ne prétendspoint tirer de déductions très importantes. Mais il a beaucoup vécu près du roi Guillaume. Il croit avoir une assez grande part dans sa confiance. C'est un homme raisonnable, loyal, représentant d'une façon complète, ce me semble, les opinions sages et éclairées de son pays. Je n'ai point pris ce qu'il me disait pour une ouverture, mais pour un bon avis.
La mort de la duchesse de Wurtemberg m'a imposé depuis quelques jours une vie plus retirée. Je ne me suis point trouvé dans les bals et les réunions, où l'empereur se rend assez souvent. Tous les membres du corps diplomatique se sont empressés de venir m'exprimer leurs sentiments au sujet de ce malheur. Il a paru senti par la société de Saint-Pétersbourg. Personne ne s'est présenté de la part de l'empereur et je n'ai pas eu signe de vie de M. le comte de Nesseirode. Même en cette triste occasion, les sentiments de malveillance de l'empereur ont été aperçus. Cependant l'impératrice, la dernière fois que j'ai eu l'honneur de
la voir et lorsqu'on attendait cette funeste nouvelle, m'en a parlé avec une sympathie toute maternelle. Madame la grande-duchesse Hélène a aussitôt envoyé sa dame d honneur chez madame de Barante pour nous témoigner de l'affliction que lui causait cette perte cruelle et ce deuil de famille. La cour a pris le deuil pour huit jours.
A M. ANISSOiV DU PERRON.
Saint-Pétersbourg, 13 février 1839.
Mon cher ami, il est vrai que je n'aurais point voté avec vous dans la discussion de l'adresse, et je pense avec les salons et la diplomatie que M. Mole en a tout l'honneur. Sa retraite nuit à la considération de notre gouvernement, ébranle la confiance, détruit ou ajourne des projets utiles pour tous. Et n'allez pas croire que ce qui lui donnait bon renom en Europe, c'était sa faiblesse à défendre nos intérêts ou notre honneur. Je puis assurer en toute sincérité que les déterminations qu'il lui a fallu prendre auraient été absolument les mêmes sous tout autre ministère qui n'eût pas été follement révolutionnaire et propagandiste.
J'ai regretté M. de Broghe et M. Guizot, parce que les mêmes choses faites par des ministres qui durent ont beaucoup plus de valeur. Mais tout ce qu'ils imputent à M. Mole a pu leur être imputé : reproches injustes pour les uns comme pour les autres, puisqu'ils portent presque entièrement sur les conséquences nécessaires de l'état des esprits, de l'anarchie morale, de la mollesse des convictions, de la préoccupation des intérêts privés. Quant aux usurpations du pouvoir VI. 12
royal, il me paraît que vous en pensez ce que pensent tous les hommes de bon sens. En somme, le projet d'adresse était une rouerie, mais si dangereuse qu'elle était coupable, et, je vous le demande, en quelle position nous laisse cette manœuvre? Quel ministère se sont préparé nos escamoteurs de portefeuilles? Que de peine ils vont avoir à réparer le mal qu'ils ont fait? Car j'espère qu'Us ne sont pas encore assez enivrés par la chaleur du combat pour ne pas retrouver leur ancienne raison, leur ancien discernement de ce qui est bon ou mauvais, conservateur ou révolutionnaire. Nous verrons. J"ai de tristes craintes et j'éprouve un vrai chagrin à sentir en moi tant de blâme pour des hommes que j'aime et estime.
Pour peu que les honnêtes gens continuent à faire des coalitions avec les ennemis de tout ordre et de toute morale, nous pouvons aller loin et traduire en vrai chaos le chaos actuel des esprits et des opinions. Je m'exagère peut-être le mal. Pourtant des personnes graves, et assurément très impartiales, m'écrivent de bien sombres pronostics. Rassurez-moi s'il est possible.
AU COMTE MOLÉ
Saint-Pétersbourg, 13 février 1839 (1).
Monsieur le comte,
J'ai fait connaître à Votre Excellence la démarche que l'ambassadeur d'Angleterre a été chargé de faire
(1) Dépêche officielle N° 14.
auprès du gouvernement russe pour l'engager à employer l'influence qu'il peut avoir sur don Carlos, afin d'arrêter les sanglantes représailles et l'exécution des prisonniers. Je disais en même temps que cette communication semblerait un indice que l'Angleterre n'était pas absolument éloignée de déférer les affaires d'Espagne à une délibération européenne. L'empereur l'a compris ou a entendu le comprendre ainsi. Après avoir fortement engagé le marquis de Villafranca (1) à écrire au quartier général de don Carlos pour y reconmander l'humanité et la modération, il a fait répondre par M. le comte de Nesselrode de manière à se montrer disposé à se concerter avec les grandes puissances pour mettre un terme à la déplorable situation de l'Espagne. Le mot « entente commune » se trouve dans cette lettre. Il a été objecté à l'empereur, ou parle ministre de Prusse à qui il en a parlé, ou par d'autres personnes de sa confiance, qu'un concert entre les grandes puissances, sur ce chapitre, ne pourrait guère être espéré, et, qu'à le supposer établi, l'Espagne certainement ne se soumettrait pas unanimement à ce qui serait ordonné d'elle. De sorte qu'il y aurait à procéder par voie d'exécution, autre difficulté bien grande et qui ne laisse pas probabilité d'atteindre le résultat désiré. L'empereur, soit que ces objections ne l'aient point persuadé, soit plutôt qu'il lui ait convenu de paraître animé d'un esprit conciliant, a voulu que la réponse fût telle que je \aens de le rapporter.
Le même penchant à témoigner bonne volonté et
(1) Le représentant officieux de don Carlos auprès de l'empereur de Russie, c. b.
empressement pour tout ce qui assurererait le repos de TEurope, continue à modifier en ce moment la politique suivie jusqu'à présent dans les affaires de Turquie. L'ambassadeur d'Angleterre a, comme moi, reçu quelques d'ouvertures bien vagues, il est vrai, sur la nécessité de régler en commun un statu quo durable entre l'Egypte et Constantinople et de ne pas vivre au jour le jour, exposés aux incidents que chaque instant peut amener.
M. le comte de Nesselrode m'a encore répété : « Si M. le comte Mole fût resté au ministère, c'était » une chose dont il aurait pu être question. Main- )) tenant il faut attendre et voir ce qui adviendra » chez vous. »
Il y a dans cette phase un peu nouvelle des dispositions de l'empereur de pures apparences, mais en même temps quelque réalité.
Après huit années passées dans la conviction qu'une lutte entre la France et l'Europe monarchique était infailhble, après tant de paroles et de démarches destinées à en hâter le moment, après avoir, avec une activité passionnée et obstinée, cherché à pousser l'Allemagne sur nous, l'empereur s'est aperçu enfin qu'une telle conduite lui nuisait en Europe, qu'elle lui ôtait toute influence, et le faisait regarder comme turbulent et inconsidéré. Dès lors, au retour de ses derniers voyages, il a songé à se manifester sous un autre aspect. L'indifférence mêlée d'un peu d'humeur sur les affaires de l'Occident, le soin exclusif des intérêts russes et de son administration intérieure; un peu plus tard, et après avoir écouté quelques conseils, le désir de se montrer ami de la paix autant qu'aucun autre souverain et prêt à tout ce qui peut la maintenir,
telle est la situation d'esprit que j'ai observée depuis quatre mois.
Mais comme il n'y a point nécessité urgente, comme les circonstances ne sont pas impérieuses, ce changement est loin d'être complet. S'en rendre compte est presque une subtilité. Les préjugés, les opinions, les haines restent à peu près les mêmes et reparaissent sans cesse. L'idée que la guerre, la grande guerre entre les deux principes politiques, est inévitable ne s'efface que par instants. La moindre circonstance ramène cette persuasion.
C'est ce que j'ai pu voir dans une conversation la plus longue et la plus abandonnée que j'aie eu depuis longtemps avec l'empereur. Je ne m'étais point rencontré avec lui depuis plus de trois semaines. Il a bien voulu le remarquer et en même temps me parler en termes tels que je devais les souhaiter, du malheur qui vient de frapper la famille royale. J'écrivais l'autre jour à Votre Excellence qu'il avait en cette occasion laissé apercevoir des sentiments qui auraient dû s'effacer devant une telle affliction. L'empereur est mobile. Son langage a trop de promptitude et pas toujours la mesure convenable, du moins dans son intimité. Ainsi ce que je vous ai rapporté pouvait être véritable, comme ce que je raconte aujourd'hui. Je pense que M. le comte Pahlen aura été chargé de témoigner au roi les sentiments qu'une perte si cruelle a excités dans la famille impériale.
« Vous avez aussi un autre motif de chagrin, — me dit l'empereur. — Ce qui se passe chez vous doit vous » affliger. Je suis sûr que vous regrettez M. Mole, et » moi aussi je le regrette. »
Je répondis qu'en effet, et comme ministre et
comme ami, mes relations avec M. Mole avaient toujours été telles que je ne pouvais en avoir de pareilles avec nul autre. Mais je dus ajouter aussitôt que la discussion même de l'adresse, les votes de la Chambre, et l'examen attentif des discours prudemment ménagés des adversaires principaux du ministère, montraient assez que la marche pohtique serait et devait nécessairement être modérée et pacifique
« Je l'espère, dit-il, mais les relations avec les » personnes ont leur importance, et tout changement » commence par les rendre moins faciles et moins » confiantes. »
De là l'empereur passa à la Belgique. Il avait appris le matin que le général Scrzynecki (1) venait de quitter Prague pour se rendre à Bruxelles. Je vis aussitôt qu'un point irritable avait été touché et que l'impression était si vive que le langage était animé. Il parla du roi Léopold avec un accent de hauie, avec des expressions de colère qui me surprirent, bien que je le sache, depuis longtemps, pris d'une violente aversion contre ce prince. Après cette première vivacité calmée, je 'répondis que tout portait à supposer les affaires de Belgique au point de se terminer par la volonté unanime des grandes puissances et que nous ne ferions pas la guerre pour donner un canton
(1) Le gouvernement belge venait d'engager à son service le général polonais Scrzynecki. Une semblable mesure parut des plus offensantes aux cours du Nord. L'Autriche et la Prusse durent même, devant le mécontentement de la Russie, rappeler leurs représentants à Bruxelles. Aussi cette nomination fut-elle presque aussitôt révoquée, c. b.
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aux Belges, lorsque nous ne l'avions pas voulue pour avoir toute la Belgique à nous.
« J'espère aussi, dit-il, la conservation de la paix. » Mais vous voyez quels risques elle court, tout a » été remis en question. On me reproche sans cesse » de ne pas croire que tout est fini, que le danger est » passé, qu'il faut être en pleine sécurité. On peut voir » maintenant si c'est moi qui ai tort. »
Puis il ajouta qu'au reste on n'avait rien à lui reprocher, qu'il pouvait craindre que la paix fût troublée, mais qu'assurément il avait constamment souhaité qu'elle ne le fût pas et avait agi comme il fallait pour obtenir ce résultat.
Je fis remarquer qu'en effet l'intérêt manifeste de la Russie, comme celui de l'Europe entière, était de voir croître et se développer la prospérité intérieure et le bien-être de toutes les classes. L'année qui vient de finir a été d'une telle augmentation de commerce pour la Russie que renoncer à de si grands avantages serait une détermination contraire à toute vraisemblance.
L'empereur insista avec satisfaction sur ces progrès rapides du commerce dans son empire.
« Et ce qu'il y a d'heureux, ajouta- t-il, c'est que » notre manière de commercer ne peut guère nous » mettre en confiit avec les autres nations. Nous » sommes mercantiles mais point commerçants, nous )) n'avons point de navigation marchande. Rien ne » s'expédie au compte des Russes. Une fois la frontière » franchie, ce que devient la marchandise ne nous inté- » resse plus. Nous n'avons pas à aller chercher des » consommateurs. C'est eux qui viennent nous acheter » ce dont ils ont besoin. On voudrait que j'encoura-
» geasse la formation d'une marine commerciale; je » n'y ai nul penchant. D'ailleurs ce n'est pas à un gou- )) vernement qu'appartient cette tâche. Si le commerce » russe a besoin d'une marine, il la fera lui-môme. » En attendant, cela rend plus simple mes relations » avec l'Angleterre. Nous n'avons aucun motif réel » pour nous brouiller. En fait de commerce son inté- » rêt se confond avec le nûtre. »
En continuant à parler des bienfaits de la paix, je dis que peut-être y aurait-il à voir quels dangers en compromettraient la durée et ce qu'il y aurait à faire pour en assurer la conservation.
« Qui peut deviner l'avenir? me dit l'empereur. » En quel état sera l'Europe dans cinquante ans? Que » de choses sont en fermentation ! Qui sait si un jour » l'Angleterre ne sera pas une province de France?
» — Je ne songeais pas, répondis-je, à un avenir si » lointain, si incertain, si peu vraisemblable, mais à » l'avenir qui nous touche. Les affaires du Levant » seront dans une situation précaire et toujours mena- » çante, tant que la Turquie et l'Egypte seront enpré- » sence. L'ouverture de la succession d'un homme de » soixante-douze ans est un cas assez probable pour » y penser.
» — L'Egypte ! les Anglais la veulent. Ils en ont » besoin pour la nouvelle communication qu'ils veu- » lent ouvrir avec les Indes. Ils s'établissent dans le » golfe Persique et dans la mer Rouge. Vous vous » brouillerez avec eux pour l'Egypte.
» — L'Egypte peut rester utile et à eux et à nous. )) Chacun en tirera un avantage plus ou moins grand. » Notre rivalité commerciale avec l'Angleterre est » devenue moins vive. Le commerce intérieur de la
» France est de jour en jour plus actif; les consom- » mations augmentent rapidement. L'industrie et les » capitaux trouvent là un emploi plus assuré. Notre » navigation marchande est loin de s'accroître. Notre » commerce extérieur ne fait pas de grands progrès et » pourtant le développement de notre prospérité est » surprenant. Ainsi la jalousie contre les Anglais » n'est- elle plus, chez nos négociants, l'expression » d'une opinion aussi exigeante qu'autrefois.
» — C'est justement cette prospérité intérieure qui » chagrine les Anglais. Ils s'en irritent comme de » celle de l'Allemagne. Ils ont besoin de consomma- )) teurs au dehors. Leur consommation intérieure ne » peut suffire à assurer la subsistance de leurs » ouvriers. Il leur faut des débouchés. C'est une loi » de leur pohtique. »
Tout cela était dit avec une aigreur qui ordinairement est bien mieux contenue, quand il est question de l'Angleterre. Mais il ne s'y mêlait rien qui fût une avance faite à l'ambassadeur de France. Je voyais le désir et l'espoir que nous nous brouillerions avec l'Angleterre ; mais pas une pensée de rapprochement avec nous. A supposer même que ce concert entre les puissances, cette « entente commune » eût quelque chose de réel et prît la consistance d'un projet, il faut croire que ce serait, du moins en commençant, sans grande diminution de la mauvaise volonté qu'on nous porte. On aimerait à s'entendre avec les autres, en faisant notre part d'influence aussi petite que possible. C'est surtout à Vienne qu'il est à propos de surveiller ces tentatives de stipulations pour régler soit les affaires d'Espagne, soit les affaires du Levant.
AU COMTE DE HOUDETOT
Saint-Pétersbourg, 13 février 1839.
Nous sommes encore, cher Frédéric, dans l'if^norance du ministère que nous avons, et je ne conçois pas quel est celui qui va naître. M. Thiers et M. Guizot veulent-ils ou peuvent-Os être ensemble? Le premier sans le second est difficile et dangereux. Le second sans le premier est impossible. M. de Broglie serait un moyen de solution. J'espère pour lui qu'il se tiendra à l'écart. J'en serais sûr sans son discours touchant l'évacuation d'Ancône (1). Ce qui m'afflige, c'est que l'opinion des gens de bien soit si molle et si inerte. Elle se laisse braver et insulter par tous les présomptueux et par l'impudence des intérêts personnels. Certes, il y a blâme public de la coalition ; il y a haute estime, honorable triomphe décerné à Mathieu et pourtant aucun secours eflicace n'est porté à la raison et à la bonne foi. On laisse aller les choses. On se fait spectateur du drame, comme s'il n'y avait pas quelque chose de réel et de menaçant pour l'ordre pubhc. Notre pohtique extérieure a complètement changé
(1) L'opposition faisait un crirae à M. Mole d'avoir, ainsi que M. Casimir-Perier s'y était engagé, fait cesser l'occupation d'Ancône au moment où l'Autriche avait évacué les Légations. Sans nier la parole donnée, on reprocha au ministère de se l'être laissé rappeler, ce qu'on n'aurail point osé faire à un ministère plus fort. i\L Guizot s'était écrié : «A M. Casimir-Perier l'occupation d'Ancône; aux ministères qui lui ont succédé le maintien de cette position; à vous l'évacuation! » c. b.
d'aspect. Nous devions tendre, tout homme de bon sens l'a vu et l'a dit, à ramener l'intérêt et les préoccupations de l'Europe sur les questions de commerce, de territoire, d'influence, et à effacer les questions d'opinion. Nous approchions de ce but vers lequel nous marchons depuis huit ans. Les affaires d'Orient étaient excellentes pour hâter ce résultat, car l'opinion ne s'y mêle en rien. Chacun avait besoin de nous et notre rôle fût devenu important. Aujourd'hui on ne songe plus à cela. Nous voilà revenus à la lutte des deux principes, au choc des passions révolutionnaires avec le pouvoir absolu. Toutes ces paroles sont fort inutiles, mais viennent au bout de ma plume, parce quelles ne me quittent guère. A travers ce chagrin, j "éprouve une vive satisfaction du beau rôle de Mathieu. 11 s'est acquis une grande position et soit qu'il compte sur elle pour reparaître au pouvoir avec éclat, soit, ce qui serait plus sage, qu'il veuille la considérer comme la décoration de sa vieillesse, ce n'en est pas moins une suprême faveur du sort. Donner et laisser l'idée de ce que l'on vaut n'est pas accordé à tous.