‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 16 sur 41 · DU COMTE DE SAINTE- AULA I RE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE SAINTE- AULA I RE

Vienne, 22 février 1839.

Mon cher ami, je ne vous ai pas écrit depuis bien longtemps parce que je suis triste et maussade. Tout ce qui se passe en France m'est insupportable et je n'en suis guère moins préoccupé que si j'étais à Paris. L'affaire d'An cône m'a piqué au vif, parce que, mieux que personne, je pouvais savoir ce qui avait été promis et entendu. Nos meilleurs amis ont eux-mêmes donné

dans de grandes erreurs à cet égard. Et il faudrait renoncer à jamais porter un habit diplomatique si on pouvait courir le risque de se voir désavoué pour des paroles d'honneur données dans les termes les plus positifs et après avoir reçu de son gouvernement les instructions les plus précises. L'honneur est sauf, grâce à la belle défense de Mole et je lui en garderai toujours reconnaissance. Mes vœux sont pour lui sans partage, mais comme un dissentiment poUtique n'ébranle pas des affections avec lesquelles on a traversé la vie, je reste complètement découragé et parfois avec l'envie de me faire moine. J'approche, au reste, de l'époque de la vie où, sans avoir de vœux à prononcer, on se trouve en dehors des intérêts du monde. Si cette idée ne pousse pas àla joie, elle calme au moins bien des agitations. La mort ne cesse pas de frappera laportedenos salons. Ce pauvre Du Parquet(l) était de nos plus intimes et nous le regrettons amèrement. Ses derniers jours ont été bien édifiants. Victor Ta bien soigné et je m'explique la triste consolation qu'il trouvait au chevet du lit d'un moribond. Certes je ne soupçonnerai jamais celui-là de céder à des considérations ' d'amour-propre ou d'intérêt, mais serait-il vrai que les formes de notre gouvernement, en excitant sans cesse les esprits à la controverse et les caractères à la malveillance, ne laissent à personne le degré d'impartiaUté nécessaire pour rendre justice à ses adversaires.

Notre carnaval est fini, mais U va recommencer pour le grand-duc qu'on attend ici dans huit jours. On se met fort en peine de ses plaisirs, que l'interdiction des

(1) Maître des requêtes au conseil d'État, c. b.'

bals pendant le carême rendra un peu sérieux. On organise des tableaux sur une fort grande échelle. Un grand concert à la cour, un théâtre paré à Schœnbrunn suivi d'un souper pour quatre cents convives, voilà, jusqu'à présent, ce qui a été inventé. M. de Tatistscheff se chargera des soirées libres et sera assurément très magnifique.

Je me promets de ne rien faire pour votre grand-duc, suivant l'exemple que m'a donné M. de Tatistscheff en 1836. La société paraît assez mal disposée pour la Russie, à quoi contribue l'attitude maladroite et dégoûtée que l'ambassadeur conserve depuis deux ans. M. de Metternich aussi me semblait, il y a quelques mois, moins russe que par le passé. Je remarque une préférence et une confiance croissante pour l'Angleterre. 11 exaltait l'habileté et les succès du cabinet de Londres dans les affaires d'Orient. Aujourd'hui il y a du déchet, et il manœuvre pour se rapprocher le plus intimement possible de la Prusse et de la Russie. C'est à cette intention qu'il a fait tant de bruit de l'appel du général polonais en Belgique. Au fond, il ne veut pas de mal à la Belgique et sa confiance en notre roi est toujours grande; mais ce qui se passe aujourd'hui à Paris l'éloigné plus que jamais de formerdesliens politiques avec des gouvernementsparlementaires : il ne regarde pas une révolution en France comme probable, mais il croit que nous vivrons pauvrement, sans gloire pour nous et sans utiUté pour nos amis. Il se compromet fort en paroles contre ïhicrs; ce qui n'empêcherait pas, le cas échéant, qu'il ne lui fit bonne mine. Cependant, la méfiance et le mauvais vouloir resteraient extrêmes. Après m'avoir très positivement promis que Cracovie serait évacué sous

quinze jours, on paraît n'y plus penser : moi-même je n'en parle plus, parce que je ne sais pas le dernier mot de notre gouvernement sur cette affaire. On me laisse de Paris dans un oubli complet.

M. de Metternich me parle quelquefois de vous et toujours avec une haute estime.

Savez-vous quelque chose à hre en français ? sérieux ou frivole? Dites-le-moi, je vous en prie. Sans cesse on m'adresse cette question ; je suis honteux de ne savoir répondre, et, ennuyé de ma pénurie, j'achève les trois derniers volumes des Mémoires de M. de La Fayette et j'ai grand'peine à asseoir un jugement sur un homme qui a si peu de l'humanité, c'est-à-dire qui ressemble bien plus aux rochers des Alpes qu'à la nature vivante et mobile. Je ne conçois Vabsolu que dans le domaine de V infini. Notre monde est incomplet, conséquemment toutes choses pratiques y sont questions de plus ou de moins possibles variations. Je vous aime pourtant sans changer, très cher.

DU COMTE MOLÉ

Paris, 24 février 1839.

Je vous écris aujourd'hui sans en avoir le temps le moins du monde, mais parce que le silence avec vous finit par devenir insupportable. Je m'occupe des élections nuit et jour ; oui, la nuit, car je ne reste pas plus de cinq heures au Ut depuis deux mois. Si je n'étais très décidé à ne pas me croire assez de valeur ou d'importance pour supposer que la Providence m'a donné une mission, je verrais le doigt de Dieu

dans la force et la santé qu'il m'envoie. Je n'avais compté, en entreprenant ma tâche que sur ma volonté et mon courage. Si nous vieillissons près l'un de l'aulre, comme je m'en flatte toujours, je vous dirai la vie que j'ai menée et vous n'y croirez pas; surtout les efforts et les inventions de mes adversaires pour avoir raison de mon âme et de mon corps.

M'avez-vous bien compris depuis ma démission jusqu'à ce jour ?... Je m'explique: j'étais sorti de la discussion de l'adresse avec l'approbation de tous ceux que j'apprécie, peut-être même avec l'estime de la France et de l'Europe. J'étais parvenu à épargner àla couronne et à mon pays une adresse dont les conséquences étaient incalculables, mais la Chambre restait partagée en deux partis d'une force presque égale et trop engagés l'un et l'autre pour qu'il fût possible d'amener des défections dans leurs rangs. 11 fallait faire le vide et que le roi appelât sur ma démission remise, le seul homme qui pût essayer de former un cabinet, sans hvrer la couronne et le pays à ceux que nous avions vaincus. Le maréchal Soult refusa la mission que les circonstances semblaient lui donner, et il ressortit alors à tous les yeux, ce dont j'étais d'abord convaincu, à savoir qu'il n'y avait de possible que M. Thiers ou moi, son système ou le mien. Une autre vérité fut alors également démontrée, c'est que ni M. Thiers ni moi ne pouvions trouver dans la Chambre une majorité certaine, et que, dès lors, la dissolution était inévitable, soit pour lui, soit pour moi. Dès ce moment je n'hésitai pas et pris une résolution moins hardie au fond qu'en apparence. En effet, quels pouvaient en être les résultats? Le pire était que la même Chambre revînt, libre d'engagé-

ments, effrayée du mal fait au pays par cette émeute des ambitions et des amours-propres. Si M. Thiers était rendu nécessaire par la composition de la nouvelle Chambre, du moins il ne pourrait plus la dissoudre et se trouverait obUgé de marcher en présence d'une minorité si forte qu'elle lui rendrait impossible de se livrer aux caprices et aux témérités de son esprit. Le premier effet de la dissolution sur le public fut, comme je l'avais prévu, une sorte de terreur. Mes adversaires, qui se voyaient arracher ce qu'ils appelaient leur victoire, poussaient des cris de rage; mes amis, les 22 i mécontents et alarmés, hésitaient. La réaction se fit bien vite, le matin, le soir mon cabinet ne désemplissait pas, je prodiguais les explications, je communiquais mes espérances. A aucune époque de ma vie je n'ai été aussi content des honnêtes gens. Ils m'ont témoigné grande confiance, ils ont suivi mes conseils. Je leur ai vu, pour la première fois, peut-être, l'ardeur, l'énergie d'un parti; partout, dans les grandes villes, un comité électoral s'est formé, correspondant avec celui de Paris ; les apparences, jusqu'ici, surpassent mon attente et nous pourrions compter sur trente voix de majorité le lendemain des élections, si nous ne savions combien ce terrain est mobile et si nous ne connaissions la puissance, dans les élections d'arrondissement, des considérations personnelles, des services rendus, des amitiés, des habitudes, enfin la difficulté qu'U y a à introduire de nouvelles candidatures. L'opinion repousse cette coahtion impie et par-dessus tout M. Guizot et ses amis quelle voit donner la main aux hommes et aux opinions du National, et qu'elle entend déclarer hautement qu'ils

iront à la république plutôt que de se résigner à ne pas dominer la monarchie.

Voilà, mon cher ami, l'état vrai de la question. Je compte sur vous pour la faire envisager là où vous êtes sous son véritable jour. Je suis trop dévoué à mon pays pour abandonner volontairement la partie dans des circonstances aussi graves. Je lutterai aussi longtemps que l'honneur et la raison le permettront. Le jour et à l'heure où ils me conseilleront la retraite je croirai emporter avec moi l'estime de tous les honnêtes gens de France et d'Europe, et même l'approbation de tous les hommes éclairés et impartiaux. Depuis deux ans et demi que je dirige les affaires de mon pays, je crois qu'il a connu les meilleurs jours qui aient lui depuis 1830. Je ferai des vœux sincères pour que mes successeurs ne me fassent pas regretter, et, quel que soit l'avenir, je me croirai permis de ne plus me laisser arracher de ma retraite, à moins d'un de ces grands périls qu'un homme de cœur ne refuse jamais d'affronter, mais, je vous le répète, la chance est pour nous et j'espère avec toute raison d'espérer.

Madame Fleming (1) m'a parlé hier d'une lettre de madame de Barante où elle raconte tout ce que l'empereur lui aurait dit de si honorable pour moi. Si l'occasion s'en présentait, je voudrais que elle et non vous laissât savoir que j'ai senti tout le prix de ces paroles.

Je me suis laissé entraîné à vous écrire bien longuement. Avec vous je puis me taire plus encore que me borner. M. Royer-Collard est admirable. Malgré

(1) La baronne Fleming, une des sœurs de madame de Barante. c. b.

Page 1