AU DUC DE MOMEBELLO
Saint-Pétersbourg, 6 mai 1839 (1). Monsieur le duc,
Conformément aux instructions de Votre Excellence, j'ai fait connaître à M. le comte de Nesselrode les démarches de M. l'amiral Roussin pour arrêter encore une fois l'humeur belUqueuse du Grand Seigneur, et quelles recommandations expresses il avait dû recevoir depuis, de notre cabinet. M. de Nesselrode m'a répondu que, dans son désir d'obtenir le même résultat, l'empereur avait voulu agir plus eflicacement encore. Alors il m'a lu une dépêche adressée, il y a peu de jours, à M. le comte Alexandre de Médem, consul de Russie à Alexandrie, dépêche que le comte Pahlen va être chargé de mettre sous les yeux de Votre Excellence. Sans être d'un langage trop impératif et trop menaçant pour le pacha, elle prescrit pourtant à M. le comte de Médem de lui conseiller et presque de lui signifier d'avoir à retirer ses troupes de Syrie à -quelques Ueues en arrière de la Ugne qu'elles occupent, promettant qu'immédiatement après, l'armée turque repliera aussi ses avant-postes. M. le comte de Médem doit renvoyer la réponse du pacha par le Feldjàger qui lui porte cette dépêche.
Votre Excellence voit comment l'empereur cherche toujours à donner aux actes et au langage de son cabinet, en ce qui touche le Levant, une apparence de suprématie et veut pouvoir dire que sa puissance y est plus réelle et plus efficace qu'aucune
(1) Dépêche officielle IS» 20.
autre. Combiner cette démarche avec la France et l'Angleterre lui aurait ôté le caractère qu'il voulait lui imprimer, et comme en même temps elle tend au but que nous nous proposons, elle ne peut provoquer ni plainte ni reproche. Le moment arrive peut-être de songer que toute initiative court risque de passer à l'Angleterre ou à la Russie, si nous ne savons pas très décidément ce que nous voulons faire et si nous ne le concertons pas avec l'une ou l'autre, ou peut-être avec les deux.
AU COMTE DE HOLiDETOT.
Saint-Pétersbourg, 9 mai 1839.
Vous me parlez, cher Frédéric, de tout ce qu'a de malheureux et d'effrayant la situation actuelle. On y remarque une circonstance principale et dominante, le calme du pays, et sa préférence très nette pour l'ordre et le repos sans qu'aucun système, aucune opinion, aucun homme ait sa confiance entière. Tous ces amours-propres furibonds qui ne sont plus des opinions, toutes ces méchantes passions où sont A'enus s'abandonner des esprits distingués et des caractères honorables, sont pour ainsi dire condamnés à tourner dans le môme cercle, à se proposer le même but, à faire au public les mêmes promesses. La fermentation, le mouvement ne pénétrent pas jusqu'au cœur de la société. Peut-être n'est-ce encore qu'une épreuve, une expérience où nous devons passer pour donner à l'insolente aristocratie des capacités un peu de ce bon sens, de cet intérêt bien entendu qui sont devenus la morale du vulgaire. Je fais de
celte morale le cas qu'elle mérite; jamais elle ne suppléera aux croyances, aux deA'oirs, aux habitudes, aux respects. Mais, faute de mieux et en altendaot que le vent des sentiments honnêtes souffle sur nous, je me recommande aux inspirations de l'utiUté et du calcul. Elles ont manqué aux ambitieux. Ils n'ont pas compris que le ministère contre lequel ils se sont tous passionnés, résultait de la disposition générale et de la dispersion des partis en coteries. Ils ont cru avoir ville gagnée en obtenant que le président du conseil ne s'appellerait plus M. Mole, mais la situation est si bien restée la même que, s'il s'était trouvé un second M. Mole, il aurait, cette fois comme l'autre, ser^i de dénouement à la crise. J'en ignore encore l'issue, mais il me paraît que quiconque sera porté au pouvoir ne sera point en état d'y faire toute sa volonté, et tant mieux! La politique intérieure et même extérieure ne présente pas en ce moment de but précis et déterminé. 11 y faut seulement marcher dans une certaine tendance que le public ne contrarie pas plus que le roi.