‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 19 sur 41 · DU COMTE DE S A IN T E- A U L A I R E · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S A IN T E- A U L A I R E

Vienne, 11 mai 1839.

Mon cher ami, entre nous, point de diplomatie. Je puis donc vous avouer sans fierté que cela m'est insupportable. Je n'y comprends plus rien du tout, et depuis quatre mois j'ai épuisé tous les lieux communs de mise avec les amis ou infUlîérents. Je crois bien que le pays ne court pas grand risque, mais il fait mauvaise figure, et cela paraît à la mienne. Quant

c\ ma situation personnelle, je suis très préparé à toutes les chances, et ma philosophie y suffit largement, mais l'espèce de <rt»^flgre produit par des résolutions contraires à prendre deux fois par semaine, devient nauséabonde à l'excès. Chaque courrier j'espère une solution et tout à l'heure encore, en recevant des lettres de Decazes et de madame de Boigne, j'ai cru que j'allais saisir quelque fil pour sortir du labyrinthe. Pas du tout. A la date du 1" mai, ni l'un ni l'autre n'en savait plus que moi. Les doctrinaires ne tiennent plus guère ensemble, et leur incontestable valeur soutient à peine quelques individuahtés. C'est grand'pitié ! Encore si nous sauvions Guizot, je me consolerais du reste, ce sera pour vous comme pour moi une consolation d'entendre dire beaucoup de bien de Victor. On lui rend toute justice.

A cette date (1" mai) on ne regardait pas encore les chances de Thiers comme perdues, mais on m'assurait qu'en cas de succès il serait modeste et modéré, non moins par nécessité que par choix. Je le crois tout à fait et je le répète volontiers; cependant s'il arrive, je demanderai immédiatement un congé qui deviendra probablement définitif. Sur ce dernier point, au reste,, je n'ai point encore de parti pris. Et je n'en prendrai qu a bon escient.

En Turquie nous croyons encore avoir apaisé les velléités belliqueuses du sultan, mais sans sécurité pour le lendemain.

Croyez-vous toujours l'empereur Nicolas pacifique? Mon impression est tout autre. Quand je le vois si bon enfant pour l'Angleterre qui l'outrage, j'imagine que- sa haine pour nous fait les frais de sa modération pour notre alliée, et que s'il parvient à

nous brouiller, la paix de TEurope ne durera guère. Rectifiez mon opinion sur ce point si je me trompe. Ici la force dïnertie et lamour du statu quo dominent, et domineront toute la politique.

DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

Paris, 24 mai 1839.

Vous savez que l'émeute nous a donné un ministère, mais ce ministère nous donnera-t-il à son tour des garanties contre l'émeute ?... La dernière a été d'un genre tout nouveau. Paris a failli être saccagé par des malfaiteurs armés et déchaînés. Sa population semblait plus inquiète qu'indigaée et la garde nationale par dévouement inespéré, la troupe fidèle et beaucoup de pieux légitimistes, le fusil sur l'épaule, prêtaient main-forte à l'autorité.

J'aimerais bien à vous revoir ; ce serait presque la seule chose qui pourrait m"ètre une joie vivel car tout est terriblement terni en moi et autour de moi. Je ne suis plus guère sensible à rien dextérieur et fort désintéressée de tout au dedans de moi-même. Le A-ide, le manque, l'éloignement qui s'est opéré autour de moi, me deviennent chaque jour plus sensible et aujourd'hui que mes différentes tâches sont accomplies, je sens douloureusement mon inutilité ; je cherche en vain l'emploi de mon activité si longtemps exercée 1 On me soigne, en est gracieux et aimable pour moi sans que j'y sois assez sensible. C'est de soigner, de me dévouer, d'entourer, d'être utQe dont j'ai besoin, bien plus que d'être l'objet des bons procédés des autres. J'aurai bien de la peine à

remonter ma vie ! J'ai perdu M. de Talleyrand quinze ans trop tard ou trop tôt, à l'âge le plus fâcheux pour recommencer la vie sur de nouveaux frais. Yous comprendrez tout cela ef sentirez tout ce qu'il y a de difficile dans la transition. Surtout, vous, ami, qui saA'ez trop bien creuser et analyser toutes choses.

Toutes mes réflexions, toutes mes activités mal éteintes me font agir sur moi-même à défaut d'action extérieure. Eh bien, je me trouve un sujet fort peu intéressant et auquel je ne prends aucun plaisir; le seul côté par lequel je puisse m'intéresser à moi-même parce qu'il me dégage pour ainsi dire de la partie extérieure de moi, c'est l'état de mon âme, c'est la grande préparation à un autre monde que celui dans lequel je suis restée orphehne. Je tourne mes regards chaque jour plus fixement vers le far delà.

J'ai beaucoup lu, dans cet espoir-là et avec un plaisir particulier, les Lettres spirituelles de Fénelon, les Discours sur la vie cachée en Dieu de Bossuet et ses admirables Commentaires sur VÉvangile. Je vois assez souvent M. Dupanloup et avec beaucoup de goût et quelque efficacité.

AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Saint-Pétersbourg, 2o mai 1839 (I).

Monsieur le maréchal,

La sanglante tentative des factieux, qui a signalé le moment même où Votre lixcellence était placée à la tête des affaires, est venue nous rejeter, dans l'opinion

(1) Dépêche ofiicielle N° 22.

étrangère, aux époques orageuses qui semblaient francMes sans retour.

Les jugements portés sur la situation de la France, môme quand ils sont exagérés et malveillants, ne nous présagent aucun péril menaçant. Ils ne suggéreront à nulle puissance, pas même à l'empereur Nicolas, l'idée de diriger aucune agression conire nous. Le temps de telles idées est passé. En nous supposant beaucoup plus exposés que nous ne le sommes réellement aux convulsions révolutionnaires, on en conçoit maintenant beaucoup moins d'inquiétude pour le repos du reste de l'Europe. Les conquêtes de la propagande n'excitent plus les mêmes alarmes. Elle a usé son feu, décrié ses projets, ses opinions, montré son peu d'efficacité. Les déclamations empruntées à ce texte ne sont plus que ridicules et ne font peur à personne. Quant à l'énergie militaire, à la puissance des armes de la France, l'idée en a plutôt grandi que diminué dans l'opinion de l'Europe. En vain l'empereur, quelques-uns de ses courtisans, et des officiers ignorants et présomptueux, essayent de se persuader qiie notre armée a déchu en discipline et en ardeur. Ils ne réussissent pas à croire eux-mêmes ce qu'ils disent quelquefois. Des Russes qui voyagent, des aides de camp envoyés pour examiner tâchent souvent de plaire au maître, en rapportant les choses comme il les désirerait. Au fond, on sait très bien qu'on trouverait nos soldats tels qu'ils ont été dans nos temps les plus glorieux. Le retour de Votre Excellence dans les affaires ne diminuera certes pas cette opinion.

Mais,, ainsi que je l'ai déjà écrit, l'amour-propre national de chaque pays, de chaque armée ne s'est

MARS 1839-MARS 1 840. 2l7

point amorti depuis AÙngt-cinq ans. C'est un sentiment toujours subsistant, toujours A-if. Il n'a rien qui nous soit particulier. Le patriotisme militaire ne tient pas à telle ou telle forme de gouvernement. Il est étranger au goût de la liberté, de telle sorte que, tout en estimant notre armée, on peut espérer de ne pas être vaincu et de ne pas avoir perdu encore une seule chance pour réformer contre nous la coalition de toute l'Europe.

Les inquiétudes que Ton conçoit sur le maintien de la paix proviennent donc bien plus de ce qu'on aime la paix, de ce qu'on profite de ses bienfaits, de ce qu'on voudrait la conserver. Et ce qui s'est passé chez nous depuis quatre mois a laissé des alarmes qui seront peut-être assez longtemps à se dissiper. On voit bien que la masse de la nation est opposée à la guerre, que le commerce et l'industrie s'en défendent comme de leur ruine, que la sagesse du roi sympathise avec la raison publique, que tous les partis sont contraints à se justifier de toute intention belhqueuse. Mais en même temps on remarque que l'appel aux irritabiUtés nationales, l'excitation contre les puissances étrangères sont toujours un moyen de chercher la popularité et de l'obtenir, du moins par première impression. On suppose que cette habitude de représenter sans cesse la France comme ofïénsée ou menacée indique l'espoir de toucher une fibre sensible et frémissante. Ainsi, dit-on, telle question qui, au vrai, ne regarderait en rien Thonneur français, qui ne serait que la simple exécution des traités ou le juste exercice du droit des gens, pourrait, à un moment donné, être dénaturée par des déclarations de tribune et de journaux. L'opinion serait exagérée et

emportée ; le gouvernement entraîné et la guerre allumée malgré tous les hommes sensés, malgré la véritable pensée des populations et leur intérêt manifeste.

Admettons que ces alarmes se dissipent bientôt. 11 y aura encore quelque chemin à faire avant d'inspirer cette sécurité et cette confiance qui sont nécessaires pour agrandir notre influence en Europe. Deux systèmes de pohtique se présentent devant nous : l'un conduisant à la guerre, l'autre fondé sur la conservation de la paix. Dans le premier nous devrions nous montrer exigeants, faciles à irriter, menaçants, altiers; et comme la France est autre chose que la Belgique, nous ne reculerions pas après avoir parlé haut, lors même que nous verrions contre nous toute l'Europe, qu'une pareille conduite aurait tenue unie et serrée.

Dans l'autre système, en témoignant dune invariable loyauté, d'un véritable sentiment de justice et de raison, d'une dignité éclairée et calme, nous réussirons infailUblement à nous acquérir une grande considération, à inspirer la confiance, à effacer la trace des dissentiments politiques ; conséquemment à relâcher les liens de cette alliance formée contre nous, il y a cinquante ans, alUance qui, vaincue, A'ictorieuse, et même pacifique, n'a jamais cessé de subsister. Alors l'Europe re^iendra aux questions d'intérêts positifs, de territoire, de commerce, d'influence. Alors notre alliance sera recherchée comme prépondérante, comme susceptible de grands avantages. Alors nous aurons à choisir nos alUés et nous ne serons point, comme aujourd'hui, unis tant bien que mal avec l'Angleterre par nécessité et par opinion sans pouvoir

espérer un autre avantage que le maintien de la paix; tandis qu"il arrivera un instant où nous devrions désirer et chercher d'autres profits.

Je demande pardon à Votre E.xcellence de me répandre ainsi en généralités. Mais je ne puis écrire que ce que j'entends, ce que j'observe. Depuis quatre mois tout est suspendu dans la pohtique. Nulle affaire ne se traite. A peine me ferais-je écouter d'un membre du corps diplomatique ou d'un minisire de l'empereur, en essayant de parler d'une question particulière. Depuis la clôture de la négociation relative à la Belgique, dont chacun s'est félicité d'autant plus qu'on avait plus d'inquiétude sur la France, les conversations politiques sont devenues générales et toute petite circonstance est venue s'absorber dans la considération de l'ensemble.

Nous devons nous féliciter beaucoup de voir l'Angleterre placée aussi en même temps que nous dans une situation critique. Elle ne peut donner le même genre d'inquiétude. Ce qui s'y passe a peu d'action sur l'opinion de l'Europe. Mais tant qu'elle se trouvera travaillée de ses affaires intérieures, tant que ses ministères seront occupés seulement de se maintenir et de garder le pouvoir pour leur parti, il n'y a point moyen de concevoir des projets en commun avec elle, de tenter des arrangements concertés, de chercher son concours pour essayer de résoudre la question d'Espagne ou d'Orient. Or nous pouvons être assurés que sans la France et l'Angleterre on ne touchera point à de si grandes affaires, et qu'elles resteront, sauf les accidents, dans le statu quo.

La crise ministérielle d'Angleterre a excité ici d'autant plus d'intérêt que le grand-duc héritier est à

Londres et qu'il arrive beaucoup de détails par les Russes dont il est entouré. L'esprit de Tempereur hésite entre son penchant pour les tories, pour les principes conservateurs, pour les souvenirs de la cause défendue en commun, et les craintes qu'on a réussi à lui inspirer jusqu'à un certain point, sur ht politique de ces mêmes tories, qui ne seraient pas éloignés d'occuper l'activité des esprits par une guerre et qui croiraient y trouver un moyen de gouverner plus facilement.

Le grand-duc héritier, en revenant d'Angleterre, passera de nouveau à Darmstadt. Lorsque, en se rendant en Hollande, il s'est arrêté chez le grand-duc de Hesse, il a été, dit-on, frappé de la beauté de sa fdle, la princesse Marie, et a écrit à l'empereur qu'elle lui plaisait mieux qu'aucune autre princesse. On supposait généralement ici que l'empereur avait intention de lui faire épouser la princesse Alexandrine de Bade. Mais il suffira que son fils montre plus d'incUnation à un autre mariage, convenable d'ailleurs, pour que l'empereur n'y mette nulle opposition. Ainsi il a permis une nouvelle visite à Darmstadt. La princesse de Bade a dix-huit ans, et le mariage aurait pu se faire bientôt. La princesse de Hesse n'en a pas encore quinze : il faudra attendre un ou deux ans. Mais l'empereur et son fils ne pensent pas que ce soit une objection.

DU M A K É C Q A L DUC DE D A L M A T l E .

Paris, 29 mai 1839 (1).

Monsieur le baron,

Les nouvelles d'Orient dont je vous parlais dans ma dépêche du -J5 se sont malheureusement confirmées. Vous trouverez ci-Joint copie des deux dépêches de M. l'amiral Roussin et de M. Cochelet(2). Il résulte de la seconde que les forces turques se sont avancées jusqu'à Bir qu'elles ont même dépassé, et de la première, que si, à Tépoque où elle était écrite, le sultan n'avouait pas encore cette agression déjà commencée pourtant, son langage ne laissait plus de

(1) Dépèche officielle N° 11.

(2) L'Éditeur n'a eu pour but en ce volume que de mettre en lumière les négociations entre la France et la Russie sur la question d'Orient de 1838 à 1841. Surcharger l'annotation et l'appendice des correspondances diplomatiques entre Paris, Londres, Vienne, Constantinople et Alexandrie, communiquées à M. de Barante et auxquelles se réfère fréquemment le ministre des affaires étrangères, donnerait à cet ouvrage des proportions par trop considérables. Les déclarations, mémorandums, traités et autres pièces qui se rapportent à cette période ont paru dans les recueils officiels ou spéciaux. M. Guizot a déjà raconté la part qu'il avait prise à une partie de ces pourparlers comme ambassadeur en Angleterre puis comme ministre des affaires étrangères. Les Mémoires du comte de Sainte-Aulaire feront prochainement connaître les détails de son ambassade en Autriche pendant ces mêmes années. Seuls les documents indispensables pour suivre la marche des événements seront donc résumés ici en quelques notes ou placés à l'appendice, c. b.

222 SOL'VENinS DU BARON DE BARANTE.

doute sur ses intentions. En face d'un fait aussi grave, la politique du gouvernement du roi ne peut se proposer qu'un but : empêcher ou arrêter la guerre, prévenir les hostilités si elles n'ont pas encore commencé, les faire cesser dans le cas où elles auraient déjà éclaté. Ce but, il a l'espoir de l'atteindre, avec le concours de toutes les grandes puissances dont les intérêts sont trop conformes en ce point pour qu'il ne doive pas en résulter un accord facile sur les moyens d'y pourvoir. Bien que naturellement nous n'ayons pu prendre aucune détermination formelle avant de nous être concertés avec nos alhés, nous n'avons pas hésité un moment à demander aux Chambres de nous ouvrir un crédit destiné à couvrir les frais des armements maritimes que l'état de l'Orient pourra réclamer, et la manière dont cette demande a été accueilhe prouve qu'elle sera votée avec empressement. J'ai de plus envoyé à M. l'amiral Roussin et à M. Cochelet des instructions qui leurs prescrivent d'insister pour que les armées rentrent de part et d'autre dans les positions occupées par elles avant les derniers événenements. Ces instructions seront remises à leur destination par deux de nos officiers d'ordonnance (1) qui se rendront ensuite, l'un en Asie Mineure, l'autre en Syrie à l'effet de s'assurer de la situation, et, s'il y a heu, de faire entendre aux deux parties des conseils de prudence et de raison. Telles sont, monsieur le baron, les mesures que le gouvernement du roi a cru devoir prendre jusqu'à ce moment. Je ne doute pas, je le répète, qu'elles ne s'accordent avec les vues des autres grandes cours, et particulièrement du cabinet russe

(1) M. Foltz et M. Cailhé. c. b.

MARS 1839-iMAns 1840. 223

qui, de son côté, croira sans doute devoir, comme il l'a déjà fait dans des circonstances moins urgentes, peser tout à la fois sur la Porte et sur le pacha pour les contenir dans les limites prescrites par l'intérêt général. Veuillez informer M. de Nesselrode de ce que j'ai riionneur de vous écrire et lui demander de vous faire connaître les vues et les projets de son gouvernement sur cette grave question. 11 est un point sur lequel il serait essentiel que vous fussiez mis en mesure de me transmettre des données un peu positives. Le cabinet de Pétersbourg aurait-U l'intention d'appliquer les clauses du traité d'Unkiar-Skélessi à un état de choses auquel évidemment leur sens naturel ne s'étend pas, puisque ce traité purement défensif stipule pour le cas d'une agression contre la Porte, et non pour celui où le sultan serait lui-même l'agresseur, puisque même l'envoyé russe à Constantinople a plus d'une fois fait usage de cette distinction pour contenir l'ardeur belhqueuse du sultan en l'effrayant sur l'isolement auquel il pourrait se trouver Uvré. Je n'entends pas dire que ni la Russie ni les autres grandes puissances ne devraient en aucun cas tolérer le renversement du trône du sultan, ou le démembrement de l'empire. Bien loin delà, notre pensée est aussi de les préserver par des moyens qui se concilient avec toutes les nécessités. Quoi qu'n en soit, tout en désirant vivement que vous puissiez m'éclairer sur le point que je viens de vous indiquer, je comprends d'autant mieux les difficultés que vous trouverez à aborder avec M. de Nesselrode cette question délicate que votre langage doit être calculé de manière à ne pas laisser supposer de notre part la reconnaissance de la validité d'un traité contre lequel nous avons jadis protesté.

22i SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

Le cabinet de Londres, le seul avec lequel nous ayons pu jusqu'à présent échanger un commencement d'explication, par rapport à la crise amenée par l'imprudence du sultan, est comme nous d'a^is qu'il faut, à tout prix, empêcher ou arrêter la guerre. Il doit d'ailleurs nous faire connaître très prochainement l'ensemble de sa manière de voir sur les diverses hypothèses uni se rattachent à une rupture entre la Porte et Méhémet-AU.

Quant à l'Autriche, nous ne pouvons savoir encore l'impression qu'auront faite sur elle les nouvelles d'Alexandrie. Mais, avant de les connaître, M. de Metternich venait de se décider à une mesure que j'ai apprise avec une satisfaction bien réelle, parce que j'y ai trouvé la preuve d'intentions conciliantes et impartiales. Frappé du danger dont les chances toujours imminentes d'une collision entre le sultan et son puissant vassal menacent depuis six ans la paix du monde, il allait, suivant ce que M. le comte Apponyi ma annoncé de sa part, charger l'internonce (1) d'appeler l'attention de la Porte sur la convenance d'un arrangement qui, en accordant au fils de Méhémet-Ali l'hérédité du gouvernement de l'Egypte, en rassurant par conséquent le vice-roi sur le sort de sa famille, calmerait en lui cette agitation inquiète tant redoutée, dit-on, à Gonstantinople.

Sans me prononcer en ce moment sur la valeur pratique de ce plan, je me plais à reconnaître que l'esprit dans lequel il est conçu est en parfait accord avec la poUtique du gouvernement du roi.

(1) Le baron de Sturmer. c. b.

DU COMTE MOLE

Âcosta, 3 juin 1839.

Cher ami, vous n'imaginez pas avec quel charme je me retrouve seul à seul avec la nature, mes souvenirs, mes rêveries et mes manuscrits que je ressaisis avec autant de joie qu'il y a deux ans et sept mois je m'étais séparé d'eux avec regret; je ne sais si je dois payer actuellement les fatigues du ministère, mais mes anciennes souffrances me sont revenues et troublent seules les déUces de cette vie aussi animée que possible; puis le procès va me rappeler au Luxembourg probablement sous peu de jours. En juillet on veut que j'aille à Plombières. J'espère que je passerai encore une partie d'août ici, et à Ghamplâtreux septembre, octobre, et même une partie de novembre, si rien ne vient contrarier tous mes projets. J'ai renoncé à celui de l'ItaUe; mes amis politiques, qui me sont restés si nombreux et si fidèles, n'approuvaient pas une telle absence. Sans les laisser trop disposer de moi, je mets du prix à conserver tant de bon vouloir et d'estime. La portion non doctrinaire du cabinet est aussi fort poUe pour moi, et le maréchal, à ce qu'on m'écrit, ne dérangera rien à ce que j'avais fait, en partant, pour quelques-uns.

Tant que Dieu me conservera le ministère parlemenlaire, la présidence réelle ei suffisante an maréchal, la spéciahté de M. Duchatel à l'intérieur, du maréchal aux affaires étrangères et de M. Dufaure aux travaux publics, il se fera peu de mal, si ce n'est un affaiblissement progressif du pouvoir, peu de réaction aussi VI. i5

contre les personnes. Fezensac (1) me paraît le seul ambassadeur actuellement menacé. Les esprits les plus prévenus reconnaissent aujourd'hui l'effronterie avec laquelle les doctrinaires ont professé, pour nous renverser, les principes les plus subversifs, rendu le roi odieux au pays et calomnié des ministres courageux et expérimentés; sur eux seuls retombent toute l'indignation des honnêtes gens. L'aile gauche de la coalition n'a renié aucun de ses principes, désavoué aucun de ses précédents, le centre gauche lui-même a agi avec conséquence et francliise. En finissant la session de 1838, tous ses chefs, moins M. Thiers, m'avaient dit : « Faites entrer deux d'entre nous dans » le cal)inet, et la plus forte majorité vous est assurée » pour toute la législature. » L'avis était bon à suivre, mais des obstacles, et surtout des scrupules de fidélité personnelle m'arrêtèrent. La conduite des doctrinaires avec moi, sans en excepter aucun, a été celle de gens sans probité politique, avec lesquels on ne peut avoir une seule relation sûre, et qui sont toujours prêts à sacrifier les intérêts les plus sacrés, les devoirs les plus saints, les rapports les plus respectables au moindre dépit de leur amour-propre ou au plus léger mécompte de leur ambition.

On est très préoccupé ici des affaires d'Orient ; en général l'opinion est en défiance de l'alliance anglaise et de ses conséquences sur ce terrain-là. Tout ce que j'ai vu jusqu'au moment de ma retraite me porte à croire que tout le monde aura peur encore une fois et que l'on s'entendra pour ajourner le dénouement.

(1) Le duc de Fezensac, ambassadeur en Espagne, en.

AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Monsieur le maréchal,

Saint-Pétersbourg, 8 juin 1830 (1).

M. le comte de Nesselrode ne sait encore avec certitude que ce qui lui a été écrit par M. de Bouteniefî, c'est-à-dire que l'armée turque s'est portée en avant et que le gouvernement ottoman proteste encore qu'il ne veut point être agresseur. M. de Boutenieff ne dit pas même que les Turcs ont passé l'Euphrate.

Cette incertitude, ce retard de nouvelles si attendues, donne quelque impatience à l'empereur, mais motive fort bien le langage réservé et prudent de M. de Nesselrode. 11 n'a ni à exprimer une opinion, ni à se prononcer sur des circonstances qu'il ne connaît encore qu'incomplètement. Sa disposition à ne pas voir dans une guerre agressive, entreprise contre les conseils de la Russie, le cas prévu dans le traité d'Unkiar-Skélessi, me semble évidente. Mais la lettre et l'interprétation du traité sont bien moins à considérer que l'ensemble delà situation, que les événements prochains, que la détermination de chacune des grandes puissances. Quoi qu'il arrive, le cabinet de Saint-Pétersbourg trouvera toujours, dans le traité, motif apparent pour la résolution qu'il adoptera. Ce que je vois avec évidence, c'est qu'il n'y a ici aucune précipitation, aucune vivacité d'espérance, point de projets médités d'avance, dont l'exécution commence à se démasquer. On remarquerait plutôt de

(1) Dépèche officielle N" 20.

l'embarras et une certaine irrésolution, très conce- A'ables, lorsque les faits sont encore indécis.

C'est au milieu de cette incertitude qu'on a appris que le ministère demandait un crédit de dix millions, afin de pourvoir aux mesures que la situation de l'Orient peut rendre nécessaires. Je ne saurais trop dire à Votre Excellence combien est heureux l'effet de cette détermination prise d'une façon à la fois si prompte, si ferme et si calme. Au reçu de cette nouvelle l'ambassadeur d'Angleterre m'a écrit un billet pour m'en féliciter :

« Cette question turco-égyptienne va rester, dans » toute son étendue, en nos mains, France et Augle- » terre. »

Je transcrits ses propres mots.

Du plus au moins, l'opinion a été la même parmi les membres du corps diplomatique; et, en effet, c'est une de ces démonstrations qui, sans menacer et offenser personne, cependant en imposent et grandissent la considération du gouvernement français.

La seule réflexion que fasse et que puisse faire encore le cabinet de Saint-Pétersbourg, c'est que nous nous sommes décidés bien vite, et que nous prenons et répandons l'alarme en Europe, avant même de savoir où en sont les choses. Ce n'est point à moi que M. le comte de Nesselrode a parlé ainsi. Je n'ai point cherché ni évité une conversation avec lui sur ce sujet. Il m'a semblé convenable de m'abstenir de toute jactance et de présenter cette mesure de précaution comme simple, naturelle, et s'accordant fort bien avec le désir de régler par un concert commun les affaires du Levant.

Dans mon opinion, cette manifestation était néces-

saire. 11 importait de rappeler, énergiquement, pour combien la France doit compter dans la politique de l'Europe. Autant nous devons éviter tout ce qui serEiit braA^ade ou agression, autant prendre une initiativ^e prudente et ménagée convient à notre situation. Déjà plus d'une fois j'ai eu occasion de dire que le danger était de voir se former contre nous : non pas une coalition guerroyante mais une coalition pacifique, unie pour diminuer notre influence et se proposant de nous laisser le plus petit rôle dans le règlement des affaires de l'Europe. Ainsi je supposais, avec vraisemblance mais sans certitude, que la cour de Vienne avait dû être engagée à s'occuper de la Turquie, de commun accord avec la Russie seulement. Depuis j'ai su, positivement, que de telles instances avaient été souvent renouvelées, parfois même en indiquant que l'Angleterre pourrait aussi être peu ou point consultée.

11 ne faut pas douter non plus que le cabinet de Saint-Pétersbourg ne tente les mêmes efforts à Londres et ne promette à l'Angleterre quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part des nôtres. Venir à nous serait la dernière extrémité et supposerait que la Russie est menacée de quelque péril, ou reconnut enfin que sa bonne intelligence avec la France est encore pour elle la combinaison la plus profitable.

Dans une telle disposition, l'accueil que le grandduc héritier a reçu à Londres devait produire une grande satisfaction ici. On en jouit d'autant plus qu'on ne s'y attendait point, et qu'il y a même eu quelques instants d'hésitation sur ce voyage du grand-duc en Angleterre. M. le comte Pozzo avait fort travaillé h en détourner, soit qu'il craignit la rcs-

ponsabilité du succès, soit ciu'il cherchât à s'épargner un si ffrand tracas.

DU MARÉCUAL DUC DE DALMATIE

Paris, le 18 juin 1839(1).

Monsieur le baron,

Les dépêches arrivées, il y a quatre jours, par le paquebot de l'Orient, n'ont rien ajouté de bien important aux précédentes informations. Les armées étaient toujours en présence sur les bords de l'Euphrate ; il y avait même eu entre quelques soldats une légère escarmouche, mais rien n'annonçait, de la part des chefs, la volonté d'en venir aux mains. S'il faut en croire d'ailleurs les rapports envoyés par Ibrahim- Pacha à son père, les Turcs ne seraient pas en mesure d'entamer les hostilités avec la moindre apparence de succès. Aussi commençait-on à croire à Alexandrie qu'il n'y aurait pas de guerre. C'était même l'opinion du vice-roi : à Gonstantinople on était moins rassuré, parce qu'à travers les protestations pacifiques de la Porte, ses intentions hostiles éclataient dans l'empressement qu'elle mettait à chercher presque dans les moindres circonstances et dans les faits les plus invraisemblables des griefs contre Méhémet-Ah.

Quoi qu'il en soit, le temps qui s'écoule sans dissiper, à beaucoup près, tous les motifs d'inquiétude, fortifie les motifs d'espérance qu'on peut puiser pour le maintien de la paix dans l'accord des puissances européennes. La certitude de cet accord nous est de

(1) Dépêche ofticiellc N» 13.

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plus en plus démontrée. A Londres, les dispositions qu'on nous témoigne ne laissent rien à désirer, bien qu'il y ait lieu de regretter les préoccupations de politique intérieure qui -ne permettent pas au cabinet britannique de donner en ce moment à une question aussi grave toute l'attention qu'elle comporte. A Vienne et à Berlin, l'accueil fait à nos premières communications est de nature à nous satisfaire. Peut-être seulement M. de Metternich se montre-t-il un peu trop disposé à se résigner, dans de certaines hypothèses, à l'occupation temporaire de Constantinople par les forces russes.

Dans une dépêche adressée à M. le comte Apponyi, avec l'ordre de la mettre sous mes yeux et oîi l'on retrouve les formes dogmatiques de la chancellerie autrichienne, M. de Metternich exprime ainsi sa manière devoir sur la marche à suivre dans les conjonctures actuelles. Il commence par reconnaître qu'au point où les choses en sont venues, un siatu quo, source de tant d'inquiétudes et presque également odieux aux deux parties, est bien difficile à maintenir. Si on devait en sortir par la rentrée de la Syrie sous l'autorité de la Porte, au moyen du seul effort de l'armée turque, il applaudirait à cette solution, mais il la regarde comme plus qu'invraisemblable, et il croit que, dans la lutte qui s'engagerait, toutes les chances seraient en faveur de Méhémet-Ali. Dans cet état de choses, et sans préjudice des négociations à ouvrir pour un arrangement définitif, il est comme nous d'avis que les grandes cours doivent s'entendre dans le but de prévenir les hostiUtés si elles n'ont pas encore commencé, d'y mettre fin si elles avaient malheureusement éclaté ; de concilier, en tenant compte

de la puissance des faits, les vœux raisonnables des deux parties par une transaction qui assure l'avenir et d'écarter ce qu'il y a d'exagéré dans leurs prétentions. Admettant comme autant d'axiomes incontestables qu'aucune des puissances ne désire le renversement du trône du sultan, qu'aucune ne croit à la possibilité d'expulser Méhémet de l'Egypte, qu'aucune enfin ne cherche à s'agrandir aux dépens de l'empire ottoman, il en conclut qu'il leur est facile de tomber d'accord, et il ajoute qu'elles ont entre les mains tout ce qui leur est nécessaire pour donner du poids à leur détermination. Des escadres française et anglaise sont dans la Méditerranée, les moyens de terre et de mer ne manquent pas à la Russie. Un langage ferme et uniforme à Alexandrie et à Constantinople, secondé par l'attitude également sérieuse mais expectante que prendraient les forces matérielles, suffirait probablement, suivant M. de Metternich, pour assurer le succès de la médiation des puissances.

Tel est, monsieur le baron, le résumé de la dépêche de M. de Metternich ; elle se termine par une observation qui m'a frappé parce que j'y ai trouvé l'insinuation timide d'une pensée toujours caressée par le cabinet au tri chien et toujours repoussée par la Russie. « Vienne, dit M. de Metternich, Vienne, dans la question dont il s'agit, est un point tellement central que les réponses peuvent y parvenir, pour ainsi dire, en même temps. »

Des communications semblables à celles que contient la dépêche écrite à M. le comte Apponyi ont été transmises à Saint-Pétersbourg, à Londres et à Berlin.

Cet exposé de la politique du cabinet de Vienne est presque de tous points conforme aux vues du gouver-

nement du roi. Vous en trouverez la preuve dans la copie d'une lettre que j'ai écrite hier à M. de Bourqueney (1) pour le charger de proposer certaines mesures à l'approbation du cabinet de Londres. Elles peuvent se résumer en peu de mots : Donner immédiatement aux escadres anglaise et française dans l'Orient une direction qui, en paralj^sant dans ces parages l'action des forces de mer turque et égyptienne, rende la guerre à peu près impossible ; établir à Vienne un centre de délibération sur ces graves questions; régler d'un commun accord entre les puissances, par quels moyens chacune d'elles aurait à travailler au rétablissement de la paix, dans le cas où elle aurait été troublée, enfin chercher les bases d'un arrangement qui remplacerait le slatu quo actuel par un état de choses plus satisfaisant à la fois pour le pacha et pour la Porte et même fait, par conséquent, pour assurer la tranquillité de cette partie du monde.

Vous n'avez pas, monsieur le baron, à donner lecture à M. de Nesselrode de cette dépêche, mais vous pourrez prendre dans les idées qui y sont développées le texte de vos entretiens avec ce ministre.

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