‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 20 sur 41 · DU COMTE DE S A 1 NTE-AUL AI RE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S A 1 NTE-AUL AI RE

Vienne, 18 juin 1839.

Voilà le prince Milosch chassé de Serbie, et son fils proclamé en sa place! A propos de ce pays, le duc de Bordeaux y a passé il a quelques semaines, et nous

(1) Premier secrétaire d'ambassade, à ce moment charge d'afTaires de France en Angleterre, c. b.

y avons un consnl très naïf qui nous en avertit et ajoute « qu'ayant appris que ce jeune prince » était proche parent du roi Louis-Philippe, il » n'a pas manqué d'aller au-devant de lui. Il l'a » même complimenté de son mieux, mais, par » une timidité naturelle à son âge, le duc de Bor- >) deaux ne lui a rien répondu du tout. » N'est-ce pas charmant ?

M. Thiers occupe ses loisirs utilement pour lui, ce me semble, et à coupsûragréablementpour toutle monde. J'ai très bonne opinion de son livre (1), mais je doute que l'avoir fait soit une convenance de plus pour le ministère qu'il préfère. Il ne racontera pas sans doute la politique de Napoléon pour l'injurier, et il ne peut guère la mettre en honneur aux applaudissements des cabinets de l'Europe. Il est vrai que leur déplaire lui paraît une condition désirable pour faire de la diplomatie. A ce .compte, mon cher ami, vous êtes un très mauvais ambassadeur, car chacun dit que vous plaisez beaucoup à Pétersbourg.

Nous sommes fort occupés de l'Orient. M. de Mettcrnicli propose, sous la médiation des cinq puissances, un accommodement dont les bases seraient l'hérédité de l'Egypte accordée à la famille de Méhémet-Ali et après la mort de celui-ci, la restitution de la Syrie à la Porte. Notre roi a accueilli cette ouverture avec grand empressement et propose une conférence à Vienne ; je crois qu'au fond M. de Metternich en serait charmé, mais il ne compte pas assez sur Londres et

(1) VHistoirc du Consulat et de V Empire, à laquelle M. Thiers commençait à travailler et dont les deux premiers volumes parurent en 184,^. c. b.

Pétersbourg pour avouer son désir. Que dit-on chez vous de tout cela ?

Dans le cas où les Égyptiens victorieux poursuivraient les Turcs, sans doute les Russes arriveront au secours. Mais alors, de gré ou de force, les Anglais passeront les Dardanelles ; M. de Metternich prévoit le cas et suppose que la chose s'arrangera à Tamiable. Il admet la nécessité d'une action commune et parle même d'envoyer pour l'Autriche des bâtiments de guerre devant Constantinople. Je suppose qu'il a écrit en ce sens à Pétersbourg. Mais n'en dites rien, je vous prie. Croyez-vous possible que les chefs des cabinets viennent ici pour s'entendre sur ces grandes affaires ? Cela me paraît si invraisemblable que je n'ai pas osé l'écrire à Paris ; on en parle cependant.

La Diète de Hongrie est commencée et s'annonce assez mal. Je prévois ici de grands embarras de ce côté.

AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Saint-Pétersbourg, 18 juin 1839(1).

Monsieur le maréchal,

M. le comte de Nesselrode fera partir aujourd'hui une longue lettre relative aux affaires d'Orient, adressée à M. le comte Pahlen, qui la communiquera à Votre Excellence. 11 m'a donné cette lettre à lire et m'a demandé ce que j'en pensais. J'ai d'abord répondu que puisque vous deviez en avoir connaissance, c'était de vous que M. le comte Pahlen

(I) Dépêche officielle N° 27.

236 SOUVENIRS DU BAKON DE BARAINTE.

apprendrait l'opinion du gouvernement du roi ; qu'ainsi, mon jugement, tout à fait personnel, ne pourrait être d'aucune importance. M. le comte de Nesselrode a insisté, et après avoir de nouveau réparti que je n'aA'ais nul motif de croire mes objections conformes à la pensée de Voire Excellence, j'ai fait remarquer à M. le comte de Nesselrode, qu'en admettant pour fâcheuses et alarmantes seulement les chances de succès du pacha, en semblant souhaiter au contraire la victoire des armées turques et la conquête de la Syrie, en faisant porter toutes les injonctions, toutes les menaces de coercition sur le pacha , on risquait d'encourager la Porte à continuer une guerre où elle serait garantie de toutes conséquences graves, où elle aurait tout à gagner et rien à perdre. ,]'ai ajouté que si, réellement, on voulait que cette nouvelle alerte fût suiAde d'un arrangement concerté entre les grandes puissances et destiné à prévenir le retour de crises pareilles, ce n'était pas là le moyen de vaincre l'obstination de la Porte, et qu'en agissant ainsi on se trouverait amené à rester encore dans le statu quo fragile et chancelant dont on vient de reconnaître tous les risques.

C'est qu'en effet, tel est, autant que je puis l'apercevoir, le dessein actuel de la Russie. L'empereur, pour paraître ami de la paix, pour ne point s'isoler de la poUtique de l'Europe, a bien pu, quelquefois, se montrer disposé à régler de concert un état durable pour la Turquie, mais véritablement, et lorsqu'on vient au fait, on retrouve une répugnance obstinée à voir le maintien de l'empire ottoman et les questions de l'Orient devenir une affaire euro-

péenne, et passer sous la garantie commune des grandes puissances. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne niera point la convenance, la nécessité même d'un arrangement concerté, mais il en reculera et en entravera la conclusion. S'il lui faut absolument s'en occuper d'une façon sérieuse, son influence s'exercera à empêcher qu'on fasse rien de solide et de durable.

Si l'on en peut juger par le langage de l'ambassadeur d'Autriche, sa cour serait plus franchement disposée à régler les difl'érends de la Turquie et de l'Egypte. 11 ignorait encore les instructions données à l'internonce, et la communication que M. le comte Apponyi avait faite à Votre Excellence, et cependant il s'exprimait très explicitement sur la nécessité de sortir d'une situation fausse et précaire et de reconnaître et régulariser cette puissance de Méhémet-Ali, qui, en fait et dans ses relations avec les puissances de l'Europe, a tout le caractère de la souveraineté. M. de Ficquelmont est un homme trop sage et réservé pourparler ainsi sans être assuré qu'il ne contreditpoint les intentions de M. le prince de Metternich.

Lord Clanricarde n'a reçu, dit-il, aucune instruction, aucune indication à ce sujet. 11 lui semble, comme à moi, que M. de Nesselrode s'enveloppe dans des assurances sincères peut-être quant aux inquiétudes inspirées par la difficulté du moment, mais très vagues en tout ce qui toucherait à un dénouement, à une solution définitive. On suppose, généralement, dans le corps diplomatique, que le cabinet de Londres est tout à fait dans les mêmes dispositions, et que d'autres motifs, d'autres intérêts l'éloignent, comme le cabinet de Saint-Pétersbourg, de la pensée réelle d'un statu quo réglé en commun.

J'ignore si la présence du duc de Louchtenberg aux manœuvres de Borodino a pu faire difficulté à Munich. Une fois arrivé ici, toute résistance cessait d'être vraisemblable. On assure que, pour concilier les égards dus à la mémoire de son père avec sa position nouvelle, il dirigera une colonne qui exécutera le mouvement du corps d'armée commandé il y a vingt-sept ans par le vice-roi, sur ce même terrain. Cette courtoisie, cet hommage rendu aux souvenirs glorieux d'une bataille où les Russes ne furent pas vainqueurs, déplaît assez généralement, comme tout ce qui se rapporte au mariage.

Le projet de mariage du grand-duc héritier avec la princesse de Hesse-Darmstadt est avoué presque officiellement.

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