‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 2 sur 41 · DU COMTE ALEXIS DE SA I NT - PRIEST · texte numérisé non relu

DU COMTE ALEXIS DE SA I NT - PRIEST

Paris, 2o avril 1837.

Il y a déjà quelques mois, mon cher baron, que je

(t) Par un traité signé le o mai 1833, la Porte, on se le rappelle, avait abandonné à Méhémet-Ali les quatre pachalilis de Syrie et leurs dépendances ainsi que le district d'Adana. c. b.

(2) Dépêche officielle N° 5.

devrais avoirrépondu à votre aimable lettre, mais, par suite de nos déplorables fluctuations intérieures, il n'y avait pas moyen d'asseoir ses idées sur une base quelconque et toute lettre qui n'aurait pas été reçue, par miracle, le jour nxême où elle aA'ait été écrite, devenait plus vieille que les Livres sibi/llms et les Centuries de Nostradamus. Les incertitudes sont enfin fixées; mais sommes-nous au port? Je n'en sais rien, et comme on doit surtout la vérité à un ami tel que vous, je suis obligé de l'avouer, j'en doute. Le ministère est reçu à la Chambre avec froideur, quelquefois même avec un sentiment moins encourageant encore. Il n'est soutenu par personne; M. Thiers a l'air de le patronner, mais quel appui ! et avec quelle légèreté il est donné! D'ailleurs, si le ministère incUnait tout à fait vers le tiers parti, la levée de boucliers doctrinaires serait terrible. Jusqu'aujourd'hui la doctrine n'affecte que le dédain. Il est bien triste que M. Mole se soit brouillé avec Guizot, c'est un malentendu irréparable. Quant à moi, je souhaite le maintien du ministère, c'est-à-dire le maintien de quelque chose, quoique, assurément, je sois très attaché à M. Guizot, et quoique je n'aie eu qu'à me plaindre de M. Mole.

Le roi m'a mené à Versailles. C'est un beau monument, la pensée en est grande, l'exécution y répond et le luxe qui y règne est d'autant plus admirable que partout ailleursle luxe est un but et qu'ici c'est un moyen. Je n'y souhaiterais qu'une chose, moins de disproportion entre les gloires miUtaires et celles de la yïq cvàXe. A côté d'une populace de maréchaux de France, vous ne voyez ni un grand magistrat, ni un illustre écrivain, ni un prélat célèbre. C'est le temple de Janus à portes fermées.

A propos de magnificences, on ne parle que de votre bal; ma sœur (1 ) m'en a écrit des nouvelles et a terminé souvent par cette réflexion : « Que ne nous a-t-on toujours envoyé de France des ambassadeurs et des ambassadrices comme ceux-là! » — Mais, ma chère sœur, c'est qu'on n'en fait pas à sa volonté.

DE M. MOUNIER

Paris, 1" mai 1837.

Je ne pense pas que la dislocation ministérielle vous ait surpris. La force expansive de Guizot et le désir d'introduire Montalivet dans le cabinet ne pouvaient manquer d'amener ce résultat. Ce n'en est pas moins à mes yeux un grand malheur que la séparation de vos deux amis. L'union de Mole et de Guizot relevait le ministère. Je n'ai pas besoin de vous dire que, depuis 1830, il n'en est aucun avec lequel je me suis trouvé plus à l'aise. Je leur souhaitais sincèrement succès, mais je me suis bien souvent rappelé comment madame de Montcalm (2) établissait que rien n'était plus pénible que de s'intéresser à des ministres. On soutire de toutes leurs maladresses, tandis que lorsqu'on sait le pouvoir entre les mains de ses ennemis, on jouit de toutes leurs fautes. Cette fois, nos amis ne nous en ont pas laissé manquer.

Notre session se traîne lourdement. Les voiles du vaisseau ministériel ne sont pas enflées par le vent. Il n'y a pas force, union dans le rapprochement, pour

(1) La princesse Basile Dolgorouki. c. b.

(2) Sœur de M. le duc de Richelieu, c. b.

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ainsi dire accidentel, de personnes différentes sous tant de rapports. On avait beaucoup parlé de vous appeler dans ce cabinet. Je vous félicite de ne point en faire partie, et j'en dirai autant de tout autre. Nous sommes dans un temps, où le bien est trop difficile. Je ne vois point de compensation pour tous les ennuis, toutes les injures dont nos gouvernants sont abreuvés .

Il faut bien que je vous dise quelque chose du mariage. J'aime mieux les princes mariés que les princes garçons. Avant tout, je ne veux pas de guerre. J'aime mieux les princesses du Nord que les princesses du Midi, et j'ai une opinion toute favorable de celle-ci, dont j'ai beaucoup vu la mère, bonne et gracieuse. Quant Sinmais, un mais existe toujours, c'est un inconvénient que d'être luthérienne. Vous savez que ce n'est pas par prévention contre le protestantisme que je parle de la sorte.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 2 mai 1837.

On me dit que votre fils part demain, cher Prosper. Je suis fâchée de ne pas le voir pour lui dire adieu, mais je lui donne cette lettre. Il vous racontera toutes nos misères ; nous sommes loin d'être dans un état brillant. Rarement, peut-être jamais, nous avons été si mal, parce qu'U n'y a point de vraies difficultés, mais un mal moral qui nous consume. Notre pauvre ministère estbien peu considéré; il existe, c'est sa seule qualité ; c'est le contraire de la jument de Roland qui avait toutes les qualités, excepté qu'elle

était morte. Puisse-t-il conserver cette existence, car vraiment ces changements continuels nous abîment.

11 n'y a nulle part, il faut le dire, de véritable amour du bien ; nos amis veulent faire tomber ce ministère par humeur, par impatience, sans cependant savoir ce qu'on peut mettre à la place. Les chances de réconcihation avec M. Thiers sont plus que jamais éloignées ; je crains qu'il ne soit décidé à tenter une voie toute personnelle, à pe mettre à la tête de l'opposition pour aller aussi loin qu'il pourra. Qui peut garantir les folies auxquelles il sera poussé, n'ayant plus de contrepoids!

Au miUeu de tout cela, notre jeune princesse va nous arriver, bien spirituelle, bien pieuse, bien aimable, dit-on. Puisse-t-elle apporter quelques bénédictions en dot, nous en avons bien besoin. Yictor est chargé d'aller la chercher : il emmène son gendre et M. Doudan; j'espère qu'elle prendra bonne idée de la France par son représentant. On dit le duc d'Orléans très content et très décidé à être bon mari. J'espère qu'elle réussira dans notre pays, car un des plus grands inconvénients de notre situation c'est la décon-?idération qui s'est attachée à la personne du roi, injustement sans doute, mais, par malheur, bien universelle.

Cher Prosper.j'espère que vous en viendrez à chercher ce secours que vous ne connaissez pas encore et à vous y confier; je n'ai pas de doute que tout homme qui comme vous entreprend d'accompHr consciencieusement sa tâche, n'obtienne pour récompense le sentiment de sa faiblesse qui l'oblige à recourir à la force de Dieu : c'est le chemin et ne vous arrêtez pas en route. Grâces à Dieu, vous cesserez un jour ces

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efforts vains, mais cependant louables, pour recevoir tout de Celui qui aime ses créatures. Au reste, il me semble qu'humainement parlant vous avez pour le moment toute raison d'être satisfait. Revenez-nous bientôt partager nos angoisses, nos misères, mais restez meilleur- que les autres, c'est ce que vous resterez toujours.

DE LA DUCHESSE DE DING

Paris, 8 mai 1837.

Les deux dernières séances de la Chambre ont offert le spectacle d'un duel poli, mais à bout portant, entre Guizot et Thiers (1). L'opinion s'accorde à trouver le discours du premier magnifique, celui du second pénétrant ; mais on diffère sur la portée qu'on leur accorde. Les doctrinaires et une partie des autres disent que l'effet de M. Guizot n'a pas même été atténué ; tout le reste dit, au contraire, que Thiers a porté un coup mortel à ses adversaires. Cette dernière opinion est surtout fort soutenue par M. Royer.

(1) Lors de la discussion de la loi des fonds secrets, M. Guizot avait prononcé un très éloquent discours sur la politique de résistance aussi nécessaire dans le présent qu'elle pouvait l'avoir été dans le passé. M. Tliicrs prit le lendemain la parole et, sans répudier la politique de résistance et de combat suivie depuis six ans et à laquelle il s'était associé, déclara croire le moment venu de concilier au gouvernement la partie modérée de l'opposition. Aussi son vote était-il acquis au ministère du 15 avril, dont les vues lui semblaient sur ce point, se rapprocher des siennes, c. b.

Quant à moi je suis ravie de ne pas être obligée de nrexpliquer. J'ai toujours grand plaisir à voir ces deux messieurs dont l'esprit, le talent et la puissance me paraissent hors de question. Dieu veuille que leur mérite tourne au profit du pays ! J'ai peur que les mauvaises passions de leur parti ne neutralisent tant de distinction. Elles sont bien en joie les mondaines passions; la vérité surtout est cruellement abjurée. Elle s'est un peu rencontrée dans ces derniers jours; mais elle ne s'est pas manifestée là où surtout elle aurait été utile : dans le cabinet. La situation de M. Mole est tellement pénible qu'elle me paraîtrait intolérable, à moi. 11 en juge autrement, et peut-être at-il raison. Je le vois souvent, je vois tout le monde, et rien n'est aussi pacifique et moins exclusif que l'entresol de la rue Saint-Florentin.

La revue d'hier a été une bonne chose. Elle a débloqué le roi. Il faut croire et espérer que l'excès des précautions ne sera pas longtemps nécessaire. Elles ont nui au bon effet d'hier sans le détruire entièrement.

Le comte Pahlen est toujours parfaitement bien vu ici. 11 est impossible de justifier plus complètement l'estime publique. Et de tous les ambassadeurs russes que j'ai vus ici, aucun n'y a été aussi honoré, aussi digne, aussi simple, aussi magnifique, aussi convenable, droit, honnête, et surtout éloigné de toute intrigue. Il n'y pas la moindre exagération dans tout ceci.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 9 mai 1837.

Je suis affligé et presque humilié du spectacle qu'ont offert pendant plus d'un mois les hommes les plus distingués de France. Une seule chose est certaine, c'est qu'aucun n'a pu avoir raison de se montrer sous un tel aspect. Il n'est que trop évident que nous ne sommes pas au terme d'aussi tristes errements ; chacun a toujours la prétention de gouverner seul sans en avoir la capacité. Car on peut avoir beaucoup de talent et de valeur sans avoir reçu du ciel ce don de gouverner qui inspire obéissance et infériorité à tous ceux dont on se sert. Nos hommes pohtiques ont été à l'épreuve, et aucun n'a manifesté cette belle vocation qui, en effet, n'est pas commune. Il leur faut donc se combiner et savoir \ivre entre eux. La Chambre et le pays ont bien changé depuis mon départ; je ne sais s'il est devenu possible de leur faire accepter une direction exclusive et absolue; il n'y a pour cela ni assez de foi aux opinions, ni assez de confiance aux personnes, ni assez de résignation à la hiérarchie. D'ailleurs, ce genre de pouvoir ne se demande pas, il se prend. Se plaindre qu'on ne vous l'accorde point est un grief risible. Dans mon éloignement et mon ignorance, j'ai constamment souhaité et je souhaite encore la reconstitution du ministère du H octobre, mais je ne l'espère guère dès que je Us un discours de M. Thiers. Il parle toujours comme s'il voulait être notre cardinal de Richelieu, sans songer que la journée des Dupes a été non pour lui, mais contre lui. Ce que je ne sais plus du tout,

c'est à quel point la masse des gens raisonnables et nos seigneurs souverains les électeurs sont fatigués de cette situation sans sécurité, sont dégoûtés du désordre moral, présage du désordre des rues, sont rebutés de déclamations et de mensonges. M. Fonfrède (1) a-t-il un peu de popularité dans cette classe moyenne maîtresse de nos destinées, ou bien lui donne-t-il, comme je le crains, de la méfiance et de l'irritation? Voilà, pour moi, la question de fait qui m'éclaircirait tout.

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