‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 3 sur 41 · DU COMTE DE SAINTE- AULAIRE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE SAINTE- AULAIRE

Vienne, 9 mai 1837.

La Hongrie donne ici bien du souci et l'optimisme le plus décidé peut seul rassurer sur l'avenir de ce pays. La fermentation y augmente chaque jour. Nous avons cru le palatin mort le mois dernier et cet événement amenait la crise. On y est ici préparé et peutêtre même la désire-t-on (2). Triste ressource et

(1) U. Fonfrède continuait à mener dans la presse une vigoureuse campagne conservatrice, c. b.

(2) M. de Metternich reprochait à l'archiduc Joseph, palatin de Hongrie depuis 1795, d'avoir, par son administration faible et imprévoyante, par son amour de la popularité, laissé grandir le parti libéral. « Il a, disait-ii à M. de Sainte-Aulaire, encouragé de mauvaises espérances, caressé des hommes dangereux. A la vérité, il a déployé ensuite beaucoup de talent et déloyauté pour lutter contre les conséquences de ses fautes ; mais à la fin il se voyait débordé et placé dans l'alternative de trahir ses devoirs, ou de sévir contre d'anciens amis qui l'auraient accusé avec

chanceuse expérience ! Pour ma part je regretterai sincèrement les embarras de ce gouvernement-ci, car en résumé on y est fort sage, et tant que l'homme qui le dirige restera au pouvoir, s'il ne fait beaucoup de bien à l'Europe, au moins n'y fera-t- il aucun mal. J'en ai eu une preuve récente à l'occasion du mariage. A l'instant où il a fallu prendre un parti on n'a pas hésité à en prendre un bon. Le baron Marschal a été envoyé à Schwerin avec des instructions telles que vous et moi les aurions signées. L'adhésion la plus complète a été donnée à la conduite du roi de Prusse et tout l'appui moral dont r.\utriche peut disposer a été mis à son ser^dce. Ce mariage me semble une excellente affaire. Les ministres des puissances allemandes m'en ont fait ici de grands compliments et s'en sont réjoui comme d'une garantie de paix. La chose est trop évidente pour qu'on ne suppose pas amour et espoir de discorde là où se montre de la mauvaise humeur. De pareilles dispositions, bien que réduites à l'impuissance, existent cependant ici et nous connaissons leurs affinités.

Je reçois aujourd'hui une lettre de Victor. 11 est triste de ce qu'il a vu et me dit qu il ne consentira point à rentrer dans les affaires tant qu'il s'agira de servir de second en duel à un de ses amis contre uu autre. Cette impression est tout à fait la mienne, j'en suis encore à 1830. Je conserve mes amitiés de cette date sans comprendre pourquoi tant de haines et

apparence d'être leur complice. C'est cette situation qui le tue, il meurt le cœur brisé, comme l'empereur Alexandre. » (Dépêche du comte de Sainte-Aulaire au comte Mole. — Vienne, 11 avril 1837.) c. b.

d'animosités. Ces sentiments-là ne s'acceptent pourtant pas sur parole. C'est bien le moins qu'on vous dise le mal que vous ont fait ou voulu faire d'anciens amis, avant qu'on se mette à les détester. Je sais bien qu'avec un microscope on me ferait voir de grandes énormités, mais à quatre cents lieues de distance mes lunettes m'en tiennent compte et tant mieux.

Tatistcheff est revenu ici fort gracieux. Il m'a dit de vous force belles choses. Après avoir dîné et dansé pour la fête du roi, il est monté dans une chaise de poste et court encore. Personne ne devine le but de son voyage, je ne soupçonne pas qu'il soit politique.

Je voudrais bien aussi aller à Paris, mais je voudrais surtout n'y pas tomber dans un de ces imbroglios qu'on y rencontre si souvent. Je guetterai un intervalle de calme de cinq ou six mois. Est-ce donc une ambition exagérée ? Pour quelqu'un qui a tant regretté la Ville Éternelle et qui s'habitue à Tienne à cause de sa monotonie, la vie de Paris devient tout à fait antipathique. Je me la réserve pour cette dernière période où, dans le beau siècle, les hommes d'affaires voulaient mettre un intervalle entre la vie et la mort.

Mon cher ami, aimons-nous toujours, jeunes comme Aieux, sur des charbons ou sur des roses.

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