‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 21 sur 41 · DU COMTE BRESSON · texte numérisé non relu

DU COMTE BRESSON

Berlin, 24 juin 1839.

On pense ici comme à Vienne sur les affaires d'Orient et l'on s'adjoint à la politique de l'Autriche. On désire donc une conférence que probablement on ne désire pas chez vous. Le comte Orlofî m'a dit sans hésiter que le traité d'Unkiar-Skélessi ne pouvait s'entendre que d'un cas d'agression de Méhémet-Ali. Soit ; mais relisez-le et vous verrez qu'il peut s'interpréter autrement. C'est quelque chose, cependant, que cet aveu du négociateur.

DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

Badcn, 24 juin 1839.

Je ne sais plus ce qui se passe, mon ignorance est h l'égal de mon dégoût et de mon indignation, et vous voyez bien que mon ignorance est un refuge et que je la soigne comme tel. Vous parler de moi, sur qui je suis forcée de me replier, serait abuser de votre amitié; d'ailleurs les révélations intimes ont besoin de la parole parlée. Il y a de certaines cordes que je ne sais pas toucher quand je ne puis pas tout dire, et quand je ne puis pas librement fondre en larmes auprès d'un ami dévoué, je les retiens d'autant moins qu'il sait mieux les adoucir.

Est-ce bien en France que nous sommes destinés à nous revoir? J'en doute souvent, car la France sera-t-elle habitable et c'est une question que je me fais de plus en plus et la plupart du temps ma réponse est négative ! Cher ami, notre pays s'en va, soyez-en sûr. Les attaques se multiplient, se diversifient, s'accumulent, et la résistance je ne l'aperçois nulle part. Ni respect, ni considération, ni justice, ni puissance pour ce qui devrait garantir la société ; et voyez d'autre part à quels horribles complots elle est livrée 1 On dit que M. Mole est devenu un ennemi sourd, mais très actif du ministère actuel. Je le crois et je doute que Plombières où il va se baigner entraîne sa bile ; elle lui restera, car elle est acre.

Comme vous le dites, il n'est pas aisé de s'établir avec Dieu dans cette communication douce et fami- Uère qui fait uniquement vivre avec lui et pour lui. Le positif de mon caractère et l'activité pratique de mon

esprit y est d'ailleurs assez contraire; de même elle me ferait facilement courir le danger que vous signalez si bien, c'est-à-dire que la religion mettrait mes défauts plus en jeu qu'elle ne les corrigerait, qu'elle prendrait trop les inconvénients d'une occupation positive, d'un soin actif des intérêts accessoires, qu'elle deviendrait une opinion, une affaire et presque une question de parti avec ses intolérances et ses étroitesses! Je conçois ce danger, car j'en éprouvais déjà quelque chose. D'ailleurs, il y a en moi maintenant un sentiment amer de mon existence qui n'a rien de commun avec la douce sécurité chrétienne et qui pourrait même m'en détourner en ne laissant subsister que la catholique ardente.

Depuis que je suis à Baden, mon âme éprouA^e quelque relâche. Le cadre tout différent, l'éloignement des Heux, des personnes, des souvenirs, des affaires m'est très bon; je me rafraîchis, je me calme; ma santé, je l'espère, en éprouvera quelque bien.

Vous avez compris, en lisant la Notice de M. Mignet sur M. de Talleyrand (1), que j'ai dû en être blessée. Toute ma famille Ta réfutée. Ainsi cela nous a fait l'effet d'une perfidie. Les doutes qu'il était si aisé de lever sont épaissis ; un seul des différents côtés de M. de Talleyrand est mis en lumière : le révolutionnaire, toujours et uniquement le révolutionnaire ! L'homme tel qu'U était, c'est-à-dire devin , complexe, successif, ne s'y trouve pas du tout; et assurément rien ne donnerait une idée plus fausse de

(1) Notice lue à l'Académie française et reproduite dans la livraison de la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1839. c. B.

M, de Talleyrand que cette Notice. Heureusement qu'elle a été lue la veille des événements; elle n'a pas produit d'effet et la plupart de ceux qui m'en ont parlé l'ont blâmée. M. Roye'r-Collard a fait une scène à ce sujet à l'Académie même. Je m'étais abstenue d'y aller. Depuis la mort de M. de Talleyrand j'ai revu M. Mignet deux fois à grande distance : la première fois pour une demande de communication des Mémoires de mon oncle, ce qui était sans bien me convenir ; la seconde pour avoir quelques détails sur son enfance, que je lui ai donnés succinctement. Quant h M. Thiers, je ne l'ai pas revu depuis la veille de la mort de mon oncle, où je le rencontrai dans le premier salon Amenant savoir des nouvelles du malade, il n'est pas revenu, cher ami, il ne m'a pas écrit, il n'a pas même mis une carte à ma porte. Et c'est, il faut le dire, plus de savoir-vivre que je ne lui en supposais. Il aura senti qu'après sa conduite et son langage à la mort de M. de Talleyrand il trouverait ma porte fermée et m'a évité par son éloignement la démarche désafirréable de le lui faire entendre.

DU MARECHAL DUC DE DALMATIE

Paris, le 28 juin 1839 (1). Monsieur le baron,

Vous savez déjà probablement que les hostiUtés ont éclaté en Syrie au moment même où les consuls des puissances venaient d'obtenir de Méhé-

(1) Dépêche ofticielle N" 14.

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