VI. IG
242 SOUVENIRS DU BARON DE BARANïE.
met-Ali des mesures qui semblaienl propres à les prévenir.
L'influence fâcheuse exercée en cette circonstance par l'attitude qu'a prise l'ambassadeur d'Angleterre est d'autant plus à regretter, que cette attitude est certainement peu conforme aux intentions de sa cour. Si lord Ponsonby n'avait pas à Londres quelques-uns de ces appuis que les ministres britanniques se croient obligés de ménager à tout prix, il aurait certainement été rappelé depuis longtemps.
«juoi qu'U en soit, le gouvernement du roi, au milieu des graves circonstances qui \dennent de surgir, a dû redoubler d'efforts pour prévenir les dangers qu'elles pourraient faire naître. M, le ministre de la marine a adressé hier au commandant de notre escadre dans le Levant des instructions concertées avec le cabinet de Londres. Elles ont pour but d'empêcher tout conflit entre les forces maritimes des deux parties contondantes , d'amener une suspension d'armes entre leurs forces de terre, et, en cas de refus, d'intercepter les convois et les secours qui leur arriveraient par la voie de mer. On peut espérer que ces dispositions mettront fin aux hostiUtés. Néanmoins, comme il faut prévoir le cas où il en serait autrement, et où la marche ^dctorieuse d'Ibrahim-Pacha, en menaçant Constantinople, amènerait de nouveau les Russes dans cette capitale ; comme nous croyons que, dans ce cas, les escadres anglaise et française, aussi bien que les bâtiments autricliiens qui se joindraient à elles, seraient en droit d'exiger le passage des Dardanelles pour concourir à la protection de l'empire ottoman et garantir son indépendance, j'ai chargé M. de Bourqueney de discuter avec lord Palmerston
les moyens qu'il serait convenable de prendre à l'effet d'atteindre ce résultat.
Sans vous prescrire, monsieur le baron, la nature du langage que vous avez à tenir pour vous assurer, s'il est possible, des dispositions du gouvernement russe par rapport au point si délicat que je Aiens de toucher, je désire que vous fassiez ce qui sera en votre pouvoir pour me donner à ce sujet quelques éclaircissements. Vous jugerez dans quelle mesure il convient de vous en expliquer avec M, de Nesselrode. Nous connaissons trop bien ce qu'U y a d'impérieux en certaines circonstances pour prétendre contester à la Russie le droit de venir, dans un péril extrême, au secours de la Porte. Il y a plus : ni la France ni l'Europe, également intéressées à la conservation de l'empire ottoman, ne peuvent vouloir qu'il soit livré sans défense aux chances dangereuses de la lutte qu'il a eu l'imprudence de provoquer, et comme la Russie, par sa situation géographique, esta même plus qu'aucune autre puissance, de lui fournir, dans certaines éventualités, un secours prompt et efficace, il est tel cas facile à prévoir où, en intervenant en sa faveur, elle agirait dans un intérêt vraiment européen. Nous ne prétendons pas, je le répète, contester le rôle important qui lui appartient dans l'Orient ni les conséquences naturelles qui en dérivent. Mais, pour que la protection qu'elle peut exercer ainsi sur la Porte ait le caractère que nous sommes prêts à lui reconnaître, il faut qu'elle ne soit pas fondée sur un principe exclusif, il faut, suivant la loi qui préside depuis longtemps aux relations des États européens, qu'elle soit concertée avec tous les autres États intéressés dans la question ; il faut enfin qu'ils soient admis
à y prendre part dans la proportion et suivant la nature de leurs forces et de leurs moyens. C'est tout ce que nous réclamons et je ne pense pas qu'on puisse nier la justice d'une telle réclamation.
Jusqu'à présent nous avons lieu d'être très satisfaits des communications que nous avons eues avec le cabinet britannique. Tout se fait d'accord à Londres et à Paris, et je puis ajouter que les nuances légères qui nous séparaient d'abord ont presque disparu depuis que les deux gouvernements, par l'effet du concert intime qui s'est établi entre eux, ont pu se pénétrer plus pleinement de leurs vues respectives.
Nous n'avons aussi qu'à nous louer de nos rapports avec le cabinet de Vienne. Évidemment, malgré les ménagements de forme que l'Autriche croit devoir garder avec la Russie, elle est portée à approuver et même à appuyer ce que la France et l'Angleterre feront pour maintenir l'équilibre européen. Cette disposition prendrait- elle, en présence de certaines éventualités, le degré d'énergie suffisant pour la rendre efficace? C'est ce que je n'oserais pas affirmer, à beaucoup près. Vous verrez, par la copie ci-jointe de ma dépêche à M. de Sainte-Aulaire, que je charge cet ambassadeur d'interroger à cet égard le chancelier autrichien. Je ne m'attends pas, vous le comprendrez, à une réponse bien catégorique. Le but auquel nous tendons, c'est de faire assez ressortir ce qu'il y a de commun dans cette affaire entre notre politique et celle de l'Autriche, pour que la Russie, incertaine du parti que celle-ci prendrait dans un cas extrême, ne veuille pas en courir la cliance.
Ce n'est pas encore le moment de discuter les conditions de l'arrangement qui devra intervenir pour termi-
ner la querelle engagée entre la Porte et Méhémet-Ali, Avant de le négocier et de pourvoir ainsi à la tranquillité future de l'Orient, il faut d'abord arrêter les hostilités qui viennent de s'ouvrir. Cependant je n'hésite pas à dire que, de toutes les opinions jusqu'à présent exprimées sur les bases à cet arrangement, celle du cabinet de BerUn me parait au premier aspect la plus raisonnable. Elle le ferait reposer sur l'investiture héréditaire de l'Egypte et d'une partie de la Syrie dans la famille du vice-roi moyennant la rétrocession à la Porte du surplus du territoire syrien. A Londres on serait porté à restreindre dans les Umites de l'Egypte la domination du vice-roi, en lui conférant l'hérédité. A Vienne on exprime la même manière de voir , avec cette modification, cependant, que la Syrie ne serait rendue à la Porte qu'après la mort de Méhémet-Ah.
29 juin 1839.
Le cabinet britannique, qui élevait d'abord quelques objections contre l'idée d'étabhr à Vienne le siège des négociations sur la question d'Orient, a fini par se ralher à notre avis. Vous devez faire tous vos efforts pour y amener aussi celui de Saint-Pétersbourg.
Vous remarquerez, dans les instructions envoyées à M. l'amiral Lalande, le soin que nous avons pris de ménager non seulement à l'Autriche, mais encore à la Russie, la faculté d'associer leurs forces navales à l'action des escadres française et anglaise dans la Méditerranée.
AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE
Saint-Pétersbourg, 1" juillet 1839 (1).
Monsieur le maréchal,
,l 'écrivais à Votre Excellence que la lettre du prince de Metternich au comte Apponyi ayant été communiquée au cabinet de Saint-Pétersbourg, semblait y avoir obtenu un complet assentiment, et que l'empereur s'en était exprimé formellement. Des nouvelles importantes de Constantinople sont arrivées au moment où j'achevais ma lettre, et j'ai pensé qu'il fallait observer l'effet qu'elles pouvaient produire ici.
Le départ de la flotte ottomane, le commencement presque certain des hostilités, le manifeste du Grand Seigneur dont on annonçait la publication immédiate, telles sont les circonstances qui ont été connues hier. Elles ne me paraissent point avoir changé la disposition du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Lord Clanricarde n'a encore, dit-il, aucune instruction, aucune indication de son gouvernement sur une si grave conjecture. Il exphque ce silence de lord Palmerston par la situation précaire et embarrassée du ministère. Je vois que Votre Excellence en juge de même. M. le comte de Nesselrode ne trouve pas cette explication sufû santé. 11 lui semble que les circonstances étaient assez urgentes pour exiger des réponses et des déterminations plus promptes. Il rapproche cette inaction de la conduite et du langage de lord Ponsonby et en conclut qu'on peut concevoir quelque doute sur la communauté de vues entre l'An-
(1) Dépêche officielle N» 28.
gleterre et les deux puissances qui se sont déjà prononcées. A considérer la situation et les intérêts de chaque puissance, l'Angleterre, de son côté, doit répugner à placer l'Orient sous le règlement et la garantie des grandes puissances. Je ne soupçonne nullement une intelligence particulière entre deux cabinets qui ont tant de motifs d'opposition. Mais l'un ainsi que l'autre pourra bien traverser les vues déjà adoptées par nous et par l'Autriche.
Dans cette situation, il est possible que nous soyons appelés à prendre telle détermination particulière sinon contraire à la pensée commune, du moins plus hâtive que la marche tracée par le cabinet de Vienne.
Si nous ne donnons aucune alarme, si l'on ne peut nous supposer aucun projet de conquête ni de prédominance, notre rôle en deviendrait plus important. Car il est évident que M. le prince de Melternich veut placer l'Autriche comme arbitre, et la mettre à la tête de cette grande affaire.
L'objet important, si le pacha obtient de grands succès, c'est qu'il n'en use pas au point de menacer Constantinople. En ce cas, la Russie, forte de l'assentiment de l'Autriche, ou même, à tout risque, exécuterait les stipulations du traité d'Unkiar-Skélessi. Il est difficile à croire que nous puissions l'endurer, sans faire de notre côté quelque acte correspondant de puissance et d'autorité.
248 SOUVE.MH,S DU BAIÎOÎV DE BARA.NTE.
DU MA REÇU AL DUC DE DALMATIE
Paris, 7 juillet 1839 (1).
Monsieur le baron,
Le chargé d'affaires de Russie (2) m'a communiqué la dépêche dont M. de Nesselrode vous avait donné lecture. L'allusion qui y est faite à la possibilité d'un nouveau déploiement de forces russes sur les rives du Bosphore ne résout pas, à beaucoup près, les questions si graves et si délicates que susciterait pour l'Europe une pareille éventualité. Évidemment, le gouvernement russe a voulu les éluder. Les instructions données dans mes précédentes dépêches ne lui permettront pas, sans doute, de se renfermer indéfiniment dans ce sj'stème évasif. Je partage, au surplus, l'impression que vous avez exprimée dans l'ensemble de cette dépêche. Je pense, comme vous, qu'il ne serait ni raisonnable, ni équitable de diriger toutes les démonstrations de rigueur et de menace contre Méhémet-Ah, dans un moment où des faits, qui, il est vrai, ne pouv^ aient encore pour la plupart être connus à Pétersbourg lorsque cette dépêche a été écrite, mettent dans un si grand jour l'habile modération opposée par lui aux emportements du sultan.
Les nouvelles d'Alexandrie vont jusqu'au 19 juin. Le vice-roi, informé des progrès de l'invasion de l'armée ottomane en Syrie, venait de faire parvenir
(1) Dépècho officielle N" lii.
(2) Le comte de Médeni, qui remplaçait M. le comte Pahleii en congé, c. b.
à Ibrahim-Pacha l'ordre de la repousser et de la poursuivre au delà de la frontière, lorsque mon officier d'ordonnance, M. Cailhé, dont je vous ai dans le temps annoncé la mission, est arrivé à Alexandrie. Le vice-roi, après avoir écouté les représentations que M. Cailhé, de concert avec M. Cochelet, lui a fait entendi'e de ma part, et que tous les conseils européens ont loyalement appuyées, a consenti, non sans une répugnance facile à concevoir, à révoquer l'autorisation qu'il avait donnée à Ibrahim et h lui enjoindre de se borner à repousser l'invasion, et, ce résultat obtenu, de s'arrêter là où il se trouverait. Il serait difficile de ne pas reconnaître que les Turcs, dans toute la suite de cette affaire, semblent se plaire à laisser à leurs adversaires l'avantage de la sincérité et de la modération.
Cette observation prend un caractère d'évidence bien plus incontestable encore lorsque l'on compare à l'accueil que le vice-roi a fait à nos conseils celui qu'ont obtenu à Constantinople les avertissements de M. l'amiral Roussin. Vainement cet ambassadeur, sans se laisser décourager par le peu de succès de ses précédentes démarches, a-t-il cru devoir demander des explications sur la sortie de la flotte; vainement, après avoir reçu les directions nouvelles que M. Foltz luimême a portées de ma part, est-il encore revenu à la charge pour ouvrir les yeux du sultan sur les dangers dans lesquels il se précipite ainsi de gaieté de cœur, la Porte a complètement jeté le masque dont elle se couvrait encore peu de jours auparavant. Elle avoue maintenant ses projets hostiles, elle avoue que la flotte est destinée à opérer un débarquement dans les environs de Tarsous.
Dans cet état de choses, il est bien important que les représentants de toutes les grandes puissances tiennent à Constantinople un langage uniforme et énergique propre à arrêter la Porte dans la voie où on n'a pu l'empêcher d'entrer. Mettez tous vos soins à obtenir que le gouvernement russe envoie^à sa légation des instructions conçues dans ce sens. Il est évident que c'est sur la Porte qu'il faut peser, puisque le vice-roi s'est complètement mis à la raison.
Le gouvernement du roi est toujours fort content des communications très actives qu'il échange sur cette grande question avec le cabinet de Vienne et surtout avec celui de Londres. Comme je vous l'ai déjà mandé, les instructions envoyées soit aux ambassadeurs, soit aux amiraux, sont constamment concertées à Londres et à Paris. Je me propose de vous faire connaître bientôt, par la voie d'un courrier extraordinaire, les résultats de ce concert.
Paris, 12 juilleH839 (1).
Je vous mandais, le 7 de ce mois, que je vous ferais bientôt connaitre le résultat d'une négociation dans laquelle nous étions alors engagés avec le cabinet de Londres. Cette négociation se rapportait à la marche que nous aurions à suivre si des forces russes pénétraient dans le Bosphore. D'après ce qui a été convenu entre les deux cabinets, un courrier vient de partir pour porter à M. l'amiral Roussin l'ordre de remettre à la Porte la Note qui contient la démarche formelle que, dans le cas où lesRusses seraient appelés à Cons-
(1) Dépêche officielle N° 16.
MARS 1839-MARS 1840. 25i
tantinople, le passage des Dardanelles fût ouvertàl'escadre française. L'ambassadeur d'Angleterre recevra en même temps l'ordre de faire une démarche semblable, et M. de Sainte-Aulaire' est chargé d'inviter M. deMetternich à s'associer également à nous, en réclamant pour la station autrichienne ce que nous demandons pour nos escadres. Au reste, le refus de l'Autriche, que nous déplorerions vivement, n'arpêterait pourtant pas l'exécution des ordres donnés aux deux ambassadeurs. Lord Palmerston, en accédant avec empressement aune mesure dont nous avons pris l'initiative, ne nous a pas caché que quelques-unes des considérations développées dans notre projet de Note lui semblaient de nature à blesser l'orgueil susceptible du sultan et que la Note anglaise serait autrement conçue pour la forme. J'ai peine à comprendre cette objection, à laquelle notre projet ne me paraît nullement prêter. Néanmoins, j'ai autorisé M. l'amiral Roussin à se concerter avec lord Ponsonby, pour s'assurer s'il ne serait pas possible de rendre les deux Notes identiques au moyen de quelques changements qui n'altéreraient pas la pensée du gouvernement du roi.
Comme la démarche dont il s'agit ne peut rester longtemps ignorée du gouvernement russe, vous penserez sans doute qu'il convient d'en entretenir M. de Nesseirode. Je vous laisse juge du mode de cette communication et de l'étendue qu'il convient de lui donner.
Les nouvelles arrivées en dernier heu sur l'état inquiétant de la santé du sultan ajoutent une compUcation bien grave à toutes celles que présentait déjà la situation de l'Orient. M. de Metternich s'en montre
extraordinaire ment préoccupé. Cette circonstance est devenue pour lui le point important de la question, dont la guerre de Syrie n'est plus à ses yeux qu'un incident secondaire ; il redoute les conséquences que peut amener, dans les conjonctures actuelles, l'avènement au trône d'un prince de dix-sept ans. Pour y obvier, il croit que les grandes puissances devraient, au moyen de déclarations réciproques, s'engager les unes envers les autres à maintenir l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman sous la dynastie régnante. Déjà il m'a fait parvenir à cet effet, par M. le comte Apponyi, des propositions qui ont aussi été transmises à Londres, à Berlin et à Pétersbourg. Le gouvernement du roi, en ce qui le concerne, est tout à fait disposé à entrer dans les A'ues du cabinet de Vienne. J'ai chargé M. de Bourqueney d'en parler à lord Palmçrslon. Faites-moi savoir ce qu'on en pense à Pétersbourg.
AU MARÉCHAL DUC DE DALMAÏIE
Saint-Pétersbourg, 13 juillet 1839 (1).
Monsieur le maréchal,
U arrive nécessairement qu'au jour où me parviennent les lettres de Votre Excellence, les choses ne sont plus au même état qu'au moment où vous m'écrivez. D'autres nouvelles sont arrivées de Constantinople et doivent modifier jusqu'à un certain point les démarches et le langage que Votre Excellence m'indique.
(1 Dépêche officielle N" 29.
Ainsi le 28 juin vous saviez par Alexandrie que les hostilités avaient commencé en Syrie. Il était probable que la guerre ayant ainsi éclaté, sa marche serait vive et que les événements se succéderaient avec rapidité. Au lieu de cela, nous avons appris de Conslantinople, sous la date du 24 juin, que tout s'était borné à des mouvements d'avant-postes et que les armées ne s'étaient pas heurtées ; que la flotte ottomane n'avait point encore passé les Dardanelles ; enfin, et c'est la circonstance la plus grave, que le Grand Seigneur est dans un état désespéré; que son médecin autrichien ne pense pas qu'U ait trois semaines à vivre.
Quant à ce qui se passe ici, la situation est devenue plus manifeste et plus positive. Le cabinet de Saint- Pétersbourg ne montre plus seulement une disposition pacifique et conciliante, il se prononce formellement sur la nécessité de régler les affaires d'Orient, de concert avec les grandes puissances. M. de Nesselrode m'a rapporté à cet égard les assurances les plus explicites. D'ici à peu de jours, une communication écrite exprimera à la cour de Vienne un assentiment complet aux idées qu'elle a indiquées.
M. le comte de Ficquelmont qui, mieux que moi, était à même de prévoir la conduite de la Russie et la détermination qu'elle prendrait en ces circonstances, éprouve la satisfaction non seulement de voir les choses suivre un heureux cours, mais de ne point s'être trompé dans ce qu'il avait annoncé à son gou- A'ernement. Forcé de partir incessamment par des circonstances de famille, U me disait : « Je A'ais m'en » aller content et l'esprit en repos. Tout est en l)on » train dans cette grande aflî'rtire qui pouvait Atre si
» funeste à l'Europe. Le point capital, le fait auquel » doivent se rattacher tous les autres, c'est qu'il soit » entendu et reconnu que les questions de l'Orient » seront traitées en commun. Les circonstances acces- » soires, les incidents ne sont rien quand le moyen » de les résoudre pacifiquement est assuré. »
Le cabinet de Vienne s'est montré assez habile dans tout ceci et a bien su s'y prendre pour agir sur la Russie dont les dispositions intimes lui étaient mieux connues qu'elles ne le sont à Paris ou à Londres. En présentant ses vues à Saint-Pétersbourg après les avoir communiquées à la France et à l'Angleterre, il risquait de blesser quelque peu l'orgueU de l'empereur, mais il laissait par là entrevoir, sans pourtant en faire une menace, la possibilité d'une déhbération dont la Russie ne ferait point partie. En même temps, M. de Ficquelmont palhait de son mieux ce que ce procédé pouvait avoir d'irritant, en expliquant que le prince de Metternich avait dû aller au plus pressé, s'adresser aux deux puissances qui en ce moment semblaient portées à agir; que d'ailleurs les embarras qu'elles rencontraient dans leur forme de gouvernement exigeaient des ménagements et le soin de ne point cabrer d'avance l'opinion publique, en faisant arriver l'initiative des deux cours de Vienne et de Saint-Pélersbourg.
Bonnes ou mauvaises, ces excuses ont été bien reçues. L'empereur, et moins encore le comte de Nesselrode ne se sont étonnés ni fâchés de rien. Cet abandon complet d'une prétention, si hautementproclamée, du principe de la pohtique russe, cet aveu que la question turque était non pas russe mais européenne, se sont accomplis de la façon la plus facile, la plus
calme, la plus simple. Personne, dans le gouvernement ni dans la société de Pétersbourg, n'a paru s'occuper d'une si importante affaire. L'amour-propre national n'a point fait entendre une réclamation. Je n'ai pu démêler quelque surprise que parmi les ministres des États secondaires qui, étant rarement en communication politique avec le cabinet de Pétersbourg', n'étaient point préparés à ce dénouement.
C'est dans cette situation que me trouve la lettre de Votre Excellence. Je me suis d'abord assuré que M. de Ficquelmont ne seconderait nullement les démarches que je ferais auprès du comte de Nesselrode pour obtenir la promesse que la Russie n'ordonnerait aucune mesure destinée à la défense de Constantinople, sans la concerter avec les autres puissances, sans lui donner le caractère d'une résolution conçue et concertée en commun. « Pourquoi, — me disait-n, — leur faire une demande superflue » lorsque nous devons nous féliciter d'avoir ob- » tenu la demande essentielle, celle qui embrasse « tout. Affermissons-les dans leur bonne résolution, » sans les inquiéter, ni les blesser. Le traité d'Unkiar- » Skélessi a été une faute qui n'a eu d'autre effet que » de les compromettre ; mais leur amour-propre y » est attaché. Yous voyez qu'ils seront trop contents » de ne pas avoir k l'exécuter. Toutes les vraisem- » blances sont qu'il n'y aura aucun besoin de pré- » server Constantinople. La guerre n'est peut-être » pas commencée. La mort prochaine du Grand » Seigneur jette de l'indécision dans les conseils » de la Porte. Méhémet-Ali est bien averti de l'avan- » lage qu'il pourra recueillir en ne poussant point en
2o6 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
» avant les succès qu'il remporterait. Vos escadres, )) française et anglaise, vont intimider les parties )) belligérantes et les arrêteront. On nuit toujours » à une négociation en posant des cas hypothétiques » et invraisemblables. »
Votre Excellence avait prévu que TAutriche ne montrerait pas le même intérêt que nous sur l'exécution possible du traité d'Unkiar-Skélessi. En effet, elle voit avec raison que la Russie craint plus qu'elle ne désire d'envoyer des troupes à Constantinople, et pense que même si elle en envoyait, cette circonstance ne lui donnerait ni plus de force ni plus d'exigence dans les négociations.
Nous ne pouvons envisager un tel incident sous le même point de vue. Lors même que nous partagerions entièrement la sécurité de M. de Ficquelmont et de M. de Metternich, cette apparition nouvelle des Russes à Constantinople, si elle n'était pas jointe à une compensation manifeste des forces françaises et anglaises, soulèverait l'opinion à Paris et à Londres. Le public des deux pays hbres n'aurait ni la patience ni la calme prévoyance de la cour de Vienne et nous serions gênés dans notre marche par les clameurs de l'esprit national alarmé et offensé, il ne m'était donc pas permis déférer aux avis de M. de Ficquelmont, donnés au reste à bonne intention.
M. de Nesselrode m'a tenu un langage à peu près identique sur l'inconvénient de poser une question secondaire et tout éventuelle, lorsque la question principale est résolue à la satisfaction de tous, et l'intention certaine manifestée de pourvoir en commun à tous les cas échéants. « J'ai eu dix jours de vives » inquiétudes et vous l'avez vu, me disait-il, le
MARS 1839-MARS 1840. 2o7
» moment que j'avais toujours redouté arrivait, L'Eu- » rope pouvait être troublée, jetée dans de terribles » guerres, les événements pouvaient nous surpren- » dre tous avant qu'il fût possible de nous entendre. » Maintenant je suis rassuré. Vous ne croyez plus » que nous ayons à défendre Constantinople. Pour- » quoi donc me faire cette question, pourquoi nous » inviter à délibérer sur ce que, le cas échéant, exi- » géraient nos engagements et notre honneur ? La » Porte ne s'est point engagée à demander seulement » notre secours. Qui sait si elle ne demandera pas » aussi le vôtre ? D'ailleurs la présence de vos es- » cadres suffira à arrêter Ibrahim. Ce secours vous » le prêtez déjà et sans doute efficacement. »
J'ai bien vu que je n'aurais pas d'autre réponse et je m'en doutais auparavant. Mais il était à propos, selon moi, de bien annoncer au cabinet de Saint- Pétersbourg que nous étions disposés à prendre notre part dans tout mouvement militaire qui se rapporterait à Constantinople. La condescendance de l'Autriche pourrait encourager les Russes à risquer cette expédition, l'empereur y mettrait peut-être de l'amour-propre. On sera prudent si on sait que nous ne sommes pas disposés à être patients.
D'ailleurs les termes de la lettre de Votre Excellence étaient si ménagés, si mesurés, qu'ils ne devaient faire qu'une bonne impression. La justice de notre proposition y est établie d'une manière qui ne comporte pas la réplique. Je tenais donc à Ure ce seul passage au comte de Nesselrode pour lui bien faire connaître ce que la poUtique française avait de modération et de fermeté.
Je lui ai donné lecture aussi de l'instruction envi, n
voyée à l'amiral Lalande dont le comte de Médem lui avait, d'après Votre Excellence, écrit une analyse- Il l'a trouvé telle qu'aucune objection n'était à faire. Il eût souhaité que copie lui en fût laissée. Je ne m'y suis pas cru autorisé. La prévoyance du cas où une escadre russe serait appelée à la coopération a attiré son attention, que M. de Médem avait déjà appelée sur ce point. Il n'est pas impossible que l'empereur profite de cette ouverture et associe son pa\illon à celui des autres puissances.
La proposition de porter à Vienne le centre des négociations n'a point été repoussée. Toutefois, M. le comte de Ficquelmont attend encore une réponse tout à fait positive. Je m'en suis entretenu au moins deux fois avec M. de Nesselrode. Il ne veut pas voir là une question à résoudre. « Du moment, dit-il, qu'il » n'y aura ni congrès ni conférence, et vous devez » en vouloir encore moins que nous, puisque vous )) auriez tout l'embarras des journaux et des Chambres, » nous sommes dans l'ordre habituel des choses, » dans la marche ordinaire des affaires. Elles se » régleront par correspondance, par instructions )) envoyées aux ambassadeurs par leurs cabinets res- » pectifs. Vienne est évidemment placé plus à portée » des événements et des informations que toute autre » capitale. C'est donc à Vienne que la négociation » s'établira tout naturellement. »
Cette manière de répondre se retrouvera souvent, et pour ne pas articuler positivement une adhésion à tel ou tel point proposé, on dira qu'il est compris dans l'assentiment général. Nous n'éprouverons peutêtre pas de refus, mais il faut nous attendre à une marche dilatoire. Une fois les négociations entamées,
j'y verrai peu d'inconvénient, et je crois qu'il y a plus à gagner qu'à perdre en généralisant les questions, en donnant toute la portée possible aux négociations. Une affaire tenue en délibération prolongée entre les grandes puissances est une garantie de paix, et si plus tard et en définitive on ne s'entendait pas, la rupture se ferait selon la politique des intérêts et non selon la politique des opinions, but auquel nous devons tendre, si la paix doit être troublée.
Les relations de la Russie avec nous, et la disposition de l'empereur ne seront sans doute pas modifiées par ce nouvel état des affaires de l'Europe. Puisque l'empereur consent à tout, il n'a aucun besoin de nous. Il montrera une extrême déférence à l'Autriche, redoublera s'il le faut de ménagements pour l'Angleterre et sa mauvaise volonté envers la France pourrait bien augmenter en proportion de la contrainte qu'il s'imposera dans la vue des autres puissances. Ceci n'est encore qu'une supposition, peut-être aurai-je occasion de savoir si je me trompe. Pendant les fêtes du mariage, je verrai plusieurs fois l'empereur et sa conversation m'indiquera s'il y a eu quelques changements dans ses idées et ses sentiments.
J'ai pu, d'après les informations que m'envoie Votre Excellence, affirmer à M. de Nesselrode combien nous étions en bonne et complète intelhgence avec l'Angleterre. L'instruction donnée à l'amiral en était une preuve évidente. Rien ne peut déplaire davantage au cabinet de Saint-Pétersbourg. L'empereur aime à prévoir et à espérer que nous nous brouillerons avec l'Angleterre. Après avoir un moment redouté l'avènement d'un ministère tory, je crois qu'aujourd'hui il le souhaite. C'est surtout le parti tory
qui a fait accueil au grand-duc. Les hommes exagérés de cette opinion professent haine contre la France. C'est assez pour ramener l'empereur au penchant naturel qu"il a pour d'anciens amis et alUés.
Saint-Pétersbourg, 14 juillet 1839 (1).
Deux heures après le départ de ma dernière lettre, la nouvelle de la mort du sultan Mahmoud est arrivée par Odessa. Les consuls des diverses puissances ont adressé aux ambassadeurs ou aux ministres les récits des A-oyageurs du pyroscaphe et l'extrait des lettres particulières. M. de Nesselrode a eu des informations plus exactes et plus détaillées.
Jusqu'ici cet événement, déjà prévu depuis quelques jours, est un sujet de satisfaction pour le cabinet de Saint-Pétersbourg. La guerre, qui n'avait point encore éclaté, est définitivement éditée. Des ordres ont été envoyés à l'armée et à la flotte pour interdire toute hostihté. En même temps, l'avènement du sultan Abdul-Medjid ne donne heu à aucun tumulte à Constantinople et M. de BouteniefT présage que la tranquilhté ne sera point troublée.
Je serais porté à croire que l'empereur rassuré, et, ne voyant point l'Orient menacé d'une conflagration actuelle, ne trouvera plus nécessaire de s'associer aux autres puissances pour régler d'une façon durable l'état de l'empire ottoman; qu'il cherchera dans ce retour à des circonstances pacifiques une occasion de ne pas reconnaître solennellement que les questions d'Orient sont des questions européennes.
(1) Dépêche officielle N° 30,
M. de Ficquelmont juge que la disposition de l'empereur reste la même et qu'il ne reviendra point sur ce qu'il a nettement déclaré. 11 y a trois jours, à la parade, il a annoncé à' l'ambassadeur d'Autriche que très incessamment une communication serait faite aux grandes puissances pour faire connaître ses intentions trop méconnues, et qu'il voulait qu'on ne lui imputât plus de prétendre au droit de régler les affaires de Turquie sans le concours de l'Europe, tandis qu'il a toujours pensé et déclaré que l'existence de la Turquie était, comme celle de tout autre État, sous la garantie commune.
Sans avouer à M. de Nesselrode que je connaissais cette conversation de l'empereur avec M. de Ficquelmont, je lui ai demandé si quelque communication prochaine n'annoncerait pas bientôt les intentions de la Russie ; s'il ne donnerait pas une forme authentique aux paroles qu'il m'avait souvent répétées. Soit par discrétion, soit par suite d'un changement dans sa manière de voir, il m'a répondu que les fêtes du mariage l'empêchaient d'y songer d'ici à quelques jours. J'ai dit à Votre Excellence que peut-être, dans ces derniers temps, le cabinet de Saint-Pétersbourg avaitil tenté d'entrer en rapport avec l'Angleterre, soit pour empêcher un commun accord de puissances, soit pour s'y présenter en inlelhgence intime. II se peut que la conduite de lord Ponsonby ait seidement éveillé quelques espérances, que diminue maintenant le concert de notre gouvernement avec le cabinet britannique. Toujours est-il que plusieurs des membres les mieux informés du corps diplomatique en ont jugé à peu près comme moi.
262 SOUVEilIRS DU BARON DE GARANTE.
DU MARÉCUAL DUC DE DALMATIE
Paris, 17 juillet 1839 (1).
Monsieur le baron, Nous venons de recevoir par le télégraphe la nouvelle de la mort du sultan, de l'avènement de son lils et de l'ordre envoyé à Hafiz-Pacha de suspendre les hostilités en Syrie. Il est à craindre que cet ordre ne soit arrivé trop tard ; les dernières dépêches reçues d'Alexandrie donnent à croire, en effet, qu'une bataille a pu avoir lieu le 21 juin. Quoi qu'il en soit, et bien qu'on ne puisse prévoir la nature de l'influence que le changement de règne exercera, même immédiatement, sur les destinés de l'empire ottoman, U est évident qu'on est arrivé à une crise qui réclame de plus eh plus le concours loyal et sincère de tous les cabinets pour assurer le maintien de la paix. 11 m'a paru que le moment était venu de donner suite à lïdée, mise en avant par M. de Metternich, de garantir en quelque sorte, par un échange de déclarations diplomatiques, le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman sous la dynastie régnante, et pour éviter tout retard je me suis déterminé à prendre moi-même l'initiative des démarches à faire pour cela. La dépêche qui est jointe à celle-ci formule, en ce qui nous concerne, l'engagement dont il est question (2). Veuillez mettre tous vos soins à
(2) Paris, 17 juillet 1839 (a).
Monsieur le baron,
Dans la crise si grave où la mort du sultan Mahmoud, survenant au milieu des événements qui ont marqué les
(a) Dépèche ofGcielle N° 18.
obtenir de M. de Nesseirode une réponse assez précise pour atteindre le but que nous avons en vue. Lord Palmerston, qui a fort approuvé la proposition de
derniers mois de son règne, vient de jeter l'empire ottoman, l'union des grandes puissances de l'Europe pourrait seule offrir une garantie suffisante pour rassurer les amis de la paix. Les communications échangées depuis quelques semaines ont heureusement prouvé que cette union est aussi complète qu'il était possible de le désirer. Tous les cabinets veulent l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman sous la dynastie actuellement régnante. Tous sont disposés à faire usage de leurs moyens d'action et d'influence pour assurer le maintien de cet élément essentiel de l'équilibre politique et ils n'hésiteraient pas à se déclarer contre une combinaison quelconque qui y porterait atteinte. Un pareil accord de sentiments et de résolutions devant suffire, lorsque personne ne pourra plus en douter, non seulement pour prévenir toute tentative contraire à ce grand intérêt, mais même pour dissiper des inquiétudes dont la seule existence constitue un danger véritable, par suite de l'agitation qu'elles jettent dans les esprits, le gouvernement du roi croit que les cabinets feraient quelque chose d'important pour l'affermissement de la paix en constatant dans des documents écrits, qu'ils se communiqueraient réciproquement et qui nécessairement ne tarderaient pas à avoir une publicité plus ou moins complète, l'exposé des intentions que je viens de rappeler. En ce qui nous concerne, monsieur le baron, je déclare formellement que ce sont invariablement les nôtres, et je vous autorise à laisser à M. de Nesseirode une copie de la présente dépèche après lui en avoir donné lecture. Je ne doute pas que le gouvernement impérial, dans la réponse qu'il croira sans doute devoir faire à la lettre par laquelle vous lui transmettrez cette dépèche, n'adhère de son côté de la manière la plus formelle à
M. de Metteriiich, pense qu'une fois les déclarations échangées, il serait bon de les résumer et de les réunir sous la forme plus solennelle d'un engagement général. Je suis tout à fait de son avis, mais je ne sais si on amènerait bien facilement la Russie à souscrire un tel engagement. En tout cas, je pense qu'il est plus prudent de ne pas en parler et d'aller pas à pas.
Ma précédente dépêche contient le projet de la Note que M. l'amiral Koussin a ordre de remettre à la Porte pour demander que notre escadre fût admise à passer les Dardanelles, dans le cas où les Russes viendraient au secours de Constantinople. J'ai cru, et c'est aussi la pensée de lord Palmerston, que pour éviter la possibilité d'un malentendu, sur la véritable portée de cette demande, il fallait bien établir qu'elle serait applicable alors même que l'arrivée des Russes serait déterminée par tout autre motif que la marche des Égyptiens. J'envoie, à cet effet, un supplément d'instructions à notre ambassadeur.
cette profession de foi, si parfaitement conforme à l'expression souvent reproduite de sa politique. Si, comme je crois en être également assuré, les cabinets de Vienne et de Berlin répondent de même aux communications semblables que je vais leur faire parvenir, le but que se propose le gouvernement du roi se trouvera atteint.
Sa Majesté, voulant donner un témoignage non équivoque des dispositions dont elle est animée à l'égard de la Porte, m'a ordonné d'envoyer à. M. l'amiral Roussin, sans attendre l'avis ofticiel ni même la confirmation directe de la mort du sultan Mahmoud, les lettres de créance qui l'accréditent auprès du nouvel empereur.
AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE
Saint-Pétersbourg, 20 juillet i 839 (1).
Monsieur le maréchal,
Ainsi que je l'avais pensé, la mort du sultan, l'avènement calme de son successeur, la suspension presque définitive des hostilités, ont modifié les intentions du cabinet de Saint-Pétersbourg. Au Heu de cette réponse précise, de cette adhésion nettement donnée aux propositions de l'Autriche que l'empereur avait annoncée à M. de Ficquelmont, la lettre envoyée à Vienne le io de ce mois est conçue dans des termes plus A-agues. Les motifs développés par le cabinet autrichien ne sont pas contredits, les conclusions ne sont nullement repoussées. Mais il n'y a plus aucun empressement à les adopter. Je doute que cette réponse soit communiquée aux autres puissances, comme l'empereur l'avait voulu, quand elle devait être autrement rédigée, quand les circonstances semblaient urgentes.
Depuis, lord Clanricarde a été chargé de faire une communication à M. de Nesselrode; le texte doit en être connu par Votre Excellence. J'en sais le sens, que m'a dit lord Clanricarde, en attendant qu'il me fasse Ure la pièce elle-même. Comme il est à la campagne, à quelques lieues de Saint-Pétersbourg, nous avons moins souvent occasion de nous voir. D'ailleurs, soit faute d'instructions, soit pour se conformer à ses instructions, il a paru ne pas s'occuper vive-
(1) Dépêche officielle A'" 31.
ment des affaires d'Orient. Selon lui, la lettre de lord Palmerston était surtout destinée à obtenir l'assentiment de la Russie au projet d'enlever entièrement et dès à présent la Syrie au pacha d'Egypte. Lorsque je lui disque c'est encore une question secondaire etquïl faut avant tout convenir formellement que l'état de l'Orient sera réglé d'un commun accord et placé sous la garantie du droit public de l'Europe, lord Clanricarde ne peut nier que ce ne soit le point de départ indispensable d'un projet quelconque d'arrangement. Mais il semblerait, à l'écouter, que son gouvernement voudrait pour ainsi dire lier la question seconde avec la question première, et commencer la négociation avec une sorte de certitude du résultai qu'elle aura.
Il est donc simple qu'il ait été fort content du comte de Nesselrode qui ne songe pas à se refuser au principe d'une entente commune, qui est porté à sacrifier les intérêts de l'Egypte à la Turquie, qui recherche et espère se mettre avec l'Angleterre en bonne intelligence, qui surtout a cessé d'être pressé, jouit du répit que lui apportent les circonstances, et répond à nous tous, membres du corps diplomatique, que maintenant il n'y a plus à s'inquiéter, puisque chacun a des intentions pareilles et du loisir pour s'entendre.
S'il faut juger du cabinet de Vienne par le langage de M. de Ficquelmont, il doit être également dans une disposition de quiétude, et nous n'aurions pas compter beaucoup sur lui pour presser la Russie et entamer des négociations que, si je ne me trompe, il est important de coumiencer. M. de Ficquelmont est convaincu, et je le suis comme lui aussi, que dorénavant il ne sera plus question de la prétention exclu-
sive de la Russie à régler, sans concert avec l'Europe, ses relations avec la Turquie ; qu'il pourra y avoir des délais, mais point de refus, et que si l'Angleterre veut debonne foi la même chose que la France etl'Autriche, on arriverait môme assez vite h une conclusion. Si, au contraire, l'Angleterre se soucie peu de placer l'Orient sous une garantie commune ou ne veut l'y placer qu'arrangé selon ses vues, nous aurons de la peine à sortir du statu quo fragile et sans lendemain qu'on déplorait comme funeste il y a huit jours.
Depuis la conversation de l'empereur avec l'ambassadeur d'Autriche, je n'ai point appris qu'il eût dit sur ce sujet aucune parole qu'on eût répétée. Je l'ai vu à peu près tous les jours aux fêtes du mariage de sa fille. Il a été pour moi, ce qu'il est toujours, convenable et bienveillant ; mais jamais il ne m'a semblé plus réservé à me parler d'affaires. Lord Clanricarde m'assure qu'il en a été de même pour lui. Toutefois, depuis le chaleureux accueil que le grand-duc héritier a reçu à Londres, il y a ici un empressement plus marqué pour l'ambassadeur d'Angleterre. Quant au marquis d'Anglesea, qui est venu en voyageur avec ses fils, il est comblé d'honneurs et de caresses. A aucune époque je n'ai vu tant de soin à ménager l'Angleterre et à ne s'offenser de rien de ce qui vient d'elle. Je n'ai pas même ouï remarquer le discours du duc de Sussex au banquet polonais. Supposez en France un prince de la famille royale tenant un tel langage, il en résulterait une soudaine rupture. La conséquence naturelle des sentiments hostiles de l'empereur contre nous le conduit à s'imposer la nécessité d'être obséquieux pour l'Angleterre. Cette politique n'est point approuvée par ceux qui forment
sa cour et son gouvernement. Ils n'y trouvent aucune utilité et peu de dignité et elle est un sujet de continuel étonnement pour le corps diplomatique.
Peterhof, 26 juillet 1839 (1).
M. de Nesselrode m'a appris que la Porte avait fait offrir au pacha d'Egypte de traiter avec lui. La base proposée pour cet arrangement serait l'hérédité concédée pour l'Egypte et la restitution actuelle de la Syrie entière. On se félicite beaucoup ici de voir la Porte prendre ainsi l'initiative. C'est un gage de plus pour la conservation de lapaix,un signe assuré des dispositions accommodantes du gouvernement ottoman. Le comte de Nesselrode blâme le corps diplomatique de Constantinople, y compris M. de BouteniefT, de ne pas avoir accédé avec empressement à cette base de négociation. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il se prononce absolument sur la restitution de la Syrie entière, ni qu'il épouse formellement l'opinion émise à cet égard parle cabinet de Londres. 11 convient que des objections graves peuvent être présentées, que la défense de l'Egypte peut exiger qu'elle possède une portion de la Syrie. C'est, dit-il, matière à débattre et à marchander. Mais il fallait dès à présent engager la Porte en entrant dans ses projets. Quant à la disposition du pacha, on espère ici qu'elle est restée sage et modérée. On craint cependant que son armée n'ait, comme le bruit en courait à Constantinople, remporté quelque avantage plus ou moins considérable, ce qui le rendrait moins modeste dans ses prétentions.
(Ij Dé]ièche officielle N° 32.