DU COMTE DE S AI NT E - A UL A I R E
Vienne, 26 juillet 1839.
Cher ami, je vous remercie de votre lettre du 9 juillet ; je Tai reçue au retour d'une course que j'ai faite sur la route de Paris pour reconduire ma famille. Je voulais la prolonger davantage ; mais la mort du sultan m'a fait rebrousser chemin très à propos, car la dispersion de l'armée turque et la défection de la flotte m'attendaient au gîte. Je suis depuis lors dans un feu croisé de courriers.
Une femme, deux filles et un aimable gendre de moins dans un intérieur font une grande lacune ; je serais cependant injuste de me plaindre, quand je garde mon fils, sa femme et des amours de petitsenfants, mais ce que l'on voit le plus est toujours ce qui n'}' est pas, comme disait Tacite. Je tâcherai de m'amuser avec Abdul-Medjid, mais je voudrais bien que cela ne durât pas longtemps. Je ne me sens pas le beau courage qui vous laisse prévoir un long séjour où vous êtes.
Je vois que la grâce de Barbes (1) fait à Paris mauvais effet sur beaucoup de bons esprits. Je m'estime heureux de n'avoir pas à arrêter mon opinion sur cette question. Si j'avais siégé, j'aurais cherché de
(1) Barbes, le principal organisateur, avec Blanqui, de l'émeute du 12 mai 1839, avait été condamné à mort parla Chambre des pairs le 12 juillet suivant, comme un des auteurs du meurtre du lieutenant Drouineau. Sa peine, commuée en celle des travaux forcés à perpétuité, ne lui fut, au vrai, appliquée que sous forme de détention au Mont-Saint-Michel, c. p.
bonnes raisons à me donner pour ne pas prononcer un mot qui brûle la bouche en passant. Je ne sais si j'en aurais pu trouver. Quant à la grâce, on ne peut en juger que sur place ; c'est toujours affaire d'utilité et de propos. Tout ce qui n'est pas nuisible en certains cas est commandé. J'avoue que la dernière émeute et l'état de choses qu'elle a révélé me laissent craindre que l'amnistie n'ait pas été aussi bienfaisante que j'en étais venu à la croire, après en avoir d'abord jugé autrement. Que nous ne soyons des gens difficiles à gouverner, c'est ce dont il faut tomber d'accord.
Notre ministère de la rue des Capucines me semble bien marcher. Il montre acti^dté, résolution, et je ne vois pas jusqu'ici ce qu'un autre que le maréchal pourrait faire de plus et de mieux. Pour ma part, ce m'est cependant une gêne d'avoir à traiter de grandes affaires avec un homme que je ne connais point. J'ai dû renoncer aux lettres particulières qui sont souvent un supplément utile des dépêches. Pour vo^orienter (c'est bien le cas), j'ai pris le parti d'envoyer Langsdorff (1) à Paris. Il saura me dire au retour qui me lit et qui me répond, chose que j'ignore parfaitement.
Je crois à la très mauvaise volonté de l'empereur Nicolas pour ce que nous faisons, ou voulons faire ici. Un courrier arrivé avant-hier de Pétersbourg a apporté une réponse négative ou évasive aux propositions du prince de Metternich : celui-ci diminue autant que possible la gravité du dissentiment et soutient que la Russie adhère au projet d'une négociation commune à Vienne; en attendant notre bou-
(1) Le baron de Langsdorfî, gendre du comte de Sainte- Aulaire et premier secrétaire d'ambassade, c. b.
tique ne marche ni ne s'organise, mais voici un pas considérable de fait; j'ai passé une Note pour proclamer la volonté de notre gouvernement de soutenir l'intégrité et l'indépendance de l'empire turc. Dans les vingt-quatre heures j'ai reçu une réponse analogue et très explicite. L'ambassade d'Angleterre a remis le lendemain une Note identique, à laquelle il sera répondu en termes semblables. Avez-vous fait mêmes démarches avec même succès?
DE M. GUIZOT
Du Val-Richer, 26 juillet 1839.
Mon cher ami, il ne me sera jamais indifférent que vous ayez à vous plaindre de moi, et vous en avez un peu le droit, car voilà plus d'un an, je crois, que je ne vous ai donné signe de vie. Laissez-moi vous en dire tout simplement la raison. Je ne pouvais vous parler à cœur ouvert, et je ne puis souffrir, avec les gens que j'aime, la gêne, les réticences, les conversations (de loin ou de près) hypocrites et mutilées. Plus j'avance dans la vie, plus je deviens facile avec les indifférents, difficile avec mes amis. Nous avons été si longtemps accoutumés à penser de même, à agir dans le même sens, à parler sans réserve! Le contraire m'a déplu, et je n'ai pas fait ce qui me déplaisait. Ce n'est pas une excuse. C'est une raison. Je vous demande de la trouver bonne. II me semble que vous le pouvez.
Ici nous luttons contre des faiblesses invincibles. Gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut l'être. 11 faudra bien du temps pour
relever toutes ces tiges affaissées, et pendant tout ce temps de bien grands efforts. Je ne suis point découragé, car je ne connais de découragement que le doute, et je ne doute point. Mais je suis un peu las. J'essaye de me reposer ici, en travaillant avec un peu de liberté, et en élevant une petite fille qui me trouble le cœur vingt fois le jour, tant elle ressemble à sa mère.
AU MARÉCHAL DUC DE DALMAÏIE
Saint-Pétersbourg, 27 juillet 1839 (1).
Monsieur le maréchal,
Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire le 23 à Votre Excellence, on a reçu ici la nouvelle de la victoire remportée par Ibrahim-Pacha sur l'armée turque. L'empereur a été assez contrarié de cet incident. Il en a été informé précisément pendant la fête de Peterhof. Le matin même, il avait eu un très long entretien avec M. de Ficquelmont qui prenait son audience de congé. En apprenant la défaite des Turcs, il a pris à part l'ambassadeur d'Autriche et a réengagé la conversation. Il a manifesté la crainte que Méhémet-Ali ne devint plus exigeant. M. de Ficquelmont a répondu que, d'autre part, la Porte deviendrait plus accommodante ; qu'ainsi la chance de pacification demeurait au moins la même, et qu'aucune circonstance ne pouvait avoir une grande importance, tant que les puissances seraient de bon accord.
(1) Dépèche officielle N" 33.
Le déplaisir que manifestait l'empereur est conforme aux dispositions qu'il a constamment apportées aux affaires d'Orient. A ses yeux le pacha est un sujet révolté et s'il faut le protéger contre son souverain, et convertir le fait en droit reconnu, ce sera un fâcheux sacrifice à la nécessité. En outre, l'Angleterre se montrant contraire au pacha, l'empereur se propose éAidemment d'être son auxiliaire dans les négociations.
Ce que voudrait surtout, ce qu'espère peut-être le cabinet de Saint-Pétersbourg c'est que la question se trouve réduite aux moindres termes possibles.
Saint-Pétersbourg, 3 août 1839 (i).
Je me suis assuré, et j'ai su avec plus de détails, combien l'avènement tranquille du nouveau sultan et surtout les propositions faites par le Divan à Méhémet- Ah avaient causé de satisfaction au cabinet russe et changé ses précédentes dispositions. On a espéré, on a cru que tout devenait simple, facile et pourrait se résoudre sans modifier en rien la situation réciproque de la Russie et de la Turquie. On se flattait que la mission du capitaine Cailhé, puis les ordres de Gonstantinople, seraient arrivés à temps pour prévenir tout conflit entre les armées. On voyait la Porte résignée, accomplissant de son propre grêle sacrifice, sans qu'il lui fût imposé. Tout pourrait donc se terminer par un arrangement pour ainsi dire intérieur, approuvé par les puissances européennes, mais qui ne serait pas leur œuvre commune et ne serait point
(1) Dépèche officielle N" 3o.