‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 24 sur 41 · VI · texte numérisé non relu

VI

placé SOUS leur garantie. Cet arrangement proposé par le Divan devait naturellement être négocié à Constantinople et non plus à Vienne. Déjà on avait écrit en ce sens à Londres et peut-être en Autriche. M. de Nesselrode ne m'en avait rien dit.

Toiles étaient les espérances lorsqu'on a appris la bataUle gagnée par Ibrahim et la désobéissance du capitan-pacha. J'ai écrit récemment à Votre Excellence combien m'avait paru vive l'impression que cette nouvelle avait produite sur l'empereur. Je ne m'étais point trompé. L'effet en est grand non seulement sur son esprit, mais sur tous ses conseillers, et, de proche en proche, sur l'opinion de Saint-Pétersbourg, qui maintenant se préoccupe et s'anime sur les aflaires d'Orient.

La lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 17 juillet (N° 17) m'est parvenue à ce moment. Il y avait trois jours que je n'avais vu le comte de Nesselrode; il était à Peterhof et j'avais rendez-vous avec lui pour le lendemain 28.

J'ai commencé par lui dire qu'à la nouvelle de la mort du sultan Mahmoud, vous a\iez cru convenable et presque nécessaire de déclarer, d'une manière assurée et authentique, les intentions du gouvernement du roi et sa volonté de maintenir intégralement l'en)pire ottoman, et que Votre Excellence espérait que chacune des grandes puissances jugerait à propos de faire une déclaration semblable. J'ai ajouté que cette idée s'était présentée tout d'abord à M. de Metternich, lorsque la mort imminente du sultan lui avait fait craindre de grandes complications, et que vous aviez Heu de supposer que le cabinet de Londres s'associerait à cette démarche.

M. de Nèsselrode m'a répondu que deux jours auparavant, après avoir pris les ordres de l'empereur, il avait fait partir pour Paris, Vienne et Londres, une lettre dans le même sens ; elle était sur sa table, il me la remit pour que j'en prenne connaissance.

Après l'avoir lue, j'ai communiqué au comte de Nèsselrode la lettre de Votre Excellence (N" 18). Il n'y a fait nulle objection, et m'a déclaré que telles étaient aussi les intentions de l'empereur; que souvent elles avaient été exprimées et qu'elles l'étaient plus formellement encore par la lettre qu'il venait de me soumettre. J'ai alors déposé entre ses mains copie de la vôtre, en y joignant une lettre d'envoi, dont Votre Excellence trouvera ici la copie.

« Dès que j'aurais vu Tempereur, — m'a dit M. de Nèsselrode, — je vous répondrai et ma réponse con- » sistera à faire remarquer la conformité de ma » lettre avec celle de M. le maréchal duc de )) Dalmatie. »

Je me suis borné à observer que notre déclaration avait, du moins, selon mon premier aperçu, quelque chose de plus positif, de plus explicite et qui marquait mieux la nécessité d'une entente commune.

Alors, d'un ton un peu plus officiel, M. de Nèsselrode m'a dit : « Soyez persuadé que nous donnerons faci- » lement notre approbation à tout arrangement entre » la Turquie et l'Egypte. Personne ne veut rien qui » ne soit raisonnable. Un peu plus, un peu moins de » Syrie laissé ou ûté au pacha, nous touche peu. Notre » seule et invariable condition, c'est que rien ne sera » fait que par le consentement Ubre de la Porte. »

J'ai ajouté : « Mais ce qui sera réglé entre la Tur- » quie et l'Egypte n'aura ni valeur ni stabilité, si

» l'arrangement conclu n'est pas mis sous la garantie » de l'Europe. »

J'ai vu à la physonomie de M. de Nesselrode que l'empereur n'était plus maintenant dans la disposition qu'il avait montrée avant la mort du sultan, et que, pour le moment, il y avait volonté de s'en tenir à l'ancienne politique russe, en conservant toute l'indépendance de ses rapports avec la Turquie.

« Je doute qu'il convienne à l'Angleterre, — me répondit M. de Nesselrode, — de voir l'état de l'Orient » sous la garantie commune de l'Europe.

» — Jusqu'ici, ai-je reparti, nous avons tout motif » de croire que l'Angleterre ne se refusera point à » donner cette sanction de stabilité à un arran- » gement qui lui conviendrait. »

11 était évident que je n'aurais aucune réponse sur ce point. Alors j'ai voulu annoncer au comte de Nesselrode la démarche que les ambassadeurs de France et d'Angleterre avaient dû faire auprès du Divan, pour réclamer l'entrée des escadres dans la mer de Marmara, à supposer qu'une armée russe fût appelée au secours de Constantinople. Je savais fort bien que ce serait toucher la fibre irritable. Mais, comme Votre Excellence me l'écrit, le cabinet de Saint-Pétersbourg deA'ait apprendre cette nouvelle par Constantinople. 11 y avait plus de loyauté et de dignité à la communiquer nous-mêmes. En outre, en laissant l'Angleterre donner, la première, connaissance de cette démarche, la France eût paru suivre le mouvement, ce qui ne convenait point.

« Il y a déjà quelque temps, ai-je dit, que j'ai fait » connaître à Votre Excellence que le gouvernement » du roi pensait que, dans les circonstances pré-

» sentes, toute mesure prise pour la défense de Cons- » tantinople et de l'empire ottoman était essen- » tiellement liée à l'intérêt général de l'Europe et » nous semblait ne pouvoir être mise <i exécution » que d'un commun accord. Tous me répondîtes » qu'U n'y avait nulle vraisemblance que Constan- » tinople eût de tels dangers à courir ; qu'ainsi il » était aa moins superflu d'examiner ce qui serait » à faire dans une hypothèse improbable. La mort » du sultan, les appréhensions qu'inspiraient à » juste titre la position des armées ont, à Paris et à » Londres, fait paraître cette supposition beaucoup » plus vraisemblable. En conséquence, des Notes ont » dû être remises au Divan pour demander que si, » par un motif quelconque, le gouvernement otto- » man croyait indispensable d'appeler en auxiliaire » une des puissances, les autres fussent en même » temps engagées à concourir aux mesures de con- » servation et de défense jugées nécessaires. Ainsi, » dans le cas où Constantinople serait menacé, des » escadres française, anglaise, peut-être autricliienne, » entreraient dans la mer de Marmara en même » temps que des troupes russes pourraient débarquer » à Constantinople. »

La rougeur est montée au Aisage de M. de Nesselrode en écoutant cette communication et, pour la première fois, je l'ai vu, lui toujours si doux et si calme, cédant à une impression de vivacité.

« A ce que je crois, ma-t-ildit, ce n'est pas de la » Turquie qu'on s'occupe, mais de la Russie. Il est » surprenant qu'après avoir montré depuis trois ans » tant de loyauté, de conciliation, de conflance, d'im- » prévoyance même, car nous n'avons pris aucune

» mesure, nous n'avons pas fait un préparatif, nous » ne soyons point parvenus à désarmer la méfiance » qu'on nous témoigne à Londres et à Paris. Il est évi- » dent que c'est à nous qu'on en veut.

» — J'ignore, ai-je répondu, si les Anglais sont en » méfiance, si leur gouvernement obéit à une opinion » publique inquiète soit du nombre de vos vaisseaux, » soit de votre influence en Asie. Telle n'est point la )) disposition en France. Mais il y existe contre la » Russie une sorte d'irritation et une conviction que » l'empereur est malveillant et hostile à notre égard. )) Le gouvernement du roi est sans doute pleinement » rassuré par votre loyauté. Il a confiance entière, » j'en suis persuadé, dans l'intention, dans le désir » très sincère, selon moi, que vous avez d'éviter » toute occasion d'intervenir en Turquie. Il est dis- » posé à se maintenir en une complète harmonie avec » vous; mais il lui est imposé d'avoir des ménage- » ments pour notre opinion nationale. Il ne peut » s'exposer à paraître, aux yeux de la France, impré- » voyant ou faible. Je répète depuis longtemps que » les procédés de l'empereur envers notre gouver- » nement, que les sentiments qu'il manifeste haute- » menl contre la France depuis neuf ans, y suscitent » une disposition publique qui, dans une occasion » donnée, doit nécessairement être prise en considé- » ration dans notre conduite pohtique. Ce que j*ai » prévu et annoncé, ce qui vous a affligé tout comme » moi, se dessine aujourd'hui. Et combien étaient » inutiles ces manifestations des impressions person- » nelles de l'empereur ! Sa position géographique ne >) lui permettait pas de prendre l'initiative contre » nous. Son influence ne pouvait décider l'Autriche

» et la Prusse à allumer une guerre terrible. Ainsi la » politique de son cabinet était nécessairement paci- » fiqiie. Nos relations de gouvernement ont été, je me » plais à le dire, bonnes, faciles, obligeantes. Et pen- » dant ce temps-là, les paroles et la conduite du sou- « verain étaient hostiles et menaçantes. Encore en ce » moment, si la Russie s'est montrée, comme vous » l'avez affirmé, et comme il est vrai, conciliante et » loyale, l'empereur n'a-t-il pas pris soin que cette >) louable poHtique semblât dédiée à l'Autriche et à )) l'Angleterre seulement, et qu'on ne pût y voir des » égards et des ménagements pour la France? Ne » soyons donc pas étonnés si le gouvernement du roi » peut s'entendre mieux avec les puissances qui ont » eu et veulent avoir de meilleures relations avec lui. » D'ailleurs, n'est-il pas simple de craindre que si » l'empire ottoman est encore une fois secouru et » préservé par la Russie seule, il n'en résulte une » sorte de suzeraineté ? Nous avons pleine assurance » en la loyauté de vos promesses. Nous ne supposons » point que vous chercMez une augmentation de n territoire; nous croyons que vous retirerez vos » troupes aussitôt que possible, et cependant nous ne » pouvons pas ne pas voir dans une nouvelle appari- » tion de vos troupes à Constantinople un accroisse- » ment d'influence qui ressemblerait à de la domina- » tion. Aussi n'est-ce pas l'Angleterre et la France » seulement qui ont conçu des inquiétudes sur les » affaires d'Orient. Vous savez si à Tienne on en est » préoccupé, et spécialement depuis qu'on a regardé » la mort du sultan comme imminente.

» — Oui, je sais quelle a été dans tout ceci l'activité » de M. de Metternich. Son zélé à s'entremettre a été

» grand. Chaque puissance s'est agitée, on s'est con- » suite ; on a formé des projets ; on a oublié que la » Russie existait. Nous seuls sommes restés calmes et » n'avons montré ni prétentions ni méfiance. Vos » flottes ont été augmentées, se sont mises en mou- » vement, ont reçu instructions de menacer et même » d'agir. Ces instructions, vous ne me les avez pas » même laissées en communication. Nous avons trouvé » tout fort bien, tant nous sommes peu jaloux de » cette influence exclusive dont vous parlez. Mais » quand il s'agit des Dardanelles et de la mer de Mar- » mara, il est évident que nous avons à veiller, non » plus aux intérêts de la Turquie, mais aux intérêts » de la Russie. Lorsque nous envoyons des troupes » devan-t Constantinople, et que les flottes française » et anglaise sont dans la mer de Marmara, le jeu » n'est pas égal. Nos troupes ne menacent pas Mar- » seille, et les flottes menacent Odessa et Scbastopol, » que les Anglais peuvent venir brûler comme ils » brûlèrent Copenhague. Et que feraient vos flottes » pour défendre Constantinople contre des Égyptiens » arrivant par terre ? A chacun son rôle. La marine « contre la marine, menaçant ou défendant les eûtes ; » les troupes de terre contre les troupes de terre. »

» — Ce n'est ni de Marseille ni d'Odessa qu'il est » question, mais de Constantinople. Si toutes les » puissances concourent à la fois pour préserver cette » capitale, ce n'est pas certes au moment de ce » commun accord qu'on peut redouter une rupture » ou une guerre. C'est, au contraire, pour ne point » courir les chances de la voir éclater qu'on désire » agir de concert. Je conçois que vous vous refuseriez » à laisser la mer Noire ouverte aux marines miU-

» taires. Elle ne pourrait l'être que par des traités » ultérieurs, où vous seriez partie contractante, en » mesure de vous opposer aux stipulations qui vous » sembleraient dangereuses. En attendant, il importe » de montrer -que l'action des puissances est exercée » en commun. La présence des flottes est le seul » moyen d'en persuader les Turcs et les populations » orientales, peut-être même aussi l'opinion publique » en Europe. >>

Toute cette conversation, qui n'a point été dialoguée absolument dans ces mêmes termes, était de ton et de substance, telle que je la rapporte. Aucune aigreur ne s'y mêlait, et nous restions l'un et l'autre dans les limites d'une politesse amicale. En la terminant, j'ai dit à M. le comte de Nesselrode : « Espérons encore » que les Egyptiens bien avertis se seront arrêtés » après leur \dctoire, et alors il n'y aura pas lieu » d'envoyer vos troupes à Constantinople, ni de » faire entrer les flottes dans la mer de Marmara. Ce » danger dissipé, on s'occupera de régler l'arrange- » ment général, et définitif. On pourra apporter des » idées différentes, ne pas être accord dès le début, né- » gocier plus ou moins longtemps, mais on arrivera » au but. Ce qui sera conclu sera l'œuvre commune » consentie et garantie par tous, par la Russie » comme par les autres puissances. »

Votre Excellence verra par ce récit que les dispositions du gouvernement russe en sont à une phase nouvelle. Peut-être est-il à propos de reprendre et de suivre les variations successives que les circonstances ont amenées dans l'esprit de l'empereur et de ses conseillers.

La crainte de voir la guerre éclater en Syrie, et par

suite d'avoir à exécuter les clauses du traité d'Unkiar- Skélessi , les complications qui en résulteraient, l'intervention possible des flottes française et anglaise, tel a été d'abord le sentiment dominant. On s'occupait moins de la question générale et définitive. Tout en répugnant beaucoup à un arrangement conclu en compiun, et placé sous la garantie de l'Europe, on ne semblait pas s'y refuser, comptant sur les difficultés et les délais, croyant que TAngleterre avait le même éloignement pour un tel projet.

Puis, lorsque le cabinet de Vienne a pris l'initiative et a paru disposé à établir un concert préalable entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, lorsqu'en même temps on a cru le trouver complaisant pour une intervention armée de la Russie, dans le cas prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi, l'empereur a pris son parti de déclarer qu'il avait les mêmes intentions que les autres puissances, et qu'il était prêt à traiter sur le statu quo à établir en Orient.

A ce moment est survenue la mort du sultan Mahmoud; Constantinople est restée calme. Le Divan a envoyé les ordres qui devaient prévenir la guerre, il a fait des propositions à l'Egypte. J'ai commencé cette lettre par rapporter à Votre Excellence l'impression de contentement et d'espérance que ces nouvelles avaient produites ici.

Aujourd'hui il n'y a plus une autre pensée que la possibihté et presque la vraisemblance d'une intervention stipulée par le traité d'Unkiar-Skélessi. Elle n'est point souhaitée, tant s'en faut. Mais, le cas échéant, elle serait effectuée. L'empereur y risquerait tout. Son honneur lui semble engagé. D'ailleurs, dans cette question, il aie concours et l'appui du sentiment

national. Conquérir Constantinople ou prendre de nouvelles provinces à la Turquie, c'est à quoi ne songe pas un homme raisonnable. Exercer sur la Porte une influence plus ou moins grande; s'opposer à ce que l'Angleterre et la France y protègent plus ou moins eflicacement leur commerce avec lequel la Russie n'est pas en concurrence, ce sont des questions assez vagues Aides d'intérêt positif. L'opinion russe ne s'en est point émue. Ainsi que je l'ai écrit, elle est restée jusqu'à présent étonnamment indifférente.

Mais que l'exécution d'un traité se trouve interdite à la Russie, par les puissances étrangères, ce serait pour l'orgueil national un sensible affront. Ce qui est encore plus grave, c'est la mesure que nous proposons comme contre-poids à l'intervention russe. L'entrée des flottes dans la mer de Marmara, les Dardanelles ouvertes, il y a dans de telles paroles de quoi exciter même les hommes les plus contraires à la Ugne poUtique sui\*ie par l'empereur. Les Anglais dans la mer Noire, voilà une pensée inadmissible. J'ajouterai que, si j'en juge par le langage des membres du corps diplomatique, les puissances allemandes partageraient sur ce point l'opinion des Russes. Je puis bien dire que les flottes se retireront, comme les Russes disent aussi que leur armée reviendra. Mais nous répondons que le fait de cette intervention prouve et établit la domination russe, et les Russes nous répondent que le consentement donné par le Divan au passage des Dardanelles, constate et confirme la faiblesse du gouvernement ottoman et forme un précédent menaçant pour l'avenir.

S'il est vrai, comme je le crois, que pour n'éveiller aucune méfiance, peu ou point de préparatifs aient

encore été faits, je suis persuadé que, depuis quelques jours, on songe à réparer le temps perdu et que des ordres ont été envoyés. On parle déjà du comte Woronzow, gouverneur d'Odessa, pour commander le corps d'armée qui se rendrait à Constantinople. Un tel choix prouve un esprit de sagesse, un désir d'agir avec modération, en exécutant une mesure peu pacifique. Le comte Woronzow est l'homme le plus honorable de Russie, le seul peut-être qui ait de l'indépendance de caractère, et de situation très propre à des négociations. Il naquit et fut élevé en Angleterre où il compte beaucoup d'amis : une partie de sa famille y réside.

Tout dépend donc de ce qui va arriver en Orient. On attend des nouvelles de l'armée égyptienne et du capitan-pacha. Il règne des inquiétudes et de l'exaspération dans les esprits, sans toutefois nul désir de rupture, nulle ardeur vers la guerre; un sincère désir que la paix ne soit pas troublée. Mais on commence à admettre qu'elle peut l'être.

M. de Nesselrode est au Ut, malade de la goutte. L'empereur passe des revues de sa flotte de Gronstadt ou fait manœuvrer le camp de Krasnoé-Sélo. La réponse qui doit m'étre adressée se fait attendre, mais je ne la presse point. Elle serait en ce moment vague et sans garantie. Les événements prochains pourront seuls lui donner une vraie signification. Aujourd'hui, loin d'être un engagement, elle ne serait pas même une déclaration. Il importe encore plus à Votre Excellence de savoir où nous en sommes ici.

J'aij)u craindre que Votre Excellence ne trouvât une sorte de discordance entre mes réponses et les lettres que vous m'adressiez. Cependant j'ai toujours eu soin de répondre à toutes les questions, de traiter

tous les articles indiqués. Mais il résultait de la différence des points de vue, que nous n'étions pas également préoccupés des mêmes pensées. A Paris et à Londres on songeait surtout à la possibilité d'une intervention russe, il semblait que ce fût le péril iminiment. A Saint-Pétersbourg, on ne voulait pas y penser, on se complaisait à espérer que les chances en écarteraient la possibilité. Je n'ai jamais redouté qu'elle eût Lieu autrement que par l'effet impérieux des événements d'Orient. Mon attention devait donc se fixer de préférence sur la question générale et sur les négociations à ouvrir pour régler en commun l'état de l'Orient. Ainsi je me trouvais conduit h entretenir Votre Excellence plutôt des dispositions du cabinet de Saint-Pétersbourg à une entente commune que de ses projets d'intervention, me bornant à dire de quelles circonstances dépendrait cette intervention. De là a pu dériver aussi un malentendu sur ce qui m'apparaissait des intentions de l'Angleterre

En ce qui touche l'exécution du traité d'Unkiar- Skélessi et l'arrivée des Russes à Gonstantinople, je n'ai pas douté un instant de notre parfaite intelligence aA'ec le cabinet de Londres. Mon incertitude portait sur la similitude de vues et de projets. Quant au règlement général et définitif du statu quo, j'avoue qu'à cet égard mes doutes subsistent. Rien dans mes rapports, toujours fort bons avec lord Clanricarde, n'a contribué à les dissiper. Sans que son opinion et son langage soient très prononcés, il est évident que les instructions de son gouvernement ne lui permettent pas de se montrer favorable à l'Egypte à laquelle U est manifestement très contraire, ni de se prononcer sur la convenance de régler en commun les affaires

d'Orient, pour les placer ensuite sous la garantie des grandes puissances.

P. -S. — Le recrutement "sient d'être ordonné comme il Test chaque année. Il est à remarquer que cette fois la levée est de 6 pour 1000 au lieu de o, quotité habituelle.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 3 août 1839.

Les ministres ont d'excellentes intentions et sont des administrateurs capables ; le roi est fort habile, mais quand nous tirerons-nous des bourbiers du scepticisme et de la démocratie ? Ne rien croire et avoir peur de tout n'est pas le moyen d'avoir un gouvernement fort. Je Usais l'autre jour un rapport spirituellement écrit par M. de Rémusat sur la proposition de M. Gauguier (i), et j'admirais le soin ingénieux de tant d'indécision et de ménagement. Personne ne veut risquer une de ses chances, et il n'y a rien de si commode pour une conduite prudente que d'admettre plus ou moins toutes les opinions. L'homme poUtique de notre époque est tolérant pour les opinions, dédaigneux pour les personnes.

(1) Comme les années précédentes, M. Gauguier, député des Vosges, avait présenté une proposition portant qu'à partir de la prochaine législature les députés exerçant des fonctions civiles ou militaires, sauf les ministres, ne toucheraient pas, pendant la durée des sessions, le traitement alTeclé à leur emploi. La commission nommée par la Chambre conclut au rejet, c. b.

DU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Paris, oaoùt 1839 (1).

Monsieur le baron,

Je ne sais si le gouvernement britannique n'a pas involontairement contribué à ce revirement de la politique russe, par l'empressement qu'il a mis à laisser voir au cabinet de Saint-Pétersbourg- ses inquiétudes, par rapport aux vues ambitieuses de Méhémet-Ali. La Russie a pu induire de ces avances peu réflécMes que le ministère an^^lais s'attendait à trouver en elle sur ce point particulier plus de sympathie et d'appui que dans les autres cours, elle en aura conclu que l'accord européen dont elle s'était d'abord eflrayée n'était ni bien intime ni bien complet, et qu'elle pouvait, sans se compromettre beaucoup, ne pas se hâter d'en tenir compte. Je crois pourtant que si elle voulait trop presser cette conséquence, elle s'exposerait à de graves erreurs, et le jour où elle manifesterait la volonté d'occuper Constantinople, elle verrait bientijt se rallier contre elle les mêmes puissances qui, lorsqu'un aussi grave danger parait moins imminent, peuvent se laisser entraîner à des dissentiments de détail.

En etTet, monsieur le baron, sauf quelques nuances dans la manière d'apprécier la position de Méhémet- Ali, la France et l'Angleterre s'entendent toujours parfaitement dans la grande question d'Orient et le gouvernement du roi ne néglige rien de ce qui est en

(1) Dépèche officielle N" 10.

son pouvoir pour faire disparaître ce malentendu partiel, dont il ne se dissimule pas les fâcheuses conséquences.

L'Autriche, dont nous sommes très satisfaits à tous autres égards, semble, comme l'Angleterre, se préoccuper outre mesure des prétentions exagérées du Aiceroi d'Egypte, mais je ne suis pas bien convaincu qu'elle y porte la même sincérité. Elle pourrait bien, suivant un des événements habituels de sa politique, chercher uniquement dans l'expression de ces inquiétudes un moyen de nous mettre en état de suspicion au moment même où la nécessité la force à accepter et même à rechercher notre concours pour certaines éventuahtés. Quelques insinuations que M. de Metternich ' a cru pouvoir hasarder dans ce sens m'ont engagé à écrire à M. de Sainte-Aulaire la dépêche dont je vous envoie ci-joint la copie (li.

(1) Dans cette dépèche, en date du 30 juillet 1839, le maréchal duc de Dalmatie relevait surtout le rei,'ret exprimé par M. de Metternich de nous voir prendre pour point de départ, au moins apparent, l'égalité de position entre le sultan et Méhéraet-Ali. — L'Autriche ne pouvait, d'après tous les précédents, nous soupçonner un instant de chercher à sacrifier l'intégrité et la sûreté de l'empire ottoman à une prétendue prédilection pour l'Egypte. N'avions-nous pas fait entendre le langage le plus ferme à Méhéraet-Ali lorsqu'il semblait disposé à troubler la paix"? Mais nos conseils ne perdraient-ils pas toute leur force si nous avions l'inconséquence de garder le ton de la rigueur et du mécontentement vis-à-vis de lui au moment même où il renonçait à ses prétentions d'indépendance et que, loin d'attaquer la Porte, il se tenait sur la défensive ? Le sultan se montrait en ce moment le véritable agresseur, et le traiter sur

Les événements ont marché vite depuis quelques semaines. La mort du sultan, précédée de la défaite d'Hafiz-Pacha et suivie à peu de distance de la défection de la flotte ottomane ; les propositions d'accommodement faites par la Porte à Méhémet-Ali; les prétentions manifestées par ce dernier, qui exige non seulement l'investiture héréditaire de la totalité de ses possessions, mais encore l'éloignement du grand vizir, son ennemi personnel ; toutes ces circonstances ont singulièrement aggravé une situation déjà bien compKquée il y a un mois.

Elles n'ont pourtant pas changé dans notre manière de voir le principe sur lequel doit se régler la pohtique européenne. Je ne veux pas dire par là qu'il ne doive en résulter aucune modification des conditions qui, naguère encore, eussent pu suffire à la pacification de l'Orient. A moins de vouloir se raidir contre l'évidence, il faut bien reconnaître que Méhémet-Ali est maintenant en mesure de prétendre à des stipulations plus favorables. Mais H y a une limite aux avantages qui peu-

le même pied que la victime de ses actes d'hostilité était déjà faire singulièrement pencher la balance en sa faveur. C'est eu égard à sa position de souverain en lutte avec un vassal que nous avions cru devoir agir ainsi, et on serait mal venu de nous reprocher de témoigner au contraire d'une préférence marquée pour le vice-roi. Du reste, l'Europe n'avait-elle pas pris en 1827 parti pour la Grèce révoltée et pouvait-elle invoquer aujourd'hui la nécessité dedonner toujours liaison à un souverain contre un vassal quelles que soient les circonstances"? Contenir et la Porte et Méhémet-Ali d'une main également ferme sans se préoccuper des droits de l'un ou des ambitions de l'autre : tel était, en résumé, le seul devoir des puissances, c. b. VI. 19

vent lui être faits, et cette limite, aujourd'hui comme avant la mort de Mahmoud, est celle qui ne pourrait être dépassée sans mettre en péril l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Ces deux conditions étant indispensables à la tranquilhté de l'Europe, les puissances ont à la fois le droit et le devoir de veiller à ce qu'elles soient respectées, et elles ne doivent pas permettre que le vice-roi, abusant de la détresse où la Porte se trouve réduite par les fautes du dernier sultan, lui arrache des concessions qui compromettraient d'autres intérêts encore que les intérêts musulmans.

Je vous envoie, monsieur le baron, la copie des dernières instructions que j'ai adressées à M. l'amiral Roussiri (1) et à M. Cochelet. Vous verrez que le

(1) Le ministre des affaires étrangères écrivait, entre autres choses, à notre ambassadeur àConstantinople : «Le gouvernement du roi se serait attendu à plus de décision de votre part dans la circonstance si importante de la désobéissance et de la défection du Capitan-Pacha. Sans doute, vos instructions et celles de l'amiral Lalande n'avaient pas prévu cet événement, mais M. Lalande savait, et mieux que lui vous saviez qu'il entrait dans nos vues, qu'il était de notre politique d'employer tous nos moyens, d'une part, à prévenir ou à faire cesser un conflit entre les forces turques et égyptiennes, de l'autre, à sauver de la puissance et des ressources de la Porte, si celle-ci était vaincue, tout ce qu'il nous serait possible de sauver. Cette donnée générale aurait dû suffire au commandant de notre escadre pour le déterminer à barrer le passage au Capitan-Pacha et à le contraindre sinon de rentrer de sa personne aux Dardanelles, du moins d'y renvoyer sa flotte. M. Lalande, au lieu d'agir sur-le-champ, s'étant borné à vous rendre compte des projets de l'ami-

gouvernement du roi n'a pas perdu un moment pour prendre une altitude conforme aux considérations que je \'iens de développer. Vous pourrez en donner connaissance à M. de'Nesselrode.

Je vous envoie également, pour que vous les placiez aussi sous ses yeux, les réponses des cabinets de Londres et de Vienne à notre déclaration en faveur de l'intégrité de l'empire ottoman sous la dynastie actuellement régnante. Ces deux documents, d'une nature complètement satisfaisante, confirment ce que je vous ai dit au commencement de cette dépêche du parfait accord des trois cours sur les points essentiels d'Orient.

Paris, 7 août 1839 (1).

Le gouvernement britannique, en apprenant la déclaration faite par Méhémet qu'il ne restituerait la flotte ottomane qu'après avoir obtenu l'investiture de toutes ses possessions et le renvoi du grand vizir, avait cru devoir nous proposer d'adopter contre ce pacha des mesures plus qu'énergiques. Il ne s'agissait de rien moins que de charger nos amiraux, dans le cas où il persisterait à refuser la restitution demandée, d'attaquer et d'enlever la flotte égyptiennes. Le gouvernement du roi n'a pas cru devoir accéder à une proposition qui pouvait conduire à de fâcheuses extrémités. Je

rai turc, vous auriez dû lui recommander expressément de tout faire pour déjouer ces projets. Le gouvernement du roi aurait hautement approuvé cette détermination. » (Dépèche du 27 juillet 1839.) c. b.

(1) Dépêche officielle N° 20.

viens de répondre à la proposition de lord Palmerston par un contre-projet d'une nature toute différente, mais plus propre, dans notre manière de voir, à atténuer le but que nous avons en vue. S'il était adopté, la demande de la restitution de la flotte serait renouvelée au nom des cours alliées, et, dans l'éventualité d'un refus, on déclarerait au vice-roi que désormais U doit considérer les escadres combinées comme celles du sultan lui-même, agissant uniquement et exclusivement dans le but de repousser toute agression dirigée contre la Porte.

Je n'ai pas besoin de vous dire que cette information est pour vous seul. S'il faut que les autres cabinets aient connaissance de nos dissentiments partiels avec la cour de Londres, ce n'est pas par nous du moins qu'ils en seront instruits.

AU MARÉCUAL DUC DE DALMATIE

Saint-Pétersbourg, 10 août 1839 (J).

Monsieur le maréchal,

L'ambassadeur d'Angleterre a eu récemment une audience de l'empereur. Il était chargé de remettre au tsar un portrait de la reine Victoria. La souveraine du Royaume-Uni l'envoyait en échange d'un portrait de l'empereur, à elle offert par le grand-duc héritier. L'empereur a parlé des affaires d'Orient d'un ton calme et dégagé. « Vous voyez, — disait-il à lord Clanriçarde, — que nous nous en inquiétons peu, nous ne » faisons aucun préparatif. La France cherche à se

(1) Dépêche officielle N» 37.

» faire valoir et se donne un mouvement inutile. Elle » veut se mettre à la tête de tout. Depuis quelque «temps elle a l'air de vouloir dominer l'Europe. Le » plus simple était de laisser la Turquie et l'Egypte » s'arranger entre elles. » Puis, comme la conversation \dnt sur la marche des Égyptiens, qui inspirait à ce moment plus d'inquiétude qu'aujourd'hui, lord Clanricarde ayant exprimé l'espoir que la mission du capitaine Cailhé arrêterait Ibrahim, l'empereur répondit : « — Croyez-vous donc qu'il suffise d'un officier » français et d'un papier qu'il présentera pour arrêter » une armée victorieuse? »

Votre Excellence voit que l'empereur s'imagine toujours que flatteries Anglais et se montrer malveillant pour la France est un moyen assuré de les di^•iser. Ce récit, que m'a fait lord Clanricarde, est tout à fait confidentiel et ne pourrait être cité à qui que ce fût. Mes relations avec lui ne cessent pas d'être confiantes.

Saint-Pétersbourg, 10 août 1839 (1).

Je viens d'avoir avec M. le comte de Nesselrode une longue conversation dont je me hâte de rendre compte à Votre Excellence.

M. de Nesselrode avait des nouvelles de Constantinople du 30 juillet. Il savait l'arrivée de la flotte turque à Alexandrie: les démarches des consuls auprès de Méhémet-AU (2); ses réponses, une explication

(1) Dépêche oflicielle N»38.

(2) Démarche faite par les consuls des puissances pour obtenir de Méhéraet-Ali le renvoi de la flotte ottomane à son souverain, c. b.

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plus positive qu'il a eue depuis avec le consul d'Autriche ; la faiblesse que le Divan a montrée en apprenant ses exigences ; comment la Porte était disposée à céder, du moins, sur la question de territoire; comment des instructions envoyées de Vienne par le prince de Metternich, M. de Sainte- Aulaire et lord Beauvale (1), ont déterminé le Divan à s'en remettre à la médiation des puissances européennes ; enfin les termes dans lesquels le corps diplomatique de Constantinople a répondu aux propositions du pacha (2).

L'impression générale que produisaient ces nouvelles sur M. le comte de Nesselrode m'a semblé satisfaisante. Il est évidemment affranchi des inquiétudes graves et imminentes qu'on a pu concevoir ici pendant quelques jours. La marche des Égyptiens est arrêtée. Il n'y aura point à envoyer des troupes à Constantinople, donc le passage des Dardanelles ne sera point réclamé.

Du reste, M. de Nesselrode louait vivement le langage que les consuls ont tenu à Alexandrie et regrettait que le corps diplomatique de Constantinople n'eût point parlé avec autant de fermeté et de décision.

(1) Lord Beauvale venait de succéder à Sir Fred. Lamb comme ambassadeur d'Angleterre en Autriche, c. b.

(2) La note du 27 juillet, ainsi conçue : « Les soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime Porte que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime Porte à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portcnl. >. c. b.

En gémissant sur la faiblesse du Divan et se félicitant du secours qu'étaient venus lui apporter fort à propos les instructions de Vienne, il remarquait, avec la nuance d'aigreur que je lui ai déjà vue en parlant du cabinet autrichien, que ces instructions étaient trop vagues et n'avaient pas indiqué aux représentants des puissances la nécessité de prendre avec le pacha un ton d'autorité et presque de menace. Ce n'est point que M. de Nesselrode paraisse attacher une extrême importance à ce qui sera réglé entre la Porte et l'Egypte. Malgré la préférence manifeste accordée au souverain sur le vassal, la Russie ne mettrait pas une opposition formelle et inébranlable aux plus larges concessions de territoire. Elle les blâmerait comme assurant moins bien la paix dans l'Orient, comme affaiblissant et dégradant la puissance ottomane, mais, n'y voyant pas un intérêt pressant pour sa propre situation, elle accéderait à ce qui serait réglé par les autres cabinets. Je ne pense point qu'U en soit tout à fait de môme pour la domination que Méhémet-.\h veut exercer sur le gouvernement de Constantinople. soit en intimant le renvoi de Kosref-Pacha, soit, encore plus, en venant s'installer à Constantinople comme principal conseiller du sultan, c'est-à-dire comme maître absolu. M. de Nesselrode ne suppose même pas que cela puisse faire question pour les autres cabinets.

Ce qui est surtout désiré ici, du moins dans ce premier moment, c'est que les négociations marchent promptement à une conclusion, c'est que leur cercle n'ait pas le temps de s'élargir et qu elles se résolvent en un arrangement entre la Turquie et l'Egypte plulût qu'en un règlement total de la situation que

les puissances voudraient dorénavant fixer et garantir à l'empire ottoman.

Toutes les paroles du comte de Nesselrode supposaient implicitement que la Russie prendrait part à ces négociations et deviendrait, s'il y a lieu, partie contractante, dans les stipulations qui en pourront résulter. Comme jamais il ne m'a témoigné la moindre intention positive qu'il en fût autrement, je n'avais pas à lui faire à cet égard une question directe. Votre Excellence voudra bien se souvenir que j"ai toujours cru qu'il s'agissait seulement, pour obtenir l'assentiment delà Russie, de laisser agir la nécessité des circonstances.

Cette conversation s'était prolongée d'un ton de conliance et presque d'effusion, lorsque M. le comte de Nesselrode m'a dit : « — Il faut aussi que je a-ous » entretienne d'une question qui, depuis quelques » jours, nous a fort occupés et qui attire toute l'atten- » tion de l'empereur, d'une question vitale pour la » Russie. Il s'agit du passage des Dardanelles. Sur » ce point nous avons besoin d'explications franches. » Il faut fondre la cloche. »

Alors il m'a lu la dépêche au comte de Médem, qui aura été probablement communiquée à Votre Excellence avant que cette lettre lui parvienne.

J'ai répondu à M. le comte de Nesselrode que j'avais très bien vu à quel point cette question le préoccupait, qu'elle était grave et nationale pour la Russie; que s'il m'eût appartenu de lui donner un avis, je lui aurais conseillé ce qu'il venait de faire, mais que ses inquiétudes avaient été exagérées. « — Une s'agissait » nullement, ai-je dit, de traiter en thèse générale » de la hbre entrée de la mer Noire. Je ne sache point

» qu'on ait pensé à cette question. J'ignore quelle » serait l'opinion du gouvernement du roi. Rien ne » peut me la faire présumer. Mais, remarquez-le » avec moi, il a toujours passé pour constant dans la » politique européenne qu'il y avait un avantage géné- » rai à interdii'e la sortie et l'entrée des marines mi- >) litaires dans les passages de la mer Noire. Nous » avons même objecté contre le traité d'Unkiar-Ské- » lessi qu'il diminuait la garantie existante, enparaisn sant la rendre spéciale et nouvelle. Nous avons » seulement demandé que, dans le cas tout particulier » où votre armée serait appelée à Constantinople et « vos vaisseaux dans le Bosphore, les pavillons » français et anglais vinssent attester que vous agis- » siez de concert avec les autres puissances, dans l'in- » térêt de l'Europe et non dans l'intérêt de la Russie. » A''otre lettre à M. de Modem ne distingue pas assez » cette circonstance accidentelle et hypothétique de » la question générale. »

M. le comte de Nesselrode a cherché à justifier ses inquiétudes et les méfiances de l'empereur. II a parlé d'instructions secrètes adressées ou aux ambassadeurs ou aux amiraux, de la marche des flottes qui, au heu d'arrêter l'escadre ottomane, sont mouillées à Ténédos. Je crois pourtant qu'il a été moins alarmé qu'il ne le dit, et je lui ai rappelé notre conversation précédente, où je lui avais déclaré que nous ne demandions l'entrée des Dardanelles que dans le cas échéant de l'intervention de la Russie.

Quoi qu'il en soit, les nouvelles de Constantinojjle l'ont rassuré, ce me semble, plus eflicacement que mes explications. Je pense que le gouvernement du roi, en répondant d'une façon ferme et loyale sur la

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question accidentelle que les circonstances n'ont point soulevée, comme on a pu le craindre, et en donnant en même temps sécurité sur la question générale, facilitera les négociations et simplifiera nos relations avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. Déjà, dans cet entretien, il n'y a pas eu une apparence quelconque d'aigreur ou de ressentiment contre la France.

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