‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 25 sur 41 · DU COMTE DE S A INTE - AU L A I R E · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S A INTE - AU L A I R E

Vienne, 10 août 1839.

Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre du 27 juillet parM.deFicquelmont,dontje n'ai guère joui autrement parce qu'il est parti le plus tôt qu'il a pu pour rejoindre sa femme. Fendant l'instant qu'il a passé ici, nous avons reçu la grande nouvelle de Constantinople. Désormais ce n'est plus pour les puissances une convenance ou un intérêt de se mêler des affaires d"Orient, elles y sont tenues par un engagement d'honneur. Leur offre d'intervention acceptée par la Porte constitue un vrai contrat. Elles auront tort si elles tardent à l'exécuter, car la responsabihté des événements est grande. Elle s'accroît par les délais et elle pèsera tout entière sur ceux qui ne se seront pas bâtés. La question de Syrie se débattra entre Paris et Londres. Elle se réduit, selon moi, à l'appréciation du possible. Pour persuader à Ibrahim de quitter en vaincu le champ de bataille de Xezib, il faudra de puissants arguments ! Et je n'aperçois pas bien où on les prendra. Puis, sans être le moins du monde favorable à Méhémet, en comprenant même les inconvénients de l'établir en Asie en voisin des possessions russes, je

ne trouve pas logique qu'ayant pour lui le fait et le droit, ce soit pourtant lui qui paye les frais. On court le risque de soulever en France de ces passions factices qui renversent les ministères. L'opposition embrassera la cause de Méhémet à meilleur droit que celle d'Ancône. Quoi qu'il arrive, les Notes échangées sur l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman, puis celle collective présentée à Constantinople sont des actes importants et dont les conséquences ne peuvent manquer d'être favorables plus ou moins. Je suis bien pressé de savoir quelle réponse on vous aura faite à l'ocasion du premier de ces actes.

Comment a-t-on pris chez vous la signature de M. de Boutenieff (1) ? Elle place fort mal son maître, ce me semble. Celui-ci ne veut rien faire à Tienne, soit, puis n'agir qu'à Constantinople et à Alexandrie : mais on se mettra d'accord à Vienne sur ce qui devra être fait. Si la Russie reste étrangère à nos déUbérations, il faudra qu'elle se sépare de nous lors de l'action ou qu'elle se mette à notre suite : comment l'empereur Nicolas se tirera-t-il de là ?

Je crois qu'il a été fort irrité de l'allure de M. de Metternich ; mais il a déguisé son dépit, espérant que les divisions de l'Angleterre et de la France lui sauveraient l'embarras du refus. Aujourd'hui, je crois M. de Metternich très blessé, mais jamais il n'a été si laudatif pour l'empereur, il n'abandonne pourtant pas son idée. Le jour après l'arrivée de M. de Ficquelmont, il a écrit à Paris et à Londres pour demander pour moi et pour l'ambassadeur d'Angleterre des ins-

(1) La signature par M. de BouteniePr de la note du 27 juillet, c. H.

tructions, insistant sur ce que Tienne est le foyer où doivent converger tous les rayons et le lieu d'étape nécessaire entre les cabinets et Constantinople. Il a envoyé à Pétersbourg même circulaire qu'à Paris et Londres, mais avec une lettre d'accompagnement différente. Aujourd'hui il écrit encore pour redoubler de caresses.

Tâchez de me dire dans quelle disposition M. de Tatistschefî nous est renvoyé.

Je crains que nous ayons grand'peine à nous entendre avec l'Angleterre sur la Syrie. C'est là l'écueil.

DU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Paris, 20 août 1839 (l).

Monsieur le baron,

Je vous ai mandé que le gouvernement britannique nous avait proposé dadopter contre Méhémet-Ali, pour l'obliger à restituer la flotte ottomane, des mesures qui n'allaient à rien moins qu'à enlever la flotte égyptienne et à la garder en gage.

Sur nos représentations, le cabinet de Londres a renoncé sans difficulté à ce projet et nous nous concertons en ce moment avec lui sur les dispositions plus modérées qu'il convient d'y substituer.

Le cabinet de Vienne , bien que fort déconcerté par le refus de la Russie de prendre part à une déUbération commune, affecte de croire qu'on pourrait encore l'y amener et proteste que, quoi qu'il en soit, il ne

(1) Dépêche officielle N° 21.

déviera pas en ce qui le concerne du système dans lequel il est entré.

Quant au cabinet de Berlin, son unique préoccupation paraît être de ne pas se compromettre dans le difîérend qui menace de s'élever entre la Russie et l'Autriche. M. de Werther ne cesse de répéter que la Prusse n'a aucun moyen d'influence sur la solution delà question, et qu'en ce qui touche l'Orient il n'y a que quatre grandes puissances. Malgré l'insistance de M. Bresson, il n"a pas répondu encore à notre déclaration en faveur de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman.

AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Saint-Pétersbourg, 24 août 1839 (I).

Monsieur le Maréchal,

Je ne puis trop vous remercier de me tenir ainsi au courant de tout ce qui se rapporte aux affaires d'Orient. Si les lettres de Votre Excellence étaient moins fréquentes, si elles n'étaient pas accompagnées de pièces et d'extraits de correspondances, ma position serait embarrassante. Me trouvant ainsi bien informé, je puis rectifier les fausses nouvelles, donner aux conjectures une direction raisonnable, influer sur les jugements. C'est surtout parmi le corps diplomatique, où je crois avoir acquis quelque confiance et quelque autorité d'opinion, que je me sers utilement des informations que je dois à Votre Excellence.

(1) Dépêche officielle N" 40.

Par exemple, aucune lettre ne pouvait survenir plus à propos que le N" 20, où vous vouliez bien m'entretenir du dissentiment qui se manifestait entre le cabinet anglais et le nùtre, au sujet des mesures menaçantes et coercitives à prendre contre le pacha. Déjà, cette nouvelle était arrivée de Londres. Je crois qu'elle avait donné un tel contentement à l'empereur, qu'il s'en était tant exagéré la portée, que son entourage et les membres du corps diplomatique, alors présents au camp, avaient cru la chose fort grave, d'autant plus qu'ils ne savaient rien de positif et avaient seulement remarqué la satisfaction de l'empereur. J'ai pu dire de quoi il s'agissait et réduire à peu les i.dées que l'on commençait à se faire.

Trois jours après, j'ai vu M. le comte de Nesselrode, qui venait de passer la moitié de la semaine à Peterhof. Quant à lui, il jugeait très sainement de cet incident, trouvait simple que Votre Excellence n'eût point envoyé son assentiment au projet d'instructions proposée par lordPalmerston, comprenait vos motifs, qui lui semblaient justes et raisonnables et ajoutait que nous ne pouvions avoir, comme les Anglais, le goût et le désir de brûler des vaisseaux toutes les fois que l'occasion s'en présente. En outre, il croyait, d'après ses lettres de Londres, que le cabinet anglais n'insisterait pas sur sa proposition première.

Si j'en juge d'après le langage de M. le comte de Nesselrode et par le calme d'esprit où il était, on est rassuré et on éprouve de la satisfaction des difficultés et des embarras qui se produisent de jour en jour dans les affaires d'Orient. On voit que le succès a rendu Méhémet-Ali exigeant, peut-être même intraitable ; que tout arrangement sera difficile à lui faire

accepter ; que s'il s'y résigne ce sera sans bonne foi, surtout s'il a conçu l'idée de devenir non plus seulement le maître de l'Egypte et de la Syrie, mais le restaurateur de la puissance musulmane. On pense d'autre part que Kosref- Pacha n'est pas plus sincère ; qu'ainsile sffl/u çuo qui sera réglé n'aurapoint meilleure stabilité que le traité de Kutaieh. L'amour-propre du cabinet de Saint-Pétersbourg, un moment blessé d'avoir eu la petite part dans les projets de délibération européenne, se console maintenant, en raillant un peu la vanité de ses projets, dont chaque incident est venu successivement rendre la réalisation plus difficile et plus douteuse. Il voit peu d'inconvénients à s'y associer, car enfin ils auront un résultat quelconque et la Russie ne gagnerait rien à rester isolée, mais l'empereur est bien déterminé, en cet instant, à ne contribuer en aucune façon à écarter les obstacles pas plus qu'à diminuer les embarras qui peuvent s'opposer à la conclusion d'un arrangement. Ainsi M, de Nesselrode m'a répété plus explicitement qu'il ne fallait pas compter sur la Russie pour aider aux mesures coercitives que nous croirions nécessaires contre le pacha. Il m'a dit : « Tant de méfiance nous » a été témoignée; une telle crainte s'est manifestée >> de voir nos troupes à Constantinople, qu'elles ne » doivent plus être espérées comme auxiliaires de » projets conçus sans nous. D'ailleurs autre chose » est de sauver Constantinople, en plaçant au-devant » quelques mille hommes, ou d'engager une guerre » dans l'Asie Mineure ou la Syrie. »

Ainsi, sauf variation, l'empereur, soit par orgueil offensé, soit par calcul poUtique, veut fortement que son armée ne paraisse en Turquie que conformément

aux clauses du traité d'Unkiar-Skélessi et non pas en vertu d'un concert avec les puissances de l'Europe ; mais, en même temps, il n a point l'intention de faire défaut dans les négociations entamées. Voilà où le cours des circonstances, plutôt qu'une marche prévue et arrêtée, a conduit le cabinet de Saint-Pétersbourg. Des incidents nouveaux et différents pourraient faire varier cette disposition <juine me semble pas obstinée.

DU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Paris, 27 août 1839 (1).

Monsieur le baron,

Dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 20 de ce mois (2), je n'ai pu que vous faire connaître la première impression produite sur mon esprit par la comnmnication que venait de me faire M. le comte de Médem d'une dépêche de M. de Nesselrode relativement à l'éventuaUté de l'admission d'une escadre étrangère dans la mer de Marmara. Je vais entrer à ce sujet dans des explications plus précises et plus détaillées.

Je commence par déclarer que le gouvernement du roi partage pleinement les sentiments exprimés par le cabinet de Saint-Pétersbourg sur la prudente circonspection qui doit présider aux mesures adoptées

(1) Dépèche officielle N" 22.

(2) Le paragraphe delà dépèche du 20 août, auquel il est fait ici allusion, n'a point été reproduit plus haut, la dépèche N° 22 s'étendaut aA'ec beaucoup plus de détails sur la couiuiuuication de M. de Médem.

par les puissances dans le but de protéger la faiblesse de l'empire ottoman. Il ne peut y avoir à ce sujet aucun dissentiment entre des gouvernements animésd'intentions également pacitiques et conservatrices. Je me hâte d'arriver à la question qui parait avoir éveillé la susceptibilité de la cour de Russie, par suite d'un malentendu qui, heureusement, ne peut se prolonger en présence du plus simple éclaircissement.

M. de Nesseh'ode, après avoir fait remarquer que la Russie a cru devoir, dans les conjonctures actuelles, n'envoyer à Constantinople ni soldats ni vaisseaux, établit que l'entrée dans la mer de Marmara d'uneforce étrangère ne pourrait être tolérée par elle, parce qu'elle serait en contradiction avec un principe de droit international dont les traités l'autorisent à réclamer le bénéfice du principe de la clôture du détroit des Dardanelles.

De ces deux motifs, il en est un, celui qui a trait à la sûreté des établissements russes, que je m'abstiendrai de discuter, parce qu'il y aurait beaucoup à dire sur ce point, et parce qu'en tout cas si ce motif était le seul que puisse alléguer le gouvernement russe il lui serait difficile d'en faire dériver un droit positif.^ Il n'en a d'ailleurs pas besoin ; je reconnais qu'il est pleinement fondé à invoquer le principe de la clôture des Dardanelles ; mais le principe, il ne faut pas l'oublier, est le même qui ferme aussi le Bosphore. Il serait impossible de trouver un prétexte pour établir une difTérence entre ces deux termes d'une même proposition. Et le droit qu'a la Russie de réclamer le bénéfice du premier n'est pas plus certain que celui qu'ont la France, l'Angleterre, l'Europe entière de se prévaloir du second. De part et d'autre, on VI. 20

peut alléguer et une prescription immémoriale et les stipulations des traités formels et les plus puissantes considérations de la politique.

Ces considérations, monsieur le baron, se rattachent à l'intérêt même de la sûreté et de l'indépendance de l'empire ottoman, lesquelles seraient gravement compromises si les deux portes qui ouvrent pour ainsi dire l'entrée de sa capitale n'étaient pas fermées à toute force militaire étrangère. Elles se rattachent aussi à l'intérêt bien plus général de l'équilibre européen, qui exige non seulement que l'intégrité de cet empire soit respectée, mais encore qu'il ne tombe pas sous l'influence ou sous la protection d'une seule des grandes puissances.

Que si la clôture de l'un des deux détroits était maintenue, l'autre venait à être ouvert, non seulement le bénélice du principe serait par là entièrement détruit, mais on peut dire que le maintien d'une moitié de ses conséquences deviendrait plus préjudiciable que ne le serait leur suppression absolue, puisque l'exclusion qui continuerait à frapper quelqu'une ou quelques-unes des puissances européennes livrerait la Porte sans aucun contrepoids à la suprématie du gouvernement ou des gouvernements dont les forces navales seraient seules admises à pénétrer jusque sous les murs de Constantinople.

11 importe donc de tenir la main à l'inviolabilité de la clôture des deux détroits. Nul n'en est plus convaincu que le gouvernement du roi et toute mesure qui aura pour but d'assurer ce résultat, de le mettre dans l'avenir à l'abri de toute incertitude, obtiendra son assentiment et son concours, parce qu'il y verra une précieuse garantie ajoutée à celles qui protègent

la paix générale. Mais, encore une fois, il fautque cette inviolabilité soit entière; il faut qu'elle s'étende au Bosphore comme aux Dardanelles. Autrement elle tournerait contre le but même pour lequel elle a été établie, elle deviendrait une combinaison dérisoire, une honteuse déception à laquelle le gouvernement français ne se prêterait à aucun prix.

Sans doute, la force des choses peut amener la nécessité d'enfreindre momentanément le principe dont il s'agit ; comme tout autre principe poUtique, il n'est pas, il ne peut pas être absolu. Destiné à assurer l'indépendance de la Porte, il ne saurait être invoqué contre des mesures nécessaires pour sauver cette indépendance. Mais, dans le cas où malheureusement une lutte deviendrait indispensable, elle ne pourrait, elle ne devrait avoir lieu qu'avec le concours de toutes les puissances intéressées. Chacune de ces puissances devrait être appelée à sanctionner par sa participation une mesure exceptionnelle dont le but serait de mettre l'empire ottoman à l'abri d'une catastrophe qu'elles ont toutes tant d'intérêt à prévenir. Ce serait le seul moyen de diminuer les inconvénients de cette dérogation aux règles ordinaires de la pohtique. Une escadre russe dans le Bosphore, des escadres anglaise, française, autricliienne dans la mer de Marmara atténueraient réciproquement autant que possible les conséquences si fâcheuses à certains égards de leur apparition devant la capitale delà monarchie ottomane. La Porte, protégée à la fois par tous ses alhés, éviterait ainsi la situation de dépendance et d'abaissement où tombe nécessairement tout gouvernement qui subit la protection isolée d'un seul État étranger.

L'exposé que je viens de faire explique suffisamment^

monsieur le baron, la démarche prescrite en dernier lieu aux ambassadeurs de France et d'Angleterre auprès de la Porte. C'est uniquement dans le cas où les forces d'une autre puissance auraient pénétré dans l'un des détroits, c'est à titre de compensation, comme garantie de l'équilibre politique, seule base solide de la paix générale, que nous demandons pour nos escadres l'ouverture du passage des Dardanelles. Nos intentions ont été si clairement exprimées, que j'ai peine à concevoir qu'on ait pu les méconnaître à Pétersbourg. 11 est pourtant certain que nous n'y avons pas été compris, puisque toute l'argumentation de M. de Nesselrode s'appuie sur la supposition inexacte' que nous penserions à prendre l'initiative de l'infraction de la clôture des Dardanelles.

Veuillez donner lecture de la présente dépêche à M. le comte de Nesselrode et lui eu laisser copie ; j'aime à penser qu'avec la loyauté qui le caractérise il reconnaîtra la force et la justesse des considérations qui y sont exprimées.

AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Saint-Pétersbourg, 28 août 1839 (1).

Monsieur le maréchal.

Il n'est aucun besoin de faille remarquer à Votre Excellence avec quel empressement, le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est emparé de la dissidence qui semble exister entre l'Angleterre et la France. La lettre

(1) Dépêche officielle N» 42.

au comte de Médem (1) est évidemment destinée à se montrer conforme aux idées de lord Palmerston et à l'opinion apparente dans les journaux anglais. On veut nous contraindre à faire au pacha des conditions plus dures que peut-être il nous convient de les faire. On se complaît surtout à nous placer dans une passe embarrassante, en rendant indispensables des mesures coercitives contre l'Egypte. Il se pourrait aussi qu'on ressentît quelque plaisir à supposer qu'on mettra de celte façon le gouvernement du roi en contradiction avec l'opinion publique, présumée favorable au pacha. Il y a en ce moment. Votre Excellence peut en être assurée, espoir de rapprochement et de bonne intelgence avec l'Angleterre. C'est le but constant des efforts de l'empereur. C'est la vue principale de sa poUtique. Jamais il ne l'a souhaité autant et n'y a travaillé davantage. Tandis que son mécontentement de la cour de Vienne a fini, après quelque contrainte, par se montrer à découvert, les ménagements et les caresses n'ont cessé d'être prodigués à l'Angleterre. On ne s'est fâché de rien dans ce qui venait d'elle. Ce qui irritait de notre part passait inaperçu de la sienne. Les affaires de Perse (2) ont été mises en oubli ;

(1) Lettre destinée à être communiquée au gouvernement français et dans laquelle M. de Nesselrode exposait les vues de la Russie sur la situation crée par la Note du 27 juillet, c. B.

(2) S'assurer complète intluence sur les petits Etats de l'Afghanistan et les puissances limitroplies en attendant le moment de s'en emparer, tel était le but vers lequel tendaient, d'une part, la Russie, désireuse de pénétrer plus avant en Asie et, d'autre part, l'Angleterre, soucieuse de protéger les Indes contre toute invasion. Les cabinets

rinvasion du Candahar a paru indifférente. Enfin on a cherché en quoi on pouvait lui venir en aide contre nous.

Aujourd'hui le cabinet russe se flatte de recueillir le fruit de cette conduite. Le baron de Brunnow, si longtemps le collaborateur de M. de Nesselrode, l'homme le plus capable des affaires étrangères, qui

de Londres et de Saint-Pétersbourg s'étaient cependant entendus en 1833 pour faire reconnaître en Perse le souverain actuellement régnant, Mohammed-Mirza. Mais bientôt l'entrée de ce dernier, ù l'instigation, croyait-on, de la Russie, dans la principauté d'Hérat, sous prétexte de rétablir une ancienne vassalité méconnue, Talliance conclue par la Perse avec l'émir de Candahar, une députation envoyé par le petit État de Caboul à Saint-Pétersbourg pour obtenir l'appui et Tamitié du tsar troublèrent profondément l'Angleterre, qui se vit déjà menacée dans ses possessions des Indes. Une correspondance diplomatique des plus vives s'échangea entre elle et la Russie. Ce fut en vain que celle-ci affirma n'avoir eu en vue que créer des liens commerciaux avec les populations de l'Asie Centrale, qu'elle dénia la qualité d'agents officiels à de simples voyageurs ou commerçants russes, transformés en émissaires du gouvernement par l'Angleterre, qu'elle reprocha à la Grande-Bretagne son occupation de l'île de Karecketla présence de son escadre dans le golfe Persique, le cabinet de Saint-Péterbourg dut contraindre le chah de Perse à lever le siège d'Hérat et dut abandonner au ressentiment de l'Angleterre les princes amis de l'Afghanistan. Cette contrée, ainsi que le Béloutchistan, fut en eiïet immédiatement l'objet d'expéditions anglaises laborieuses et péniblement poursuivies, mais qui aboutirent à l'annexion d'une province nouvelle, le Bas-Sindy, ajoutée aux Indes et à une suzeraineté plus ou moins complète sur toutes ces régions, c. b.

MARS 1839-MARS 1840. 3ld

avait été nommé ministre à Stuttgart, part pour Londres et sera chargé de l'intérim du comte Pozzo :

« Nous profitons du moment où lord Palmerston » est aimable pour nous. » Voilà les propres paroles de M. de Nesselrode.

En même temps, il n'est nullement nécessaire de mettre la moindre hostilité dans les relations avec la France. Le langage peut continuer à être concihant et courtois. Comme Votre Excellence s'est montrée animée d'un esprit modéré et n'a nullement admis les prétentions exagérées de Méhémet-Ali, on semble nous demander seulement d'être d'accord avec nos propres Aues.

L'empereur est parti hier matin pour Borodino. A aucune époque il n'a fait preuve d'une ardeur plus active, ou, pour mieux dire, plus agitée pour exercer ses troupes. Pendant les deux ou trois semaines des manœuvres de Krasnoé-Sélo, il a été infatigable, exigeant, sévère, de mauvaise humeur. A peine a-t-il fini qu'il court à Borodino. Pourtant pas une pensée de guerre ne paraît se mêler à ce redoublement de passion. Personne ici ne songe à une telle chose. Le moment d'irritation qu'a produit l'éventuafité des Dardanelles ouvertes à nos vaisseaux n'a pas eu quatre jours de vivacité. On s'en souvient à peine aujourd'hui.

Seul le ministre de Suéde est officiellement invité à Borodino. Le corps diplomatique, en général, eût été désireux d'assister à ce grand spectacle, par curiosité et encore plus pour pouvoir mander aux diverses cours quantité de détails qui les intéressent. L'empereur s'était d'abord refusé aux demandes indirectes qui lui avaient été faites. On avait allégué, comme motif de refus, qu'à l'époque de la bataille de

Borodino, la Suède était la seule puissance alliée par ■traité avec la Russie. Ce principe ne s'accordait point toutefois avec la présence d'un archiduc et d'un prince de la maison de Prusse. Il était bizarre aussi de ne point regarder l'Angleterre comme alliée de la Russie en 1812. Cependant le principe a été maintenu. L'ambassadeur d'Angleterre, qui tient absolument à apprécier de visu cette pompe militaire, a déclaré que si on ne l'y invitait point, il irait en frac comme curieux. Quand ce propos est parvenu à la connaissance de la cour, le comte Woronzow a été chargé de lui dire inofficiellement que l'empereur serait charmé •de le voir à Borodino. Pareille communication a été faite aut ministres de Wurtemberg et de Sardaigne. Outre lord Clanricarde, huit ou dix officiers anglais se trouveront à Borodino. Assurés d'être fort bien reçus, ils sont venus par curiosité. Hormis la suite de l'arcliiduc et du prince de Prusse, il n'y aura point •d'autres officiers étrangers.

DU MARECHAL DUC DE DALMATIE

Paris, 29 août 1839 (1).

Monsieur le baron,

La Russie est maintenant la seule puissance qui 'n'ait pas répondu, dans une forme directe et officielle, à notre déclaration en faveur de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman. Je vous envoie ci-joint -la réponse du gouvernement prussien.

Il nous tarde de connaître l'impression qu'on aura

(1) Dépêche officielle N" 23.

MARS 1839-MARS 1840. 31vS

reçue à Pétersbourg de la démarche faite à Constantinople pour engager la Porte à ne rien conclure avec Méhémet-Ali sans le concours des cinq grandes puissances. Il serait important de savoir si M. de Bouteniefî en y participant était suffisamment autorisé par la lettre ou par l'esprit de ses instructions et si le gouvernement russe y attache d'ailleurs le même sens que quelques-uns des autres cabinets. La Note des envoyés a produit à Vienne et à Londres une très vive sensation. Le gouvernement britannique surtout a voulu y voir l'expression du consentement absolu du gouvernement russe à faire de la question d'Orient l'objet d'un concert européen. Se persuadant que tout était fini de ce côté, il a cru pouvoir diriger désormais toute son action du côté de TÉgygte et, s'abandonnant à ses préventions contre le vice-roi, il nous a proposé, dans le but de l'obliger à restituer la Hotte turque, un ensemble de dispositions presque aussi extrêmes que celles dont nous l'avions naguère engagé à se désister. Il nous demandait de renvoyer à Vienne la décision des mesures à prendre contre Méhémet-Ali, d'autoriser les ambassadeurs à donner des instructions aux amiraux et de mettre au nombre des mesures qu'ils pourraient ordonner le rappel des consuls, le blocus des ports égyptiens, la saisie des bâtiments de commerce naviguant sous le pavillon de Méhémet-AU ; enfin l'occupation de Candie. Le gouvernement du roi n'a pas cru possible d'adhérer à un tel plan, aussi contraire dans son opinion aux inspirations d'une poUtique prudente qu'à celles qui dirigent en France l'opinion publique. J'ai chargé AI. de Bourqueney de représenter à lord Palmerston que le rappel des consuls nous priverait de tout moyen d'action à Alexandrie

au moment même où des négociations du plus haut intérêt vont s'y ouvrir et qu'une expédition contre l'Ile de Candie en y faisant éclater, suivant toute apparence, une insurrection en faveur de la Grèce, ajouterait une complication nouvelle et bien grave à tous les embarras du moment. M. de Bourqueney a dû faire remarquer aussi au ministre britannique que la France et l'Angleterre, en portant devant la conférence de Vienne, sous le rapport des moyens d'exécution, la portion de la question d'Orient sur laquelle elles sont particulièrement en mesure d'influer, sans avoir la certitude que la Russie, le cas échéant, soumettrait aussi à cette conférence l'opportunité etle mode de cette action, courraient le risque de se Uer elles-mêmes envers les autres sans qu'on se liât à leur égard. M. de Bourqueney me mande que le cabinet de Londres, frappé de l'évidence de nos objections contre le rappel immédiat des consuls, y a déjà renoncé. Nous attendons sa réponse à nos autres observations.

Les dernières nouvelles d'Alexandrie sont d'une nature peu satisfaisante. Non seulement le vice-roi persiste à refuser la restitution préalable de la flotte turque, mais il affirme, dans les termes les plus positifs, qu'il ne se désistera d'aucune de ses prétentions, pas même de celle qui a pour but le renvoi du grand vizir. 11 se montre, comme on peut le croire, très peu satisfait de la médiation assumée par les puissances, et dont l'offre, à ce qull prétend, a seule empêché la Porte de lui accorder la totahté de ses demandes. Le ton de ses réponses successives aux propositions du grand vizir, celui d'une lettre circulaire qu'il a écrite aux pachas de l'empire, pour les mettre dans ses intérêts, prouvent qu'il a une grande con-

fiance dans ses forces. Il est certain que sa puissance matérielle est très grande, que sa puissance morale est immense dans tout l'Orient et qu'elle lui donne toute facilité pour allumer quand il le voudra, dans les provinces même les plus éloignées de celle qu'il gouverne, un incendie qu'il serait ensuite si difficile d'éteindre. Ce sont là bien des motifs pour le traiter avec ménagement pour éviter de la pousser à bout.

Malheureusement, le cabinet de Londres ne se rend pas compte de cet état de choses et il semble croire qu'une simple démonstration suffirait pour réduire Méhémet-Ali à subir toutes les conditions qu'on voudrait lui imposer. Il est juste pourtant d'ajouter, et vous aurez remarqué sans doute que, jusqu'à ce moment, ce cabinet, sans renoncer à son point de vue particulier, a eu égard aux représentations que nous avons cru devoir faire entendre contre les déterminations trop vives que lui suggérait cette manière de voir.

Le chargé d'affaires de Russie à Londres a adressé à lord Palmerston une communication analogue à celle que j'ai reçue de M. de Médem, mais conçue de manière à nous séparer de l'Angleterre et représenter le gouvernement du roi comme s'étant mis plus particulièrement en avant dans la démarche qui a blessé les susceptibilités du cabinet russe. Lord Palmerston a eu soin de rétablir les positions respectives.

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