DU BARON PASQUIER
Paris, 6 septembre 1839.
"Vous voilà donc pour le coup sur un des théâtres où s'agitent les plus grands intérêts du monde, et
sûrement la part que vous êtes appelé à y prendre sera bien fine, mais je dis comme a-ous : Quoi faire et comment faire ?
A l'autre extrémité de l'Europe, en Espagne, voilà une bien grosse affaire qui semble vouloir marcher à son dénouement, et, certes, comme personne ne s'y attendait; si elle tourne de cette façon, je ne connaîtrai pas de conjectures qui ne soient déjouées, mais avant toutes autres celle des interventionnistes, M. Thiers à leur tête. Il est bien évident que si la France était intervenue, elle aurait, par cela seul, réuni tout ce qui tendait à se diviser et en aurait fait un faisceau bien difficile à rompre.
Le mariage dont vous me parlez (1) a ici occupé beaucoup d'esprits, et je crois qu'il contribue à entretenir de bien folles, même de bien sottes espérances (2). Je crois, comme vous, qu'il n'a été conseillé par aucune des intentions qu'on suppose et qu'il faut un peu le ranger dans la classe des fantaisies. Mais il en est qui, quand elles partent de si haut, ont des retentissements auxquels ne pensent pas ceux qui jugent à propos de se les passer, et celle-là aura peut-être l'inconvénient d'entraîner encore à quelques sottises quelques gens qui en seront les \dctimes.
Notre ami Mole est, en ce moment, à Champlâtreux, où il se dispose à passer son automne en compagnie de sa famille et d'un assez bon nombre d'amis. Sa position est fort bonne, mais qui peut dire quel en sera l'avenir ? Ce ne sera pas moi qui entreprendrai •de tirer cet horoscope, au miUeu de tous les vents
(1) Le mariage du duc de Leuchtenberg. c. b.
(2) Dans le parti bonapartiste, c. b.
divers qui soufflent sur notre horizon politique. Ce que je souhaite beaucoup, c'est, s'il doit revenir, que ce ne soit qu'à bon escient, et avec des chances raisonnables de durée. Autrement ce ne serait pas la peine de risquer le bon renom qu'il s'est acquis.
Que dites-vous de la maladie de M. de Metternich? Elle est venue bien mal à propos. On le dit hors d'affaire, mais on craint une longue convalescence.
AU MARECHAL DUC DE DALMATIE
Saint-Pétersbourg, 7 septembre 1839 (1).
Monsieur le maréchal,
Je ne connais pas le texte des très longues explications que M. le prince de Metternich a fait parvenir ici mais le chargé d'affaires d'Autriche m'en a révélé, avec détails, le sens et l'intention. M. de Metternich s'est bien vite effrayé d'avoir pu un instant irriter l'empereur de Russie. Il s'est empressé de prévenir toute mésintelhgence et de rétablir la bonne harmonie entre les deux cours. Il a fait l'apologie de la marche qu'il a suivie et de ses communications préalables à Paris et à Londres. Il a développé les motifs qui l'avaient conduit à formuler la proposition, si mal reçue ici, d'établir à Vienne le siège des négociations. Afin de donner contentement à l'empereur, il y renonce.
Votre Excellence voit que M. de Werther avait tort de concevoir quelque inquiétude sur les dissentiments
(1) Dépèche officielle N" 43.
de l'Autriche et de la Russie. La prétention de M. de Metternich est d'exercer son influence sur l'empereur Nicolas par des flatteries et d'apparentes soumissions. Le vrai, c'est qu'il s'eff'rayait d'une scission réelle avec la Russie. Il ne met pas en oubli la politique des intérêts. 11 s'en occupe avec habileté; mais lui sacrifier la politique des opinions, c'est ce qu'il ne fera point. Nous venons d'apprendre que, pour l'aider ou le suppléer pendant sa convalescence, M. de Ficquelmont est appelé à Vienne. C'est pour moi une assurance que l'on continue à garder de grands ménagements pour la Russie. Déjà ses conseils, lorsque récemment il a traversé A'ienne, ont, je le sais, contribué aux récentes explications apologétiques. M. de Ficquelmont est un des hommes qui connaît le mieux la Russie. C'est précisément parce qu'il redoute peu sa puissance militaire, parce qu'il sait qu'elle est condamnée à une inaction nécessaire tant que l'Europe est en paix et la tient en observation, parce qu'il a constaté tout ce qu'il y a d'exagéré dans les suppositions relatives aux projets d'ambition qui lui sont attribués, que M. le comte de Ficquelmont ne voit qu'avantage pour l'Autriche à ne point cabrer l'orgueil de l'empereur Nicolas. 11 est toujours porté à croire qu'on obtiendra du cabinet de Saint-Pétersbourg tout ce qui sera raisonnable, uniquement en laissant agir la force des choses.
Saint-Pétersbourg, i 4 septembre 1839 (i).
Conformément aux instructions de Votre Excellence, j'ai donné lecture de votre lettre N° 22 à M. le comte de Nesselrode, et je lui en ai laissé copie.
(i) Dépêche officielle N° 44.
Les motifs de la conduite et des démarches du gouvernement du roi sont développés dans cette lettre de manière à comporter peu de controverse. Aussi M. de Nesseirode ne s'est-il engagé dans aucune discussion. Occupé surtout de la situation actuelle, de ce qu'elle présente d'incertain, et du peu d'action que les puissances européennes exercent en ce moment sur les événements, il est revenu sur le passé. Quelquefois avec regret, mais toujours sans nulle aigreur, il a cherché avec moi comment les affaires auraient pu être conduites pour éviter le résultat confus et inquiétant auquel on semble aujourd'hui parvenu. Il a repris, mais sans trace d'irritation, les plaintes exprimées déjà si souvent sur la méfiance témoignée à la Russie. Sans le dire expressément, ses paroles signifiaient que nous aurions trouvé la Russie plus portée à déUbérer et à agir en commun, si nous avions mieux ménagé la susceptibiUté de l'empereur. C'était presque m'avouer que nous avions rendu plus difficile sa tâche, à lui, ministre.
J'ai répondu que je n'avais pas encore compris comment le mot de méfiance pouvait s'appliquer à notre conduite. « Elle a été simple, loyale dans le » fond, courtoise dans la forme. Nous avons pensé, et » j 'ai été chargé de vous le dire il y a plus de deux » mois, que la défense de Constantinople comme la » conservation de l'empire ottoman devenait évideni- )) ment, dans les circonstances actuelles, un objet de » déhbération commune, et que les mesures à prendre, » le cas échéant, devaient, selon nous, être réglées en » commun. Depuis, nous avons tenu le même langage » à Constantinople et je vous ai annoncé quelle démar-
» che nous allions faire auprès du Divan. Ce n'est » point là de la méfiance, mais une politique qui, » pour être prévoyante et prudente, n'en est pas » moins franche.
» — Pourquoi, — m'a répliqué M. de Nesselrode, — » ne pas suivTe les indications qui résultent de la » géof^raphie ? Nous n'avions nulle inquiétude de ce » que vous pouviez faire dans la Méditerranée relati- » vement à la Syrie et à l'Egypte. Nous avons encore là » provoqué votre action. La nôtre devait de même » s'exercer naturellement à Constantinople, s'U y » avait lieu. Nous avions prouA'é notre loyauté en » 18o3 ; pourquoi supposer que nous n'agirions pas » avec- le même désintéressement ?
» — Si chacun agit de son côté, il n'y a donc plus » de concert ni de détermination commune. Ou bien » est-ce à dire que la Russie distribuera à chaque » puissance le rôle qu'elle doit jouer? Vous êtes li- » mitrophes de la Turquie, û vous est facile d'amener » rapidement des troupes à Constantinople. Ainsi votre » part dans une telle action- doit être grande, cela » est incontestable. Le passage de la lettre de M. le » duc de Dalmatie, que je vous ai lu au commencement » de juillet, reconnaissait expressément ce que votre » situation vous donnait d'importance nécessaire. » Cette considération aurait été mise en ligne de » compte si vous aviez voulu régler en commun ce » qui était à faire. La position géographique crée » des intérêts spéciaux et des moyens d'action plus » efficaces, mais elle ne confère pas de droits. Vous » rappelez souvent que nos rapports avec l'Espagne » et la Belgique nous y assurent une influence natu- » relie que vous reconnaissez sans plainte et sans
» enAie. Toutefois, si en 18:23 la France avait voulu » envahir l'Espagne sans s'être préalablement assurée » de l'assentiment de l'Europe, si en 1832 nous avions » assiégé Anvers par notre seule volonté, auriez-vous » trouvé cela tout simple et irrépréhensible ? Régler » des intérêts communs par voie de négociations, » d'engagements et de traités n'offense pas plus les » puissances étrangères qu'établir une législation dans » un pays n'offense un peuple. D'ailleurs l'Angleterre » a, en tout ceci, agi exactement comme la France. » Elle a fait les mêmes démarches et vous conviendrez » que vous les avoir annoncées et communiquées » est de notre pari une preuve d'égards. Cependant, » envers l'Angleterre nulle irritation, nuls reproches >'. de sa méfiance et même parfois une feinte igno- )) rance. Vous avez communiqué à Londres une lettre » adressée au comte de Médem, comme s'il s'agissait » de la France seulement. En définitive, aujourd'hui » comme il y deux mois, la question n'est pas autre » que celle-ci : La Russie croit-elle que la défense » de Constantinople la regarde seule et ne soit pas » un objet à déterminer et à régler en commun?
» — Je n'ai rien à dire contre.
» — Cela signitie-t-il que la Russie est disposée à en- » trer en délibération sur les mesures à prendre pour » porter secours à Constantinople s'il en est besoin ?
» — Je n'y fais aucune objection.
» — Et je puis l'écrire ainsi?
» — Sans doute.
» — Mais s'il y a délibération sur ce sujet, où se » tiendra- elle ?
» — Ici, à Vienne, à Paris; on peut très bien con- » venir de ce qui serait à faire.