‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 27 sur 41 · VI · texte numérisé non relu

VI

» — Oui, mais des conversations et des corres- » pondances doivent toujours se terminer par une » stipulation, où sera-t-elle arrêtée et signée? Est-ce » à Constantinople ?

» — M. de BûutenielT n'a le pouvoir d'appeler ni » un soldat ni un vaisseau à Constantinople.

» — C'est-à-dire que sur son avis ni escadre ni » armée ne doivent se mettre en mouvement. Mais » a-t-il pouvoir de stipuler que son gouvernement » agira de concert avec les autres puissances et de » quelle manière il agira ?

» — Non, il n'a point ce pouvoir. »

Votre Excellence voit que malgré la tournure plus positive que de coutume prise par la conversation, sa conclusion définitive est conforme à la marche qu'a suivie jusqu'à présent le cabinet de Saint-Pétersbourg. Ne jamais nier la nécessité de tout régler en commun, entrer en pourparlers tant qu"on veut, mais ne jamais accepter une véritable et positive négociation, se réserver la possibilité de se décider et d'agir à part, se féliciter des circonstances qui ne laissent point espérer une solution régulière et durable, sauf à s'inquiéter lorsque ces circonstances s'aggravent au point de mettre l'Orient en conflagration, voilà où en est encore la Russie. La disposition personnelle de l'empereur est pour beaucoup dans une telle conduite. Il y a nécessairement autour de lui des conseillers qui, sans partager ses préjugés et ses passions politiques, l'encouragent à se tenir à part de ce que les autres puissances tentent peut-être vainement de régler, et d'autant plus vainement que la Russie ne leur prêterait point son sincère concours.

M. de Nesselrode a continué à déplorer que les évé-

nements aient ainsi gagné les devants snr les résolutions à prendre, à s'inquiéter de ce qui peut advenir d'un jour à Tautre, à regretter que l'intervention des puissances soit venue empêcher un arrangement, mauvais sans doute, mais qui enfin en était un. 11 m'a parlé des incertitudes de M. de Boutenielï avant de s'associera cette démarche, et toutefois Une le blâmait point d'y avoir pris part. Puis il est encore revenu aux périls de Constantinople.

« — Enfin que ferez-vous, m'a-t-il dit, si Ibrahim » marche sur Constantinople ?

» — Je n'en sais rien, mais nos escadres peuvent » l'empêcher de passer d'Asie en Europe.

» — Et si, à son approche, des séditions éclataient » à Constantinople ?

» — Si vous aviez voulu pourvoir à tout et tout régler » avec les autres puissances, on aurait pu pourvoir » aux divers périls.

» — Il est bien tard ; d'ailleurs la saison est avancée. » La mer Noire va devenir dangereuse et presque » impraticable. L'empereur ne se mêlerait d'une » si grande affaire que d'une façon digne de lui, » Dix ou douze mille hommes ne suffiraient pas » comme en 1833; contre Ibrahim il faudrait une vé- » ritable armée. »

Je cherche, dans un entretien assez long et en apparence confiant et facile, les traits susceptibles d'indiquer à Votre Excellence les dispositions ducabinet de Saint-Pétersbourg. Elles ne sont pas, elles ne peuvent pas être fort arrêtées. On y démêle à la fois de la prudence, de l'indécision et de l'inquiétude. En outre je dois noter que l'empereur n'est point ici, et que, par conséquent, le comte de Nesselrode est un peu plus livré

à lui-même, à ses propres opinions, à la liberté de sa raison. A tout prendre, je suppose quïl y a en ce moment quelques pas faits vers la résolution de s'entendre réellement avec les autres puissances et de ne point les laisser agir sans la Russie.

Page 1