‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 28 sur 41 · DU COMTE DE S A IN T E- A U LAI RE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S A IN T E- A U LAI RE

Vienne, 17 septembre 1839.

Mon bien cher ami, la santé de M. de Metternich nous a donné de vives inquiétudes. Il a encore signé des dépêches pour Pétersbourg le 13 août, puis il s'est mis au lit. Je ne l'ai revu que l'avant- veille de son départ. Son aspect me satisfit fort, mais c'était au commencement de la journée et l'ayant revu le lendemain au soir, j'ai pu remarquer que ses forces ne suffisaient pas au travail de tout un jour. J'espère que le loisir de Johannisberg nous le renverra bien reposé à la fin d'octobre. On dit fort ici que la cause de son mal a été un vif chagrin, envoyé de là où vous êtes. Lui-même l'a expliqué ainsi à M. de Tatistscheff en le revoyant. L'anecdote est admise des deux parts, mais on n'est pas d'accord sur la nuance de sensibilité [tins ou moins tendre qui a dicté le reproche.

M. de Metternich a emporté les affaires. Je ne sais s'il en fera de Johannisberg, mais en tout cas Vienne n'est plus dans Vienne...

Voilà donc ma petite importance à l'eau; j'y ai peu de regret. Notre dissentiment avec l'Angleterre rendait impossible une bonne issue et le Ubéralisme en se passionnant pour Méhéraet apportait une complication de plus. Jamais je n'ai mieux senti les difficultés

que la forme de notre gouvernement ajoute à la diplomatie. Il n'est pas impossible que nos journaux aient raison dans cette question d'Orient, mais ce sera du bonheur, car certes pas un ne sait ce dont il s'agit.

M. de Ficquelmont se loue beaucoup de vous, mon ami, je ne sais si nous vous privons de lui pour longtemps. Il a fait venir sa femme à Yienne qui sera pour nous cet hiver une précieuse ressource.

L'envoi de M. de Brunnow à Londres me semble un signe de détresse. Si l'empereur Nicolas ne se sentait pas battu à Vienne, il n'essayerait pas de nouvelles amitiés. Mon collègue d'Angleterre m'affirme que cette manœuvre ne réussira pas; il a déclaré ici que son gouvernement prendrait comme une rupture une marche russe dans l'Asie Mineure : Méhémet-Ali reste donc inattaquable par terre en Syrie. M. de Metternich est parti convalescent, mais ayant besoin d'un long repos : bien des gens croient qu'il ne res'iendra pas cet hiver; je conserve l'espérance contraire. Il avait désigné pour son remplaçant M. de Clamm, qui est fort partisan de l'Angleterre. Les archiducs ont préféré votre collègue de Pétersbourg. Je trouve celui-ci capable et bon enfant, mais je crois qu'il veut fort amoindrir l'affaire et la terminer au plutôt.

DU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Paris, 18 septembre 1839 (1).

Monsieur le baron,

M. de Médem m'a donné lecture, ainsi que vous me l'aviez annoncé, d'une dépêche de M. de Nesselrode

(1) Dépêche officielle N" 24.

à laquelle était jointe une autre dépêche adressée à M. de Boutenieff et qui expose l'opinion du cabinet de Saint-Pétersbourg sur les moyens de conduire à une solution favorable la grande question d'Orient.

Cette communication m'a causé, je dois vous le dire, une satisfaction bien vive, parce que j'y ai trouve la preuve que le cabinet de Saint-Pétersbourg partage, au fond, notre manière de voir, sinon sur tous les détails de la marche à suivre pour arriver à ce résultat, au moins par rapport à la direction qu'il convient d'imprimer aux négociations.

Il nous avait toujours paru désirable qu'avant de s'engaggr dans les complications infinies d'une question aussi grave et aussi délicate, les grandes puissances, sincèrement unies dans le désir de la résoudre conformément aux intérêts de la paix et la la stabihté, convinssent préalablement des moyens d'aplanir toutes les difficultés qui pourraient se présenter successivement, toutes celles du moins qu'il était possible de prévoir. Si nous n'avons pas insisté pour faire prévaloir cet ordre de déhbération, c'est parce que nous n'aurions pas voulu encourir le reproche de créer, pour ainsi dire, par de semblables prévisions des obstacles dont l'existence, encore tout hypothétique, pouvait s'évanouir devant des événements inattendus; c'est surtout, je le dirai franchement, parce que nous éprouvions la crainte que le cabinet russe, pour des considérations qu'il serait superflu d'indiquer ici, ne voulût pas se prêter à une telle marche.

Aujourd'hui qu'il la propose lui-même, vous comprendrez sans peine l'empressement du gouvernement du roi à s'y ralher. Nous entrons donc pleinement dans la pensée de M. de Nesselrode. Nous allons plus

loin : complétant la proposition dn cabinet russe, ou plutôt en déduisant les conséquences naturelles et nécessaires, nous croyons que la prévoyance des puissances doit embrasser non seulement l'hypothèse d'une première résistance du pacha aux oll'res qui lui seraient transmises, mais encore celle de sa persistance en présence des dispositions prises pour la vaincre, celle où, dans son irritation, il ordonnerait à Ibrahim-Pacha de marcher sur Constantinople et où cette capitale se trouverait ainsi menacée de nouveau des dangers dont l'Europe l'a préservée en 1833. Nous croyons que les représentants des grandes cours doivent être mis, dès à présent, en mesure de régler de concert le mode de protection qu'elles accorderaient, le cas échéant, à l'empire ottoman et au trône du sultan, chacun dans la mesure difTérente de sa position et de ses moyens d'action, mais toujours en vertu d'une déhbération et d'un principe communs.

En exprimant cette pensée, je ne fais, je le répète, que compléter l'expression de celle de M. de Xesselrode. Je désire que vous vous en expliquiez avec lui pour qu'n ne reste aucun doute sur la véritable portée d'une proposition dunt le sens me parait évident.

11 est un point sur lequel il nous est également essentiel de connaître avec précision l'opinion du gouvernement russe, parce qu'il se Ue intimement à celui que je viens d'examiner et que la décision qui sera prise par rapport à l'un sera nécessairement un des éléments principaux de celle qui interviendra au sujet de l'autre.

Sans doute les conditions à présenter à Méhémet- Ali doivent avoir l'assentiment de la Porte, mais il est évident que dans la situation actuelle elle prendra

en très grande considération les conseiïs que ses alliés lui donneront à ce sujet. 11 importe donc d'arrôter nos idées sur ce que doivent être ces conseils, en d'autres termes sur la nature de stipulations propres à rétablir et à affermir la paix entre le sultan et son vassal. Vous connaissez, et le cabinet de Saint- Pétersbourg- connaît aussi, la divergence des vues qui s'est manifestée à ce sujet entre les cours de Londres et de Paris. A Londres on croit nécessaire et facile tout à la fois de contraindre Méhémet de se contenter de l'investiture héréditaire de la seule Egypte et à rendre au sultan le surplus des territoires qu'il possède en. ce moment. Pour nous, tout en pensant qu'il faut assurer au sultan des conditions aussi avantageuses que possible, nous avons la conviction qu'il n'est pas absolument indispensable de restreindre à ce point la puissance de Méhémet, qu'il n'accepterait pas sans résistance un pareil abaissement et que réduit au désespoir, il pourrait allumer dans l'empire ottoman un incendie qui compromettrait peut-être la paix du monde. De ces deux manières de voir, quelle est celle que partage le gouvernement russe et à laquelle il donnerait son appui dans les négociations qui viendraient à s'ouvrir? Nous ne lui demandons pas de prime abord, remarquez-le bien, de se prononcer sur les limites précises qu'il convient d'assigner à la puissance de Méhémet-Ah, nous-mêmes nous ne sommes pas encore absolument fixés à cet égard. Ce que nous désirons , c'est qu'il nous dise s'il croit, avec l'Angleterre, à la nécessité absolue de renfermer le pacha dans les limites de l'Egypte ou s'il pense, comme nous, qu'on peut sans danger lui laisser des possessions plus étendues. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaitra

qu'il n'y a rien de prématuré à poser dès à présent cette question avec quelque insistance, la solution qu'elle recevra sera, en effet, le point de départ de toutes les autres.

A'^euillez, monsieur le baron, donner lecture de la présente dépêche à M. de Nesseirode et lui en laisser copie. Je vous prie de ne pas perdre un moment pour me faire connaître la réponse.

Paris, 18 septembre 1839 (1).

Vous aurez facilement saisi la pensée de la dépêche que je vous écris aujourd'hui sous le N° 24. C'est une manière de nous dégager de la position fausse où le cabinet de Saint-Pétersbourg avait essayé de nous placer par sa communication. Nous ne refusons pas le commentaire et les explications qu'on semble nous proposer, mais nous demanderons, et nous en avons parfaitement le droit, que le concert soit étendu à un plus grand nombre d'hypothèses: que ces explications soient plus complètes. Si la Russie y consent, nous ne pourrions que nous en féUciter parce que la question d'Orient prendra alors le caractère européen que nous avons toujours désiré lui donner. Si, au contraire, on rejette notre proposition, chacun verra que celle qui nous avait été faite n'était pas bien sincère.

Le dissentiment qui s'est manifesté entre l'Angleterre et la France sur la marche à suivre par rapport à Méhémet subsiste toujours et acquiert peu à peu une notoriété que nous aurions voulu éviter, parce qu'elle

ne peut que l'aggraver. J'ai tout lieu de croire que l'opiniâtreté qu'y porte lord Palmerston n'est pas complètement en accord avec le sentiment public de l'Angleterre, ni même avec celui de ses collègues. Néanmoins il se refuse jusqu'à présent à toute transaction. Je vous envoie ci-joint la copie d'une très longue dépêche que j'avais écrite à M. le comte Sébastian!, et qui avait pour objet de préparer un rapprochement entre les deux cabinets. Elle n'a pas atteint le but; je n'ai pas besoin d'ajouter que cet échec ne m'a pas découragé au point de m'empêcher de revenir à la charge.

Il est remarquable que lord Palmerston se prévaut, pour repousser nos objections, de l'assentiment que les trois autres grandes cours donnent, dit-il, à son projet. Il est pourtant certain que, quoi qu'on puisse lui mander de Berlin ou de Vienne, on est loin, dans ces deux capitales, de partager ses illusions sur la faciUté de faire accepter par Méhémet des conditions aussi dures. Très probablement, quelque satisfaction que pût causer sous d'autres rapports à la cour de Vienne le relâchement des Uens de l'alliance anglo-française, la prudence de M. de Metternich aurait compris, dans la conjoncture actuelle, le danger de cette dissidence et il eût employé son influence à la faire cesser, en ramenant lord Palmerston à une manière de voir moins exagérée. C'est un motif de plus de déplorer la nécessité où s'est trouvé le chancelier d'Etat d'abandonner temporairement la direction de la poUtique autrichienne. La sagesse et les lumières de M. de Ficquelmont ne pourront en effet le préserver de la faiblesse qui s'attache toujours plus ou moins à une situation précaire.

Vous savez sans doute que M. de Bouteniefî a demandé h la Porte des explications sur la présence des escadres alliées dans le voisinage des Dardanelles. L'Autriche, rentrant déjà dans les voies timides dont elle avait commencé à sortir, s'est empressée d'éloigner sa station. Xous n'avons pas cru devoir suivre cet exemple.

La Note remise par les ministres du sultan aux envoyés des cinq cours, pour leur demander d'obliger Méhémet à se contenter de l'investiture héréditaire de l'Egypte, ne peflt sans doute être considérée comme le dernier mot de la Porte. Je suis même porté à penser qu'elle lui a été dictée par une influence étrangère.

Méhémet se montre toujours résolu à ne pas restituer la flotte turque avant l'arrangement définitif de sa querelle avec la Porte. 11 fortifie même Alexandrie comme pour se mettre en mesure de résister à une attaque. Il déclare aussi ne vouloir rien retrancher de ses prétentions, pas même celle de la destitution du grand vizir. Je crois, en effet, que tant qu'on ne lui offrira pas une transaction raisonnable, il persistera dans cette attitude hautaine ; mais je crois aussi que si les grandes puissances se réunissaient pour lui présenter avec fermeté des stipulations conçues dans un esprit d'impartiahté raisonnable, il y regarderait à deux fois avant de les repousser.

P. -S. — Je viens d'avoir un entretien avec M. de Médem qui, paraissant admettre l'exagération et les difficultés du plan proposé par lord Palmerston, a voulu m'engager h préciser les vues du gouvernement du roi sur les conditions d'une transaction. Je m'y suis

refusé et j"ai eu soin de me tenir sur le terrain de ma précédente dépêche. Cependant j'ai donné à entendre, en termes généraux, qu'au point où en étaient les choses, il me paraissait difficile de ne pas laisser la Syrie proprement dite sous l'autorité du vice-roi et de ses héritiers, sauf à pourvoir aux intérêts et aux susceptiLiUtés de la Porte par des arrangements qui, après sa mort, répartiraient les divers pachahks entre ceux des membres de sa famille qu'il désignerait.

DU COMTE MOLÉ

Champlâtreux, 18 septembre 1839.

Je suis depuis le 1" septembre établi ici avec ma famille et j'y resterai jusqu'au 1" novembre. Beaucoup de gens viennent m'y voir, et le corps diplomatique à peu près tout entier. Je suis le cours des événements avec intérêt, mais sans concevoir le moindre désir de m'y arrêter ; en Orient j'aurais souhaité une conduite différente; j'avais de loin cherché à faire entrer l'Autriche avec nous dans une autre voie. La politique est aujourd'hui purement et simplement celle du roi. Je m'en réjouis, car celle que l'on aurait à la place de celle-là pourrait être funeste à la France; mais j'aurais cherché à modifier certaines idées. Le seul but qu'on se propose est d'éviter la guerre, de multiplier les garanties contre elle; j'aurais voulu et cru possible, sans compromettre la paix, de ne pas autant préparer les voies à des ambitions qui ne s'avouent pas encore, mais sur lesquelles nous devons avoir les yeux ouverts. Quant à l'Espagne, j'ai quitté le 7 mars

MAKS 1839-MARS 1840. 333

les affaires en prédisant au roi tout ce qui arrive maintenant. Je A-OLilais aussi qu'on se croisât moins les bras et qu'on prit au moins une attitude que d'autres ont prise et prendront encore à notre place. C'était le couronnement, le prix de notre sagesse et de mon système de non intervention. Maroto m'avait envoyé son secrétaire intime avec une lettre de sa main. Je n'étais plus en position de donner aucune suite à ses aventures. Il est curieux de voir aujourd'hui les ministres se A^anter de ce qu'ils ont fait en Espagne. Les ■événements ont passé à côté ou au-dessus d'eux, comme cela arrivera toujours avec de tels hommes. Ils n'ont su ni prévoir, ni préparer, ni profiter.

Vous me demandiez, cher ami, quelle était ma disposition actuelle, la voilà tout entière et ne varietur. Je ne sais ce que l'avenir une réserve encore. Le public rêve des alhances difficiles, auxquelles il mêle souvent mon nom. Vous me connaissez assez pour savoir qu'il y en aurait pour moi d'impossibles ; il y a •des conduites et des procédés qu'on ne peut ni ne doit oublier.

A Paris, comme ici, je suis tellement entouré que je ne puis y travailler, je dirai même y penser à rien avec suite. Ce n'est qu'à Acosta que je hs, que je pense, que j'écris. Bien décidé que je suis à ne jamais montrer une seule ligne et à ne rien laisser publier que fort longtemps après moi, je trouve à écrire mes Mémoires un grand charme, celui de tout dire sans autre confident que Dieu et la vérité. M. Thiers nous prépare une Histoire du Consulat et de l'Empire avec laquelle ce que je dirai du môme temps ferait probablement singuUer contraste. Il fera, comme dans son Histoire de la Révolution, un ouvrage de

circonstance et dont le but sera d'agir sur le présent. Je ne sais, cher ami, où je prends tout ce bavardage; quelques mots de votre lettre ont suffi pour le provoquer. J'ai su que vos dépêches, depuis qu'elles traitent de si grandes affaires, ont un grand succès au conseil et auprès du roi.

DU MARECHAL DUC DE DALMATIE

Paris, 19 septembre 1839 (1).

Monsieur le baron,

Comme vous l'avez présumé d'après la nature des dernières communications faites à la cour de Saint-Pétersbourg par le chargé d'affaires d'Autriche, le cabinet de Vienne se replace à l'égard de la Russie dans l'attitude de timidité et de ménagements extrêmes dont il avait paru sortir un moment. Cette disposition rétrograde a un même caractère beaucoup plus prononcé depuis que M. de Ficquelmont a pris la direction provisoire delà chancellerie d'État où l'a porté l'influence du parti russe, en opposition à celle du parti anglais qui y appelait M. de Clamm. Il insiste beaucoup pour nous décider à éloigner notre escadre des Dardanelles. Il s'efforce de nous démontrer que la question égyptienne est la seule question actuelle; que celle deConstantinople doit être renvoyée à un moment plus opportun et qu'en la soulevant prématurément, on ne peut obtenir d'autre résultat que d'irriter la Russie, de susciter gratuitement des difficultés nouvelles. M. le comte Apponyi est venu me donner hier lecture de

(1) Dépêche officielle N° 26.

MAHS 1839-MARS 1840. 335

deux dépêches conçues dans ce sens et dont la rédaction un peu solennelle prouvait qu'en les rédigeant ou avait voulu prendre position. Bien que signées encore par M. de Metternich,ces dépèches étaient réellement l'œuvre de son successeur provisoire.

Lord Palmerston persiste, malgré toutes nos représentations, dans le projet auquel nous avons refusé notre assentiment. Il se prévaut toujours contre nous de l'approbation complète qu'y donneraient, suivant lui, les trois autres grandes cours, sans s'apercevoir que cette approbation porte moins sur la poUtique à suivre à l'égard de Méhémet-Ah, sur les propositions à lui faire, sur les mesures coercitives propres à les appuyer, que sur cette circonstance qu'en dirigeant vers Alexandrie toutes les forces morales et matérielles des deux grandes cours maritimes, ce projet mettrait nécessairement fin à la surveillance qu'elles exercent en ce moment du cùté de Gonstantinople et qui inquiète tant la Russie.

Paris, 26 septembre 1839 (1).

Le gouvernement du roi s'est décidé à faire connaître à ses alliés l'ensemble de sa manière de voir sur les moyens d'établir dans l'Orient un état de choses propre à prévenir le retour des colhsions qui ont plus d'une fois, depuis quelques années, menacé la paix de l'Europe. Pour les résumer en peu de mots, elles consistent à rendre, dès à présent, à la Porte, le district d'Adana et les territoires situés au delà du mont Amanus, à lui assurer la reversion de l'île de Candie après la mort de Méhémet et à

(1) Dépèche officielle N° 27.

donner à la famille de ce prince l'investiture héréditaire de la Syrie et de l'Egypte, sauf à préparer, avec le concours de Méhémet, si on pouvait l'y déterminer, un arrangement qui, détachant de la Syrie certains pachaliks, les concéderait séparément à quelques-uns de ses enfants ou de ses petits-enfants autres que celui qui posséderait le surplus de son héritage. Je désire d'autant plus connaître promptement la manière de voir des cours alliées à ce sujet, qu'évidemment tant qu'on ne sera pas d'accord sur les conditions propres à rétablir et à maintenir la paix de l'Orient, il serait plus que diflicile de rien arrêter définitivement sur les moyens à prendre pour en assurer l'acceptation.

Ces moyens, monsieur le baron, sont l'effet de la mission de M. de Brunnow :lord Palmerston vient de communiquer à M. le comte Sébastiani des propositions apportées par ce diplomate. La Russie, fidèle à son idée favorite, se réserve toujours de protéger Constantinople et l'Asie Mineure par l'envoi de ses forces de terre et de mer qui prendraient position pour repousser les Égyptiens, d'un côté dans le Bosphore, de Vautre en deçà du mont Taurus, tandis que les escadres française et anglaise se porteraient sur Alexandrie. Ces dispositions seraient réglées par une couA'ention qui stipulerait en même temps, comme principe permanent, la clôture des deux détroits et le renouvellement du traité d'Unkiar-Skélessi.

De telles conditions sont, je le reconnais, assez adroitement calculées à l'efTet de produire une impression favorable sur des esprits qui ne demanderaient qu'un prétexte spécieux pour se rapprocher de la politique russe sans paraître abandbnner ouvertement

une politique différente. Aussi n'ai-je pas été surpris d'apprendre, par la correspondance de M. de Sainte- Aulaire, que M. de Ficquelmont qui semblait avoir connaissance du plan dont il s'agit, sans en avoir cependant reçu la communication officielle, se montrait disposé à le juger de tout point satisfaisant. Je ne m'étonne même pas de l'approbation que parait y donner lord Palmerston qui, au surplus, il y a deux jours ne l'avait pas encore soumis à la délibération du conseil. Les préventions passionnées dont il est animé contre Méhémet ne lui laissent malheureusement pas le calme nécessaire pour apprécier froidement une combinaison dans laquelle il entrevoit un moyen de faire peser sur le pacha l'action et les rigueurs de l'alUance. Mais le gouvernement du roi, étranger tout à la fois à ces préventions et à la complication d'intérêts qui jettent tant de timidité et d'incertitude dans la marche de l'Autriche, ne saurait adhérer aussi facilement que ces deux puissances à un projet dans lequel des inconvénients palpables et matériels lui semblent trop imparfaitement compensés par des avantages purement illusoires.

En vain prétendrait-on nous faire valoir celui de consacrer par un traité formel la clôture des deux détroits. Le principe en est trop ancien, trop souvent reconnu pour que, comme principe, il ait besoin d'être proclamé de nouveau. Je dis plus : une semblable proclamation tendrait plutôt à l'affaiblir, en le classant au nombre de ces stipulations accidentelles que les circonstances amènent et qu'elles peuvent emporter. Ce qu'il faut à ce principe, ce sont des garanties, qui en assurent l'inviolabilité, ou plutôt, car il ne faut pas prétendre lutter contre la force des choses, qui assurent VI. 22

que lorsqu'il faudra absolument y déroger, cette dérogation ne pourra compromettre les grands intérêts qu'il était destiné à protéger. Nous n'avons cessé de le répéter. Une telle garantie ne peut résulter que de l'admission simultanée des forces de toutesles cours alliées dans les eaux de Constantinople. En proposant d'y admettre seulement les forces russes et d'en exclure expressément celles delà France et de l'Angleterre, le cabinet de Saint-Pétersbourg révèle trop clairement sa pensée. Il veut, par un précédent, établi ainsi d'un consentement commun, donner à la position exceptionnelle qu'il s'attribue à Constantinople une sanction européenne. Ce qu'on lui concéderait aujourd'hui en fait, il le réclamerait plas tard comme un droit, et nous serions certes bien plus mal placés pour lui refuser, dans des conjonctures analogues, l'espèce de privilège dont nous aurions une fois reconnu en sa faveur la convenance et la nécessité. Il y a plus, le refus deviendrait presque impossible parce qu'après un tel précédent,il prendrait le caractère d'un caprice impérieux. Nous ne pouvons donc, monsieur le baron, donner notre assentiment aux propositions de M. de Brunnow. Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre étrangère ne paraîtra sous les murs de Constantinople, sans que la nôtre s'y montre aussi. Nous aimons à penser que les cours alliées comprendront la force des considérations que je viens de vous exposer, et que la Russie, qui ne peut avoir intérêt à pousser les choses à l'extrême, n'insistera pas elle-même pour l'adoption de son projet. Cependant, je l'avouerai, ce n'est pas sans quelque inquiétude que nous voyons mettre en avant des propositions aussi propres à compliquer une situation déjà bien grave.

Le dernier paquebot de l'Orient ne nous a apporté aucune information nouvelle de quelque gravité, mais celles qui me sont parvenues confirment de plus en plus l'opinion que j'ai depuis longtemps exprimée sur la ferme détermination de Méhémet de repousser, par tous les moyens, les conditions trop rigoureuses qu'on voudrait lui imposer. Ce qui n'est pas moins certain, c'est le nombre et la puissance des adhérents qu'il compte dans toutes les parties de l'empire ottoman. Il ne faut peut-être qu'un moment pour l'embraser tout entier et pour précipiter l'Europe elle-même dans de terribles embrasements. C'est là le danger, l'immense danger que nous redoutons et dont la préi-ision dirige toutes nos démarches. Puissent les autres gouvernements l'apercevoir enfin comme nous!

Yous pouvez, suivant que vous le jugerez opportun, communiquer à M. de Nesselrode le texte ou seulement la substance de la présente dépêche.

DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

Paris, 27 septembre 1839.

Je me sens riche quand j'ai de vos lettres, car elles me font réflécliir, me donnent sans sermon de bons avis, rectifient souvent mes idées et me caressent le cœur par ce qu'elles ont de si parfaitement affectueux. Restez donc généreux dans votre correspondance, c'est une véritable charité !

J'ai retrouvé la princesse de Lieven presque aussi exagérée ici qu'elle pût l'être à Saint-Pétersbourg et par les mêmes motifs. Elle s'établit définitivement

dans Y Entresol où vous m'avez été une si consolante providence I Nos relations, à elle et à moi, en seront plus bornées, car, à moins qu'elle ne soit fort malade, je ne me croirai pas obligée à rentrer dans la chambre où j'ai traversé de si cruelles angoisses. Je puis y voir souffrir et mourir, mais pour y assister à du commérage politique, rien ne m y conduira. Madame de Lieven n'a pas songé et ne s'est pas laissé arrêter par cette considération. Je ne lui en veux assurément pas, car je préfère tout ce qui réduit à tout ce qui étend mes relations sociales.

M. Mole est à Champlàlreux, où il reçoit beaucoup le corps diplomatique. On y \?i avec empressement pour le maître de la maison et pour le lieu en luimême, très beau et arrangé depuis la visite royale avec une grande magnificence.

La seule chose qui me revienne, c'est que le roi est ravi de son ministère, surtout de votre chef. On nous dit fort en froideur avec l'Angleterre. Thiers est à Lille, tout à fait livré en apparence à V Histoire du Consulat et de V Empire. On voudrait fort donner une direction extérieure à Guizot, qui n'en veut pas et qui est toujours fort soumis à madame de Lieven.

On est sérieusement inquiet des agitations qui se produisent à l'occasion des grains ; le blé est cher, l'hiver sera difticile à passer, et l'esprit de parti tire le plus qu'il peut avantage des inquiétudes si faciles à inspirer au peuple quand il s'agit de subsistance.

Le voyage ;1) de Monseigneur le duc et de Madame la duchesse d'Orléans a eu un succès véritable, je crois, mais personnel, plus que succès d'opinion; ils se

(1) Dans l'ouest et le sud-ouest de la France, c. b.

sont donné des peines infinies pour réussir à se rendre asréables.

DU MARÉCnAL DUC DE DALMATIE.

Paris, 9 octobre 1839 (d).

Monsieur le baron,

Ma dépêclie du 26 septembre vous a fait connaître les propositions portées à Londres par M. de Briinnow et la disposition où paraissait être alors le cabinet de Londres ou du moins lord Palmerston de les accepter. Je me félicite de pouvoir vous dire aujourd'hui qu'elles ont été définitivement réglées. Après la délibération du conseil qui avait été convoqué pour les examiner, lord Palmerston a déclaré à l'envoyé de Russie que le gouvernement français n'adhérant pas à l'exclusion des flottes alUées de la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes dans le Bosphore, l'Angleterre n'y donnerait pas non plus son assentiment. Il lui a proposé de substituer à ce projet celui d'un arrangement par lequel les cinq puissances régleraient leur part d'action dans la crise actuelle des affaires d'Orient, sans privilèges acquis au pavillon russe, au détriment des pavillons de France, d'Angleterre et d'Autriche. La Russie, en cas de résistance de Méhémet- Ah aux conditions qui lui seront proposées, s'engagerait à faire agir ses troupes dans l'Asie Mineure, sans dépasser le Taurus. L'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman seraient stipulées pour le plus long temps possible. Enfin la clôture des détroits deviendrait

(1) Dépèche officielle N° 28.

un principe du droit public européen. M. de Brunnow a pris cette ouverture ad rcferendum.

Lord Palmerston, en annonçant au général Sébastiaui cette phase nouvelle de la négociation, lui a fait connaître aussi que, dans la vue de faciliter un accord entre les puissances, le cabinet de Londres, qui jusqu'à présent voulait réduire Méhémet-Ali à la possession héréditaire delà seule Égj'pte, consentirait à y joindre le pachaUk d'Acre, moins la forteresse. Cette concession est sans doute bien insuffisante encore, mais elle atteste un désir de rapprochement et des dispositions conciliantes sur lesquelles il est permis de fonder de grandes espérances.

Je vous avais mandé que M, de Ficquelmont s'était montré favorable aux propositions du gouvernement russe. J'ai su depuis que, par une méprise dont j'ai peine à comprendre la source, U croyait alors qu'elles admettraient le concours des forces navales des cours alUées aA-ec celles de la Russie, pour protéger Constantinople dans les détroits.

Reschid- Pacha, à peine installé dans les fonctions de ministre des affaires étrangères de la Porte ottomane, a protesté à l'ambassade française que son gouA ernement n'avait pas l'intention de réclamer de secours étrangers, mais que, dans le cas où une circonstance quelconque amènerait les Russes dans le Bosphore, il y appellerait aussi les forces des autres puissances. 11 parait que Kosref-Pacha a tenu un langage analogue à lord Ponsonby. Sans m'exagérer la portée de cet engagement verbal pris par des ministres qui peuvent bientôt cesser de rêtre,j'y trouve un symptôme assez rassurant pour le moment.

Paris, 22 octobre 1839 (1).

Les propositions mises en avant par le gouvernement du roi pour le règlement de la partie territoriale de la question d'Orient ont été très bien accueillies à Berlin et à Vienne. M. de Werther a paru presque surpris de ne pas les trouver plus favorables au pacha d'Egypte. M. de Ficquelmont n'y a proposé qu'une seule modification, plutôt peut-être pour y mettre le cachet de son gouvernement que par une con^•iction bien profonde de la nécessité d'un semblable changement. Il a demandé que l'île de Candie fût dès à présent restitué à la Porte ottomane. Telle était d'ailleurs la probabiHté quil accordait à l'ensemble de nos ^Ties qu'il s'était décidé à charger Tinternonce de les suggérer au gouvernement ottoman et que déjà des dépêches exprimant l'adhésion du cabinet autrichien étaient parties pour Paris, mais elles ont été retenues à Johannisberg, où, suivant l'ordre établi pendant l'alDsence de M. de Metternich, elles devaient, avant d'être transmises à leur destination, recevoir la sanction définitive du chancelier d'État. Ce n'est pas, à beaucoup près, qu'il désapprouve le plan que nous avons proposé, mais il dit qu'il ne faut rien précipiter, qu'il faut laisser le champ libre à un rapprochement entre la France et l'Angleterre. Je crois que sa véritable pensée en prenant cette détermination, dont le comte de Ficquelmont aura pu se sentir blessé, a été de faire acte d'autorité et de prouver tout à la fois, d'une part, que c'est bien

(1) Dépêche officielle N° 30.

lui qui dirige encore la politique autrichienne, de l'autre, que le cabinet de Vienne est le véritable modérateur des négociations.

II y a quelque puérilité dans l'affectation de ce double calcul, dont M. de Metternich semble en ce moment plus préoccupé qu'aux époques où, réellement maître du fond des choses, il mettait moins de prise aux apparences.

Ce revirement, auquel je ne pense pas qu'il faille attacher une bien grande importance, coïncide avec une nouvelle péripétie beaucoup plus sérieuse dans les dispositions du cabinet de Londres. En réponse à notre déclaration, que nous ne pouvions modifier nos convictions profondes sur la nature des seuls moyens propres à pacifier l'Orient, lord Palmerston a dit à notre ambassadeur que l'Angleterre, de son côté, retirait la concession relative au pachalik d'Acre. Je vous envoie copie de la dépêche qui rend compte de cet incident. Vous remarquerez la raideur affectée de l'attitude prise parle ministère britannique, peut-être pour cacher l'embarras de sa situation, autant que pour essayer de nous intimider et l'assertion sans cesse reproduite par lui que ses vues sont partagées par les cours d'Autriche et de Prusse, assertion qu'il n'appuie n est vrai d'aucun détail, forme un singulier contraste avec ce qu'on m'a écrit des dispositions du cabinet autrichien et plus encore avec ce que j'ai appris de BerHn où, comme je vous le disais tout à l'heure, on a été presque surpris de la modération extrême de nos propositions.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement du roi ne peut, en ce moment, qu'attendre les événements et la position qu'il a prise lui permet de le faire sans inconvénient.

J'ai appris par la voie de Vienne un fait que lord Palmerston avait laissé ignorer au général Sébastiani, c'est qu'au nombre des propositions portées à Londres par M. de Brunnow était celle que les puissances renonçassent à garantir généralement l'intégrité de l'empire ottoman : U y a de la naïveté dans une telle demande.

AU MARÉCnAL DUC DE DALMATIE.

Saint-Pétersbourg, le 23 octobre 1839 (1). Monsieur le maréchal,

Lorsque j'ai reçu la lettre N° 28 que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, on saA^ait déjà à Saint- Pétersbourg quelle réponse avaient reçues les propositions de M. de Brunnow. M. de Nesselrode, qui attendait impatiemment mais sans trop d'espoir l'issue de cette négociation, n'a point essayé de me cacher qu'elle avait échoué. Seulement, au heu de me dire que M. de Brunnow avait pris ad référendum les propositionsdelordPalmerston,il m'a déclaré que, sa mission étant terminée, M. de Brunnow avait dû quitter Londres, et que lord Palmerston chargerait sans doute lord Clanricarde de faire connaître ses vues au cabinet de Saint-Pétersbourg.

Cette réponse, arrivée de Londres, ne laissait plus aucun motif pour retarder celle que M. de Nesselrode doit faire aux communications qu'il a reçues d'après les instructions de Votre Excellence. La lettre à M. le comte de Médem, qui est écrite pour vous

(1) Dépêche officielle N° 50.

être montrée, serait déjà partie, n'était que l'emiJereur a été malade et que M. le comte de Nesselrode a eu une nouvelle attaque de goutte. Hier, seulement, il a dû aller à Tsarskoé-Sélo. Avant de fermer cette lettre, je l'aurai vu et, sans doute, il me lira sa dépêche, qui sera portée par notre courrier.

Cette issue de la mission de M. de Bruunow n'est pas sans produire assez d'effet. L'empereur comptait sans doute sur un tout autre résultat et avait laissé de\dné ses espérances. Une partie du corps diplomatique s'attendait à voir ainsi commencer un complet changement dans la politique de l'Europe. J'avais eu soin de ne manifester nulle inquiétude et de conserver la même familiarité de relations avec l'ambassadeur d'Angleterre. Lui, de son côté, ne m'a point paru supposer un seul instant que son cabinet cédât sur la question de la défense exclusive de Gonstantinople par la Russie. 11 savait mieux que tout autre les sentiments hostiles de l'empereur contre la France ; car c'était à lui surtout que l'empereur les avait exprimés. Il lui avait même été dit que c'était non le pa\illon anglais mais le pavillon français qu'on verrait avec déplaisir devant Gonstantinople ; mais il jugeait que de telles paroles marquaient seulement que l'amour-propre de l'empereur était plus engagé contre la France que contre l'Angleterre, et il ne croyait point que la passion allât jusqu'à consentir au passage des Dardanelles pour un pavillon et non pour l'autre.

Comme le peut penser Votre Excellence, les nouvelles d'Espagne, la cause de don Carlos perdue complètement, occupent beaucoup les esprits. C'est un événement heureux et important pour la politique

de la France, c'est un grand revers pour la politique des cabinets plus ou moins adverses à notre gouvernement. La chose est comprise ainsi par tout le monde. Il Adent de se passer des événements militaires assez importants dans le Caucase. Le général Grabbe, qui commande la portion de Tarmée employée dans la région occidentale sur la côte de la mer Noire, a, par deux fois, essayé d'enlever une position très forte dans les montagnes. Il a échoué dans ces attaques et a perdu beaucoup de monde. On parle de soixante officiers. Enfin une troisième tentative a eu plus de succès, mais elle a coûté fort cher. Les pertes ont été très grandes. Le général Grabbe a lui-même été blessé. Comme on ne jubUe point de relations officielles, comme on affecte de ne jamais parler de cette guerre, je puis seulement répéter les ouï-dire, mais le fond de la nouvelle n'est malheureusement que trop certain

Saint-Pétersbourg, 23 octobre 1839 (1).

Notre courrier porte la dépêche adressée à M. le comte de Médem, qui sera communiquée à Votre Excellence. Ainsi qu'il était facile de le prévoir, cette réponse à nos communications n'est point destinée à seconder le gouvernement du roi ni à appuyer les projets qui ont été indiqués par nous et non exécutés par l'Angleterre. M. de Nesselrode annonce seulement que, faute de mieux, la Russie consentira à ce que les Anglais se prêteront à régler de concert avec la France.

Votre Excellence apercevra dans cette dépêche un

(1) Dépêche officielle N° 51.

certain désir de nous imputer les embarras et les retards de Taffaire d'Orient. Ma conversation avec M. le comte de Nesselrode et ce qui me retient de l'empereur m'a encore mieux montré que telle était la disposition du moment. On se plaît à insinuer ou même à dire ouvertement que toute la responsabilité pèse sur la France; que sa protection encourage Méhémet-Ali dans sa résistance; qu'en nous déclarant contre toute mesure coercitive, nous éloignons la possibilité d'un dénouement. J'ai répondu que nous avions toujours subordonné les mesures à prendre, l'action à exercer, aux arrangements qui seraient proposés ou imposés à Méhémet-Ali, et que, lorsque ces arrangements seraient réglés d'une façon acceptable, nous délibérerions sur les moyens de les mettre à exécution ; que Votre Excellence avait même demandé que tous les cas fussent prévus et la part d'action de chaque puissance décidée d'avance.

Cette question des moyens à employer, pour donner autorité et force à ce qui sera convenu en commun, est au vrai la seule qui excite ici un véritable intérêt. Si Méhémet-Ah acceptait les conditions que lui dicteraient la France et l'Angleterre ; s'il n'y avait pas besoin de le contraindre ou de défendre Constantinople contre son armée, la Russie ressentirait un sensible mécompte d'amour-propre. Tout en craignant ce qui pourrait amener de graves collisions, le cabinet de Saint-Pétersbourgredoute aussi que tout se termine sans lui. Il espère qu'il faudra recourir à ses troupes de terre, et qu'alors U sera en meilleure position pour se refuser à l'entrée de nos escadres.

En désespoir de cause, plutôt que de ne point jouer de rôle dans les mesures d'exécution, il ne serait pas

impossible de voir la Russie consentir à la présence simultanée de tous les pavillons devant Constantinople.

11 me semble que dans aucune conversation M. le comte de Nesselrode n'a articulé un refus positif, pas plus sur ce point que sur aucun autre.

En résumé, tout dépend de notre accord avec l'Angleterre.

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