AU ROI
Saint-Pétersbourg, 10 mai 1837.
Sire,
Je prie Votre Majesté de permettre que je lui adresse mes féUcitations sur le mariage de Monseigneur le
duc d'Orléans. Ce bonheur offre du moins une compensation à tant de chagrins et de traverses qui assiègent votre vie. Sans parler des périls de chaque moment et de cette horrible et continuelle menace de crime que Votre Majesté brave avec tant de courage et de calme, que de motifs de tristesse et de découragement ! Que de mécomptes pour le roi et pour le pays! De loin, je suis mauvais juge de ces mutations et incertitudes sans cesse renouvelées, mais je ne sens pas moins vivement ce que Votre Majesté doit éprouver, lorsquautour d'EUe chacun oublie trop l'intérêt de la France, auquel vous vous êtes dévoué. Je ne sais qui a tort parmi des hommes distingués parleur talent et leur capacité, mais assurément on ne peut avoir raison de priver ainsi le présent de toute dignité, l'avenir de toute assurance. Je ne doute point que ce ne soit pour la bonne et sage opinion, pour la masse des citoyens raisonnables un sujet d'affliction et d'alarme. Si l'on pouvait voir comme moi combien un tel spectacle rapetisse la France aux yeux de l'étranger, combien nous paraissons trop peu sensés pour la forme de gouvernement que nous essayons, comment on s'étonne du peu d'union ou du peu d'énergie des hommes politiques qui négligent les intentions du roi et ne profitent point de l'expérience de la raison si chèrement acquise par la nation, et que ne lui dénie pas la malveillance même la plus hostile, si l'on pouvait voir décroître notre considération, un sentiment d'orgueil national étoufferait les préoccupations de l'intérêt personnel et de l'amour-propre- Votre Majesté aura vu, par mes dépêches, que l'heureuse circonstance dont je me réjouis a excité ici des impressions malveillantes et peu raisonnables. VI. 2
iS SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
J'espère que ma conduite vraiment assez difficile en une telle situation aura l'approbation du roi; elle me sera toujours le plus grand et le plus précieux encouragement.
AU COMTE MOLÉ
Saint-Pétersbourg, 10 mai 1837 (1).
Monsieur le comte,
J'ai demandé à M. de Xesselrode ce qu'il savait des négociations tentées entre le Grand-Seigneur et le pacha d'Egypte. Ses informations sont assez semblables à ce que Votre Excellence ma écrit ; seulement, à en croire M, de Nesselrode, la correspondance de M. de Boutenieff n'annonce point que la Porte ait une si grande impatience de l'état de choses réglé par le traité de Kutaïeh, el qu'on ait à la veiller de si près pour l'empêcher de se jeter dans une lutte dangereuse. M. de Nesselrode a ajouté: « Mais si le Grand-Seigneur » et le pacha s'arrangent par voie de négociation, il me » paraît qu'on n'aura rien à dire. » D'après lord Diirham, à qui j'ai parlé aussi de ce que Votre Excellence m'a fait savoir, je pourrais croire que les agents anglais ont pris une assez grande part à ces tentatives d'arrangement, et qu'ils cherchent à en être les médiateurs.
Les instructions pour le Vixen sont arrivées il y a quatre jours. Lord Durham a présenté la note dont je joins ici une copie. M. de Nesselrode lui a remis hier la réponse que j'envoie aussi à Votre Excellence.
. (1) Dépèche officielle N» 17.
L'affaire peut maintenant passer pour terminée. Il y avait des deux côtés un désir pareil d'arriver à ce résultat, et voici la voie qu'on a prise : Soudjouk-Kalé, où le Vixen a été saisi, n'est point à proprement parler sur la côte de Circassie ; c'était un point occupé par les Turcs, ainsi qu'Anapa. La Porte, en ayant ainsi la possession reconnue de fait et de droit, a pu le céder par le traité d'Ândiinople, traité contre lequel l'Angleterre n'a point protesté ; donc la Russie a pu légalement faire des règlements de police et de douane pour un point de la côte qui lui appartient sans contestation ; donc il n'est aucun besoin d'élever une question sur la Circassie. Sans doute elle contine à Soudjouk-Kalé, sans doute elle a une grande étendue de côtes, mais ce n'est pas là que le Vixen a été saisi. Pourquoi donc en parler?
Ainsi tout s'est traité de bon accord, à l'aide d'arguments communiqués d'avance par des rédactions préalablement convenues. Lord Palmerston avait autant que lordDurhamle désir d'en finir; M. de Nessolrode est plus satisfait encore. L'un et l'autre m'ont tenu fort au courant de cette petite négociation, qui m'a toujours semblé destinée à une issue de cette sorte. C'est de M. de Nesselrode que je tiens les deux notes, Lord Durhamm'en a rapporté tout le contenu, mais n'a point cru convenable que j'en eusse communication avant son gouvernement; il prie Votre Excellence de ne point dire qu'aucun détail de cette affaire soit venu par lui à votre connaissance. Il désire que lord Granville apprenne de Londres, et non de Paris, les circonstances et les motifs de cette conclusion, d'autant qu'il n'a pas été autorisé à déclarer que l'Angleterre trouvait l'explication bonne et suflisante; il lui faut attendre
la réponse de lord Palmerston sur laquelle il n'a point de doute. M. de Nesselrode envoie par noire courrier les deux notes au comte Pahlen.
Lord Durham conserve l'inquiétude de voir plus tard reparaître la difliculté : la cabale antirusse de Londres et de Constantinople persistera peut-être à A'ouloir amener une discussion sur la Circassie, et voyant comment on l'a esquivée cette fois, elle se fera saisir un bâtiment sur la côte de Circassie. Il resterait au gouvernement russe à proclamer le blocus, mais il y hésitera beaucoup, car on en pourrait induire qu'il considère la Circassie comme un État étranger avec lequel il est en guerre et non pas comme une pro\'ince révoltée ; on bloque son ennemi, mais on ne se bloque pas soi-même.
A MADAME ANISSOX DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 19 mai 1837.
Les discours ne deviennent pas moins beaux, les talents grandissent, la tribune s'honore et si la France était une académie, nous aurions toute la gloire possible. Je suis encore tout remué du discours de M. Guizot. Que serait-ce si je l'avais entendu ? Et pourtant je trouve que le thème qu'il a adopté, et que pour mon compte je crois très raisonnable, est de ceux qu'il n'est pas utile de proclamer. Quelque talent, quelque précision qu'on mette à l'expliquer, le point important est toujours de savoir en quelles occasions on appliquera le système ; présenté d'une façon abstraite, il a toujours l'apparence d'être plus absolu qu'il ne l'est dans l'intention de l'orateur. L'instinct de gouvernement, l'habileté de conduite ne se laissent pas
ainsi définir. La France a encore beaucoup trop les liabitudes Littéraires, elle aime qu'on lui parle, qu'on la fasse assister à des tournois d'éloquence.
A M. ANISS'ON DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 27 mai 1837.
Il me semble, mon cher ami, que la situation est devenue autre. Le ministère a jeté un coup de dés, et ' si d'ici h un an les amnistiés ne se retrouvent pas mêlés aux complots, aux assassinats, aux sociétés secrètes, si les journaux ne reprennent pas leurs anciennes allures d'attaque directe à l'ordre public, nous aurons fait un pas en avant, et en risquant on aura gagné. Si le contraire arrive, un ministère de fermeté sera triomphalement ramené. Mais pour cela, il faut garder la Chambre. Pendant une telle expérience, la dissolution serait insensée. Je ne puis former aucune conjecture, je n'en sais pas assez pour apprécier le danger de l'amnistie et de la dérivation à gauche. La France est un si singuher pays, il s'y fait de tels changements h vue que je ne voudrais jurer de rien. Des opinions sans réahté, des ardeurs toutes déclamatoires, des têtes enivrées de phrases peuvent du jour au lendemain prendre une autre face. J"ai déjà reçu quelques lettres écrites, U est vrai, avec un peu de prévention, qui annoncent des résultats de ce genre. Voilà du moins la session à peu près assurée. L'intervalle qui précédera la prochaine verra se développer la situation nouvelle, et chaque coterie chargera ses mines.
Si l'hiver devait nous amener encore des crises ministérielles et toutes les aménités dont se composent
maintenant les rapports mutuels des hommes distingués, je ne sais, en A'érité, si je viendrais à Paris. Je me sens assez sûr de moi pour ne pas craindre d'être engagé dans aucune combinaison, mais entendre les uns déchirer les autres, se trouver confident malgré soi des amertumes personnelles, être au miUeu de ces malveillances croisées, exige un soin et un ménagement qui me gâteraient toute société. Diplomatie pour diplomatie, il vaut mieux en faire à Tétranger.
J'envie un peu le plaisir de voir les fêtes du mariage, surtout celle de Versailles. Vous m'en direz des nou- ^ velles. La duchesse d'Orléans a eu succès complet à la cour de Prusse. Elle y a eu de la dignité sans embarras, et a su dire en toute circonstance et à toute personne ce qui était à propos. Ce sera un art plus difficile à pratiquer en France. Elle sera là sur un sol qui ne ressemble à rien de ce qu'elle a pu voir jusqu'ici.
Les chemins de fer et cette masse énorme de travaux publics qu'on va entreprendre sont d'un merveilleux effet, et nous donnent une grande considération» L'industrie n'était jadis qu'un profit, maintenant c'est une gloire. Un gros budget impose plus qu'une grande armée. Nous avons vécu dans des temps bien différents. Jamais, en aucun siècle, une vie d'homme n'a suffi pour assister à tant et de si profonds changements; nous sommes nés à propos pour la curiosité.