‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 31 sur 41 · DU COMTE DE SAINTE - AULAIRE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE SAINTE - AULAIRE

Vienne, 19 décembre 1839.

Nous sommes attendant avec impatience des nouvelles de Londres, et du succès de la mission Brunnow.

Ici non seulement je n'ai plus rien à faire, mais je n'ai plus même rien à voir. M. de Metternich a pour principe qu'une affaire ne doit être traitée qu'à une place, et qu'on court risque de tout brouiller en par-

lant dans un lieu de ce qui se fait dans un autre. C'est ainsi que, l'année dernière, il me refusait la conversation sur l'affaire belge. Le congé dont j'ai besoin peut donc assurément m'étre accordé sans dommage aucun. J'ai fait partir ma demande, mais en recommandant qu'elle soit remise seulement après la discussion de l'adresse. Dieu nous garde d'une session pareille à celle de l'année dernière !

L'escapade du duc de Bordeaux (1) est ici très mal vue, mais le jeune prince et ses entours en prennent peu de souci. Rien n'annonce qu'il veuille revenir promptement au gîte. J'ai toujours pensé que cette jeunesse amènerait des embarras à moi ou à mes camarades, et, par charité bien ordonnée, j'aime mieux que ce ne soit pas à moi. A Paris, l'afl'aire ne paraît pas grave; on en laissera, je parie, la responsabilité à l'ambassadeur quelconque. Celui-ci devra à son choix tout souffrir ou tout oser avec la perspective d'être honni s'il souffre trop, et désavoué comme un brutal s'il se fâche sans succès. Ce sont les profits du métier : cliien de métier, en vérité ! mon ami. Ma casaque diplomatique me brûle les épaules et je ne m'explique pas

(1) M. le duc de Bordeaux, à ce moment à Rome, y recevait avec un certain apparat des députations légitimistes venues de divers points de la France, ainsi que les principales notabilités de son parti. A cette attitude du prince correspondait en France une activité plus grande de ses partisans, et des bruits vagues de conspirations et de préparatifs de coups de main commençaient à y agiter l'opinion. Notre ambassadeur auprès du Saint-Père dut demander au gouvernement pontifical de décider M. le duc de Bordeaux à s'éloigner de ses États. Le prince y consentit et l'incident n'eut pas d'autres suites, c. b.

pourquoi je n'ai pas le courage de l'échanger contre une veste de chasse. Patience!

DU MARECHAL DUC DE DALMATIE

Paris, 24 décembre 1839 (1).

Monsieur le baron,

Lord Palmerston, dès qu'il avait eu connaissance de la nouvelle mission de M. de Brunnow, m'en avait donné a\às par le général Sébastiani. J'ai répondu que si les propositions du gouvernement russe étaient réellement telles qu'on les annonçait (2 , la France y adhérerait avec d'autant plus d'empressement que leur adoption serait la réalisation complète du but que nous avons eu constamment en vue depuis le commencement de la négociation, l'annulation du protectorat exclusif que la Russie semblait s'être arrogée sur la Porte ottomane, et que, vivement satisfaits d'un pareil résultat, nous pourrions même y trouver un motif suffisant de soumettre à un nouvel examen l'ensemble de la question d'Orient, même dans les portions sur lesquelles chacun paraissait avoir arrêté son opinion d'une manière définitive.

Ma lettre était écrite depuis plusieurs jours, lorsque M. de Médem est venu me Ure une dépêche de M. de Nesselrode dans laquelle ce ministre, sans préciser la nature du nouveau projet envoyé à M. de Brunnow, le présente comme tendant à mettre fin aux malen-

(2) Le consentement de la Russie à la présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, c. b.

tendus qui ont fait échouer sa première tentative et ajoute que dans le cas où les cabinets de Londres et de Pétersbourg tomberaient d'accord, l'on réserverait aux autres puissances, et particulièrement à la France, la faculté d'y adhérer. Je n"ai point dissimulé à M. de Médem ce qu'avaient d'étrange à mes yeux une pareille communication et la marche suivie par le gouvernement russe dans une affaire d'un intérêt commun pour toutes les cours. Je lui ai dit de plus que l'Angleterre comprenait autrement que la Russie les arguments résultant de cette communauté et que lord Palmerston nous avait, sans perdre un moment, fait connaître la substance du nouveau projet. Des informations plus complètes pourront seulement me mettre en mesure d'apprécier la véritable portée des propositions du gouvernement russe. M. de Sainte- Aulaire croit savoir que quelques restrictions atténuent jusqu'à un certain point la valeur des concessions offertes d'une manière aussi inattendue, cela est assez vraisemblable.

Quoi qu'il en soit, M, de Metternich se montre très empressé à se rallier au projet parti de Saint-Pétersbourg, ne fût-ce que pour nous faire acte d'existence pohtique. M. de Neumann, un des agents à qui il accorde le plus de conûance, a été sur-le-champ envoyé à Londres où il est arrivé en même temps que M. de Brunnow. Ils n'y ont pas trouvé lord Palmerston, qui venait de se marier et de partir pour la campagne, sans indiquer même l'époque de son retour. A en juger par le langage que M. de Brunnow a tenu en passant à Darmstadt au ministre du roi, il aurait l'intention de se placer dans des rapports de confiance au moins apparents avec notre ambassadeur. Il se

montrait très préoccupé des obstacles que la France avait mis au succès de sa première mission et qui provenaient, disait-il, de ce qu'on n'en avait pas compris à Paris la pensée toute pacifique et conciliante. Il exprimait l'espérance que, cette fois, la franchise de son attitude et de son langage désarmerait nos préventions. Je dois présumer que le comte Pahlen viendra très prochainement reprendre ses fonctions d'ambassadeur. S'il en était autrement, je me verrais dans la nécessité de vous inviter à prendre vous-même un congé.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 2o décembre 1839.

Tout me semble se disposer pour qu'une complète indifférence du public donne à la politique un très heureux calme. Reste à savoir sur quoi se portera le mouvement des esprits. Évidemment, les chemins de fer et l'industrie ne peuvent suffire à l'activité de l'intelHgence française. Nous ne sommes pas assez Américains pour cela.

Pour mon propre compte, je n'ai aucun besoin de chercher un objet d'intérêt. Nous avons vécu dans des temps si agités que le repos et la monotonie nous seraient une grande nouveauté. Je voudrais que la France redevînt un peu Uttéraire. Il en résulterait une société plus spirituelle, plus raisonnable. Ce serait surtout un grand avantage pour la jeunesse. La politique n'est pas, ne doit pas être à l'usage de nos enfants sortant du collège. Ils n'y ont pas accès et n'en parleraient qu'en disant des sottises. Il leur VI. 24

faut donc un autre aliment qui excite leur émulation, qui leur donne goût à la société des générations précédentes. Autrement ils tomberont dans la vie oisive et' dans le besoin de jouissances. Je m'efforce d'en garer mes fils, mais je conçois les défauts auxquels leur temps plus que leur naturel est prêt à les entraîner.

DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

Paris, 7 janvier 1840.

Je ne veux pas laisser le mois de janvier s'avancer sans venir, cher et excellent ami, vous porter mes vœux bien tendres, bien vrais, bien fidèles , bien anciens . Je vous aime beaucoup et ne crains pas de vous le dire tout simplement. Vous voyez que mon cœur reste toujours à la même place, et qu'à mesure que je perds ceux que j'aimais, je deviens plus tendre pour le petit nombre que Dieu me conserve. Je lui demande pour vous santé, bonheur, et une fin de vie calme, douce et sereine auprès de vos anciens et fidèles amis.

Je viens d'enperdre un quim'était très cher (1). J'avais depuis vingt-quatre ans reçu de lui des preuves non interrompues d'indulgence, de bonté, de patience. Sa charité à mon égard ne s'était jamais démentie malgré tout ce qui aurait pu la lasser. Enfin, c'était l'ami chrétien, tel que le monde n'en offre guère. Depuis deux ans mes habitudes plus retirées et le voisinage de nos demeures m'avaient encore plus rapprochée de lui, et sa perte laisse un vide sensible dans l'arran.

(1) Me' de Quelcm. c. b.

gement de ma vie aussi bien que dans mes affections. Dans sa longue et douloureuse maladie, il m'a permis de lui rendre des soins, je l'ai approché presque dans les derniers moments ; il m'a traité en fille, en sœur, et j"ai assisté ainsi à une des morts les plus saintes, les plus édifiantes, les plus épiscopales. Les pauvres de Paris se montrent sensibles à cette grande perte. Rien n'égale la foule des indigents qui se presse h Notre-Dame où il est exposé à visage découvert. Les prêtres ne suffisent pas à approcher de ses lèvres les chapelets des gens du peuple. C'est un spectacle qui appartient à d'autres temps, et à des temps meilleurs que celui dans lequel nous vivons. La neuvaine qui se disait pour lui peu avant sa mort au tombeau de Sainte-Geneviève, et que j'ai suivie, l'était par deux mille personnes. Si vous lisez les mauvais journaux, vous les trouverez parlant du défunt comme d'un grand évêque. Et c'est ceux qui ont provoqué le sac de l'Archevêché! Tout est étrangeté dans ce singuUer pays ! La maladie n'a que légèrement altéré ses traits ; ils sont restés nobles et purs dans la mort, et le sourire de paix avec lequel il nous a bénis ne s'est point effacé. Il est consolant à regarder. J'ai fini 39 et commencé 40, prifent auprès de ses restes, pleurant l'ami fidèle, l'appui, le soutien, le consolateur, le pasteur et le père. Et je reste très ébranlée de cette nouvelle affliction succédant à tant d'autres.

Ma santé ne laisse pas que de se ressentir de tant d'épreuves. J'aurais besoin de quelque chose de doux et de fortifiant, de changer d'air et de lieux. Paris m'est mauvais, fatigant; je m'y déplais de plus en plus; on a trop de peine à s'y pacifier, et c'est cependant à quoi il faut tendre avant tout. J'ai toujours l'intention

372 SOUVENIRS nu BARON DE BARANTE.

d'aller en Allemagne au printemps ; mais j'y trouverai des tombeaux et des affaires : il me faudrait du soleil et du repos.

Voici une lettre de M. Royer-CoUard pour vous, il me l'a apportée hier. Sa santé est beaucoup meilleure qu'elle ne l'était l'année dernière. Il est toujours vif pour vous, et fort occupé à donner M. Mole pour successeur de M^"" l'archevêque de Paris à l'Académie, comme celui qui saurait parler avec le plus de dignité et de convenances, le plus catboliquement de ce prélat et de son laborieux épiscopat. M. Mole désire cette succession. Dieu veuille qu'il ait en celte occasion le courage de dire tout ce que son esprit et ses traditions lui inspireront. Mais je ne puis m'empêcher de me souvenir qu'il est sujet à renier trois fois avant que le coq ait chanté !

AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE

Sciint-Pélersbour;ï, 8 janvier 1840 (1).

Monsieur le maréchal,

Depuis plus de deux mois, M. le comte Pahlen annonce son départ de semaine en semaine. Assurément ce n'est point lui qui le retarde. Sa position à Paris lui plaît beaucoup. Le chmat de Pétersbourg est mauvais pour sa santé et il n'a aucun goût pour la vie qu'on y mène. Il est donc très évident qu'une volonté supérieurel'aretenu. Je savais, depuis l'époque où l'empereur est parti pour Borodino, qu'il en serait ainsi, et que, dans son exaspération passionnée contre

(1) Dépêche officielle N» 1.

la France, il lui arrivait souvent d'espérer que la rupture serait assez complète pour le dispenser des ménagements et des procédés qu'il est encore contraint d'observer. Tout en me traitant aussi bien que je puis le souhaiter, en professant toujours une haute estime pour moi, il a quelquefois montré dans son intimité un peu d'humeur de ce qu'un ambassadeur de France exerçait de l'influence sur le corps diplomatique et sur la société de Saint-Pétersbourg.

« — Entendrai-je donc toujours dire qu'on va à » l'ambassade de France? » C'est là une parole qui m'avait été rapportée. Lorsque les négociations entamées aA'ec l'Angleterre sont venues échauffer ses espérances, je ne me suis donc pas étonné que M. le comte Pahlen ne reçût pas congé de partir.

Mais ces manifestations des sentiments personnels de l'empereur n'ont aucune publicité. Il est plus réservé, plus renfermé qu'il ne l'a jamais été, et si je n'avais pas quelquefois occasion d'apprendre ce qui lui échappe dans son intérieur, rien ne m'aurait signalé sa disposition. J'aurais pu estimer, comme le public ou le corps diplomatique, qu'il était concevable de ne donner à M. le comte Pahlen ses dernières instructions qu'après avoir vu quel cours prendrait l'affaire d'Orient. M. le comte Pahlen n'avait pas une autre conversation que son prochain départ, ou l'hôtel qu'il cherchait à louer à Paris. La prolongation de son séjour ici ne présentait en aucune façon le caractère pohtique que je lui savais, et j'ai cru à propos de paraître en juger comme chacun. Toutefois j'avais, comme Votre Excellence peut le penser, la résolution de solliciter mon congé dés que les intentions de l'empereur commenceraient à être plus manifestes.

Maintenant M. le comte Pahlen annonce son départ, avec ime apparence de certitude, pour le 7 janvier prochain. Peut-être les nouvelles de Londres ne fontelles pas prévoir des résultats aussi prompts et aussi tranchés que l'empereur les imaginait. Encore une fois, sa conduite restera bien en arrière des conseils de sa passion et il se résignera, comme depuis neuf ans, à une politique prudente. A vrai dire, cela lui est beaucoup plus facile qu'on ne serait tenté de le supposer. Il a un fond de raison et d'habileté compatible avec des impressions ^ives, avec des sentiments obstinés.

DU MARÉCHAL DUC DE DALMAÏIE

Paris, 11 janvier 1840 (1).

Monsieur le baron,

J'ai reçu les dépêches que vous m'avez faitl'honneur de m'adresser jusqu'à la date du 21 décembre. Lord Palmerston a enfin fait connaître, il y a quelques jours, à M. lecomte Sébastiani, d'une manière assez précise, la substance des propositions de M. le baron deBrunnow posant en principe pour l'avenir la clôture absolue des détroits : elles portent que dans le cas où le sultan ferait un appel à l'appui naturel de la Russie pour protéger Constantinople contre les forces égyptiennes et 011 les escadres et les armées russes viendraient en conséquence à son secours, chacune des puissances aurait de son côté le droit de faire croiser deux ou

trois bâtiments entre Gallipoli et le golfe de Moudiana. Quant à la marche à suivre à l'égard de Méhémet-AU, on lui offrait l'hérédité de l'Egypte en y joignant la Syrie jusqu'à Saint-Jean-d'Acre (lord Palmerston ne veut plus de cette adjonction). S'il refusait on tiendrait aux moyens de coaction qui consisteraient d'une part à protéger et à seconder une attaque des Turcs contre Candie, de l'autre à diriger sur Alexandrette une escadre destinée à inquiéter Ibrahim-Pacha pour entraver ses mouvements. La Russie, pour des motifs plus directs dans le respect dû aux droits souverains de la Porte, n'admet pas d'ailleurs qu'il puisse être question ni de rappeler les consuls d'Alexandrie, ni de bloquer les côtes delà Syrie. Ces propositions, qui n'ont pas même été communiquées au cabinet de Londres en termes officiels et formels, nous paraissent, vous devez le comprendre, très peu sérieuses. On serait tenté d'y voir un piège assez grossier tendu à la politique passionnée de lord Palmerston, qui affecte néanmoins d'en être très satisfait. Le conseil de Sa Majesté Britannique s'est assemblé le 6 de ce mois pour en déUbérer, nous ne connaissons pas encore le résultat de cette délibération ; on pourrait en induire qu'elle n'a amené aucun résultat immédiat.

Ce qui, à mon avis, a plus' d'importance, c'est la nouvelle que j'ai reçue, il y a cinq jours, de la résolution prise par Méhémet-AU à l'égard des villes saintes de l'Arabie. Bien que j'aie toujours trouvé beaucoup d'exagération dans les préoccupations quelle cause à la Porte ottomane, je m'étais assez rendu compte de l'intérêt que cette question devait avoir aux yeux des musulmans sous le point de vue reUgieux pour qu'il me parût essentiel de travailler à en faciliter la solu-

j76 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

tion. Les démarches que M. Cochelet a faites dans ce but ont eu un plein succès. Bien que, par une circonstance difficile h expliquer, la dépêche où il m'en rend compte ne me soit pas encore parvenue, j'ai reçu par une voie non suspecte la copie d'une note que Méhémet- Ali lui a rjemise pour lui déclarer qu'il était prêt à abandonner l'Arabie au premier ordre du sultan. 11 me semble que cette nouvelle concession du vice-roi est plus propre qu'aucun des précédents à agir favorablement sur les dispositions de la Porte ottomane.

12 janvier 1840.

P.- S. — Le général Sébastiani m'annonce que le conseil de Sa Majesté Britannique a repoussé comme inadmissibles dans leur teneur les propositions de la Russie et que lord Palmerston doit adresser à tous les cabinets des contre-propositions. Une des clauses des projets de M. de Brunnow portait que les puissances regarderaient la mer Noire comme une mer close.

AU MARÉCHAL DUC DE DAI.MATIE

Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1840 (1).

Monsieur le maréchal,

Lord Clanricarde est revenu de Berlin, après une absence de quelques semaines. Depuis son départ aucune instruction nouvelle ne lui a été adressée. Il n'a pas même été tenu au courant des affaires. C'est

(1) Dépêche officielle N° 2.

par M. le comte de Nesselrode ou par moi qu'il a appris ce qui s'est passé récemment.

M. de Nesselrode lui a parlé avec une sorte d'humeur de quelques paroles relatives à la Russie qui se trouvent dans la dépêche que Votre Excellence a adressée, le 25 novembre, à M. le comte Sébastiani, pour être communiquée à lord Palmerston. Je savais en effet, depuis quelques jours, que ce prétexte avait été saisi avec affectation pour justifier l'animosité contre la France qui, depuis plusieurs mois, a semblé Tunique inspiration du cabinet de Saint-Pétersbourg-. L'empereur et même M. de Nesselrode cherchent à persuader aux autres et se persuadent à eux-mêmes que leur conduite hostile envers nous n'est qu'une juste réciprocité.

Lord Clanricarde a répondu que la pièce en question faisait partie des rapports entre la France et l'Angleterre et qu'il était naturel que les deux cabinets se communiquassent mutuellement leurs vues. M. le comte de Nesselrode a répliqué que la lettre de Votre Excellence ayant été communiquée aussi à Vienne et à BerUn, il devait paraître simple que la Russie pût se trouver offensée de voir ainsi interpréter ses intentions, et lui supposer des projets qu'elle a désavoués ; qu'ainsi il avait cherché l'occasion de s'expliquer à cet égard dans deux lettres écrites à Londres et à Paris.

La conversation ayant, de cette façon, pris un ton de malveillance contre la France, M. le comte de Nesselrode a semblé supposer que les négociations pourraient se suivre à Londres, sans notre participation, et il tirait même cette conclusion de paroles qui auraient été dites dans un entretien du comte Sébas-

tiani avec le baron de Brunnow. Le mol d'accéder au résultat des négociations a même été prononcé et a étonné lord Clanricarde, qui ne savait pas encore par moi la communication de M. de Médem à Votre ?]xcellence (1). 11 a fait remarquer à M. de Nesselrode, que lord Palmerston ne l'avait pas entendu ainsi, et avait prévenu le gouvernement français de la mission de M. de Brunnow. M. de Nesselrode a prétendu qu'il ignorait cette circonstance, dont il avait pourtant parfaite connaissance. Toutefois il n'est point résulté de cet entretien que lord Clanricarde ait conçu l'idée d'une détermination prise par la Russie de ne traiter que sans nous. Rien de formel n'a été prononcé.

Il doit avoir prochainement une audience de l'empereur. Une lettre de la reine, qu'il est chargé de remettre, lui en donne l'occasion. Le jour ne lui est pas encore désigné.

J'ai eu aussi une conversation avec M. le comte de Nesselrode. Nous n'avions pas cessé de nous voir assez souvent, mais nous évitions toute parole concernant les affaires. Il savait bien que je n'avais pas un doute sur la véritable intention des voyages de M. de Brunnow, et sur ce désir empressé de traiter avec l'Angleterre, d'entrer en intimité avec elle. Sans y mettre d'affectation, mon langage avait manifesté aux membres du corps diplomatique que je n'avais ni ne voulais avoir aucune illusion à cet égard. Quant à la question d'Orient en elle-même, nous nous étions dit assez souvent, depuis six mois, que l'accord ne

(1 La communication relatée dans la dépêche N" 34 (24 décembre 1839) du maréchal duc de Dalmatie (Voir p. 367.) G. B.

MARS 1839-MAliS 1840. 379

seraitpas difficile, tant que la défense de Constantinople ne viendrait pas en délibération.

Cette fois, M. le comte de Nesselrode a eu ouvertement le désir de rompre ce long silence. Il m'a parlé desbonnes espérances que transmettait M. de Brunnow et de sa conversation avec le comte Sébastian!. Sans en tirer la conséquence qu'il avait exprimée devant lord Clanricarde, il m'a dit qu'on en pouvait conclure que Votre Excellence serait embarrassée de demander aux Chambres un crédit destiné à des préparatifs contre Méhémet-Ali; qu'il nous était donc difficile de vouloir des conditions qui nécessiteraient les mesures coercitives. J'ai répondu que nous n'avions nul engagement avec Méhémet-Ali et qu'il nous était parfaitement loisible d'examiner quelles conditions seraient plus raisonnables et assureraient mieux une paix durable dans l'Orient.

Sans insister davantage, M. le comte de Nesselrode s'est applaudi de se croire autorisé à compter sur une heureuse et prompte issue de cette négociation, qui, devenant l'œuvre commune des quatre grandes puissances, serait un nouveau et solide gage de paix.

« — C'est sous ce rapport surtout que je l'envisage 1 » me suis-je écrié. « La question d'Orient est secondaire » en comparaison de la situation pohtique de l'Europe. )) Ce qu'il importe avant tout de maintenir, c'est cette » commune volonté des puissances, qui a prévalu » depuis bientôt dix ans, sur tous les motifs de dissi- » dence, sur les occasions susceptibles de faire craindre » des ruptures. On peut avoir une opinion favorable » ou contraire à cet état des choses, à cet équilibre » des forces diverses, mais tout le monde reconnaît » les biens qui en sont résultés. »

380 SOUVENIRS DU BAROx\ D li BARANTE.

M. le comte de Nesselrode a semblé approuver cette manière de voir.

On a déjà eu plusieurs fois des nouvelles de l'expédition de Khiva. Elle poursuit sa route sans autre difficulté ou péril que le froid. Il est rigoureux. Le thermomètre est descendu jusqu'à 30 degrés. Probablement, lorsque le plateau élevé qui sépare le bassin de rOural de la vallée du lac Aral aura été franchi, la température sera moins glaciale sur la pente méridionale. On compte que lamarche sera de cinquante jours.

L'empereur n'a point eu d'audience diplomatique ni le 6/18 décembre jour de sa fête, ni aujourd'hui premier jour de l'an russe. Il lui déplaît de se montrer seul dans les occasions où il a coutume de paraitre avec l'impératrice. Tout ce qu'elle a pu faire aujourd'hui, c'est d'aller à la messe. Elle n'est point malade, mais sa faiblesse est extrême et les forces ne reviennent pas. L'empereur la soigne avec une tendresse assidue. Il a changé toutes ses habitudes, il vit sédentaire et renfermé. J'ai eu l'honneur de le rencontrer deux fois. Son accueil a été bienveillant comme de coutume, mais le peu de paroles qu'il m'a adressées n'avaient aucune sorte de rapport avec la situation des affaires.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 14 janvier 1840.

Vous ne me parlez précisément pas de ce que j'avais envie de bien savoir. Comment est le duc de Bordeaux? Quelle mesure d'esprit, de bon sens, de caractère parait-il avoir? Parle-t-il de sa situation?

A-t-il quelque idée raisonnable de la France ou vit-il sur les phrases de ses journaux et de ses partisans? Quels que soient la curiosité et le plaisir d'observation, il doit vous gâter le séjour de Rome et diviser les voyageurs français d'une façon ennuyeuse et ridicule. Avez-vous le voyage de M. de Brosses publié sous le titre V Italie il xj a cent ans ? C'est un livre amusant et spirituel. Il raconte comment en 1740 les Stuarts étaient à Rome, en quelle situation, en quel rapport avec le corps diplomatique et les voyageurs, et comment les Anglais prenaient la chose. On était alors plus calme, on ne se tracassait point pour si peu et cependant cinq ans après fut la descente du prince Edouard et la bataille de Culloden. Ce milieu du x-vui*^ siècle est une époque charmante d'insouciance d'esprit, de liberté de jugement. Les opinions étaient encore aristocratiques, et n'avaient pas trempé dans le fiel de la démocratie. C'était le temps de Montesquieu et pas encore celui de Rousseau.

DU MARÉCUAL DUC DE DALMATIE

Paris, 24 janvier 1840 (1).

Monsieur le baron,

J'ai l'honneur de vous envoyer le texte d'une dépêche écrite par M. de Nesselrode à M. de Médem (2) qui, ainsi qu'il en avait l'ordre, m'en a remis copie après m'en avoir donné lecture. La forme et le fond de cette dépêche m'ont, je dois vous le dire, également

(i) Dépèche olTicielle N" 2.

(2) Voir à l'Appendice.

surpris. Dans les observations que je vais vous présenter à ce sujet, je ne tiendrai compte que du fond. La marche suivie par le cabinet de Saint-Pétersbourg dans l'incident de la mission de M. de Brunnow n'avait pas causé une telle surprise au gouvernement du roi que j'eusse cru devoir en faire l'objet d'une réclamation. Aussi n'était-ce nullement à titre de plainte que j'en avais parlé à M. de Médem. J'avais A'oulu seulement bien établir que ce qu'il y avait, dans cette marche, de peu conforme aux protestations générales d'intentions concluantes et de désir d'arriver à un accord européen ne m'avait pas échappé.

Dois-je supposer que M. de Médem avait mal compris ma pensée et, en la transmettant à son gouvernement, en avait assez exagéré la portée pour qu'on ait jugé nécessaire d'y répondre d'une manière aussi solennelle? Ou bien dois-je croire que le cabinet de Saint-Pétersbourg, sans s'abuser lui-même sur le véritable sens de mes paroles, a saisi le premier prétexte qui s'est offert à lui de nous faire parvenir, sous forme de récrimination, l'expression d'un mécontentement d'ailleurs bien profonde? Je serais porté à admettre plutôt cette dernière supposition, en voyant combien peu cette prétendue réponse se réfère à ce qu'elle semble avoir pour but de réfuter.

Quoi qu'il en soit, sans entrer dans une polémique dont le momdre inconvénient serait de ne pouvoir conduire à aucun résultat, je A^ais m'expliquer en peu de mots sur quelques-uns des points principaux traités dans la dépêche de M. de Xesselrode.

Le gouvernement du roi n'a jamais songé à enlever à la Russie sa part légitime d'influence dans les affaires de l'Orient. Il sait qu'elle doit être grande pour être en

accord avec la nature des choses ; ce que nous avons voulu, ce que nous voulons encore, c'est que les autres puissances ne soient pas déshéritées de celle qui leur appartient également, c'est qu'elles en trouvent la garantie, non pas uniquement dans la modération personnelle du souverain de la Russie, mais bien dans un ensemble de mesures pohtiques combinées pour la protection efficace de tous les droits et de tous les intérêts.

Demander que ces droits et ces intérêts ne soient pas à la merci d'une puissance à laquelle il ne manquerait, pour abuser de sa prépondérance, que la volonté de le faire, exiger d'autres sûretés que la générosité et la sagesse d'une des parties, ce n'est pas, quoi qu'on en dise, lui témoigner une injurieuse défiance, c'est tout simplement faire acte de prudence et de dignité. Je ne puis donc reconnaître que dans la surveillance attentive, inquiète, si l'on veut, que nous portons sur la situation de Gonstantinople, il y ait rien dont le cabinet de Saint-Pétersbourg ait le droit de s'offenser.

Le gouvernement du roi serait bien autrement fondé à réclamer contre les assertions sans cesse renouvelées qui le présentent comme se préoccupant exclusivement dans la question d'Orient des intérêts du pacha d'Egypte et y sacriliant ceux de la Porte. Après les dénégations appuyées d'arguments si convaincants qu'il a tant de fois opposées à ces imputations malveillantes, il devait peu s'attendre, peut-être, à les voir reproduire dans la dépêche de M. de Nesselrode ; ce n'est pas d'ailleurs sans une satisfaction réelle qu'il y trouve l'assurance que M. de Brunnow a la mission de travailler h faire cesser, sur le point délicat

du règlement territorial de la question d'Orient, les dissentiments partiels de l'Angleterre et de la France, dissentiments qui ne sauraient être que temporaires entre deux cabinets unis par des liens si étroits. Les informations que j'avais recueillies au sujet des instructions données à cet envoyé m'avaient fait craindre, au contraire, que la Russie, en adhérant purement et simplement au plan le plus défaA^orable au vice-roi, ne tendît à rendre plus difficile un rapprochement entre les idées des cabinets de Londres et de Paris. Nous en avions été d'autant plus surpris, que le gouvernement impérial, en manifestant à plusieurs reprises son regret de ce qu'on n'avait pas laissé, au mois de juillet dernier, la Porte et le pacha, s'arranger directement avait autorisé à penser qu'il eût adhéré sans peine, même à des conditions beaucoup plus avantageuses pour le pacha que celles que nous proposons aujourd'hui. Certes, un changement aussi complet dans sa manière de voir n'eût pas trouvé, à beaucoup près une justification suffisante dans le simple fait de la médiation offerte, le 27 juillet à la Porte, puisque cette affaire n'impliquait en aucune façon, de la part des puissances, la promesse d'une intervention matérielle dirigée dans le but de faire obtenir au sultan des stipulations déterminées.

Voilà, monsieur le baron, ce que j'avais à vous dire sur la lettre de M. de Nesselrode. Vous voudrez bien lire à ce ministre la présente dépêche et lui en laisser copie.

MARS 183y-MARS 1840. 385

AU MARÉCEAL DUC DE DALMATIE

Saint-Pétefrsbourp, 30 janvier 1840 (1).

Monsieur le mare'chal,

M. le comte de Nesselrode m'a fait lire hier une lettre qu'il envoie à M. le comte de Médem, sans doute pour être communiquée à Votre Excellence. Elle se rapporte à l'adresse de la Chambre des pairs, et surtout aux paroles que Votre Excellence a prononcées au sujet de l'amendement concernant la Pologne (2).

Cette lettre est du ton le plus aigre, et l'on y voit aisément l'intention de la rendre blessante. J'ai dû me borner h revenir encore une fois sur tous les motifs qui, depuis quelques mois, ont exaspéré l'opinion française contre le gouvernement russe, qui nous donnait tant de preuves évidentes d'animosité. J'ai parlé de cette seconde mission de M. de Brunnow, dont

(1) Dépêche officielle N" 5.

(2) Dans sa réponse (7 janvier) au comte d'Harcourt et au comte de Tascher, qui, après avoir rappelé les persécutions exercées contre les Polonais et l'occupation de Cracovie, demandaient que la phrase sur la Pologne annuellement insérée dans l'adresse fût encore reproduite, le maréchal avait prononcé, entre autres, ces paroles : « La France ne sanctionne et n'avoue aucune violation » des traités. Elle pense et se conduit de manière à les » faire ressortir quand le temps le permettra, quand les » circonstances seront favorables, mais son silence, même » dans une pareille situation, est un désaveu de la conduite 5) que l'on lient. » Le paragraphe additionnel fut adopté. Le ministre de l'instruction publique, M. Villemain, vota en sa faveur, c. b.

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