VI
le but était si évident d'isoler la France dans les négociations des affaires d'Orient, qu'une lettre communiquée à Votre Excellence par M . le comte de Médem, le disait d'une façon presque explicite. M. le comte de Nesselrode s'est vivement élevé contre cette interprétation de sa lettre, en rappelant qu'il m'en avait montré une seconde où le concours de la France était désiré et demandé.
Après cette exposition inutilement répétée des griefs réciproques, j'ai fait remarquer qu'une rédaction plus grave, moins énigmatique, une sorte de protestation, si elle semblait nécessaire au gouvernement russe, eût été plus convenable que cette recherche d'expressions amères, de malveillantes insinuations.
En réalité, ce qu'il m'importait le plus de savoir pour l'écrire à Votre Excellence, c'est, quelle était, en ceci, l'intention de l'empereur. Je suis persuadé, d'après le langage de M. le comte de Nesselrode, que nos relations avec le cabinet de Saint-Pétersbom^g, resteront à peu près les mêmes; pas meilleures assurément, mais pas plus mauvaises. Cela est même indiqué dans cette dépêche, h travers tant de paroles hostiles.
DU MARECHAL DUC DE DALMATIE
Paris, 1" février 1840(1).
Monsieur le baron,
Le bruit de la conclusion d'un arrangement sur les affaires d'Orient auquel auraient pris part, à l'exclusion
(1) Dépêche officielle N» 4.
de la France, les cours de Londres, de Pétersbourg et de Vienne, s'est répandu à Paris, il y a quelques jours et y a produit une agitation qui n'est point encore entièrement calmée. Les informations que je vais vous donner vous prouveront que ce bruit était mal fondé. Je vous ai parlé du contre-projet que lord Palmerston aurait été chargé de rédiger ; voici qu'elles en étaient les bases principales. Dans le cas où Constantinople aurait été menacée par les Égyptiens, les Russes y auraient envoyé quinze mille hommes de troupes de terre, six vaisseaux de ligne et deux frégates. L'Angleterre et la France auraient fait entrer, de leur côté, dans la mer de Marmara un pareil nombre de bâtiments. Quant aux mesures coercitives à employer pour forcer Méhé met-Ali à se contenter de l'investiture héréditaire de l'Egypte, l'Angleterre se ralUe au projet de la Russie, les réduisant à l'assistance navale, qu'on prêterait aux efforts des Turcs pour reprendre Candie, et à l'envoi d'une escadre sur la côte de Syrie pour intercepter les convois de Méliémet-Ah. Enfin, et ce point était capital, la Porte ottomane devait être partie contractante dans ce traité par lequel l'on consacrerait ces diverses stipulations. Ainsi que je vous l'ai dit, M. de Brunnow et M. de Neumann s'étaient montrés très peu satisfaits de ce contre-projet, M. de Brunnow avait même rédigé des observations ou, si l'on veut, des propositions nouvelles, dans lesquelles il élevait des objections sur la proposition des forces à admettre de part et d'autre dans les détroits et aussi, à ce qu'il paraît, contre l'idée de faire intervenir formellement la Porte ottomane dans la convention à conclure. M. de Neumann, à, ce que j'ai peine à comprendre, avait présenté séparément des propositions entièrement con-
388 SOUVli.MRS DU BARON DE BARANTE.
formes à celles de la Russie, et avait déclaré que, dans le cas où la France n'accéderait pas aux arrangements proposés, ils n'en recevraient pas moins leur exécution. Voilà où en étaient nos informations, et elles ne me paraissaient pas annoncer un résultat bien prochain lorsqu'une dépêche du général Sébastiani est venue avant-hier dissiper les inquiétudes que nous pouvions conserver encore à ce sujet. Lord Palmerslon avait annoncé à notre ambassadeur que le conseil, consulté par lui sur les questions de savoir si le concours de la Porte ottomane était absolument nécessaire à la conclusion de l'arrangement sur lequel on négociait, s'était absolument prononcé pour l'affirmative. Le général Sébastiani, en me transmettant cette nouvelle, me faisait remarquer qu'on devait voir dans la résolution qu'elle annonçait un véritable ajournement.
Lord Palmerston avait ajouté que, dans la rédaction définitive du traité, H s'attacherait à faire à Méhémet- Ah la part la plus large possible pour faciliter l'accession de la France. Dans d'autres circonstances, et de la part d'un autre ministère une semblable promesse pourrait n'être qu'un compliment sans conséquence, mais lorsqu'on l'a rapproché du langage altier que lord Palmerston tenait encore il y a peu de jours et de ces protestations contre la velléité manifestée par la Russie de laisser au vice-roi une partie du pachaUk d'Acre, il est difficile de ne pas voir dans ce changement de ton l'indice d'un changement de position plus ou moins complet.
Je suis porté à croire qu'il faut l'attribuer surtout aux délibérations du conseil britannique et à l'opposition qu'y aura rencontrée lord Palmerston ; ce qui a dû
y contribuer aussi ce sont les difficultés parlementaires dans lesquelles le gouvernement anglais se trouve jeté et qui se sont tellement accrues depuis quelques jours que les questions extérieures même les plus graves sont devenues pour lui en quelque sorte secondaires. Tel est l'état actuel des choses ; quelquesuns des détails que je viens de vous donner ne sont peut-être pas complètement exacts, mais l'ensemble ne peut manquer de l'être. Je ne m'exagère pas ce qu'il y a, dans les retards qu'éprouve la négociation, de défavorable pour le gouvernement du roi contre lequel l'on semble se plaire à resserrer les liens d'une nouvelle grande alliance. Je sais très bien que les sentiments peu bienveillants qui ont sipromptement associé tous les grands cabinets à la mauvaise humeur de lord Palmerston subsistent toujours : qu'ils pourront trouver d'autres occasions de se manifester et que, dans TalTaire même dont il s'agit, il n'y a encore qu'un ajournement ; néanmoins vous penserez sans doute comme moi, jusqu'à un certain point, que nous avons droit de nous en féUciter.
Vous pouvez faire usage, avec la mesure et la circonspection qui vous distinguent si expressément, des informations contenues dans cette dépêche.
AU MARÉCHAL DUC DE DALMaTIE.
Saint-Péteràbourg, 4 février ISiU (I).
Monsieur le maréchal.
Malgré les assurances de M. le comte de Nesselrode, le comte Pallien ne se met pas en route. Je ne vois
(I' Dépèche officielle X" 6.
pas même quim jour prochain soit indiqué pour son départ. 11 est vraisemblable que l'empereur, animé d'une irritation croissante contre la France et se livrant à l'espoir que notre rupture ou du moins le refroidissement de nos relations avec l'Angleterre va s'accomplir, suit encore l'idée de ne plus garder les procédés et les ménagements qui lui pèsent. Non pas sans doute qu'il entre dans ses projets d'en Avenir à aucun éclat, mais il veut du moins donner à nos mutuels rapports un caractère différent des rapports qu'il entretient avec les autres grandes puissances. Le soin que l'Angleterre a pris de le ménager depuis six mois, la déférence que le cabinet de Vienne n'a point cessé de lui montrer, l'invariable habitude d'égards que la Prusse conserve envers lui, l'encouragent dans son ressentiment contre la France. A ses dispositions accoutumées s'est ajoutée une vive rancune contre la marche suivie par notre cabinet dans les affaires d'Orient, contre l'initiative prise par nous de toutes les propositions adverses à la Russie, contre la façon toujours explicite dont nous les avons motivées.
En même temps M. le comte de Nesselrode a dû travailler constamment, avec prudence mais timidité, à prévenir toute détermination dictée par les impressions personnelles de l'empereur. Il n'a point partagé son irritation et ses espérances. Peut-être même n'en était-il pas le confident.
De la sorte, il avait sans doute réussi à décider le départ du comte Pahlen, qui n'a jamais été, qui n'est pas même suspendu par un projet formel, mais seulement retardé par mauvaise humeur et par l'attente de nouvelles de Londres, qu'on espère telles qu'on les souhaite. Je crois que le comte Pahlen allait partir
lorsque la discussion relative à la Pologne est venue raviver l'exaspération de l'empereur et inspirer la lettre écrite à M. de Médem.
Maintenant M. le comte de Nesselrode obtiendra-t-il de nouveau l'ordre du départ pour M. le comte Pahlen, comme il me l'a dit, comme sans doute il le désire? Gela est possible, surtout si M. de Brunnow ne peut atteindre qu'à un succès incomplet, surtout si le cabinet anglais manifeste le désir de se conserver en bonnes relations avec nous.
Je suis forcé toutefois de prévoir le cas où la passion du souverain l'emporterait sur la sagesse du ministre. La prolongation démon séjour ici cesserait alors d'être convenable. Jusqu'ici elle n'avait rien de contraire à la dignité. Le moment approche où il n'en serait plus ainsi.
Mais je ne veux pas prendre sur moi la détermination grave de quitter mon poste. Je pourrais dire, il est vrai, que j'ai demandé et obtenu un congé. Ce prétexte n'aurait pas même d'apparence, et mon départ constaterait un changement dans les relations. Je ne dis point qu'il n'en faut pas en venir là, mais je ne dois ni ne puis résoudre une telle question.
Je prie donc Votre Excellence de m'accorder un congé. En répondant sans délai à cette lettre, il s'écoulera encore un mois avant que je connaisse les intentions de Votre Excellence. Si dans cet intervalle le comte Pahlen est parti, je n'userai pas de ce congé. D'ailleurs vos instructions auront prévu les différents cas.
DE LA DUCUESSE DE TALLEYRAND
Paris, 4 février 18 iO.
On dit que c'est peut-être la dernière lettre que j 'aurai à vous adresser à Saint-Pétersbourg. 11 se répand que si d'ici à la fin de la semaine, on ne sait point ici le départ du comte Palilen pour revenir à Paris, on vous enverra un congé illimité avec l'invitation d'en profiter tout de suite. Dois-je, puis-je me réjouir de cette chance plus prochaine de vous revoir, ou bien ne faut-il pas m'inquiéter de ce que ce retour précipité peut apporter de contrariété dans votre intérieur et de dérangements dans vos projets et vos calculs? lime tarde de connaître votre marche, et l'impression que vous recevrez de tout ce qui se passe ici. Voilà donc Sébastiani culbuté. Vous savez qu'on en a fait une question de cabinet. Le roi en garde rancune à ceux qui l'y ont forcé. Guizot est ravi ; il a sûrement de l'esprit et du talent ; aura-t-il ce qu'il faut pour le nouveau cadre dans lequel il va se trouver placé ? c'est une question qu'il ne m'appartient pas de résoudre.
Madame de Lieven va au printemps à Londres. Je crains que son amitié curieuse et assez indiscrète ne nuise plus à Guizot qu'elle ne lui sera utile. 11 y a bien du monde déjoué par cette nomination. M. Mole en est blessé parce qu'il l'est aussitôt que le nom seul de Guizot est prononcé. Et ïhiers, dont le dernier discours quêtait l'ambassade de Londres, est, dit-on, fort irrité. Le maréchal Soult, dont le fils voulait Berhn, et qui par conséquent poussait Bresson à Londres, est de fort mauvaise humeur. .Mais c'est
bien décidément les doctrinaires qui l'ont emporté. C'est qu'ils sont fort intelligents, ces graves puritains! Mais tout cela ne me regarde pas, et ne me touche que lorsque la situation personnelle de mes amis se trouve froissée. C'est ainsi que j'ai quelque inquiétude pour Sainte-Aulaire. Le côté Soult et sa camarilla veulent absolument mettre le marquis de Dalmatie en lumière. Quand vo\is reviendrez ici vous serez frappé de tous les progrès vers la petitesse, l'intrigue et la mauvaise foi que nous avons faits et que nous faisons chaque jour.
DU MARÉCnAL DUC DE DALMATIE.
Paris, 14 février 1840 (1).
Monsieur le baron,
M. de Médem m'a communiqué, ainsi que vous me l'aviez annoncé, une dépêche de M. de Nesselrode relativement à l'attitude prise par quelques-uns des ministres du roi dans la discussion qui a eu lieu à la Chambre des pairs sur la situation actuelle de la Pologne. J'ai eu à ce sujet avec le chargé d'affaires de Russie un entretien dont je dois vous faire connaître la substance, en y ajoutant quelques développements qui n'ont pu y trouver place.
M. de Nesseh'ode a évidemment mal saisi le sens des paroles que j'ai prononcées, parce qu'il ne s'est pas rendu compte de la position de la France dans la question si grave qui était traitée ; personne ici ne s'est mépris sur ma pensée, personne n'y a vu autre
(1) Dépêche officiello N" 5.
39i SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
chose que la reproduction de ce qui avait été dit, dans des occasions analogues, par mes prédécesseurs. L'opinion du gouvernement français, consignée dès 1831 dans de nombreuses communications faites aux cours signataires des traités de 1813, sait que ces traités sont méconnus, en ce qui touche la Pologne, sous plus d'un rapport essentiel. Il n'a jamais dissimulé qu'il se réservait d'en réclamer en temps opportun l'exécution franche et complète: cette opinion, il a incontestablement le droit de l'exprimer dans une forme officielle puisqu'il a pris part à ces traités. La Russie les interprète autrement; l'Autriche et la Prusse sont ou affectent d'être de son avis. L'Angleterre, au contraire, partage celui de la France : cette divergence dure depuis plus de huit ans; encore une fois elle n'a jamais été dissimulée, et ce que je ne comprends pas, c'est qu'on vient aujourd'hui en signaler la manifestation comme un grief nouveau.
On prétend, il est vrai, y voir un encouragement donné aux tentatives insensées qui seraient faites, en ce moment, pour renverser, par la force, l'ordre de choses établi à Varsovie. Je ne crains pas de dire qu'avec plus de réflexion, l'on eût compris tout ce qu'il y a d'injurieux et de mal fondé dans une pareille supposition et à quel point elle est en contradiction avec les procédés francs et loyaux du gouvernement du roi, tout comme avec l'intérêt même qu'il porte à la cause de la Pologne. Je croirais manquer à la dignité de la France si je m'arrêtais plus longtemps à la réfuter.
Que si l'on voulait dire seulement qu'en signalant la violation des traités sur lesquels repose la garantie de la nationalité polonaise, nous contribuons à
entretenir chez les Polonais le sentiment de cette nationalité, on pourrait avoir raison jusqu'à un certain point, mais à ce mal, si c'en est un, nous ne connaissons pas de remède pour prévenir un résultat que nous ne saurions juger du même point de vue que le cabinet impérial. Il ne prétendra pas sans doute que nous renoncions à nos convictions sur le sens des traités et que nous nous abstenions de les proclamer.
Il est vrai que, par une argumentation, dans laquelle j'ai peine à reconnaître la justesse d'esprit de M. de Nesselrode, il essaye de nous contester le droit même que je viens d'établir d'une manière si irréfragable, celui d'énoncer hautement notre appréciation du régime actuel de la Pologne. Il demande ce que nous penserions si le cabinet impérial déclarait publiquement qu'il considère le gouvernement actuel comme un fait irrégulier et transitoire, et qu'il se réserve de le renverser quand il en trouverait l'occasion. Ma réponse sera facile : aucun traité n'a autorisé le gouvernement russe à s'immiscer dans les affaires intérieures de la France, pas plus que le gouvernement français dans celles de la Russie, et dès lors toute prétention à une intervention semblerait un attentat contre le principe sacré de l'indépendance des États ; mais M. de Nesselrode n'a pas besoin que je lui rappelle les conventions européennes qui, dans l'intérêt de l'Europe aussi bien que dans celui de la Pologne, ont créé le royaume de Pologne et réglé les conditions de son union à l'empire russe.
Je viens, monsieur le baron, de relever succinctement dans la dépêche de M. de Nesselrode ce qui m'a paru prêter aux objections les plus graves, ce qu'il était impossible de laisser passer sans réfutation. Je
m'empresse d'ajouter qu'elle contient quelques réflexions auxquelles je donne l'adhésion la plus entière et la plus illimitée. Je pense comme ce ministre que deux gouvernements placés dans la situation où la France et la Russie se trouvent respectivement, doivent, par ménagement pour leur propre dignité, s'abstenir à l'égard l'un de l'autre d'inutiles et vaines provocations; je pense qu'alors même que de profondes divisions sépareraient leurs principes et leurs politique, alors même qu'elles jetteraient parfois dans leurs rapports un germe d'irritation qu'il n'est pas toujours possible d'éviter, les dépositaires du pouvoir doivent se respecter assez eux-mêmes pour ne pas s'écarter de la graAité des formes et de langage si impérieusement prescrite par de hautes convenances ; mais ces convenances, monsieur le baron, le gouvernement du roi se rend le- témoignage de ne les avoir jamais méconnues. Si quelquefois le sentiment d'un devoir absolu l'a forcé à mettre au grand jour de fâcheux dissentiments, jamais une parole blessante, jamais l'apparence d'une offensante personnalité ne sont venues de sa part compliquer les difficultés inhérentes au fond des choses et n'ont donné heu de penser que ceux qui parlaient en son nom avaient perdu le calme d'esprit nécessaire pour ne point compromettre d'aussi immenses intérêts.
Vous voudrez bien, monsieur le baron, donner lecture de cette dépêche h M. de Nesselrode et lui en laisser copie.
Paris, 14 février 1840(1]
La négociation de Londres ne fait aucun progrès et elle serait sans doute tout à fait rompue si MM. de Brunnow et de Neumann, pour échapper au ridicule qui pourrait s'attacher au complet avortement de leur mission, ne cherchaient à la prolonger dans l'espérance d'en faire sortir un résultat quelconque, dût-il être au fond tout à fait insignifiant. C'est dans cette pensée qu'ils ont successivement proposé (au cabinet anglais) M. de Neumann, de déclarer à Méhémet-Ali que les puissances considéreraient comme une hostilité dirigée contre elles-mêmes, l'entrée de ses troupes dans l'Asie Mineure, M. de Brunnow de donner à la Porte ottomane l'assurance de la coopération effective des puissances contre les envahissements du pacha. Comme le fait remarquer lord Palmerston, l'adoption de propositions semblables serait tout simplement la continuation du statu quo.
Au surplus, l'impossibilité de s'entendre sur les arrangements relatifs à la Porte ottomane n'est peutêtre plus aujourd'hui le principal obstacle au succès de ces négociations. Deux circonstances, survenues en dernier lieu, semblent avoir apporté une modification grave dans les dispositions du cabinet de Londres, à l'égard de la Russie. La première, c'est l'expédition de Khiva, sur laquelle lord Palmerston a demandé à M . de Brunnow des explications auxquelles naturellement ce dernier n'était pas préparé. L'autre, c'est la conspiration récemment découverte à Athènes,
(1) Dépêche officielle N° 6.
et qui, si la légation russe n'y a pas pris une par directe, est au moins bien évidemment l'œuvre du parti sur lequel elle s'appuie et le résultat des principes qu'elle n'a cessé de soutenir. M. de Metternich avait si bien prévu la manière dont le cabinet de Londres jugerait ce dernier incident que, pour parer le coup, il s'était efforcé, dans une communication destinée à être mise sous les yeux de lord Palmerston, d'imputer à l'opinion constitutionnelle, au parti anglais et français, la responsabilité des machinations qui ont menacé le trône du roi Othon. La tentative était aussi hardie qu'originale. Elle n'a pas réussi.
Je n'aipas aujourd'hui le temps de vous donner plus de détails sur cette affaire. J'y reviendrai plus tard.
Le succès du gouvernement espagnol dans les élections qui viennent de se terminer a dépassé vraiment les espérances. Malheureusement le parti modéré est peu d'accord sur l'usage qu'il aura à faire de sa victoire.
Paris, 19 février 1840 (1).
J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois, sous le N° 6. Le roi vous autorise à quitter Saint-Pétersbourg, sans attendre de nouveaux ordres, dans le cas oii les circonstances deviendraient telles que la prolongation de votre séjour ne vous parût pas conciUable avec la dignité de son gouvernement. Une pareille situation ne pouvant être bien appréciée que sur les heux mêmes, et étant de nature à exiger une détermination im-
(1) Dépèche officielle N° 1.
médiate, il était indispensable de vous accorder à cet effet un pouvoir discrétionnaire. Je ne pense pas d'ailleurs qu'il puisse être question de M. le comte Pahlen pour l'ambassade de Londres.
Vous avez lu, dans les journaux, la singulière polémique à laquelle ont donné lieu mes dernières communications avec M. le comte de Médem. J'ai exprimé à ce chargé d'affaires la surprise que j'avais dû éprouver de voir une feuille telle que la Presse obtenir aussi promptement des informations de cette nature. M. de Médem, comme je m'y attendais, m'a affirmé qu'il n'y était pour rien, et, sans accepter complètement cette dénégation, je suis porté à penser qu'il est personnellement étranger à certaines intrigues auxquelles son caractère et sa position répugneraient également, mais je sais positivement, et la chose est d'aDleurs parfaitement évidente, que le journal dont je viens de parler est en relations suivies avec des agents du gouvernement russe.
La négociation de Londres est tout à fait arrêtée.
Lord Palmerston, qui se montre plus disposé à se rapprocher de la France, a dit à notre chargé d'affaires que tout resterait suspendu jusqu'à l'arrivée de M. Guizot, et que, pour le moment, il n'y avait plus rien sur le tapis. A Vienne et à Berhn, on témoigne beaucoup d'humeur du mauvais succès d'une combinaison à laquelle on s'était empressé de se ralher, lorsqu'on en avait cru le succès assuré. La pohtique du cabinet de Vienne a paru rarement aussi faible, on pourrait dire aussi nulle que dans cette circonstance.
A Gonstantinople, on semblait, aux dernières nouvelles, un peu moins éloigné de l'idée d'un arrangement di-ectavec le pacha. Les inconvénients et les dangers
d'une intervention russe frappaient davantage les esprits mêmes qui naguère s'y montraient complètement résignés.
DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND
Paris, 22 février 1840.
Les gens bien informés prétendent que l'action de M. Mole a été aussi puissante que cachée dans le vote d'avant-hier ( 1) .Ce qui me parait très probable, c'est que vous le verrez arriver aux affaires avant M. Thiers, mais que cette alliance se brisera bientôt après pour laisser M. Thiers seul maître du terrain. Telles sontmes humbles prédictions. Je n'ai pas besoin de vous dire, cher ami, combien ici tout a mauvaise mine, et qu'il n'y a personne qui joue un beau rôle, j'oserais dire un rôle honnête. Excepté M. de Broghe cependant; je l'ai vu depuis son retour : il professe le plus grand dégoût des choses et des hommes et il a parfaitement raison. La mission de M. Guizot à Londres, qui y était assez mal prise, ne sera pas facihtée par ce qui se passe ici. 11 y a des personnes qui croient qu'il ne s'y rendra pas : je crois le contraire. Quelqu'un de très bien instruit m'a dit être sûr que la seule voix qui ait manqué à l'Académie à M. Mole a été celle de M. Guizot. Rien n'est comparable au venin des haines que la monstruosité des alliances ! Les personnes qui ne sont pas absorbées par la pohtique et l'Académie se préoccupent du terrible procès de madame Lafarge.
[i] Rejet de la loi de dotation du duc de Nemours par 228 voix contre 200. c. b.
Cela tient à tant de personnes connues, que chacun se croit le droit de justifier, d'expliquer. En attendant les preuves paraissent accablantes. Une comédie de madame Dudevant allait être jouée, lorsqu'elle a été saisie d'un tel effroi, à la chute de la pièce de M. Walewski (1) à laquelle elle assistait, qu'elle a couru chez le directeur retirer la sienne. M. de Tocque^'ille va faire paraître, dans trois semaines, les deux derniers volumes de la Démocratie. Il s'est donné à la gauche. Je suis peinée de voir cet esprit distingué s'égarer par des impatiences ambitieuses. M. Sainte-Beuve annonce son Hisloire de Port-Royal dont il lit des chapitres, qu'on dit piquants, chez madame Récamier où le duc de Noailles lit une Vie de Madame de Maintenon dans laquelle il cherche à faire entrer de l'histoire générale !
Que devenez-vous? Les habiles disent que vous serez bientôt ici. Adieu, mon ami. Je serre vos mains dans les miennes.
(1 ) L'École du monde ou la Coquette sans le savoir, comédie en cinq actes, représentée au Théâtre-Français le 8 janvier 1840.