VI
Mars 1840-Octobre 1840 (1).
AU MARÉCHAL DUC DE DALMATIE
Saint-Pétersbourg, 5 mars 1840.
Monsieur le maréchal,
Les articles de journaux, relatifs aux entretiens de Votre Excellence avec M. le comte de Médem, ont
(1) Événement? de mars 1840 a octobre 1840. — Le roi appelle M. Thiers. — Celui-ci offre sans succès la présidence du conseil au duc de Broglie, puis au maréchal Soult. — Il se décide à former un cabinet sous sa présidence. — Ministère du 1^"' mars : M. Thiers, ministre des affaires étrangères et président du conseil, M. de Rémusat, ministre de l'intérieur; M. Vivien, ministre de la justice et des cultes ; le général Despans-Cubières, ministre de la guerre; le vice-amiral Roussin, ministre de la marine et des colonies ; M. Cousin, ministre de l'instruction publique; le baron Pelet de la Lozère, ministre des finances; M. Gouin, ministre du commerce ; le comte Jaubert, ministre de l'agriculture et des travaux publics. — IVI. Thiers veut se former une majorité composée d'éléments empruntés à tous les groupes de la Chambre. — Avances à la gauche qui en témoigne sa satisfaction, aux conservateurs
produit ici beaucoup d'effet. J'ai eu plus d'une fois occasion d'écrire quelle importance exagérée, quelle
dont l'attitude reste défiante. — Conquêtes individuelles.
— La question de confiance est posée lors de la discussion sur les fonds secrets. — Victoire du ministère avec l'appui de la gauche (26 mars). — Amnistie complémentaire de celle de 1837 et s'appliquant aux contumaces (26 avril). — Offre à M. Dupont (de l'Eure) d'un siège à la cour de cassation.
— Accusation de corruption. — Proposition Rémilly, interdisant toute promotion à une fonction publique salariée ou avancement d'un député pendant la législature et l'année qui la suivrait. — La lecture en est votée à une grande majorité (7 avril). — M. Thiers tente une diversion. — Il annonce le retour des cendres de Napoléon (12 mai) et demande un crédit de un million pour la sépulture. — Enthousiasme. — La commission porte à deux millions, avec le consentement du gouvernement, le chiffre du crédit. — La Chambre le réduit à la somme primitivement demandée (26 mai). — Colères de la presse de gauche. — Tentatives de souscription. — Lois d'affaires. — Talent déployé par M. Thiers dans leur discussion. — Mouvement en faveur d'une réforme électorale. — Doctrines socialistes.
— La propositionRémilly est enterrée. — Mécontentement de la gauche, qui ne trouve pas dans le déplacement ou dans le choix des fonctionnaires une rémunération de sa modération et de l'ajournement par discipline de la plupart de ses desiderata. — Les conservateurs ne se rassurent pas. — Dans la question d'Orient, M. Thiers cherche à gagner du temps ; il veut ramener l'Angleterre et se dégager du concert européen. — Il pousse sous main à un arrangement direct entre le sultan et le pacha. — Il refuse dans ce dessein plusieurs projets de transaction. — Irritation des puissances devant une tentative d'arrangement directe entre la Porte et le pacha, encouragée par la France qui agit en dehors d'elles. — Lord Palmerston,
inexacte idée l'empereur attache aux publications de la presse périodique française, spécialement au Jour-
pousse, malgré les hésitations de plusieurs de ses collègues du cabinet, à une convention d'où la France serait exclue. — La Russie s'associe à ce projet dans lequel elle voit l'occasion espérée de brouiller l'Angleterre avec la France. — La Prusse et l'Autriche, quoique à regret, ne veulent pas se séparer d'anciennes alliées en faveur de la France révolutionnaire de 1830. — Signature du traité du 15 juillet sans avertissement préalable à l'ambassadeur de France à Londres. — Explosion d'indignation en France.
— Irritation du roi. — Il ne la cache pas aux ambassadeurs. — Quoique publiquement d'accord avec M. Thiers, au fond il ne désire pas la guerre. — Armements. — Inquiétudes de l'Autriche et de la Pi^usse. — Intervention conciliatrice du roi des Belges. — Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston (août). — Attentat de Boulogne (6 août) par le prince Louis Napoléon qui est condamné le 9 octobre suivant à la détention perpétuelle dans une forteresse. — Fortitîcations de Paris. — M. Thiers se montre de plus en plus animé. — Violence de la presse.
— Excitation et inquiétude du public. — Grèves. — Première mesure d'exécution du traité du 15 juillet contre le pacha. — Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de transiger. — Cette transaction est appuyée parM. Thiers. — Divisions dans le sein du cabinet anglais. — Exécution du traité du 15 juillet par les puissances signataires. — Lord Palmerston triomphe. — Mécompte de M. Thiers. — Redoublement des idées belliqueuses. — Commencement de réaction pacifique. — Désaccord entre M. Thiers et le roi.
— Les ministres offrent leur démission. — Transaction entre le roi et le ministère. — Note du 8 octobre, ferme dans le fond, conciliante dans la forme, qui déclare que la France peut ne pas faire de la restitution de la Syrie à la Porte un casus belli, mais qu'elle n'admettrait pas
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7ial des Débats, auquel il attribue toujours quelques relations avec le gouvernement. Ses dispositions hos-
qu'il fût touché à l'Egypte. — Bon effet de cette note en Angleterre, où, malgré lord Palmerston, on se décide à faire une réponse également conciliante, — Attroupements ; manifestations, l'agitation révolutionnaire d'une part, la réaction pacifique de l'autre, s'accentuent en France. — Attentat de Darmes contre le roi. — Émotion de l'opinion.
— Le cabinet se reconnaît usé. — 11 prend prétexte d'un désaccord entre lui et le roi, qui veut donner une allure plus modérée au paragraghe du discours du trône relatif aux questions extérieures, pour remettre sa démission (20 octobre). — En Angleterre : La majorité du cabinet lo/u'f/ est loin de s'accroître. — O'Connell et son parti en sont un des éléments nécessaires, auquel le ministère est obligé de faire quelques concessions. — Les lois de réforme pour l'Irlande donnent lieu aux plus vives discussions avec le parti tory.
— Ce parti ne ménage pas toujours la reine, soupçonnée de pencher du côté opposé . — Même tendance, même politique , mômes ambitions dans les questions coloniales et extérieures. — En Hollande : Embarras financier. — Revision de la loi fondamentale. — Abdication du roi Guillaume sans motifs apparents (H octobre). — Son fîis lui succède sous le nom de Guillaume IL — En Allemagne: Mort du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III (7 juin). — Avènement de son fils Frédéric-Guillaume IV. — Amnistie. — Rappel de l'archevêque de Posen. — Convocation des États du Hanovre (19 mars). — Discussion et vote de la constitution nouvelle (août). — En Russie : Expédition de Khiva. — Continuation de la guerre en Gircassie. — En Turquie : Continuation des réformes. — Chute de Kosref-Pacha. — Le renvoi de ce ministre semble devoir amener un rapprochement avec Méhémet-Ali. — Insurrection de Syrie. — Ibrahim la comprime. — Protestation de Méhémet-Ali contre le traité du lo juillet. — Sa lettre au sultan. — Sa
tiles se sont encore accusées, la situation est devenue grave, et j'ai pu croire que nous touchions au point
déchéance est prononcée par le Divan. — Blocus des côtes de la Syrie. — Bombardement de Beyrouth par Sir Charles Napier (11 septembre). — Évacuation de Sidon (21 septembre). — En Grèce : Négociation d'un traité de commerce avec le Porte. — Le peuple grec s'oppose à sa ratification. — Démission du ministre Zographos, qui avait conclu le traité. — Mécontentement et représailles commerciales de la Turquie. — Appel aux cinq puissances.
— Amélioration des rapports avec la Porte, qui maintient toutefois ses déterminations. — En Suisse: Agitation; troubles ; modifications de la constitution dans plusieurs cantons. — A Naples: Graves difficultés avec l'Angleterre au sujet de la question des soufres. — Menaces de guerre de la part de l'Angleterre, — Préparatifs de résistance. — Commencements d'hostilités. — Médiation de la France.
— Conclusion du différend (juillet). — En Espagne: Levée de l'état de siège à Madrid. — La Chambre se constitue (18 mars). — Agitation causée dans le pays par une loi limitant le pouvoir des autorités municipales. — Reprises des hostilités contre les carlistes. — Succès des généraux Espartero, O'Donnell et Concha. — Cabrera se retire en France (8 juillet). — La reine et la régente se rendent à Barcelone. — Troubles à Madrid et à Barcelone, dont la cause est la ratification de la loi sur les municipalités. — Espartero impose le renvoi du ministère Perez Castro (13 juillet). — Ministère de transition entre les modérés et les avancés. — Arrivée de la régente et de ses enfants à Valence. — Journée révolutionnaire du l'^'' septembre à Madrid. — La municipalité se constitue en Junte provisoire. — Espartero est nommé président du conseil; son programme, comme celui de la Junte, comprend la dissolution des Cortès et le rapport de la loi sur les municipalités. — Entrée triomphale d'Espartero à Madrid (29 sep-
où les relations des deux cours allaient décidément prendre un caractère de rupture.
Aucun propos de l'empereur ne m'était répété. Lorsque j'avais l'honneur de le rencontrer, son accueil était plus gêné, mais toujours parfaitement convenable. Toutefois le bruit se répandait que nous étions à l'instant critique. M. de Nesselrode m'évitait, M. le comte Pahlen aussi. On avait cessé de dire qu'il partirait; on s'entretenait davantage des incertitudes de l'empereur. Chacun tenait pour certain que l'ambassadeur ne devait plus retourner à Paris. On attendait de jour en jour mon départ, comme conséquence inévitable, sans pourtant savoir au juste ce qui se passait. L'ambassadeur d'Angleterre lui-même m'a demandé, sérieusement, si je ne comptais pas quitter Saint-Pétersbourg le lendemain. Pour peu que cette situation se fût prolongée, j'auraisposé à M. de Nesselrode la question du départ de M. le comte Pahlen, et je serais parti si la réponse n'eût pas été satisfaisante.
Un même courrier russe a apporté la lettre où M. de
tembre). — Abdication de la régente (12 octobre). — La régence provisoire passe aux mains du ministère présidé par Espartero. — Retour d'Isabelle à Madrid. — Espartero refuse de souscrire à toutes les exigences du parti avancé.
— Cessation des pouvoirs de la Junte (25 octobre). — En Portugal : Dissolution de la Chambre. — Élections (22 mars). — Elles sont favorables au cabinet. — Émeute à Lisbonne (11 août). — Suspension par décret de Vhabeas corpus et de la liberté de la presse . — Organisation d'un tribunal de guerre. — Troubles militaires en province.
— Rétablissement de l'ordre. — Difficultés graves avec l'Espagne au sujet de la libre navigation du Duero.
Médem rendait compte de sa conversation avec Votre Excellence, au sujet de l'amendement sur la Pologne et la dépêche N° 6 que vous m'écriviez pour être laissée en communication.
Dès le lendemain, au moment où j'allais parler à M. de Nesselrode de cette pièce que je devais lui faire lire, il a commencé par me dire que l'entretien de Votre Excellence avec M. de Médem était aussi satisfaisant que le comportait la situation : que vos paroles avaient manifesté un esprit de conciliation ; qu'il commençait à se rassurer sur les suites de l'accès de mutuelle exaspération, dont il s'était inquiété.
Je connais assez l'empereur et la manière dont les choses se passent ici pour avoir la plus complète certitude qu'après avoir communiqué votre dépêche, tout espoir actuel de conciliation s'évanouirait, que le comte Pahlen serait retenu définitivement et que demeurer un jour de plus ici m'aurait placé dans une situation sans dignité et sans convenance. Il ne m'était point démontré que le gouvernement du roi désirât un tel résultat. Les paroles de Votre Excellence au comte de Médem, que M. de Nesselrode A-enait de me répéter, semblaient avoir une intention et presque une espérance contraires.
J'ai retenu ce que je me proposais dédire, et, suivant le cours de la conversation commencée par M. de Nesselrode, j'ai répondu que l'exaspération dont il parlait me paraissait au contraire déplus en plus vive, que l'empereur agissait depuis plus de six mois de manière à provoquer l'opinion française et à persuader notre gouvernement de son hostile malveillance ; qu'ainsi à chaque moment je m'attendais à voir éclater une brouillerie, que les sages conseillers des
deux gouvernements feraient de vains efforts pour prévenir. Jamais je ne lui avais dit ces choses, si souvent répétées entre nous, d'une façon aussi grave et aussi instante. J'ai vu qu'il y avait sur sa physionomie une sorte de trouble et d'affliction.
« — Assurément cela est à craindre, me dit-il, » si au moment où l'on se calme ici, on agit et on » s'exprime à Paris, de façon à réveiller l'irritation.
» — Mais, ai-je répondu, ce n'est point la première » fois que j'ai vu varier et s'adoucir une disposition » malveillante. Elle n'en subsiste pas moins. Nous en » aurons bientôt quelque autre preuve à la première » occasion. Au moins faudrait-il qu'un signe mani- » feste nous persuadât que les deux gouvernements » peuvent vivre en bonne intelhgence et avec des pro- » cédés convenables l'un pour l'autre.
» — Vous voulez que M. le comte Palhen parte? Eh bien, s'est écrié M. de Nesselrode, il partira!
» — Quel jour ? car il doit toujours partir depuis » quatre mois, et il est encore ici.
» — J'entends que la détermination formelle et » positive de le faire partir vous sera communiquée, » et il ne tardera plus. Donnez-moi trois jours, et vous » aurez une réponse. »
J'ai su que non seulement lui mais d'autres serviteurs intimes avaient uni leurs efforts pour décider l'empereur. Avant même d'avoir revu M. le comte de Nesselrode, j'avais appris qu'il avait réussi. M. le comte de Benckendorff était venu s'en féhciter avec moi. Car assurément cette contradiction entre les opinions personnelles de l'empereur et ce que lui conseille une sage politique, ainsi que sa propre raison, n'a point d'approbateurs autour de lui.
Quand je me suis retrouvé avec M. de Nesselrode, je lui ai dit que le départ de M. le comte Pahlen était heureux, mais qu'au vrai c'était peu de chose, si ce n'était pas le signe et le commencement d'une autre conduite envers nous, de procédés plus bienveillants, d'une réserve de langage autre que par le passé.
« Je crois, ai -je ajouté, que le moment est favo- » rable pour un tel changement. Vous avez espéré » de votre rapprochement avec l'Angleterre un autre » résultat que celui où vous êtes parvenus. Les affaires » d'Orient vont être traitées par tous. Cette situation » de l'Europe, qui dure depuis bientôt dix ans, et qui » peut-être déplaît, à vous par certains motifs, à d'autres » par des motifs différents, est plus nécessaire, et par » conséquentplusstablequevousne l'avez pensé. Vous )) remarquez avec raison qu'elle manque de sécurité. » Acceptez-la franchement, et vous lui donnerez ainsi » la portion de sécurité qui dépend de vous. Ce chan- » gement dans les procédés de l'empereur ne semblera )) ni soudain ni marqué. Nous ne vous demandons » rien ; nous n'avons rien à vous offrir. D'alhance, il » n'en peut être question. On ne s'alUe que lorsqu'on » a un but commun. Ce but est le maintien de la paix » et tous le veulent sincèrement. Il ne s'agit donc que » d'avoir des égards mutuels, de se parler un langage » concluant, de ne pas avoir une poUtique personnelle » différente de son gouvernement. Tout cela est » simple et facile, vous le désirez autant que moi. »
M. de Nesselrode n'avait rien à dire contre des pensées qui sont les siennes. Nous avons l'un et l'autre suivi de bon accord ce texte de conversation. La conclusion a été qu'il ferait approuver par l'empereur une lettre adressée à M. le comte de Médem
OÙ, en réponse à toutes les paroles fermes mais conciliantes qu'il a rapportées de son entretien avec Votre Excellence, le vœu et la promesse d'une bonne intelligence entre les deux gouvernements seraient exprimés en termes positifs, et le retour du comte de Palhen annoncé en même temps, comme gage de relations meilleures.
Cette lettre a été écrite et je l'ai lue ; la rédaction en est telle que je la pouvais espérer. Le courrier que j'expédie à Votre Excellence portera la lettre de M. de Nesselrode, en même temps que celle-ci. Nous nous sommes séparés satisfaits l'un de l'autre, et croyant avoir prévenu une crise imminente et fâcheuse.
Maintenant, Votre Excellence approuvera-t-elle ma conduite ? Ai-je bien interprété ses véritables intentions en ne communiquant pas la dépêche que vous m'a^^ez envoyée? Sans doute, j'ai regretté de ne point faire entendre les paroles si fermes et si incisives qui répliquaient avec tant d'avantages aux aigres insinuations, aux phrases épigrammatiques de la pièce russe. Mais il m'a semblé que le fond même était plus important que la forme. Avouer hautement et maintenir la protestation de la France sur la transgression des actes de Vienne, quant à la Pologne, c'est, je crois, l'essentiel. Votre Excellence n'y a nullement manqué dans son entretien avec le comte de Médem. Une lettre brève et digne pourra être substituée à celle que vous m'aviez envoyée, au moment sans doute où vous ne comptiez plus sur une concihation que vous aviez souhaitée. Était-il dans notre intérêt d'ajouter cette complication aux difficultés déjà si grandes de la négociation d'Orient? Avons-nous été assez contents de nos rapports avec
l'Angleterre pour manifester avec éclat que tout autre rapprochement, tout autre concert est impossible? J'ai dit assez souvent qu'une alliance intime avec la Russie ne pouvait ni ne devait être tentée. Sur ce point, je n'ai jamais Avarié. Mais autre chose est d'être allié ou de vivre en bons rapports et de pouvoir, à l'occasion, s'entendre sur un point donné. J'ajouterai qu'une rupture avec la cour de Russie était une résolution assez grave pour être prise explicitement et que, s'il y avait lieu d'y revenir, cela serait assez facile. Un mois de retard n'aurait, à cet égard, rien de préjudiciable. En outre, le motif n'était peut-être pas le mieux choisi. Dans son antipathie contre la France, l'empereur est seul. Aucune opinion ne l'approuve ni ne l'appuie. Dans tout ce qui touche à la question de Pologne, le sentiment national est presque aussi vif que le sien, et il serait applaudi en se montrant irritable sur ce point. N'oublions pas que, sans ses préventions, nosrapports avec la Russie seraient meilleurs qu'avec les autres puissances du continent, et ne tournons pas contre nous une opinion qui nous est habituellement favorable.
Ajouterai-je que j'ai dû prendre en considération notre crise ministérielle ? Je ne sais s'il en résultera un changement dans les personnes, mais du moins il peut en advenir quelque variation dans les vues pohtiques. Aurais-je été sage, dans une situation encore indécise, d'amener cette circonstance si grave, lorsqu'elle peut créer un embarras et se trouver contraire à des projets nouveaux, à une nouvelle manière d'euAdsager les affaires?
Personne ici n'a pu savoir que j'avais reçu une lettre à communiquer au cabinet impérial. Si le
comte de Nesselrode l'a supposé, il avait un intérêt évident à n'en rien dire et à feindre de l'ignorer. La seule chose que verra le public, c'est le départ de M. le comte Pahlen, il en conclura que l'empereur s'est enfin décidé à ne point risquer une rupture avec la France, rupture qui était regardée comme imminente et dont mon départ allait être le signe.
Il est question, depuis deux jours, parmi le corps diplomatique, d'une communication nouvelle venue de Vienne. Je n'ai point encore éclairci quel en est le caractère et si elle est destinée à tous les cabinets. On m'assure que le prince de Metternich, après un long résumé delà marche qu'a suivie Taffaire d'Orient, exprime son regret de ce que l'Angleterre, au moment où trois des grandes puissances accèdent à des propositions, venues de lord Palmerston lui-même, paraît n'en plus vouloir. Pour arriver à une conclusion, il lui semble que la Russie, la Prusse et l'Autriche devraient, d'un commun accord, s'arrêter à ces mêmes propositions, en faire le texte d'une communication définitive. Ce serait, dit-il, le moyen d'y amener l'Angleterre et, par suite, la France.
Ces détails me sont donnés au moment où j'allais clore ma lettre. Lorsque je les aurai vérifiés et éclaircis, j'en écrirai de nouveau à Votre Excellence, qui, probablement, en est bien mieux informée que moi (1).
(1) Dépêche officielle N° 9.
DE M. THIERS
Paris, 12 mars 1840.
Mon cher monsieur de Barante, me voici encore une fois à la tête du département dans lequel vous servez et servez bien. Je suis charmé de me retrouver en rapports avec vous. J'espère que nous serons contents l'un de l'autre. Je suis avec vos amis au pouvoir. M. de Broglie, que j'ai voulu faire président du conseil et ministre des affaires étrangères nous appuie en dehors. Nous avons des intrigues actives contre nous ; j'espère l'emporter. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle sera notre poUtique. Elle sera modérée, comme elle l'a toujours été ; je crois qu"on peut bien défendre les intérêts de la France, sans altérer les bons rapports des cabinets.
Nous n'avons de sérieux aujourd'hui que la question d'Orient. Mais elle tend elle-même à perdre de cette granité inquiétante qu'elle avait le mois dernier. On se calme à Londres. On commence à croire moins facile de réduire le pacha, et de lui dicter des conditions souveraines. Toutefois, il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnel à notre cabinet. Attendre les projets d'autrui, les critiquer avec mesure et patience, voilà notre attitude obligée pour quelque temps. Nous dirons notre mot, quand il le faudra; mais il n'est pas nécessaire de nous presser. Jusque-là de la douceur et des raisonnements, les meilleurs possible. Le sujet en fournit d'excellents que vous saurez trouver.
Votre congé est à votre disposition. Toutefois il ne faut en user que lorsque notre dignité l'exigera
impérieusement. M. de Médem me répète tous les jours que le comte Pahlen va arriver.
A M. THIERS
Saint-Pétersbourg, 18 mars 1840.
Je me retrouve sous vos ordres, mon cher ministre, et très volontiers. Je n'ai jamais eu qu'à m'applaudir de nos relations officielles et privées. 11 y a plaisir et avantage à correspondre et à traiter avec un chef d'un grand esprit et d'un sens habile. J'ai tout à fait perdu la tradition de nos circonstances parlementaires. Personne ne m'écrit; ainsi j'ignore tout le détail de votre avènement. De loin, il me semble que vous devez avoir une bonne position, les coudées assez franches, pas beaucoup d'engagements, point de vrai rival en face de vous; la possibilité d'une majorité plus rassurante que celle qui prétendait se livrer à vous l'an dernier. Sauf de grandes et difficiles questions d'administration, je suis porté à croire qu'il n'y aura pas de sérieux embarras dans la politique intérieure.
Pour parler de la poUtique extérieure, je commencerai par la détermination que j'ai prise de ne pas remettre ici copie de la dépèche sur la Pologne. Ce qui m'a surtout décidé, c'est la convenance de ne pas donner à un ministre nouveau une affaire grave léguée m extremis par son prédécesseur.
Se placer dans une attitude de brouillerie évidente avec la Russie était chose assez importante pour la résoudre expressément et avec mûre déUbération. Un mois de retard ne pouvait préjudicier à rien. D'ail-
416 SOUVENIRS DU BARON DE BaRANTE.
leurs, quel eût été le motif de brouillerie? Ce n'était pas assurément une question de fond, une nécessité de soutenir nos droits attaqués et méconnus. Le maréchal avait vu M. de Médem et lui avait dit d'une façon calme et nette que la phrase de l'adresse, les paroles qu"il avait prononcées et le vote de M. Villemain n'étaient rien de plus ni rien de moins que le maintien des réserves et protestations faites par la France. On se contentait ici de cette explication : c'était l'essentiel, et vous penserez sans doute qu'il y avait peu d'avantages réels à une réciprocité de paroles aigres et de pénétrantes insinuations. Si nous avions seulement affaire à des ministres, à un cabinet, à une politique d'intérêts bien entendus de part et d'autre, on ne s'arrêterait pas beaucoup à la rédaction de pièces qu'on se communique, mais qui ne sont pourtant pas des notes oflicielles. M. de Nesselrode livré à lui-même ne nous écrirait pas des épigrammes ou endurerait les nôtres. Mais il y a ici un souverain orgueilleux, irritable, obstiné dans ses opinions, peu maître de ses impressions. S'il entre dans nos calculs de l'exaspérer, de le jeter hors de mesure, nous ne reculerons pas devant cette résolution : mais il faut qu'elle nous soit bonne à quelque chose ou qu'elle soit essentielle à notre dignité. Or, en ce moment, c'est lui, et non pas nous, qui fait un pas en arrière. 11 lui faut dompter sa mauvaise humeur et faire partir M. le comte Pahlen. Cela nous coûte peu de ménagements, et aucun qui soit ostensible.
Autrefois la diplomatie, et môme celle qui traitait des plus grandes affaires, admettait fort bien le soin déménager les personnes et pour cela elle ne croyait
pas déroger. Maintenant les circonstances générales et la nécessité des situations ont pris une telle éAddence, une action si complète,, que les individus, si grands qu'ils soient, comptent pour peu. Mais la Russie n'en est pas tout à fait là, et ce n'est pas vous qui vous étonnerez que le caractère et les opinions d'un souverain autocrate soient un élément dans les affaires de son empire. Ce qui serait plutôt surprenant, c'est que la politique du cabinet, la politique de raison et de calcul puisse,malgré cette toute-puissante influence, suivre à peu près son cours naturel. Assurément elle est troublée ou gênée par des accès de mauvaise bumeur, par des illusions d'espérance, par des boutades passionnées ; mais tout cela se calme tôt ou tard. Aucune détermination ne se prend d'une façon soudaine et irréparrable. S'il y a danger évadent ou avantage manifeste, l'empereur, sans nul conseil et par sa propre prudence, sait se conduire avec sagesse, même avec habileté, comme vous l'avez remarqué dans votre dernier discours (1), dont l'effet a été si bon. Ce qui explique les relations de l'empereur avec nous, c'est que la France ne peut guère, dans la situation actuelle de l'Europe, faire à la Russie ni bien, ni mal. Cela étant, il ne se gêne pas de s'abandonner plus ou moins à ses sentiments. En changeant le caractère de ses relations diplomatiques avec nous, en retirant de part et d'autre les ambassadeurs, il aurait accordé satisfaction à son humeur du moment, sans y voir grand inconvénient. Depuis six ou sept mois, il en avait, non point le projet, mais l'idée. Le moindre
(l) Discours prononcé sur la question d'Orient, le 13 janvier précédent, lors de la discussion de l'adresse, c. b. VI. 27
surcroit d'exaspération, l'y aurait poussé. Cela eût été plus grave qu'il ne le pensait. Nous nous serions offensés. Les nombreux Français qui sont en Russie se seraient trouvés sans protection, exposés à tout l'arbitraire de la police. Des légitimistes seraient arrivés ici, et pour lors y auraient été bien accueillis. Une année ne se serait pas passée sans que la brouillerie eût pris un caractère d'hostilité décidée. C'est ce que M. le comte de Nesselrode et moi, nous avons pré^Ti sans nous le dire, c'est ce qui a établi entre nous une sorte de concert, dont les motifs restaient sous-entendus. Puis c'était une complication pour les affaires d'Orient.
A présent, voulez-vous laisser les choses où elles en sont et vous contenter de la réponse verbale et pour ainsi dire dictée du maréchal à M. de Médem ? Ou voulez-vous qu'une dépèche soit communiquée et laissée en copie ? En ce cas, il y aurait peu à changer à celle que je n'ai point remise. Permettez-moi de vous indiquer ce qui, dans cette rédaction d'ailleurs remarquablement bien faite, m"a paru devoir produire l'efifet que je ne croyais pas utile.
Je crois qu'il ne faudrait pas dire : <( L'Autriche et la Prusse ont ou affectent d'être de son avis ». Cette expression serait sûrement transmise à Berhn et à Vienne, où l'on nous en saurait mauvais gré. Plus loin, en parlant de l'effet qui peut résulter de nos protestations sur la Pologne il est dit : « Ce mal, si c'en est un ». Il me semble que ces derniers mots devraient être retranchés. Dans le dernier paragraphe, je crois qu'il ne faudi'ait pas maintenir les expressions suivantes, qui certes ne sont que trop motivées, mais qui vont si droit à la personne de l'empereur, que
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ce coup porterait au vif : <( Jamais l'apparence d'une offensante personnalité », et plus loin, « avaient perdu le calme d'esprit nécessaire ».
Il me paraîtrait plus conforme à la dignité du roi d'ignorer ou de négliger d'inconvenants propos, qui, même par voie d'allusion, ne doivent pas obtenir une place oflicielle.
En voilà bien long, mon cher ministre, sur un point particulier ; mais vous concevrez que j'y attache de l'importance. D'ailleurs, en le traitant, j'ai eu occasion de vous donner quelques informations générales sur l'état actuel de nos relations avec la Russie.
Vous n'aurez pas le temps de lire ni même de parcourir ma volumineuse correspondance. Peut-être ferai-je bien de Tanalyser aussi sommairement que je pourrai, en ce qui touche l'affaire d'Orient.
Vous avez parlé avec une Justesse complète des idées exagérées qu'on s'était faites sur l'ambition de la Russie, et son désir de conquêtes (1). Outre que, dans un désir et un intérêt national très concevables, l'opinion est beaucoup moins portée qu'on ne le pense à la possession de Constantinople, il n'y aurait jamais eu moment plus mal choisi pour la moindre acquisition de territoire. La Russie se voit sous la surveillance inquiète et jalouse de toute TEurope, elle sent le besoin de calmer des méfiances qui la gênent et la menacent. Aussi de tous les cabinets, aucun n'a-t-il désiré plus sincèrement que l'Orient restât calme. Lorsqu'elle a été troublée par l'agression du sultan Mahmoud, la Russie n'a d'abord songé qu'à é\iter
(1) Voir le discours du 13 janvier, c. b.
des négociations dont le but serait de placer un arrangement réglé de concert sous une garantie commune. Le cabinet de Saint-Pétersbourg y voyait une continuation, à jamais établie, du système de précautions prises contre lui. L'initiative que l'Autriche prenait à ce premier moment, déplaisait fort ici, sans pourtant qu'on se refusât nettement à rien. Puis, quand nous avons les premiers posé la question de la défense de Constantinople et des flottes dans la mer de Marmara, l'irritation a été vive. On nous a trouvés bien pressés de toucher le point sensible de la Russie, et comme dans la position oîi l'empereur s'est mis il ne peut se fâcher ni contre l'Angleterre ni contre l'Autriche, son exaspération s'est portée passionnément contre nous. Aussi lorsque nous avons commis selon moi la faute de prendre à notre tour l'initiative d'un arrangement territorial entre la Porte et le vice-roi, et que des dissentiments entre nous et l'Angleterre en sont résultés, la question a pris une face nouvelle. Sans avoir aucun souci réel du partage de la Syrie, on a conçu l'idée de nous séparer de l'Angleterre, de nous isoler, de nous placer du moins en position inférieure dans les négociations. Tel a été le but que dès ce moment s'est proposé le cabinet de Saint-Pétersbourg. Ainsi que je l'ai prévu et écrit. Vienne et BerUn, avec des vues moins hostiles, se sont hâtés de réunir leurs elï'orts pour arriver au changement, tant désiré par eux de l'équiUbre européen tel qu'il subsiste depuis dix ans. Heureusement cela est un peu plus difticile que ne l'a espéré cette coalition, toujours existante contre nous. Chacune des puissances qui la composent ne veut peutêtre pas la guerre; toutes redoutent plus ou moins
une conflagration européenne, mais le mauvais vouloir est à peu près le même; seulement il est ici dans l'esprit du souverain,- bien plus que dans l'opinion du pays.
C'est en cet état que vous trouvez les aflaires. Vous savez et je ne sais point où nous en sommes à Londres et à quel prix nous pourrons maintenir l'alliance de l'Angleterre et les arrangements de l'Orient. Si vous arrivez à ce bon résultat, vous nous aurez tiré d'une des crises les plus dangereuses que nous ayons traversées depuis la révolution de Juillet. Ici, du moment où l'on n'espérera plus nous brouiller avec les Anglais, on sera très pressé d'en finir, en réglant un stalu quo quelconque. Faire une œuvre durable mise sous le patronage commun des grandes puissances serait un résultat fort déplaisant pour les Russes ; mais il est regardé comme si peu vraisemblable qu'on a cessé de le craindre.
Pourquoi je vois un grand danger dans notre isolement et dans la ruine du système politique où nous nous sommes engagés depuis dix ans, c'est ce que vous apprécierez aussi bien et mieux que moi.
Au moment où allaient commencer les affaires d'Orient, pendant notre crise ministérielle de l'année dernière, dans quelques dépêches dont une vous était adressée, un jour où je vous croyais ministre, j'ai traité assez longuement ce chapitre. Dieu veuille que nous n'ayons plus à y revenir. Lorsque je cherche comment vos prédécesseurs auraient pu éviter de dériver au point où nous sommes, je retombe dans les critiques indiquées par votre discours. Les vues ont été sages, les intentions prudentes, mais il y a eu précipitation, lorsque, dans notre position, nous
devions seulement être prêts et attendre. Puis le cabinet ne s'est pas assez séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. A Saint-Pétersbourg, on s'est figuré que le maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre. Il n'en était rien. Et donner des méfiances et des alarmes par de pures apparences est assurément une mauvaise pohtique.
Si, comme je l'espère, nous sortons de cette épreuve aA'ec honneur et calme, notre situation deviendra meilleure qu'elle ne l'a jamais été. Nuls ne se résignent mieux que ceux dont les espérances ont été trompées. Déjà ces espérances ont beaucoup baissé.
Accomplissez cette belle tâche, affermissez le pouvoir en France et la paix en Europe, et votre place sera haute dans le présent et dans l'avenir.
Vous allez me répondre Amen, et moi je vous dirai encore qu'en cela bien des choses dépendent de vous et que les succès et les revers des gouvernements sont pour une grand part entre leurs mains, lors même qu'autour d'eux ils trouvent peu d'appui, puisqu'en même temps ils trouvent peu de résistance.
Pardon de ce volume, que vous n'aurez peut-être pas la patience de Ure, mais avec un ministre tel que vous on a besoin de dire ce qu'on voit et ce qu'on pense, pour établir une complète intelligence et une harmonie entre le chef et son délégué.
P.-S. — Pourriez-vous m'écrire quelquefois comme
vous faisiez il y a quatre ans? Les lettres valent bien mieux que les dépêches pour guider et encourager.
Saint-Pétersbourg, 18 mars 1840 (1).
Monsieur,
L'idée que les rapports de la France et de la Russie risquaient de devenir presque hostiles a été et est encore aujourd'hui un sujet de conversation. En général on y avait regret, et l'on aurait blâmé un tel résultat des préjugés personnels de l'empereur. J'ai su que tous ces bruits avaient circulé avec exagération parmi les officiers des corps d'armée stationnés dans les provinces, surtout dans le royaume de Pologne. C'est ce qui a pu être remarqué maintes fois dans des circonstances analogues. Les propos de quelques jeunes gens ennuyés des loisirs d'une garnison et leurs jactances banales ne sont point un symptôme d'opinion. Prise en masse, l'armée russe est sans doute toujours disposée à obéir volontiers, toujours prête à marcher, sans un regret quelconque, mais elle n'a point d'ardeur guerrière, point d'impulsion spontanée. 11 y a des pays où l'on pourrait dire l'opinion de l'armée, et la considérer comme un élément pohtique. En Russie il n'en est rien. L'armée est un instrument d'une grande puissance, toujours tenu en état d'agir, mais qui ne porte en lui-même aucun esprit qui lui soit propre .
L'expédition du général Perofski sur Khiva n'atteindra point son but. Déjà les journaux russes ont officiellement annoncé qu'arrivée à peu près à moitié
(Ij Dépèche officielle N'' 11,
chemin, il lui avait fallu s'arrêter et ne pas essayer davantage de braver les obstacles et les périls que lui opposait le climat. Maintenant le bruit court que le général Perofski ramène son détachement à Orenbourg et viendra rendre compte à l'empereur de la tentative où il a échoué.
Le gouvernement russe ne peut point rester sur cet échec. Un juste amour-propre suffirait pour le déterminer à persister dans son dessein et à prendre les dispositions nécessaires pour le faire réussir. Des intérêts plus réels lui en imposent l'obligation. Encouragés par le mauvais succès des Russes, les Turcomans attaqueraient dorénavant toutes les caravanes. L'important commerce avec Boukhara serait anéanti ; en outre, dans leurs incursions, ils continueraient de venir, par delà les frontières russes, piller les établissements et emmener des captifs pour les vendre ou les réduire à une dure servitude.
L'expédition sera donc renouvelée. Elle pourra, comme il semble qu'on en a eu un instant le projet, suivre la route des caravanes, à Test du lac Aral et passer non loin de Boukhara, pour arriver à Khiva. C'est un long chemin à parcourir, et il y aurait quelque risque d'inquiéter les populations dépendantes du khan de Boukhara, avec qui la Russie est en bonnes relations. Il serait possible aussi qu'en augmentant l'importance de l'expédition, on excitât encore davantage la méfiance des Anglais.
Un autre projet, plus vraisemblable, c'est de tenter l'expédition par mer. On commencerait par former un établissement sur la rive orientale de la Caspienne. 11 serait pourvu de magasins et d'appro\dsionnements et deviendrait le point de départ, la base d'opérations du
détachement qui marcherait sur Khiva. Les difficultés seraient grandes aussi. La navigation est incertaine sur la Caspienne. C'est une mer remplie de bas-fonds, mobiles et variables dans leur emplacement. La côte orientale est plate, dif(icilement abordable, déserte, sans eau douce, sans bois. Khiva en est encore éloigné de cent lieues, à travers un sol inhabité, sablonneux et n'offrant nulle ressource. En prenant Asterabad pour point de départ, la route ofTrirait moins de difficultés . Mais Asterabad appartient à la Perse, les Russes ne peuvent guère faire entrer l'occupation de cette ville dans leurs projets.
Quel que soit le plan adopté par l'empereur, il peut passer pour certain que la Russie touche à la nécessité prochaine de s'assurer la possession exclusive, ou du moins la domination souveraine de toute la circonférence de la Caspienne et d'établir des communications suivies avec Boukhara. Or, quand on a affaire à des tribus barbares, il n'y a guère d'autres moyens d'obtenir sécurité qu'en les domptant ou les refoulant au loin.
Le cabinet anglais sait fort bien ce qui en est. Jusqu'ici il ne se montre ni irrité ni menaçant. Une première explication, communiquée par M. deBrunnow, affirmait que l'expédition n avait pas un but politique. Comme le projet avoué était de substituer au khan actuel de Khiva un successeur choisi par la Russie et destiné à régner sous sa domination, l'expression de la Note russe a paru un peu étonnante à lord Palmerston ; toutefois il s'est borné à demander plus amples expUcations. Lord Clanricarde a été chargé de dire que son cabinet, sans nier le droit de la Russie de protéger son commerce avec Boukhara et de préserver ses frontières et leurs habitants des
incursions et des brigandages des Turcomans, désirait savoir quelles mesures se proposait le gouvernement russe pour atteindre ce Lut fort légitime, mais qui est assurément et doit être un but politique.
Je ne sais pas encore quelle réponse a été donnée à Londres. Lord Clanricarde m'a dit qu'ici on était resté dans des termes vagues. Ceci est facile à comprendre, carie gouvernement russe ne peut pas avoir d'idées arrêtées sur ce qu'il aura à faire. Je pense qu'il souhaite sincèrement réussir, par les moindres moyens possibles, à préserver son commerce et son territoire. Mais c'est de quoi il n'est point maître. 11 peut être forcé à conquérir et à occuper de vastes espaces. J'en ai une fois ouï parler l'empereur, car, ne me disant jamais un mot des affaires qui me concernent, celles qui nous sont étrangères viennent quelquefois dans la conversation. 11 exprimait son regret d'avoir été contraint à ordonner une expédition coûteuse et d'un succès incertain. Il ajoutait que personne ne pouvait savoir davantage ce qu'on ferait à Khiva, quand on y serait ; que c'était un pays à peu près inconnu. Et comme je remarquais que probablement un établissement sur le bord oriental de la Caspienne deviendrait indispensable, il repartit avec une sorte de fermeté : « Nous ferons ce qui sera nécessaire ».
J"ai entretenu le chargé d'affaires d'Autriche du Mémoire que le prince de Metternich a fait remettre à la cour de Russie. D'après ce qu'il m'a rapporté, je puis douter que cette pièce ait été communiquée à notre cabinet. C'est, selon M. de Kaisersfeld, une sorte de récapitulation de tout ce qui s'est passé depuis que les négociations ont commencé ; par conséquent une
revue des vues, des propositions, des démarches du cabinet de Yienne. Puis viennent beaucoup d'éloges de la sagesse, de l'esprit conciliant que la Russie a montrés et une assez longue argumentation pour prouver que M. de Brunnow a été porteur de propositions émanées de lord Palmerston lui-même ; que ce second voyage a été pour ainsi dire demandé par lord Palmerston, et que l'on ne doit donc pas dire « les propositions russes », mais « les propositions anglaises ». Cependant ce reproche d'inconséquence dirigé contre le cabinet anglais est touché avec précaution et ménagement. 11 n'y a pas tout à fait le même soin dans les remarques sur la conduite de la France à qui reste imputé le tort d'empêcher un accord commun et d'arrêter la marche des négociations. Ce Mémoire n'a point de conclusions directes et positives. 11 paraîtrait que le prince de Metternich s'est surtout proposé d'écrire quelque chose d'agréable à l'empereur. Depuis qu'en prenant la première initiative, il a mécontenté la Russie, son désir de rétablir une parfaite harmonie, de se faire pour ainsi dire pardonner une velléité d'indépendance, a été et a semblé diriger toute sa conduite. Le fond de sa politique est toujours de tenir unies et serrées les trois grandes puissances du Nord. Les affaires de l'Orient sont importantes pour lui, sans doute, l'ensemble de la situation de l'Europe l'est bien plus. Peut-être, en ce moment, cet ordre d'inquiétudes le préoccupe-t-il encore davantage. D'après ce que j'en puis juger, l'état intérieur de l'Angleterre, les difficultés qui s'élèvent entre le roi Guillaume et les Chambres des Pays-Bas ; l'affaire du Hanovre ; les embarras du roi de Sicile; le mouvement de l'opinion en Danemark,
tout cela concourant avec les idées exagérées qu'on se fait (le notre situation, tient en grand souci les trois cabinets du Nord. C'est un motif de plus pour croire que si nous réussissons à avoir une volonté commune avec l'Angleterre, elle fera la loi, ainsi qu'il est arrivé en toutes circonstances depuis dix ans. Mais aussi, à supposer que nos dissentiments ne s'accommodent pas, cette disposition des trois autres puissances rendra les circonstances beaucoup plus graves.
DE M. THIERS
Paris, 21 mars 1840.
Mon cher monsieur de Barante, j'ai reçu par votre courrier la dépêche où vous me racontez vos perplexités à Pétersbourg, et la manière dont elles ont été terminées par M. de Nesselrode, et par l'annonce du départ du comte Pahlen. Je comprends le motif qui vous a porté à ne pas lire la dépêche de M. le maréchal Soult. Votre détermination aura été très heureuse, si ce qui s'est passé à Londres, Berlin et Vienne, ne fait pas naître une complication fâcheuse. 11 faut que vous sacliiezque cette dépêche avait été communiquée aux trois cabinets de Londres, Berlin et Vienne. La nouvelle de cette communication arrivera sans doute à Saint-Pétersbourg, et je ne sais quel effet elle y produira. Il est à craindre qu'elle fasse renaître une collision, ou qu'on se targue un peu de ce que nous n'aurons pas fait la communication annoncée aux trois cours. Si la chose passe inaperçue, ne faites pas renaître une complication inutile. Toutefois, si vous
pensez qu'on puisse mal interpréter votre silence, .vous pouvez faire une démarche auprès de M. de Nesselrode, une démarche franche et amicale, ayant pour but de lui dire qu'en effet une communication a eu lieu auprès des trois cours, que vous aviez ordre de la faire à la quatrième, et que, par ménagement, par désir de conciliation, vous avez pris sur vous de ne pas la faire. Cette franche explication, si vous la croyez nécessaire, rendra à la situation sa clarté, et au cabinet l'attitude loyale et digne qui lui con- Aient. On pourrait en effet interpréter d'une manière singulière la conduite d'un cabinet qui fait à trois cours une communication destinée spécialement à une quatrième, et qui n'ose pas faire cette communication justement à cette quatrième cour, à laquelle on la destinait. Du reste, je vous laisse le soin d'employer le moyen convenable pour que notre situation reste nette et digne. Vous seul, qui avez supprimé la communication, dans une intention excellente, pouvez juger ce qu'il faudra faire en cette circonstance.
M. de Médem m'a en effet apporté la dépêche que lui a écrite M. de Nesselrode. Elle est digne et amicale, et nous n'avons pas à nous en plaindre. Toutefois je regrette qu'on ait eu la maladresse de provoquer de telles explications. Voici ce que j'ai dit à M. de Médem :
(' — Il y a ici une querelle de choses et une que- » relie de mots. Les cabinets, en se succédant, héritent » des ([uerelles de choses, et non pas des querelles » de mots, à moins que les mots ne soient devenus » offensants pour la dignité des gouvernements. » Quant à la querelle de choses, la voici, suivant moi. » Vous interprétez les traités de Vienne relativement
» à la Pologne, vous les interprétez d'une façon; la » France et l'Angleterre les interprètent de l'autre. » Vous persistez sans doute dans votre interprétation, » et nous dans la nôtre. Nous persisterons. Il n'y a » rien à vous dire de plus. Nous ferons nos réserves » pour l'avenir. Mais des réserves sont des réserves » et point des menaces. Tout le monde a le droit de » faire les siennes. Maintenant, ajoutons des paroles » sur des paroles, nous ne ferons rien de sérieux. Je » ne sais rien de plus à dire sur la querelle de choses. » Quant à la querelle de mots, elle regarde mon pré- » décesseur. Comment s'est-U exprimé? comment » vous êtes-vous exprimé vous-même? je ne crois pas » utile de le rechercher ni de le discuter. Je ne revien- » drai sur ce sujet, que si vous le voulez absolument.
» — Non, non, m'a dit M. de Médem, tenons-nous- » en là, et finissons ces inutiles explications. «
J'ai repris, et j'ai dit à M. de Médem que, sur un seul point, j'avais une observation à ajouter : c'est que je n'admettais pas qu'on pût jamais nous demander compte de ce que nous faisions ou disions dans les Chambres. J'ai ajouté que, sur ce point, notre doctrine était absolue.
M. de Médem n'a ni approuvé ni contesté ma théorie. La conversation est ensuite devenue très amicale. Nous nous sommes promis l'un à l'autre de faire servir une ancienne amitié à rendre plus faciles les relations de nos deux gouvernements. « Je ne sais )) pas, lui ai-je dit, si nous arriverons jamais à des » rapports utiles entre la France et la Russie, mais » tâchons d'établir des rapports convenables. »
Notre entretien a donc été très amical.
Cette affaire peut passer pour terminée, si rien n'a
MARS 1840-OGTOBRE 1840. 431
sui^i votre entrevue avec M. de Nesseirode. C'est ce que je saurai bientôt. En attendant je -sivrai ici sur le pied d'une bienveUlance qui ne compromette rien avec M. de Médem. Si la querelle renaissait, alors nous prendrions le ton que notre dignité et nos intérêts commanderaient.
Vous voilà instruit de tout; j'attends avec impatience de vos nouvelles.
On m'a officiellement annoncé, dans la dépêche de M. de Nesseirode à M. de Médem, l'arrivée prochaine du comte Pahlen. Je crois donc qu'il importe que vous restiez à Pétersbourg jusqu'à nouvel ordre.
DU DUC DECAZES
Paris, 22 mars 1840.
Les retards apportés au retour du comte Pahlen faisaient annoncer le vôtre. Aujourd'hui on assure que M. l'ambassadeur est décidément en route et que nous devons renoncer à vous revoir de quelque temps. Je ne suis pas assez égo'iste pour m'en affliger, puisque vous ne désirez pas nous revenir encore. Peutêtre avez-vous la prétention de ne quitter la Russie que lorsque vous serez sûr de trouver ici un gouvernement soUdement établi, parlementaire, constitutionnel ou monarchique, selon que vous l'aimez mieux, ayant majorité bien établie, et sachant elle-même ce qu'elle ^•eut. J'aurais grand'peur, en ce cas, que vous ne restassiez exUé longtemps.
Le mal qu'a fait la loi de dotation et son rejet est énorme. Qu'attendre d'un pays où l'on voit des procureurs généraux tels que M. D., sans talent, sans titre, arrivé au plus haut grade, de simple procureur
du roi d'arrondissement, par une faveur incroyable, voter contre la dotation d'un fils du roi, uniquement pour faire pièce à M. Teste qui l'avait brutalement envoyé de Nîmes à Montpellier. Trente votes au moins sont partis du centre, dictés par des motifs aussi honorables.
J'ai vu avec douleur et presque honte le contrat de mariage dressé par suite de ce rejet. La princesse ne reçoit de son père que deux cent mille francs de capital (Q paraît que les biens sont tous substitués) et le duc de Saxe-Gotha s'engage à demander à ses Chambres une rente apanagère de \'ingt-cinq mille florins. Ses Chambres ne feront-elles pas comme la nôtre ? Le roi et le duc de Nemours s'engagent à emprunter, sur le domaine privé, deux milUons de francs pour assurer les cent mille francs de douaire promis à la princesse. Le père a exigé cet emprunt, n'ayant pas confiance dans l'avenir, et craignant le sort de la famille exilée à Gôritz.
Quoique le contrat n'en dise rien, le roi cède au duc de Nemours la forêt de Breteuil, mais en déduction de sa part dans le domaine privé. Cette forêt rapporte deux cent mille francs environ.
Le duc d'Orléans partira le 5 du mois prochain pour Alger. Je lui disais, il y a quelques jours, que je ne savais personne qui ne s'affligeât de sa détermination. Il me répondit : « Je le comprends d'autant plus que ma » raison est d'accord avec la vôtre et celles des per- » sonnes dont vous me parlez, mais le point d'honneur » me force à partir. » Je dois dire pourtant que depuis ce fatal vote, mon opinion est fort ébranlée, je sens le besoin pour les princes de faire quelque chose pour reconquérir le terrain perdu, qui est bien grand.
MARS i840-OCTOBRE 1840. 433
Je ne pronostique rien sur le sort du ministère. A la Chambre le rapport de M. de Berville (i) a fait beaucoup de tort à ceux qu"il croyait servir. Ce qui est plus funeste encore, c'est l'alliance du maréchal et de Mole. Celui-ci consent à prendre, sous la présidence du maréchal, le ministère des affaires étrangères que le maréchal quitterait pour la guerre. Duchàtel, Villemain et Passy seraient d'accord. Dufaure hésiterait et annoncerait vouloir soutenir le cabinet à former, des bancs de la Chambre. Je crois qu'il se laissera vaincre si les choses en viennent là.
Si Thiers avait su s'y prendre, il aurait eu Molitor. 11 avait offert les finances à Lacave-Laplagne, qui mettait pour condition qu'on lui donnât un collègue parmi les 22 1 , ce qui lui a été refusé et ce dont Thiers se repent, je crois, maintenant.
Mole a demandé au maréchal deux de ses anciens collègues, Martin et Salvandy ; pour ce dernier, je ne le sais que de lui.
Si j'étais oblige de prédire ce qui arrivera, je dirais que Thiers aura une majorité peu forte pour les fonds secrets, mais que sa position n'en sera pas plus facile le lendemain.
A MADAME ANISS0.\ DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 28 mars 1840.
Pendant que je vous écris, qui sait si les 22 1 , dans leur ardeur consécutive, n'ont pas renversé le ministère; ce serait, selon moi, une mauvaise et sotte
(1) Le rapporteur de la loi des fonds secrets, c. b. YI. 28
conduite. Ne sont-ils pas sûrs que la gauche est de sa nature incompatible avec tout ministère, et que M. Thiers veut et doit suivre la même ligne que ses prédécesseurs? Il le dit beaucoup, il me l'écrit, et je le crois. Car le bon sens est une qualité que j'ai toujours remarquée en lui, à travers les fusées de son imagination.
A M. THIERS
Saint-Pétersbourg, 14avriH840 (1).
Monsieur,
A en juger par le silence qui a été observé ici, sur l'existence de la lettre de M. le maréchal de Dalmatie que je n'ai point communiquée, je puis supposer que le gouvernement russe, désirant se maintenir en bonnes relations avec nous, a eu grande attention de ne se point prévaloir de cette circonstance et de n'en tirer aucune vanité. Depuis le moment où le départ de M. le comte Pahlen a été positivement annoncé, pas une parole ne m'a été adressée par un membre du corps diplomatique, relativement à la réponse que notre cabinet aurait pu faire à la lettre que M. de Nesselrode avait écrite à M. le comte de Médem, et qui avait été communiquée au prédécesseur de Votre Excellence. Lord Clanricarde lui-même, avec qui je suis en confiance assez complète, ne m'a nullement indiqué qu'il éprouvât quelque surprise de ne point entendre parler d'une réponse que lord Pal-
(1) Dépèche officielle N» U.
merston pouvait lui avoir annoncée. Ce silence vient sans doute de ce qu'ici la question était surtout de savoir si M. le comte Pahlen partirait, si l'empereur se déciderait d'après des impressions passionnées, ou écouterait la raison et les conseils. 11 avait mis les choses au point que, faire partir son ambassadeur, c'était céder.
Toutefois j'ai cru, conformément aux instructions de Votre Excellence, devoir m'expUquer avec M. le comte de Nesselrode. Il avait su, de Vienne et de Berlin, que la dépêche de M. le duc de Dalmatie avait été montrée. Selon ce qu'il m'a dit, il s'est borné à répondre de la façon la plus sommaire qu'il n'avait point connaissance de cette dépêche, et que les conversations verbales échangées, soit à Paris entre M. le duc de Dalmatie et M. le comte de Médem, soit à Saint-Pétersbourg entre l'ambassadeur de France et lui, avaient suffi pour dissiper toutes les impressions qui auraient pu troubler les bonnes relations des deux cabinets. M. de Nesselrode m'a paru penser, comme moi, que la moindre jactance indiscrète des agents russes pourrait être tenue à offense, provoquer de la part de notre gouvernement quelque détermination hautaine, et me compromettre gravement pour avoir fait un trop grand sacrifice à la concihation. Notre conversation sur ce point s'est à peu près bornée à ces seules paroles, et j'ai dû croire qu'il vo\-ait la chose tout à fait sous le môme point de vue que moi, La grande-duchesse Marie est accouchée, il y a quelques jours, d'une fille. L'empereur lui a conféré le titre d'Altesse Impériale. C'est une faveur qui ne fut point accordée au prince d'Oldenbourg qui, comme la princesse nouvellement née, a eu pour mère une
grande-duchesse. On s'étonne de cette nouvelle preuve de haute bienveillance accordée au duc de Leuchtenberg", ou, pour mieux dire, à la grande- duchesse Marie. Mais l'attitude simple et modeste, le rôle effacé qu'a pris ici le gendre de l'empereur atténueront promptement l'espèce de blâme qu'excitent toutes les faveurs prodiguées à un mariage généralement désapprouvé.
DEM. ÏHIERS.
Paris, 23 avril 1840(1).
Monsieur le baron,
J'ai cru devoir vous donner connaissance de deux conversations que j'ai eues avec le comte Pahlen depuis son arrivée à Paris. Dans la première, après m'avoir exprimé en termes très convenables, et évitant soigneusement toute apparence de récrimination, le désir qu'avait l'empereur Nicolas d'entretenii^ avec le gouvernement du roi des relations amicales, il m'a parlé d'une démarche faite par le duc de Bordeaux auprès du cabinet impérial, à l'effet d'obtenir l'autorisation de se rendre à Pétersbourg ; il a ajouté que l'empereur Nicolas, par ménagement pour un prince malheureux, n'avait pas cru pouvoir le lui refuser, mais que, voulant éviter tout ce qui pourrait prêter à des interprétations fâcheuses sur les rapports existants entre les deux États, il avait joint à ce consentement les observations et les avis les plus propres à empêcher qu'on en fit usage. Quelques jours après,
(1) Dépêche officielle N° 10.
le comte Pahlen est venu me voir de nouveau. Il a commencé par me rappeler le discours que j'ai prononcé dans la discussion de l'Adresse, au sujet delà question d'Orient et qui, à ce qu'il m'a assuré, avait fait beaucoup de plaisir au gouvernement russe, parce que j'y avais écarté les soupçons injurieux si souvent énoncés sur la politique ambitieuse de la Russie. Il m'a manifesté le désir, non point de traiter officiellement aA'ec moi la question d'Orient dont la négociation a été portée à Londres, mais de connaître ma manière de voir sur cette grande affaire. Je lui ai répondu que le gouvernement du roi, ainsi qu'il l'avait bien souvent déclaré, y portait la plus entière impartialité; qu'il n'était ni turc ni égyptien; qu'uniquement préoccupé du désir d'assurer le maintien de la paix, d'en fortifier les garanties et de prévenir ce qui pourrait la troubler, il se prêterait volontiers, dans ce but, à toute combinaison dont on lui démontrerait l'eflicacité. J'ai dit que, dans mon opinion, celle qui donnerait le Taurus pour limite aux possessions du sultan et de son vassal serait la meilleure, parce qu'elle serait la mieux faite pour rendre impossible de nouvelles collisions, parce qu'en laissant sous l'action immédiate du sultan un territoire assez étendu pour qu'il pût, avec le temps, y réorganiser un puissant empire, elle tendait à établir, dès à présent, un pouvoir fort et efficace dans des provinces que la France et la Russie ont égal intérêt à ne pas voir en proie à l'anarchie; que cependant une combinaison différente, d'après laquelle Adana serait rendu à la Porte ottomane, aussi bien que Candie et les villes saintes, ayant été mise en avant dans une pensée de conciliation, je voulais d'autant moins la repousser
que Méhémet-Ali n'avait pas paru éloigné d'y consentir, que j'ignorais ses dispositions actuelles, mais que je ne ferais pas difficulté d'employer, dans l'occasion, à déterminer son assentiment, l'influence de la France, de donner même à mes instances un caractère comminatoire. Le comte Pahlen, dont la physionomie semblait donner une approbation marquée à mes paroles, a voulu entamer la question des moyens coercitifs. Je n'ai pas eu de peine à lui démontrer ce qu'elle a de difficile ou plutôt d'impraticable. « La » France, ai-je dit, ne s'y prêterait en aucun cas. La » crainte de rester complètement isolée ne suffirait » même pas pour l'y décider. Sans doute elle apprécie » les avantages de l'accord et de l'action commune » des grandes puissances; sans les entendre comme » on le faisait il y a vingt ans, elle sait tout ce que » peut cet accord pour la conservation de la paix, » mais elle ne sacrifierait jamais au désir de la main- » tenir des convictions aussi profondes que celles qui » lui font repousser l'idée d'intervenir armée entre » la Porte ottomane et Méhémet-Ali. Certes, d'ailleurs, » l'Angleterre et l'Autriche ne le veulent pas plus que » nous, elles sont également décidées à ne pas envoyer » de troupes de terre contre Méhémet-Ali. La Russie » seule pourrait donc faire marcher une armée en » Syrie. Je ne mets pas en doute la valeur des troupes » russes, leur bonne organisation, l'habileté de leurs » chefs. J'admets qu'elles seraient victorieuses ; mais » le succès d'une pareille entreprise serait-il assuré ? » Au milieu d'éléments aussi inconnus dans un pays » si particulier, qui peut répondre du résultat définitif? » Je crois notre armée d'Alger égale aujourd'hui à » quelque armée que ce soit; cependant, en songeant
» à tout ce qu'il en a coûté à l'armée commandée par » Napoléon pour conquérir l'Egypte sur les seuls » mamelouks, Je regarderais comme hasardeuse une » expédition composée de nos meilleurs soldats » d'Afrique qui seraient dirigés contre Méhémet-AU. » Le doute que j'éprouverais pour nos soldats, je » n'hésite pas à dire que je l'éprouverais au moins » au même degré pour les meilleures troupes de » l'Europe. On gagnerait des batailles, sans doute, » mais conduiraient-elles à un véritable résultat? Que » deviendrait l'empire ottoman livré ainsi à l'inter- » vention matérielle des puissances de l'Europe? » Vous-mêmes, seriez-vous résignés aux efforts né- » cessaires pour lui faire obtenir des limites qui, en » réalité, ne vous intéressent guère? Et, sans m'arrêter » même aux chances les plus favorables, seriez-vous V bien à l'aise pendant l'accomplissement de cette » entreprise hardie? N'auriez- vous pas le sentiment » pénible et inquiétant de la défiance avec laquelle » l'Europe vous verrait occuper la Syrie et l'Egypte >) et des conséquences qui pourraient en résulter dans » telle circonstance donnée ? En un mot, n'est-il pas » évident que toute tentative d'intervention serait » ou ridicule d'impuissance ou effrayante par ses » résultats? Dès lors le plan qui tend à en écarter » toutes les probabiUtés, qui peut trouver le moyen » d'exécution dans l'emploi de la seule influence » morale, ne doit-il pas être préféré ? »
Le comte Pahlen s'est empressé de protester que l'empereur ne se soucierait pas plus que nous de faire marcher des soldats contre Méhémet-Ah. Il a terminé cet entretien constamment amical et bienveillant, mais dans lequel il a mis fort peu du sien, en m'as-
surant que si la Fraiicé et l'Angleterre parvenaient à s'accorder tout serait terminé. En résumé, le gouvernement du roi est prêt à négocier; il ne consentirait, il est vrai, à entrer dans aucune délibération commune et formelle parce qu'il croit qu'il pourrait en sortir de nouvelles complications ; il ne fait aucune proposition, il ne prend aucune initiative, mais si le projet de transaction qui avait été mis en avant, et qui consistait à donner à Méhémet-Ali moyennant la rétrocession d'Adana, de Candie et des villes saintes, l'investiture héréditaire delà Syrie et de l'Egypte; si ce projet qu'il croit réunir plus qu'aucun autre les <;onditions de succès, était agréé par les cours alliées, il n'hésiterait point à user de son influence pour décider Méhémet-AU à l'accepter.
C'est à amener un rapprochement entre la politique de la France et celle de l'Angleterre, sur ce point déUcat, que je consacre en ce moment tous mes efîorts. Bien qu'il n'existe pas encore, il me paraît moins éloigné qu'il y a quelques mois. Les ministres britanniques, tout en se maintenant toujours sur leur terrain, nous laissent voir des intentions plus conciliantes.
, Vous avez depuis longtemps connaissance de la ■note que Nouri-Effendi a remise aux représentants des cinq cours; vous savez que sous prétexte d'y réclamer les conséquences de la démarche du 27 juillet, il les imitait à se concerter avec lui pour la mise à exécution d'un arrangement qui obhgerait Méhémet-Ali, moyennant l'investiture héréditaire de l'Egypte à restituer à la Porte ottomane le surplus de ses possessions. Lord Palmerston et avec lui les envoyés 4'Autriche, de Prusse et de Russie ont répondu à cette
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note en termes bienveillants, mais vagues. M. Guizot s'est borné à en accuser réception. L'intention du gouvernement du roi est de n'y donner aucune suite. Nous n'avons pas cru devoir prendre au sérieux un document qui ne fait que reproduire purement et simplement une argumentation tant de fois réfutée d'une manière victorieuse.
DU COMTE MOLE
Paris, 25 avril 1840.
Le ministère du 1" mars n'a été imaginé par M. de BrogUe que pour empêclier M. Thiers de se rapprocher des 22 i et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité. C'était un triste spectacle au Luxembourg que la discussion des fonds secrets, à laquelle je me suis bien gardé de prendre aucune part. On y voyait le président et le rapporteur (1) des fonds secrets de M. Thiers, quêtant sur les bancs des suffrages et subissant, sans oser répliquer, l'habile désaveu que M. Thiers avait donné à ses paroles (2). A côté de ce dernier, on apercevait Jaubert qui l'avait accusé, sous
(1) M. le duc de Broghe. c. b.
(2) M. le duc de Broglie n'avait pas vu sans regret le ministère, à la naissance duquel il venait de coopérer, incliner vers la gauche plutôt par suite de la méfiance des conservateurs à son égard et de la pression des éléments avancés de sa majorité de coalition que par la volonté de M. Thiers. Pour seconder et encourager le coiip de barre à droite que ce dernier, déjà un peu etirayé, semljlait méditer, M. de Broglie eut soin dans son rapport démettre en relief les communications du gouvernement à la com-
le ministère du 22 février, de recevoir des pots-de-\in et qui se chargeait de le défendre en reprochant à VUlemain sa palinodie. Seul j'avais une position nette, simple et n'exigeant ni explication ni apologie. Pour achever le pêle-mêle, et compléter les abaissements, MontahA-et demandait des voix pour le ministère, insistait sur les bonnes intentions de la gauche, et cherchait à redevenir populaire tout en restant intendant de la couronne. Que dire d'un pareil temps, que faire avec de pareils hommes? Se tenir à l'écart et vivre avec ceux qu'on estime, si tant est qu'on en puisse conserver.
Une nouvelle ère commence. M. Thiers ira à gauche, quoi quil veuille ; U n'est pas en son pouvoir de l'éviter. A force d'argent et de places H espère dominer la presse et amolhr la gauche. M. Thiers se trompe; U a certainement beaucoup d'esprit et de dextérité, mais il manque de jugement, de prévoyance, de profondeur ; il ne connaît ni les hommes, qui valent
mission de nature à rassurer plus particulièrement les conservateurs, et d'en faire résulter une sorte de contrat entre le ministère et ce parti. M. Thiers, embarrassé par les commentaires trop élogieux des organes de droite, intimidé par les objurgations de la presse de gauche, essaya à la tribune d'atténuer le sens prêté à ses déclarations devant la commission et esquissa plutôt un mouvement de recul. L'éminent rapporteur, pour ne pas jeter complètement à gauche le président du conseil, ne crut pas devoir lui retirer son appui. Le crédit fut voté après trois séances de vives discussions (14, 15 et 16 avril) mais à une médiocre majorité. M. Villemain se montra, dans ce débat, un adversaire des plus éloquents et des plus véhéments du cabinet, c. b.
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plus et mieux qu'il ne pense, ni la nature des partis et, en particulier, des opinions de la gauche dont le propre est de ne pouvoir s'arrêter. Les partis n'ont pas de dernier mot, voilà pourquoi il ne faut jamais leur céder. Dès qu'on s'arrête ils vous brisent et tout ce qu'on leur a concédé affaiblit pour le moment de la lutte, et rend plus difficile de les réprimer ou de les vaincre. M. Barrot est désormais plus chef du cabinet que M. Thiers, et M. Garnier-Pagès plus chef de la gauche que M. Barrot. Je ne vous dis rien de la position du roi, vous vous la représentez. Il a autour de lui de dangereux conseillers, et à leur tête je place l'intendant de la couronne. La gauche va donc s'essayer au pouvoir ; il faut quelle s'y use ou qu'elle nous use ; qu'elle amène une réaction contre elle ou qu'elle creuse l'abîme où nous tomberons. Quant à ce qui vous est personnel, ce dont je m'inquiète toujours soigneusement, il me revient que M. Thiers, comme le roi, se donne pour très content de vos dépèches et de votre conduite dans ces derniers temps. Je comprends que vous ne soyez pas bien pressé de vous retrouver ici. Les gens que a'ous aimiez le plus sont divisés entre eux, jetés dans des voies différentes par le dépit de leur amour-propre ou l'impatience de leur ambition. Dans la coalition ils ont fait à leur pays un mal qui ne sera jamais réparé. Cependant rien ne me détournera de regretter que M. Thiers se soit engagé dans une si mauvaise route. Mieux entouré et autrement placé lui-même, il pouvait rendre de grands services à la France. Je crains qu'il ne soit perdu pour elle sans retour. En résumé, cher ami, je ne ferai obstacle à personne : je suis dans ma soixantième année, et désire passer le temps qui me reste à vivre
en écrivant mes Mémoires au milieu d'un très petit nombre d'amis. Si la Providence vient encore me prendre par la main et me forcer à quitter ma retraite, j'espère qu'en même temps elle me donnera force et courage pour fournir de nouveaux combats.
DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND
Paris, 30 avril i 840.
Cher ami, me voici donc tout au moment de courir le monde. Je n'ai plus l'entrain ni la santé qu'il faut pour la vie nomade, et sans des devoirs rigoureux je resterais calfeutrée dans mes habitudes. Elles ne sont presque plus celles du monde, et cependant elles ne sont point encore aussi paisibles, silencieuses et recueillies que je le voudrais. Que c'est difficile de retrouver son niveau ! Je vous donnerai de mes nouvelles de Berlin, où j'espère trouver des vôtres.
Je n'ai pas encore vu la jeune duchesse de Nemours. On la dit charmante. J'espère qu'on vous envoie les deux derniers volumes de M. de Tocqueville. Beaucoup d'esprit, une belle langue et une élévation habituelle de pensées, voilà ce qui dédommage de la monotonie du sujet, disséqué à l'infini; c'est une v'éritable anatomie. On se dispute fort sur les tendances véritables de l'auteur. Chacun lui suppose la sienne. Vous voyez, d'après cela, que les conclusions du livre son t douteuses et le but assez vague, si ce n'est celui de se mettre en lumière soi-même. Je vois quelquefois M. de Tocqueville. 11 est naturel, aimable, facile, doux, spirituel, poli simple, modeste et ardent jusqu'à la combustion spontanée. C'est un singulier petit être qui inspire de la
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bienveillance et un cerlain souci de la route qu'il suivra. Il y a de vos amis qui ne lui pardonnent pas d'avoir voté pour les fonds secrets et qui jettent leur venin sur son livre. On est bien plus blessé encore contre le vote de M. Royer-CoUard et on y trouve la preuve d'un grand affaiblissement moral. Mon ami, on dit de vilaines choses et on en entend d'étranges ! J'ai lu avec le plus grand intérêt le premier volume de Port-Royal de Sainte-Beuve, le seul qui ait paru. Cependant rien n'est plus mal écrit, plus fatigant par l'inutilité des digressions, par le ridicule de certaines comparaisons. Jamais on n'a traité un sujet plus sérieux, en style moins grave, et cependant telle est la puissance de ce sujet, la grandeur des figures, l'originalité de l'action que l'intérêt est infini. Ce n'est encore que le premier Port-Royal de la grande Angélique et de M. de Saint-Gyran. C'est du reste la plus belle époque du drame. M. Royer-CoUard pardonne tout à Sainte-Beuve en faveur de la résurrection et de l'évocation de ces grandes ombres.
A M. TUIERS.
Saint-Pétersbourg, 16 mai 1840 (1).
Monsieur,
La querelle des Anglais avec Naples (2) excite un intérêt général et vif dans le corps diplomatique et
(1) Dépèche officielle N« 16.
(2) Le cabinet de Naples avait concédé, en 1838, le monopole de l'achat du soufre à une Compagnie fI\^nçai^o. La limitation de la production, pour raisons économiques
parmi les hommes qui tiennent au gouvernement. Je n'aurais cependant rien d'important à écrire sur ce sujet à Votre Excellence, si lord Clanricarde, avec qui je suis toujours dans des rapports de confiance, ne m'avait pas donné à lire plusieurs lettres de lord Beauvale à lord Palmerston. 11 paraissait, par ces lettres, que la seule préoccupation de M. de Metternich. dans cette circonstance, a été la crainte, qui s'est en . effet réalisée, de voir la France interposer sa médiation. Ce texte est revenu plus d'une fois dans ses entretiens.
spéciales à la Sicile, et en conséquence une indemnité à donner aux producteurs, calculée d'après l'excédent du soufre qu'ils auraient pu livrer, étaient les principales conditions de ce contrat. Le commerce anglais, à peu près maître jusque-là du marché des soufres, s'en montra des plus mécontents. Le gouvernement de la Grande-Bretagne tit Yaloir que les intérêts de ses nationaux étaient lésés, et demanda impérieusement la rupture pure et simple de la convention de 1838. Le roi finit par y consentir à la condition qu'une somme à déterminer à l'amiable entre les parties, serait versée à la Compagnie, et non, selon les exigences de l'Angleterre, aux sujets britanniques qui, loin d'avoir souffert de la situation nouvelle, réalisaient des bénéfices considérables. L'Angleterre ne voulut rien entendre et commença à mettre à exécution ses menaces. Déjà quelques navires de commerce avaient été capturés par l'escadre anglaise, le royaume des Deux- Siciles s'était mis sur le pied de guerre ; les hostilités allaient éclater, lorsque la France offrit sa médiation (26 avril 1840) On supprima le monopole, mais les fonds dépensés durent être remboursés à la Compagnie et une indemnité, lui fut accordée en dédommagement des bénéfices à venir auxquels elle était contrainte de renoncer, c b.
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Le gouvernement napolitain, se plaçant dans une situation qui le rendra accessible à notre influence, tel est, aux yeux de M. de Metternich, le principal malheur de cette affaire. Tout en se refusant de l'envisager sous un autre aspect que ses conséquences politiques, tout en professant un grand respect pour l'indépendance de chaque gouvernement dans son administration intérieure, il jetait pourtant le blâme principal surle roi de Naples, mais déplorait en même temps les procédés soudains et violents du gouvernement anglais. « — C'est, disait-il, autoriser la France » à en venir tout d'abord, en chaque occasion, aux » voies de fait, comme il est arrivé plusieurs fois. » C'est substituer la guerre aux négociations. C'est » risquer la paix de l'Europe pour un intérêt qui n'a » rien de général. » Cependant le prince de Metternich a pensé qu'il ne convenait pas à l'Autriche d'offrir sa médiation. Il lui a semblé plus convenable de dire seulement qu'elle l'acceptait si l'Angleterre le souhaitait.
Je n'ai point remarqué que le cabinet de Saint- Pétersbourg ait laissé voir ce sentiment de méfiance et de jalousie. 11 n'a pas, comme l'Autriche, d'inquiétude sur l'Italie et n'a point à s'y ménager une influence prépondérante. Probablement notre médiation aura pu déplaire à l'empereur, non pour des motifs pohtiques, mais à cause de ses dispositions personnelles. Comme U est devenu fort réservé, c'est une conjecture et rien de plus que j'exprime à Votre Excellence.
M. le prince Butera, ministre de Naples, se montre, comme U est à présumer, très animé contre la conduite des Anglais et parle haut sur leur esprit de domination, sur leur peu de respect pour l'indépen-
dance des gouvernements de second ordre. En général il est assez volontiers écouté sur ce texte. Mais M. le comte de Nesselrode et les ambassadeurs des grandes puissances n'ont garde de se prononcer. Au total, la médiation de notre gouvernement est d'un excellent effet et nous pose fort bien.
Le même esprit d'intolérance, on pourrait presque dire de persécution, continue à s'exercer contre la religion catholique. Le zèle des serviteurs de l'empereur est lancé dans cette voie, et y marcher sans modération leur semble un moyen de faire sa cour. Le comte Protasof, procureur général près le Saint- Synode, ce qui comporte ici les fonctions de ministre des cultes, est surtout d'une grande ardeur, non par conviction religieuse, il n'en est pas question, non pas même par une opinion politique gravement sincère, mais il veut plaire au maître, en se conformant A'ivement à la maxime adoptée depuis quelques années: « Que l'unité nationale consiste dans l'unité religieuse ».
Saint-Pétersbourg, 31 mai 1840 (1).
L'empereur est à Varsovie. 11 est parti très préoccupé de l'état du roi de Prusse, qui, de jour en jour, est annoncé comme plus menaçant. Je ne pense pas que cette mort, peut-être assez prochaine, inspire à l'empereur de graves inquiétudes politiques. Personne ne suppose ici que le prince royal, en montant sur le trùne, songe à ne point suivre la même direction poUtique que son père. 11 se trouvera
(1) Dépèche officielle N° 17.
placé dans un cadre d'habitudes et de personnes qu'il serait difficile et dangereux de changer. Le prince royal en eùt-U l'intention, et on ne la lui prête point, n'a point le caractère propre à une telle détermination. Seulement il ne sera pas environné de ce respect qui donne tant d'autorité à son père; il n'a rien en lui qui puisse imposer et tenir en silence leè opinions opposantes, les mécontentements et les intrigues. Il perdra quelques-uns des sages et \deux conseillers du roi actuel. A mettre les choses au pis, il n'en résultera aucun danger du moment.
C'est sous le rapport des affection s de famille, c'est à cause de l'état faible et maladif de l'impératrice, que l'empereur s'inquiète et s'afflige du déclin du roi de Prusse. Ce même motif excite un vif intérêt dans le public de Saint-Pétersbourg. On s'enquiert avec anxiété des nouvelles de Berlin, en pensant à la douleur de l'impératrice, à ses angoisses, à ce coup qu'elle n'aura peut-être pas la force de supporter.
J'ignore si cette préoccupation laissera à l'empereur le loisir de songer assez aux affaires de Pologne. Il n'est pas impossible de supposer qu'une amnistie pourrait être accordée. Je sais avec certitude que récemment l'idée lui en est venue plusieurs fois. Ce n'est pas une inspiration de clémence et d'humanité. L'empereur n'est pas un homme cruel, au contraire, mais il est un dur exécuteur de ce qu'il croit la justice. Ce ne serait pas non plus l'acte d'une politique nouvelle, d'un autre système de conduite. Il est, sans doute, amené là, à son insu, par cette opinion européenne qu'il ne dédaigne pas tant qu'il le pense et par cet esprit d'imitation auquel la Russie semble ne pouvoir échapper. L'empereur d'Autriche VI. 29
a fait des amnisties ; le roi en accorde aussi, et l'empereur éprouve quelque embarras de n'en pas faire autant. Mais si cette mesure est prise, elle sera incomplète, en désaccord avec tout le reste, et surtout avec les confiscations qui seront maintenues, du moins en grande partie, puisqu'on a disposé des biens confisqués.
L'esprit de l'empereur est si éloignée d'un changement de système, qu'en ce moment le code russe va être substitué au code polonais. Or rien n'est plus national que les lois civiles, consécration régulière des habitudes de famille, conséquence de l'état social, expression des mœurs. Il y a dans une telle détermination un grand dédain de la justice et de la sagesse. Mais l'empereur et quelques-uns de ses conseillers s'en vont poursuivant lexécution de leur idée d'unité nationale, qui de plus en plus inspire le gouvernement et la législation. Les proAinces allemandes auront prochainement à subir aussi la substitution du code russe à leurs lois nationales, garanties par des traités de réunion.
L'ambassadeur d'Angleterre est parti, il y a trois jours, pour un long congé.
M. de Boutenieff, malade et affligé par des chagrins de famille, a obtenu la permission de quitter son poste. 11 est remplacé par son beau-frère, M. Titofî, consul général à Bucarest, qui a été longtemps secrétaire de sa mission à Constantinople ; il apportera dans ses fonctions le même esprit, la même tradition. Il tient de même, par alliance, au comte de Nesselrode et suivra fidèlement ses directions.
DE M. THIERS
Paris, 14 juin 1840.
Mon cher monsieur de Barante, je ne vous ai pas écrit depuis bien longtemps, parce que jamais je n'ai eu de telles peines. Dans une semaine je serais délivré des Chambres, et je vous écrirai aussi souvent qu'autrefois. Je serais désolé que vous vissiez dans mon silence un refroidissement qui n'existera jamais entre vous et moi. Mais j"ai si peu le temps de répondre.
Il n'y a rien de nouveau. Tout ira mieux, ce soir, après la revue. Je vais monter à cheval pour, accompagner le roi à la revue annuelle. J'espère que tout se passera bien. Cependant vous savez ce qui s'est passé à Londres (1). Je crains toujours l'ébranlement nerveux des fous et des méchants.
A M . T II I E R s .
Saint-Pétersbourg, 17 juin 1840 (2).
Monsieur,
L'empereur, avant de partir pour Varsovie avec l'impératrice, prévoyait la fin prochaine du roi de Prusse, mais ne se proposait point de se rendre à BerUn ni d'assister à ses derniers moments. Au contraire, il a dit à plusieurs personnes, à M. de
(1) Quelques jours auparavant, le H juin, un jeune liomme de dix-huit ans, du nom d'Oxford, avait tiré sur la reine et le prince consort deux coups de pistolet. Oxford fut reconnu par le jury en état de démence, c.b.
(2) Dépêche officielle N° 18.
Ficquelmont, entre autres, que sa présence à Berlin en cette triste circonstance serait peu convenable. Sa résolution a changé lorsqu'il a été pressé par la famille royale de Prusse de ne point laisser l'impératrice livrée à la cruelle douleur qui la menaçait, sans venir lui donner consolation et courage. C'est du moins ce que l'empereur a écrit ici, et ce qui, probablement par son ordre, a été répété dans les journaux russes. Toutefois, quelques personnes ont douté que les princes de Prusse, et surtout le prince royal, aient eu bien réellement le désir de voir arriver l'empereur. Quoi qu'il en puisse être, son affection pour l'impératrice et l'inquiétude qu'il éprouve sur sa santé suffisaient à le déterminer, sans qu'il soit besoin de supposer un motif politique. D'ailleurs, quel espoir pourrait-il concevoir d'influer soudainement et au premier instant sur la direction qu'adoptera le nouveau souverain?
M. le comte de Ficquelmont, devenant ministre d'État et des conférences, va laisser vacant un poste qu'il occupait depuis douze ans. C'est une perte. Il jouit, ajuste titre, d'une très haute considération auprès de l'empereur et dans la société. C'est un homme de beaucoup de raison et d'esprit, dont les opinions intimes n'altèrent jamais le jugement et ne troublent pas la conduite. 11 est Français, ce qui rendait nos relations plus faciles et plus confiantes.
A M. ANISSON DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 27 juin 1840.
Je ne compte pas prendre un vrai congé avant la toute fin de l'année. Je veux en jouir tout à loisir,
et en donner six semaines à Barante au mois de mai. D'ailleurs, il me convient assez de n'arriver qu'après avoir entrevu si la session amènera son fruit ordinaire, une crise ministérielle. Elle serait un peu plus déraisonnable que les précédentes, tant que la disposition des esprits restera la même et que la Chambre la représentera fidèlement. Si le public et les députés ne sont point las de jouer aux noms propres, c'est qu'apparemment la France est fort hébétée. Dans un autre temps, cette merveilleuse et universelle facilité de M. Thiers, cet esprit clair, ce bon sens pratique, ses discours, son universalité de discussion, auraient produit une approbation générale et même de l'engouement. Il me parait qu'on n'est pas plus juste pour lui qu'on ne l'a été pour quelques-uns de ses prédécesseurs. Il faut aller hors de France pour échapper à l'esprit de dénigrement et de dédain. Je crains d'être fort déplacé lorsque je me retrouverai à Paris. Pendant beaucoup d'années je me suis fait pardonner l'impartialité entre les opinions. Il me semble que l'impartialité entre les personnes n'est pas admise.