DU COMTE DE SAINTE- AUL.^IRE
Paris, 27 juin 1840.
Il ne m'est pas aisé de vous donner mon sentiment sur ce qui se passe ici. Depuis quatre mois que j'y suis, j'espérais chaque jour que l'écheveau se débrouillerait et que j'arriverais au moins à me former une idée nette. Je ne suis pas à cet égard plus avancé que le premier jour. Je ne veux pourtant pas persister dans un silence qui vous laisserait croire que je vous
oublie. Ce n'est pas le cas, en vérité. Plus on a de causes d'ennui et de tristesse, plus on tient aux vieilles amitiés: la nôtre me serait chère, même en temps de joie. Je suis fort triste, fort découragé, fort incertain de la volonté des autres et aussi de la mienne. Je n'ai pas eu une conversation avec notre ministre. Il n'en a pas cherché les occasions et j'ai dû me borner à me montrer prêt. Qu'il ait peu d'attrait pour ma vieille politique, cela n'est pas douteux, et vous sentez à merveille ce qu'il y a de pénible à servir, dans notre position, sous un chef dont on n'a pas la confiance. Je ne ferai cependant rien pour provoquer une rupture. J'ai la certitude que le roi y verrait un nouveau sujet d'embarras et dans nos positions on doit à soi-même et aux autres de ne rien faire par humeur ou par caprice. Or, dans la politique de M. Thiers, je ne vois assurément rien qui doive le priver du concours des gens de notre opinion. Les fautes qu'il fait ne tiennent pas à la volonté de mal faire.
A l'intérieur il ne veut certes pas tomber à gauche. Il est tel que nous l'avons connu : homme gouvernemental, mais U est brouillé avec la plupart des gens de gouvernement. Son entourage l'inspire mal et il lui reste, de la coalition, des souvenirs et des engagements fâcheux.
A l'extérieur, M. Thiers ne veutpas autre chose que ce qu'ont voulu ses prédécesseurs, et je le défie bien d'inventer du nouveau. Mais il a, quoi qu'il en puisse croire, de mauvaises formes diplomatiques, et, par ignorance ou par dédain, il multipliera des embarras •qui se compliqueront chaque jour. De cela il ne tient nul compte, et impute à faiblesse la préoccupation qu'on en prendrait. II pense et a raison de penser que
la France n'aura la guerre que si elle le veut et la déclare, et il place sa dignité à ne point faire (ou recevoir) des caresses à des gens qui ne nous aiment guère et qui le détestent personnellement. A la bonne heure ! mais que dcAient dans ces conditions la position des ambassadeurs ?
Vous concevez qu'en parlant ainsi, je pense surtout à Vienne. Je ne sais que cela. Peut-être agit-il différemment pour Pétersbourg. Peut-être aussi le même jeu n'y aurait-il pas les mêmes conséquences? Mais avec M. de Metternich, je vois chaque jour la glace s'épaissir, et la force d'inertie, déjà si grande, produira une immobilité complète. Si nous a-sions de grandes affaires à traiter, la force des choses donnerait l'impulsion et on arriverait à un résultat indépendant des nuances d'humeur ou, de procédés, mais il n'y a positivement rien à faire. L'Orient s'arrangera seul ou à Londres ou, plutôt encore, il ne s'arrangera pas du tout. M. de Metternich, assez en peine de ses antécédents, a érigé en principe qu'il ne fallait pas parler dans un lieu de l'affaire qui se traitait dans un autre. 11 n'y a donc rien à tirer de lui que des compliments ou des généralités. Or l'étoffe manque quand il faut rester raide et gourmé. Telle n'est pas d'ailleurs ma nature. Je me bats comme un autre au besoin, mais hors le moment du combat mes habitudes sont douces et mes manières accortes. Que ferai-je de tout cela à Vienne, dans la situation présente ? Cependant, je vous le répète, j'y retournerai si l'on m'y renvoie. Et en ce cas je n'ai plus guère que quelques semaines à passer ici. Mais, en vérité, mon ami, un mauvais procédé qu'on aurait pour moi me ferait peu de chagrin ; celui que j'en témoignerais serait surtout pour motiver mon attitude
parlementaire, que j'ai eu très effacée pendant ce voyage et qui se colorerait naturellement davantage si on me rendait mon indépendance.
En vous parlant de moi, cher ami, je vous ai montré ce que je pense des choses et peut-être vous l'ai -je expliqué, car la personnalité prend toujours dans nos jugements une part plus grande que nous ne le voulons et pensons. Si j'avais trouvé Thiers confiant, expansif; s'il m'avait expliqué sa politique et s'était montré empressé de m'y associer, sans doute je croirais que tout va le mieux du monde.
A M. TRIERS.
Saint-Pétersbourg, 8 juillet 1840 (1).
Monsieur,
Ainsi qu'il était vraisemblable, le premier souci de l'empereur, en revenant de son voyage, a été la disette qui afflige la région centrale de la Russie. Une lettre de son frère, le grand-duc Michel, l'avait instruit de la gravité du mal. On assure que l'empereur a manifesté un vif mécontentement de l'imprévoyance et de l'incurie de l'administration. Ses reproches ont surtout été adressés au comte Stroganoff, ministre de l'intérieur. Il a reçu l'ordre de se rendre sur-le-champ dans les gouvernements qui souffrent le plus, afin d'y prendre les mesures nécessaires pour soulager les populations affamées. Parmi plusieurs faits qui pourraient donner l'idée de la situation de ces provinces, j'en citerai un dont j'ai connaissance certaine. Un
(1) Dépêche officielle N° 20.
riche propriétaire, qui a une terre dans le gouvernement de Seran, envoie tous ses paysans dans une autre terre à lui, située dans le gouvernement de Kharkof, à cinq cents verstes de distance, laissant seulement un homme par cinq maisons pour les garder. Cet exemple montre aussi combien sont difficiles les communications en Russie, et l'effet qui résulte du défaut de grands chemins et de relations de commerce faciles et réguUères. 11 en coûtera moins à ce propriétaire de déplacer toute la population de son domaine et de l'envoyer où il y a du blé, que de faire venir le blé à l'endroit où l'on en manque. Aussi la permission d'importer le blé, les achats qui viennent, dit-on, d'être conclus à Dantzig, l'ordre de faire refluer une partie de l'approvisionnement de Saint-Pétersbourg dans l'intérieur, constituent des mesures sans efficacité.
Maintenant l'empereur est établi à son camp de Krasnoé-Sélo, couchant sous la tente et résolu à n'habiter aucun de ses palais, tant que l'impératrice sera absente. Seulement il va assez souvent demander l'hospitaUté à sa fille, Madame la grande-duchesse Marie, dans une toute petite maison de bois qu'elle occupe à la campagne, près de Peterhof. Lorsqu'il travaille avec ses ministres, il leur donne rendez-vous dans un pavillon du jardin.
Dimanche dernier les ministres d'Angleterre, de Bavière et du Brésil, lui ont remis leurs lettres de créance. 11 les a reçus dans sa tente, avec un cérémonial de quartier général, ce qui n'a point empêché qu'il ait fait à chacun d'eux l'accueil le plus gracieux et le plus caressant.
Le ministre de Bavière, qui continue à me témoigner
une grande confiance, m'a raconté que, dans la conversation, il avait été fort parlé du roi et de la France, et que plusieurs questions lui avaient été adressées. L'empereur, sans trop s'écarter des convenances, n'a point caché ses sentiments malveillants. Un certain accent de jalousie était facile à remarquer lorsque l'entretien est venu sur les obligations que l'Europe doit avoir au roi pour avoir su maintenir la paix, « — Je crois y avoir contribué autant que personne, — disait l'empereur, — je n'ai jamais voulu la guerre. >) On a cherché à me donner la réputation de ne )) désirer que plaies et bosses. Ce sont des calomnies. » Aucun souverain n'apprécie plus que moi les bien- » faits de la paix. » Puis, tout en se montrant juste pour ce que le roi a fait en maintenant l'ordre en France, et par là le repos au dehors, il a ajouté qu'il n'en tenait pas moins à son honneur d'avoir été le seul souverain à manifester inflexiblement son opinion personnelle sur le principe sacré de la légitimité. Après s'être fait raconter quelle était la prospérité intérieure de la France et comment la révolution de Juillet, loin de la troubler, lui avait imprimé un nouvel élan, l'empereur, sans nier que notre situation fût bonne, a répliqué : « — Pourtant, k quoi a servi cette » révolution de Juillet? En est-on pour cela moins » pourri ? »
Son aversion pour Monseigneur le duc d'Orléans semble plus vive encore et plus déraisonnable que l'animosité contre le roi. Il cherche surtout à insinuer que ce prince ne saura point continuer l'œuvre d'habileté et de sagesse de son père. Cependant il se contraint à rendre justice au courage, à l'ardeur dévouée de nos princes pour le service de l'État, à ce
besoin de paraître partout où il y a un péril. Seulement, sans réfléchir que son fils n'a pas encore pensé à se montrer dans de telles occasions, il concluait en disant : « — Au reste, ce sont des devoirs pour qui- » conque porte un uniforme. )^
J'aurais pu me dispenser de rapporter ces fragments de conversation qui n'apprendront rien au roi ni à Votre Excellence, qui ne changent rien à ce qu'on peut attendre de la politique du cabinet russe. Ce n'est qu'un exemple de plus du laisser aller et du peu de discrétion que l'empereur met dans son langage. Le comte Jenison, à travers toutes ces paroles sans but, sans sérieuse intention, a recueilli l'impression totale d'un amour-propre qui s'obstine d'autant plus quïl se sent mal engaué.
A MADAME ANISSON DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 15 juillet 1840.
Malgré les charmes de l'Itahe et du séjour de Rome, vous me semblez, chère Sophie, affamée du repos de la vie domestique. Je n'en suis pas surpris. On peut jouir des voyages, du plaisir de voir ce qui est beau ou nouveau et se mettre difficilement en train d'aller chercher ce plaisir, puis se lasser assez vite des séjours pro\àsoires, des campements d'auberge et des chevaux de poste. J'aurais voulu courir beaucoup cet été, aller en Finlande, en Suède, en Danemark ; je me faisais une fort agréable idée de ces promenades ; cela n'a pu s'arranger. Du moment oii j'y ai renoncé, je me suis trouvé tout satisfait de ma vie tranquille et monotone, de cette paresse qui a pourtant l'intérêt
de quelque occupation, de la lecture et de la rêverie. Mais, il me faudrait un meilleur climat. C'était seulement pour mes projets de voyage que je demandais à avoir un premier secrétaire en remplacement de celui que j'ai perdu (1). Quand je me suis résigné à ne pas bouger, j'ai cessé aussi de mimpatienter contre la négligence assez peu convenable du ministère, car il n'y a là rien de plus que cette tendance commune à tous ces messieurs, pour lesquelles il n'y a jamais d'autres affaires que celle de la journée, d'autre intérêt que d'arrêter ce qui peut menacer leur conservation. Je suis content d'apprendre que M. de Rémusat est toujours dégagé et pas gourmé dans sa grandeur passagère. Je la voudrais durable, non pas même à cause de lui, mais pour le bien public. L'.Académie des sciences morales et politiques devrait mettre au concours cette question: Trouver le moyen de faire un ministère qui ne tombe pas, à moins que M. de Tocque- \\\\e ne me démontre que c'est une conséquence nécessaire de la démocratie. Il y a de l'esprit et du talent dans son livre, mais il e'rige en fait général ce qui est fait particulier et veut peindre comme une ère de l'humanité un état de choses qui, même en Amérique, a un caractère transitoire. Je ^•iens de faire une autre lecture qui m'a plu, V Histoire de la littérature française, de M. Ampère. J'ai là, sur ma table, Port-Royal, de M. Sainte-Beuve, qui va sûrement m'intéresser beaucoup. Je me sens fort en état de revenir à Paris sans grand souci de la politique et avec le goût non affaibli de la littérature et des arts.
(1) M. de Sercey avait été nommé ministre plénipotentiaire en Perse, c. b.
DE M. THIERS
Paris, 23 juillet 1840.
Mon cher monsieur de Barante, on a fait à Londres un coup de tète. Les pièces que je vous envoie vous le prouveront (1). Sans nous faire offre préalable, pressé qu'on était de profiter de l'insurrection du Liban, on a conclu une convention à quatre, ayant pour but de sommer le pacha, s'il ne répondait pas à la sommation, de le bloquer; s'il passait le Taurus, d'envahir à deux
(1) « Le traité conclu le lo juillet se composait de quatre pièces séparées. L'instrument principal était une convention par laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan indiquait quelles conditions il avait Fintention d'accorder au pacha; il devait lui proposer d'abord TÉgypte à titre héréditaire et la plus grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, FolTre du pachalik d'Acre serait retirée et la concesssion réduite à l'Egypte seule; si, après un nouveau délaide dix jours, le pacha ne s'était pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt historique, l'autre intitulé Protocole réservé, qui décidait l'exécution immédiate de la convention sans attendre les ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole invoquait « l'état actuel des choses en Syrie », c'est-à-dire l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les stipulations dont
OU à trois Gonstantinople et les Dardanelles. Cette résolution extraordinaire sera sans doute accueillie à Saint-Pétersbourg-, dont elle émane. Personne ne peut espérer, quand l'Angleterre a été assez folle pour se risquer dans une telle détermination, que la Russie s'y refusera. Celle-ci est dans son jeu quand elle entraine l'Angleterre à sa suite, et lui persuade de mettre la main sur l'empire d'Orient. Il n'y a qu'une considération qui puisse l'arrêter, c'est la crainte des conséquences. Or, si la Russie en est à souhaiter que la guerre générale n'éclate point, si ce souhait est plus fort que le plaisir de séparer l'Angleterre de la France, que le plaisir de mettre la main sur l'empire turc, alors elle y doit regarder de très près. Je comprends que devant un simple blocus, devant quelques tracasseries faites dans le Liban au pacha, la France se contente d'armer et d'observer, je comprends, dis-je, que les choses enrestentlà; mais sile pacha (sans notre conseil assurément), si le pacha passe le Taurus, et qu'il en résulte une entrée des Russes et des Anglais par le Bosphore et les Dardanelles dans les eaux de Gonstantinople, je ne sais pas en vérité si la paix pourra être maintenue, et alors qu'on y prenne garde, la France, si elle entre en lice, ne pourra y entrer que
l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes les communications entre l'Egypte et la Syrie, et à " donner toute l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui manifestaient leur lidélité à leur souverain y>. {Histoire de la Mo7iarchie de Juillet, par Paul Thureau-Dangin, t. IV, p. 222, 223.)
d"une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et funestes à tout le monde. Le face du monde pourra en être changée. Je sais bien que les Russes y pourront gagner plus et y perdre moins que beaucoup d'autres, car Constantinople est là; mais la Pologne est là aussi, et la guerre générale, terrible, opiniâtre, commencée avec des alliés que la Russie n'aura pas longtemps, si la lutte s'engage, est bien effrayante pour tout le monde, même pour les gens éloignés du lieu de l'action. Je ne sais pas, mais tout cela est bien peu sage et ce serait le cas de faire voir à Pétersbourg qu'on a de la modération véritable et de l'esprit d'avenir. Ce serait bien le moment de conquérir l'alliance de la France et de se préparer dans tout état de choses de solides relations. Mais je ne crois pas du tout à un esprit aussi sage, aussi prévoyant dans un gouvernement aussi passionné que celui auprès duquel vous résidez. Aussi je vous engage à ne faire aucune avance, à vous tenir parfaitement tranquille, expectant, observateur. Tâchez, sans avoir l'air ni inquiet, ni colère, ni prévenant, déraisonner sur le sujet en question de manière à faire sentir l'étendue des conséquences et à donner des inquiétudes sérieuses . Vous verrez si en se gardant de menacer une puissance qui n'a envers nous aucun tort dans cette affaire, car elle a joué son jeu le plus naturel, qui d'ailleurs s'exalterait par des menaces, vous verrez si vous pouvez agir sur elle, en la prenant par l'amour de la paix tout aussi grand chez elle que chez d'autres, et par le désir peut-être plus réel qu'apparent, de se trouver en meilleurs termes avec la France. Mais, je vous le répète, gardez bien votre dignité, ne faites d'avances à personne, ne vous affaiblissez pas par des
démarches qui ne devraient trouver aucun accueil. Seulement soyez prêt à tout. Soyez fier et froid si on triomphe de ce qui vient de se passer ; soyez très gracieux, très ouvert, très accueillant si on se tournait brusquement vers vous. Je vous répète que je ne le crois pas. Seulement je veux vous pourvoir d'autorisations pour tous les cas. Ce qui est probable, c'est qu'on triomphera du succès des propositions Brunnow avecune modestie affectée; troublez par des inquiétudes semées à propos la joie de ce triomphe modeste. Je crois qu'on touche à de plus grands événements qu'on ne l'imagine. Si noire gouvernement pouvait reculer, ce que J'ignore, l'agitation publique amènerait bientôt une cruelle réaction.
Il y a aussi une chance possible : c'est que tout cela aboutisse à une grande confusion de l'Angleterre, Si en effet le pacha triomphe de l'insurrection du Liban, on se cassera le nez contre les côtes de Syrie ; on n'aura de ressource contre lui qu'une invasion de la Syrie tout à fait impossible. Toute l'Europe échouera donc contre un pacha d'Egypte !
Ici, comme dans toutes les grandes situations, il y a plus d'une issue probable. Il faut les voir avec calme et résolution et être prêt à toutes. Je tâcherai que la France le soit. Répondez-nous au plus tôt.
A M. ÏIIIERS.
Saint-Pétersbourg, l^aoùt 1840 (1).
Monsieur, Quelques heures après l'expédition de la dernière lettre que j'écrivais à Votre Excellence, en rapportant
(1) Dépêche officielle N° 23.
que l'empereur n'a^-ait point reçu de Londres les nouvelles qu'il espérait et qu'il attendait impatiemment (1), M. le comte de Nesselrode m'a appris que ces nouvelles venaient d'arriver et qu'au refus de la France, les quatre puissances avaient signé un traité, réglant partage de territoire entre la Porte et le pacha d'Egypte. Trois jours après, le ministre d'Angleterre a reçu le texte de celle convention et du Mémorandum ['1] remis à M. Guizot.
Maintenant ce dénouement de la négociation est l'objet de tous les entretiens parmi le corps diplomatique. La première impression est une sorte d'étonnement grave, d'inquiétude sérieuse. L'importance de l'événement, ses conséquences possibles, le changement total qui peut advenir dans le système pohtique de l'Europe, la conservation de la paix compromise par la désunion de la France et de l'Angleterre,
(1) Le 25 juillet, dans sa dépêche N" 22 presque entièrement consacrée à l'expédition de Khiva, M. de Barante rapportait avec quelle impatience l'empereur avait attendu le retour du prince Dolgorouki envoyé à Londres pour féliciter la reine d'avoir échappé à l'attentat d'Oxford. Allait-il enfin apprendre du prince la nouvelle que la France, devant son refus d'accéder au projet concédant à Méhémet-Ali le pachalik d'Acre seulement, se trouvait décidément isolée des autres puissances , ainsi qu'en brouille déclarée avec l'Angleterre ? c. b.
(2) Ce document s'efTorçait d'atténuer par un langage des plus amicaux toute la malveillance de Tacte qu'il nous notifiait. Abandonner aux hasards de l'avenir « les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement d'arranger » ou se passer « de la coopération de la France )> ; tels étaient les deux partis devant lesquels les puissances s'étaient trouvées acculées par suite de leur désaccord avec nous.