‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 35 sur 41 · VL · texte numérisé non relu

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telles sont les idées qui se présentent tout d'abord aux esprits, même les moins réfléchis. En prenant la question d'Orient en elle-même, on se montre surpris, soit que l'Angleterre ait attaché tant d'importance, que lord Palmerston ait mis tant de ténacité au partage de la Syrie, soit que la France n'ait pas admis la possibilité d'une concession. On s'en étonne d'autant plus que personne ne croit qu'il y eut, de part ni d'autre, la pensée de pouvoir rien régler de définitif et de soUde. Comment donc, pour un intérêt si peu réel, ces deux puissances risquent-elles de mettre en péril le repos de l'Europe, d'ébranler dans sa base tout l'édifice poUtique de la paix ? Les égards mutuels que les deux cabinets ont conservé l'un pour l'autre dans cette circonstance, les ménagements de forme, ne font aucune illusion sur le fond des choses. Si quelque chance imprévue d'accommodement ne surgit, bientôt on verra éclore les difficultés de droit maritime, les questions de blocus; bientôt l'opinion des deux pays, l'amour-propre des deux gouvernements se trouveront en mutuelle malveillance. Chacun s'irritera de ne point arriver au succès qu'il a espéré ou souhaité, et l'orgueil national s'obstinera à l'attendre. Voilà à peu près le langage que j'entends depuis deux jours et plus spécialement de l'ambassadeur d'Autriche, qui m'a semblé préoc-

Si elles avaient « cru de leur devoir d'opter pour cette dernière alternative », elles n'en regrettaient pas moins vivement « de se voir momentanément séparées de la France ». Cette séparation, elles l'espéraient, serait de courte durée. Un appel à notre << appui moral » pour obtenir la soumission du pacha terminait le Mémorandum du 27 juillet, c. b.

cupé et presque affligé de ces résultats, selon lui, trop vraisemblables.

DE M. THIERS

Paris, 6 août 1840.

Mon cher monsieur de Barante je veux vous tenir exactement au courant de toutes choses, dans un moment aussi grave que celui-ci. L'animation est grande partout ; en France, l'indignation est descendue dans toutes les classes, et un mouvement unanime éclate.

Du reste il est raisonné, il ne nous poussera que dans un bon sens, et nous laissera maîtres de notre action. Seulement il ne sera permis à personne d'être faible. J'imagine que vous n'avez rien à faire auprès de votre cour de Saint-Pétersbourg. On doit y être enchanté de la rupture qu'on a provoquée entre la France et l'Angleterre.

Cependant il se pourrait qu'on se réjouît d'un résultat qu'on déplorera peut-être plus tard.

Ce qu'U faut faire, c'est de vous tenir instruit des moindres mouvements. Voilà l'insurrection du Liban apaisée, et lord Palmerston convaincu d'une insigne légèreté, car il aA^ait tout fait reposer sur cette insurrection. Maintenant que fera-t-on ? Ne A'a-l-on pas invoquer la dignité des quatre puissances signataires? Ne va-t-on pas dire qu'après avoir pris un engagement il faut le tenir, et proposer des plans gigantesques, comme une invasion russe en Syrie? Voilà ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut amener à dire, par des questions adroites à M. de Nesselrode ? Je ne sais si vous réussirez à pénétrer ses intentions, mais, en

tout cas, envoyez-nous votre opinion sur la possibilité d'envoyer une armée russe en Syrie. J^ ne doute pas qu'on pût envoyer un corps de troupes à Constantinople, si Méhémet-Ali passait le Taurus. Mais j'espère qu'il suivra mes conseils, qu'il se portera au pied du Taurus sans le passer, qu'il s'enfermera dans ses ports et ses frontières, et qu'U attendra. Dans ce cas, il ne restera qu'une armée d'invasion à lui envoyer sur le Taurus ou l'Euphrate. Il faudrait faire partir cent mille Russes d'Odessa, ou du Caucase, pour qu'il en arrivât soixante. La Russie fera-t-elle cela? Toute la question de l'Europe est là. Dans ce cas, je crois à d'horribles tempêtes. Eclaircissez bien €e point, sans paraître ni inquiet ni curieux. Ne dites pas quels sont nos conseils au pacha. Il faut toujours laisser croire qu'il peut menacer Constantinople, pour diviser l'attention. Mais prenez bien garde de nous laisser deviner en cherchant à deviner les autres.

Si la guerre éclate, elle sera longue, elle aura, plus tôt ou plus tard, Constantinople pour objet. Dans ce cas, l'Angleterre ne sera pas six mois avec la Russie, pas même l'Autriche. Celle-ci toutefois sera éloignée de nous par ses intérêts en ItaUe ; mais l'Angleterre, livrée aux réformistes, pourrait bien faire volte-face, si Constantinople était exposée à devenir russe. Or voilà ce qu'il faut dire, plus ou moins, suivant qu'on vous ouvrira l'oreille : ou la Russie fera la guerre gratuiiement pour l'amour de Dieu ou du sultan, ou bien elle aura l'Angleterre contre elle à la fin de la guerre. Ce n'est pas la peine de se ruiner, et de tuer des rnUbers d'hommes pour un tel but. La légitimité turque ne vaut pas un tel déploiement de force, un déploiement si gratuit.

Il est toujours bien entendu que vous n'entrerez en pourparlers que si vous y êtes amené, que si votre dignité n'a pas à en souffrir, que si vous n'avez pas l'air de chercher, après avoir perdu l'Angleterre, à vous raccrocher à la Russie. Ayez soin aussi de ne pas laisser voir quels conseils nous donnons en Egypte.

Nos préparatifs sont très sérieux. Notre roi est irrité. Il tient que votre empereur est l'auteur de toutes les hostilités qui nous menacent.

DU DUC DECAZES

Paris, 6 août 1840.

Des nouvelles sur la question d'Orient 1 vous en recevrez par le ministère plus que je ne pourrais vous^ en donner. C'est de vous et de Sainte-Aulaire que nous en attendons maintenant. Peut-il en arriver de bonnes de chez vous? Envérité, je suis disposé à ne pas en désespérer. Nous avons reçu tant de bienveillants secours, il y a vingt- cinq ans, de l'empereur Alexandre et de son cabinet, pourquoi ne trouverions-nous pas quelque chose des mêmes sentiments et du même esprit lorsque le même sang règne à Saint-Pétersbourg et que le même conseiller est dans le cabinet? Les intérêts sont-ils donc changés et ne devront-ils pas, tôt ou tard, l'emporter sur toutes autres impressions? Si la Russie et nous étions dans nos véritables rôles, écoutions nos intérêts réels, combien les choses seraient différentes! Pour moi, je rêve toujours que, d'un moment à l'autre, nos relations rentreront dans leurs voies naturelles, au grand avantage des deux pays et de l'Europe.

Vous apprendrez avec surprise la nouvelle folie criminelle du prince Louis. Montholon était le grand instigateur de cette belle levée de boucliers, dit-on, et il paraîtrait qu'il a su se mettre à l'écart, quoi qu'il fût en Belgique pour coopérer au coup de main. Il paraît difficile que la Chambre des pairs échappe à cette nouvelle corvée.

L'esprit public est incroyablement monté sur l'affaire d'Orient. Sinous étions condamnés à la guerre, c'est innombrable ce que vous auriez d'engagements volontaires. Le prince royal est très bien, calme, modéré, mais plein de résolution et de bonnes pensées.

Le roi marche entièrement d'accord avec Thiers.

Le duc d'Orléans a causé deux heures aujourd'hui avec Mole, qui en a été charmé.

A M. THIERS

Saint-Pétersbourg, 8 août 1840.

Mon cher ministre, je vous ai écrit le premier effet du traité des quatre puissances. En ce qui touche la Russie, et, selon moi, l'Autriche et la Prusse, il a été conclu, nullement en vue des affaires d'Orient, mais pour changer le système politique de l'Europe, pour rompre cette alliance de la France et de l'Angleterre qui faisaient la loi suprême, quand elles étaient d'accord. L'empereur, plus passionné que les deux autres, a poussé en avant. Vienne et Berhn ont suivi la même voie. Depuis dix ans que je suis dans les affaires extérieures, je n'ai jamais entrevu une chance pour disjoindre les alhés de la vieille coalition. Les

uns sont plus pacifiques parce qu'ils sont à Tavantgarde; l'autre plus guerroyant parce qu'il ne risque pas beaucoup. Il faudrait de biens grands événements, des situations bien inattendues pour qu'on eût la moindre pensée de se rapprocher de nous, et certes ce n'est pas en ce moment qu'on en pourrait avoir l'idée. Quelque insolente menace de l'Angleterre et aucun appui donné par la Prusse et l'Autriche, voilà le seul cas qui ramènerait vers la France. Ce cas est-il probable ?

Je n'ai donc rien de mieux à faire que de répéter tranquillement, sans affectation ni jactance, que la circonstance est grave, que nous l'avons prévue, que ce n'est pas nous qui l'avons faite ainsi, que nous l'acceptons et que nous attendons ce qui va en sortir.

Ce qui rend l'empereur si joyeux, c'est l'espoir que Méhémet-Ali cédera. Alors tout sera selon ses désirs. Point d'armée à envoyer en Orient, ce qui serait gênant et chanceux ; et la France séparée de l'Angleterre. Aucuns projets, aucune pensée positive ne se portent au delà.

Si l'insurrection de Syrie est domptée, si Méhémet- Ali n'obéit pas aux sommations des alliés, s'il marche sur Constantinople, ce sera un grand mécompte, mais on ne reculera point, on s'engagera dans les dangers de la route qu'on vient de prendre, non point par un désir de conquête et d'agrandissement, bien plus par l'obstination d'un amour-propre à qui il sera impossible de reculer.

Ou je me trompe fort, ou il en sera de même pour l'Angleterre. Une fois l'entreprise commencée, elle la poursuivra coûte que coûte, à moins qu'un changement de ministère et un mouvement d'opinion ne

remettent prochainement au fourreau l'épée que lord Palmerston va tirer. J'ai lieu de penser que les lettres particulières arrivées à M. Bloomfield, le ministre d'Angleterre (1), lui présentent la situation actuelle et les chances de l'avenir, avec une extrême gravité. Si vous pouvez faire, malgré notre vivacité nationale, malgré le tapage des journaux, que nous restions calmes, forts et bien préparés, sans agression ni menace, le moment pourra venir où, avant de passer au second acte du drame, dont le premier acte va se jouer, on s'arrêtera pour arranger les choses. Si, au contraire, nous faisons grand bruit en parlant de bouleversement général, de conquêtes, de guerre, d'invasion, nous nous trouverons aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses. Les souvenirs sont encore tout vifs. La nationalité est irritable, même lorsqu'il n'y a point d'institutions libres. Elle anime surtout les armées, qui sont partout nombreuses, bien exercées, pleines des traditions d'autrefois. Tenez pour certain que nous ne ferons pas peur. On craint de perdre la paix, dont on sent tout le prix, mais on ne craint pas l'événement de la guerre. On ne se croit pas plus faible. En somme, il n'y a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. A cet égard, toute illusion serait dangereuse.

(1) Chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg en l'absence de lord Clanricarde. c. b.

Saint-Pétersbourg, 15 août 1840 (1).

Monsieur,

Comme il est facile de supposer, le traité du 15 juillet et les terribles conséquences qu'il peut avoir préoccupent tous les esprits. Le commerce français s'en est si fort alarmé que j'ai eu à rassurer nos négociants, en disant que, même si la paix devait être troublée, ce qui n'était pas encore probable, plusieurs mois s'écouleraient avant qu'ils eussent des risques à courir pour leurs expéditions. Les journaux, et surtout les nôtres, ajoutent beaucoup aux alarmes que l'on conçoit sur le maintien de la paix.

L'impression de tristesse et de crainte qui, dès l'abord, s'était manifestée parmi le corps diplomatique est loin d'être dissipée, mais elle est pourtant diminuée. On se demande comment la France et l'Angleterre se précipiteraient dans les malheurs d'une lutte si formidable et les répandraient tout de nouveau sur l'Europe, lorsqu'elles ont à peine un véritable grief l'une contre l'autre. Car, en général, les représentants des puissances secondaires, tout en montrant des dispositions assez favorables à la France, ne semblent pas comprendre quelle importance réelle nous pourrions avoir à maintenir la Syrie absolument entière à Méhémet-AU. Je réponds que telle n'était pas la question, et que nous avons seulement attaché une grande et raisonnable importance à l'emploi des mesures coercitives, que les refus du pacha devait rendre nécessaire. Mais reste alors la persuasion, que

(1) Dépèche officielle N" 24.

Méhémet-Ali aurait cédé s'il n'eût point compté sur notre appui. Si notre cabinet avait à s'expliquer devant l'opinion de l'Europe et à se concilier cette innombrable majorité qui veut la paix, il faudrait et il conviendrait de faire connaître les motifs de notre conduite, qui ne sont pas suffisamment compris, et de ne point nous laisser imputer le tort immense d'avoir amené la guerre. Pour le moment je n'aperçois pas qu'il existe encore contre nous des préventions contraires, d'autant que chacun cherche des raisons pour espérer et repousse les inquiétudes qui se sont d'abord présentées à l'esprit.

Quant au comte de Nesseîrode, il fait, depuis quelques jours, paraître une assurance presque complète sur la conservation de la paix. Je ne puis dire que son contentement soit affecté, il est pourtant plus en dehors que de coutume. Il n'en avait pas été ainsi pendant les premiers jours, immédiatement après la nouvelle. D'où lui est venue cette heureuse conviction? Ce n'est pas vraisemblablement la répression de la révolte en Syrie, qu'il sait et dont il convient. Je pense que les lettres qu'il a reçues de Londres, et surtout de Paris, l'ont porté à croire que tout s'arrangera.

Dans un autre sens, telle est aussi, à ce que j'ai pu savoir, l'idée de l'empereur. Pour lui, ce qui vient de se passer n'a pas pris encore un caractère de gravité. C'est une satisfaction donnée à sa passion, une réalisation de l'espérance conçue il y a un an, et tantôt augmentée, tantôt diminuée. C'est un coup de partie gagné, un mauvais tour joué à la France. Il compte bien n'avoir pas une armée à diriger sur l'Orient. Ce serait une grande gène pour ses finances de jour en

jour, plus embarrassées, et pour son état militaire actuel. Là-dessus il n'y a nulle forfanterie. On ne cache pas au ministre d'Angleterre combien, en ce moment, on est peu préparé à une expédition importante en Turquie. Quinze mille hommes sont à Sébastopol; quinze autres mille hommes vont y arriver. Mais on a envoyé ce qu'il y a de mieux à la guerre du Caucase. Le scorbut exerce de grands ravages dans l'armée. Il y aurait moins de joie si l'on se croyait appelé à entamer de si grandes opérations. Je ne crois pas non plus que l'idée d'une guerre prochaine en Europe, de cette grande croisade contre la France, dont il rêve depuis dix ans d'être le chef glorieux et brillant, prenne consistance dans son esprit. Aucun projet, aucune mesure prise, aucun propos indiscret même ne témoignent rien de pareO. Sans doute, il ne renonce pas au songe de son imagination ; sans doute il la considère plus probable aujourd'hui qu'hier; mais il sait trop que l'Autriche et la Prusse sont loin de telles pensées. La France brouillée avec l'Angleterre; la France amenée à quelque condescendance, en contraste avec l'éclat de ses préparatifs et la fierté de son langage, voilà ce qu'il souhaite réellement, ce qu'il espère, ce qui le réjouit d'avance. C'en était bien assez pour mettre en un véritable ravissement cette âme mobile et livrée à ses impressions. Il était attristé des maux de la disette, des maladies frappant son armée, de la lenteur des opérations militaires au Caucase. Son humeur se ressentait de tant de contrariétés; jamais il n'avait été si dur et si difficile à contenter, dans le commandement des manœuvres. Dès qu'il a appris la nouvelle tant attendue, toute sa disposition a changé. La gaieté,

la cordialité, la familiarité bienveillante sont revenues. 11 semblait qu'un grand événement fût venu glorifier la Russie. Aussitôt, le grand-cordon de l'Aigle-Blanc a été envoyé à M. de Brunnow, avec la gratification d'une année de traitement, et il n'y a si petit attaché de la mission qui n'ait reçu une décoration.

Peu de jours après, l'empereur est parti pour des inspections de troupes. On dit qu'il n'ira point jusqu'au littoral de la mer Noire. Cela paraîtrait pourtant assez probable, mais son voyage doit le conduire à. Varsovie, où l'impératrice arrive le 18/30 août. Ainsi il aurait peu de loisir pour se rendre à Sébastopol.

Malgré son contentement, l'opinion de ceux qui l'entourent demeure très calme, elle n'est point excitée contre la France, désire le maintien de la paix et en conserve l'espérance. Pour l'empereur lui-même, on le représente plutôt satisfait qu'animé.

DU DUC DECAZES

Paris, 20 août 18iO.

Ce serait à vous à nous donner des nouvelles d'Orient, et madame de Barante prétend pourtant que vous en recevrez avec plaisir de moi, indépendamment même de celles que vous portera M. Perier (1). Je

(1) M. Casimir Perier, fils aîné du président du conseil mort en 1832, venait d'être désigné pour le poste de premier secrétaire d'ambasade à Saint-Pétersbourg. Successivement secrétaire d'ambassade à Londres (1831), Bruxelles (1833), La Haye (1836), il avait été envoyé comme chargé d'affaires à IS'aples en 1839, et, à son retour de Russie, fut nommé ministre plénipotentiaire à Hanovre.

pourrais, du reste, vous en dire de fort contradictoire quoique venant des meilleurs sources. Ainsi le comte Pahlen me disait ce matin qu'il ne croyait pas qu'on eût pu faire la notification au pacha avant les ratifications, tandis que lord Granville m'assurait le contraire, il y a quinze jours, en ajoutant que les ratifications ne seraient attendues que pour l'emploi des mesures coercitives.

M. Bulwer (1), au contraire, pense que ces mesures pourront être prises sans rien attendre.

Ce qu'il y a de certain, c'est que ni Thiers, ni le cabinet ne désirent la guerre et qu'ils sont, au contraire, fort disposés à accepter tout arrangement honorable. Il est certain aussi que le roi est dans la question en avant de son président du conseil, dont il se loue du reste beaucoup. Il en a parlé dans ce sens au chancelier il y a trois jours, à M. d'Apponyi et à M. de Werther en faisant à ces derniers une scène assez vive sur l'ingratitude des souverains qui oubliaient les services qu'il avait rendus depuis dix ans à l'Europe, et qui, loin de lui donner de l'appui, le compromettaient aux yeux de ses peuples par la manière dont Us traitaient son gouvernement et luimême. M. d'Apponyi n'en revenait pas et en était encore fort ému le lendemain. Le roi, qui sait que l'Autriche a été fort mal dans tout ceci, a pesé plus fort sur son ambassadeur que sur M. de Werther. Lord Granvnie m'a répété plusieurs fois que le prince de

Député 1846-1848, 1849-i8ol, 187i-187o, ministre de Fintérieur du 11 octobre 1871 au 2 février 1872 et du 18 au 29 mai 1873, M. Casimir Perler mourut sénateur inamovible le 6 juillet 1876. c. b.

(1) Premier secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, c. b.

Metternich avait été le plus vif de tous les cabinets et qu'il avait joué deux jeux. Maintenant il tient un bon langage (le prince de Metternich). On croit généralement qu'il a eu de sa part un peu d'animosité contre Thiers, c'est ce qui outre le roi et le fait le plus défendre celui-ci. 11 est bien certain que le sentiment contraire à celui du prince de Metternich existait en Angleterre, où l'on navait certes pas envie de A'oir tomber M. Thiers. Aujourd'hui on y a de l'humeur contre lui à cause de ses journaux, tandis que le prince de Metternich tient sur son compte un meilleur langage. Celui du roi était, au commencement de la crise, beaucoup moins bienveillant dans ses communications intimes qu'aujourd'hui. Il est certain que Thiers a immensément gagné auprès de lui. Si la crise finit bien, s'il obtient des quatre cabinets une concession importante, comme la Syrie viagère ; telle enfin que le nôtre puisse se joindre aux autres pour engager ofOciellement Méhémet à céder, la position de Thiers sera devenue très forte. Il ne fera pas la guerre et on lui saura double gré et d'avoir pris une attitude ferme vis-à-vis de l'Europe, et d'avoir fait revenir les quatre cabinets à une combinaison acceptable; par suite, d'avoir évité honorablement la guerre et prouvé qu'on devait compter et qu'on comptait avec la France.

Les préparatifs de guerre ou plutôt de prudence continuent, mais assez lentement. On achète des chevaux dont on aurait^ dans tous les cas, besoin, et l'on dépense une vingtaine de milUons pour les places fortes et l'artillerie ; ce ne sera pas la moitié de ce que l'on aurait dû faire, même sans crainte de guerre.

Monseigneur le duc d'Orléans est très bien, calme mais résolu, moins à la guerre par moments que le roi, qui y a été presque toujours plus que Thiers et son cabinet.

Berryer s'est offert pour défendre le prince Louis, qui l'accepte.

DE 51. THIERS

Paris, 22 août 1840(1).

Monsieur le baron,

La situation a peu changé depuis les dernières communications que je vous ai adressées. Je vous envoie cependant une nouvelle dépêche pour vous tenir toujours au courant et vous mettre en mesure de prendre une attitude conforme à celle de vos collègues auprès des autres cours. Cette dépêche doit rester profondément secrète.

Depuis la signature du traité de Londres et de l'envoi des ratifications, l'effet de cet événement en France n'a pas cessé d'être grand et profond. Le pays, moins emporté qu'en 1830, est plus réfléchi et plus résolu. Il ne veut pas la guerre, il est fort attaché à la paix, mais il admet la nécessité de faire les derniers efforts pour empêcher que la France ne perde son influence et son rang dans le monde. Les préparatifs militaires qui sont faits dans cette vue ne doivent point figurer dans vos conversations. La France n'a pas voulu faire une menace, elle a pris et elle prendra les précautions

(1) Dépêche officielle N" 13.

convenables aux circonstances. C'est aux États que cette conduite intéresse à y prendre garde et à juger aujourd'liui la portée de ce qui a été fait à Londres et de ce qui pourra être fait encore.

Tousles gouvernements blâment le traité du 15 juillet, surtout ceux de second ordre. Les gouvernements allemands ou italiens, qui comprennent les dangers auxquels les expose la conduite des quatre cours signataires, le condamnent ouvertement. Cela doit être, et il faut, autant que vous le pourrez, seconder cette disposition par la démonstration de notre bon droit. C'est surtout pour vous mettre en mesure de le faire, lorsque l'occasion se présentera, que je vous écris encore aujourd'hui.

Les journaux anglais et lord Palmerston lui-même, ont cherché à défigurer les faits. Les journaux français ont répondu le mieux qu'ils ont pu. Voici ce qu'il y a de vrai dans ces assertions opposées.

La France avait pris l'engagement de contribuer au maintien de l'intégrité de l'empire ottoman, ce qui n'entraînait aucun système de déUmitation déterminée entre le sultan et le vice-roi. L'intégrité était autant sauvée en laissant au vice-roi la Syrie et l'Egypte qu'en lui laissant l'Egypte et la moitié de la Syrie. On entendait é\'idemment par l'intégrité de l'empire ottoman le maintien de l'engagement de Kutaïeh, avec un peu plus ou un peu moins de territoire, pour le pacha d'Egypte un peu plus ou un peu moins d'hérédité; on entendait surtout empêcher Méhémet de détrôner le sultan, et les Russes de Avenir à Constantinople.

La Note du 27 juillet, regrettable ou non, une fois signée, la France n'en a pas déchue les obhgations ; elle a consenti à négocier. Elle a conseillé un arran-

gement équitable entre les parties contractantes, parce que tout arrangement trop désavantageux à Méhémet avait pour conséquence de le pousser à bout et de l'amener à passer le Taurus. La France conseillait de ménager un pouvoir qui, reconnu ou non, légitime ou non, possédait le moyen de mettre l'Europe en feu par un mouvement offensif en Asie Mineure.

Tandis qu'elle conseillait à Londres les ménagements, elle donnait au vice-roi les conseils les plus sévères et les plus fermes ; elle lui recommandait de faire les plus grands sacrifices ; elle l'engageait à abandonner Candie, Adana, les villes saintes. Elle aurait pu sans doute conseiller au vice-roi de s'arranger directement avec son souverain; car tous les gens modérés en Europe en étaient à souhaiter cette solution comme la plus naturelle et la plus sûre. Elle a poussé le scrupule — et cela sera prouvé par pièces authentiques — jusqu'à se garder de donner un tel conseil afin de n'avoir pas à Londres le tort, au moins apparent, de chercher à soustraire la négociation aux quatre autres puissances. C'est Méhémet qui, en apprenant la destitution de son ancien ennemi Kosref, a ressenti une Joie extraordinaire, et spontanément a voulu saisir cette occasion de rapprochement. 11 a dans cette intention envoyé à Constantinople Sami-Bey avec offre de restituer la flotte turque. C'est lord Ponsonby et le ministre d'Autriche qui ont mis obstacle à cette fin pacifique et désirable pour tous.

Tandis que ces choses se passaient à Constantinople et à Alexandrie, les négociateurs à Londres, fatigués, n'espérant plus une solution, semblaient dis- YI. 31

posés à faire quelques concessions. MM. de Bulow (1) et de Neumann avaient dit à M. Guizot que peut-être ils amèneraient lord Palmerston à laisser au vice-roi l'Egypte héréditairement et la Syrie viagère ment. Toutefois, ils se gardèrent de présenter cela comme une proposition, ils l'offrirent comme une simple espérance qui se réaliserait peut-être si on parvenait à vaincre la résistance de lord Palmerston. 11 fallait donc attendre, car si l'ambassadeur de France avait fait, dans cet état de choses, une tentative auprès de lord Palmerston auquel on avait grand'peine à arracher cette dernière concession, celui-ci aurait pris cette idée pour une idée française, et se serait jeté en arrière de crainte de faire triompher notre politique.

Mais en attendant le succès des efforts de MM. de Bulow et de Neumann auprès de lord Palmerston, le cabinet français envoya M. Eugène Perler à Alexandrie pour disposer le pacha à accepter l'arrangement dont on nous donnait la simple espérance. La France ne pouvait agir avec plus de loyauté.

Tout à coup arrive à Londres le nouvelle de Tenvoi de Sami-Bey à Constantinople et la crainte d'un arrangement direct, puis, et presque en même temps, la nouvelle de l'insurrection de Syrie, et l'espoir d'un moyen d'action jusque-là inaperçue, alors les quatre négociateurs n'hésitent plus, ils se mettent à l'œuvre et, en se cachant de la France à laquelle ils devaient au moins une dernière explication, ils signent la convention de Londres et n'en font part à notre ambassadeur que plusieurs jours après la signature.

Voilà les faits dans leur plus grande authenticité.

(1) Le ministre de Prusse en Angleterrre. c. b.

La France n'a pas été inconséquente en voulant après l'engagement pris de maintenir l'intégrité de l'empire ottoman, en voulant laisser au pacha l'Egypte et la Syrie, car cet engagement supposait toujours qae le vice-roi aurait une grande partie des États qu'il avait conquis même avant la bataille de Nézib.

La France n'a pas tout refusé à Londres pour négocier à Constantinople et à Alexandrie un arrangement direct. Car elle a eu le scrupule excessif de défendre à ses agents de travailler à l'arrangement direct.

La France a simplement attendu que les négociateurs de Londres parvinssent à s'éclairer par la réflexion ; dès qu'on lui a laissé entrevoir qu'on pourrait faire des concessions raisonnables, elle s'est hâtée de préparer à Alexandrie l'acceptation de ces concessions.

La France attendait le succès des efforts qu'on lui avait offerts et promis défaire auprès de lord Palmerston, quand la nouvelle de la restitution de la flotte et de l'insurrection de Syrie a provoqué l'acte extraordinaire du 15 juillet, acte qu'on lui a caché, qu'elle n'a connu que lorsqu'il était signé et dont on tient encore aujourd'hui les dispositions secrètes.

Lord Palmerston s'est laissé entraîner par l'orgueil, les deux négociateurs allemands par faiblesse; la Russie a agi par des intérêts que tout le monde comprend, et qui sont tellement évidents qu'ils en sont menaçants pour l'Europe.

Il est bien entendu qu'il ne vous convient pas de provoquer à cet égard des discussions en forme. Il est bien entendu que vous é\dterez toute initiative, mais que vous rétablirez la vérité, toutes les fois qu'elle sera travestie devant vous. Soyez donc très réservé,

très silencieux, à moins qu'il ne faille récuser des mensonges. Soyez amical si on l'est avec vous, et répétez bien que la France respectera l'indépendance de tous les États qui ne l'ont ni offensée ni lésée. La plupart des États secondaires parlent en ce moment de neutralité. C'est trop tût, car après tout la paix existe encore, et tant que certaines limites d'action n'auront pas été franchies en Orient, la paix subsistera. Encore aujourd'hui, tout nous en fait espérer la continuation. Mais si elle était rompue ou près de l'être, alors ce serait le cas d'écouter des ouvertures et de discuter avec les gouA'ernements leur position h notre égard pendant une lutte européenne.

La France, dans ce cas, ne demanderait pas mieux que d'augmenter le nombre des États neutres, mais elle ne serait pas dupe, toutefois, de fausses neutra- Utés qui ne seraient qu'une manière de masquer des hostihtés sourdes ou prochaines. Et puis, malgré la bonne volonté de la France, il y aurait beaucoup de neutralités impossibles. C'est aux États de second ordre à comprendre que les signataires du traité de Londres ont compromis leur indépendance et leur repos à tous, en créant une situation extraordinaire. C'est à ces États à faire entendre leur voix à Vienne et à Berlin. Quiconque a intérêt à la paix doit y travailler suivant cet intérêt et au nom de cet intérêt ; tous ceux que les signataires ont compromis ont le droit et le devoir de le dire. C'est la seule manière peut-être d'empêcher le mal de s'étendre davantage.

Si devant vous on disait que la France a fait récemment des tentatives pour rentrer dans la négociation, niez-le. Plus d'un intéressé à la paix s'est sans doute entremis pour porter des paroles conciliantes. La

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France les écoutera toutes, les accueillera même avec empressement si elles sont dignes d'attention, mais il ne lui convient plus de prendre l'initiative.

Je vous redis en finissant que cette dépêche, toute de confiance, doit rester profondément secrète.

Paris, 22 août 1840.

Mon cher monsieur de Barante, je viens de recevoir votre lettre du 8 août. Je juge sous tous les rapports la situation comme vous.

Il n'y rien à faire auprès de la Russie.

Elle doit être charmée d'avoir brouUlé la France avec l'Angleterre.

Ce motif est le principal mobile de sa conduite, car agir en Orient lui coûte ;

Mais elle ira jusqu'au bout pour ne pas perdre l'avantage qu'elle vient de conquérir ;

L'Angleterre, par un féroce amour-propre, ira probablement aussi jusqu'au bout, à moins d'un revirement d'opinion, amené par cette monstrueuse politique, revirement auquel je crois peu.

La situation est donc fort grave, il faut se conduire habilement, c'est-à-dire prudemment.

Le premier acte de prudence, c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune époque, mais sans bruit, sans jactance.

Le second acte c'est d'observer, d'attendre, et de saisir l'occasion.

Cette occasion sera: une di\'ision entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une ou deux d'entre elles, l'imprévu enfin, toujours si fécond dans les situations extraordinaires.

Si nous sommes toujours seuls, pendant tout le drame, il ne faudra sortir de notre expectative armée qu'à la dernière extrémité, car la guerre d'un seul contre tous est affreuse. Cependant il ne faut pas déchoir.

L'expectative armée, et fortement armée, voilà notre politique. Mais bien des accidents peuvent faire naître une catastrophe ; les esprits peuvent s'emporter ; des chaloupes anglaises et françaises peuvent s'insulter dans un mouillage; le vice-roi peut faire un acte de témérité.

Tout cela est possible, et constitue la gra^dté de la situation. J'ai fait ce que j'ai pu pour parer au danger.

J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse, j'ai fait donner des ordres pour rendre nos marins circonspects; enfin j'ai donné, sous les plus fortes menaces, les conseils les plus modérés au pacha d'Egypte. J'attends sa réponse aujourd'hui. J'espère qu'il ne passera pas le Taurus, et qu'il se renfermera chez lui, entre le Nil et l'Euphrate, et qu'il ne donnera pas aux Russes le plaisir d'un nouveau et facile voyage à Constantinople.

L'exécution serait facile s'il fallait aller à Constantinople. Mais s'il n'est pas question de cela, s'il est question d'aller chercher le vice -roi en Syrie, et de passer le Taurus contre lui, les Russes le feront-ils ? Vous devez savoir cela mieux que moi. Les Russes, dans ce cas, tenteraient une grande besogne. 11 ne leur faudrait pas moins qu'un grand armement, l'armement de la guerre générale, il leur faudrait une armée en Syrie, une dans le Caucase, une en Pologne, une vers la France. Feront-ils un tel eflbrt pour le plaisir de

brouiller jusqu'au bout la France et l'Angleterre ? En tout cas, il est douteux que l'Autriche et la Prusse y consentent. M. de Metternich dit que cette marche des Russes est une extravagance qui n'est jamais entrée dans la tète de personne.

C'est à vous à nous dire si vous croyez que les Russes iraient jusque-là.

.le crois que ce serait le cas le plus grave. Je ne sais ce qui adviendrait. Je ne pose nulle part le casus belli. 11 faut, je le répète, armer et voir venir.

On ne nous craint pas, dites-vous : on a tort, nous sommes à craindre. Le ciel m'est témoin que je désire ardemment la paix ; cependant je crois que nous ferions bien du mal h tout le monde. Du reste, cette confiance ne maveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je puis faire autrement.

A Londres, le roi Léopold, qui souhaite la paix pour son royaume, s'est donné bien du mouvement. 11 veut amener un rapprochement. Nous le laissons faire. Son idée serait le sfatu quo de Kutaïeh, garanti par les cinq puissances ; ou bien la France traitant pour le pacha avec les quatre autres. Je doute que le moment de rapprocher les parties soit déjà venu. En tout cas, nous ne sommes pour rien dans ces tentatives. M. de Metternich, actuellement à Kœnigswarth, a réuni autour de lui beaucoup de diplomates. 11 ne serait pas impossible qu'il fit aussi quelques essais de rapprochement. M. de Sainte-Aulaire est tout près, aux eaux de Marienbad, II verra, il écoutera, mais il ne s'avancera pas légèrement. Je vous tiendrai au courant de toutes choses.

Le roi est calme et résolu. 11 comprend la position comme je vous l'expose ici.

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